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Full text of "Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1790, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804"

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VOYAGE 

AUX  RÉGIONS  ÉQUINOXIAIiES 


DU 


NOUVEAU  CONTINENT. 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  3.  SMJJJI. 


VOYAGE 

AUX  RÉGIONS  ÉQUINOXIALES 


DU 


NOUVEAU  CONTINENT, 

paît  en  1799,  1800,  1801,  1802,  1803  et  1804, 

Par  AL^DE  HUMBOLDT  et  Àf  BONPLANDj 


RÉDIGÉ 


Par  ALEXANDRE  DE  HUMBOLDT; 

AVEC    UN    ATLAS    GÉOGRAPHIQUE    ET    PHTSIQUE. 


nwiutu«u«u«n«uvut«i*uiv 

TOME   HUITIÈME. 


A  PARIS, 

Chez  N.  MAZE,  Libraire,  rue  Git-le-C«ur  ,  n°  4. 

1822. 

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VOYAGE 

AUX  RÉGIONS  ÉQUINOXIALES 


DU 


NOUVEAU  CONTINENT. 


LIVRE  VIII. 


SUITE  DU 


CHAPITRE  XXIIÏ. 

Au- dessous  de  la  Glorieta,  suivent,  sur  le 
territoire  portugais,  le  fort  de  San  Josef  de  Ma- 
ravitanos ,  les  villages  de  Joam  Baptista  de 
Mabbe ,  San  Marcellino  (près  de  l'embouchure 
du  Guaisia  ou  Uexié  dont  nous  avons  souvent 
parlé  plus  haut),  Nossa  Senhora  da  Guy  a,  Boa- 
vis  ta  près  du  Rio  Içanna,  San  Felipe,  San  Joaquin 
de  Coanne  au  confluent l  du  fameux  Rio  Guape, 
Calderon  ,  San  Miguel  de  Iparanna  avec  un 

•   Voyex  Tom.  VII,  p.  385. 

Relat.  hist.  tom.  8.  1 


2  1.1  Y  RE    V  1  I  I. 

fortin,  San  Francisco  de  las  Caeulbaes,  et  enfin 
la  forteresse  de  San  Gabriel  «le  Cachoeiras. 
.rentre  tout  exprès  dans  ce  détail  géographique, 
pour  montrer  combien  le  gouvernement  por- 
tugais a  formé  d'établisseniens,  même  dans  cette 
partie  reculée  du  Brésil.  II  y  a  onze  -villages  sur 
une  étendue  de  a5  lieues;  jusqu'à  l'embouchure 
du  Rio  PJegro ,  j'en  connois  encore  ig  ,  outre 
les  six  villes  de  Thomare  ,  Moreira  (  près  du 
Rio  Demencne  ou  Uaraca,  où  habitoient  an- 
ciennemenl  les  Indiens  Guayannas  ) ,  Bar- 
rellos  ',  San  Miguel  del  Rio  Branco  ,  près  de  la 
rivière  du  même  nom  qui  a  joué  un  rôle  si 
important  dans  les  fictions  sur  le  Dorado  , 
Moura  et  Ailla  do  Rio  ISegro.  Les  rives  de  ce 
seul  affluent  de  l'Amazone  sont  par  conséquent 
dix  fois  plus  peuplées  que  toutes  les  rives 
réunies  du  Haut  el  du  Bas-Orénoque ,  du  Cas- 
siquiare  ,  de  l'Atahapo  et  du  Rio  ISegro  es- 
pagnol. Ce  contraste  ne  tient  guère  à  la  diffé- 
rente fertilité  du  sol  ou  à  la  facilité  plus  grande 
de  la  navigation  qu'offre  le  Rio  ISegro,  en  con- 
servant une  même  direction  du  nord -ouest 
an  sud-est.  11  est  ferlèt  des  institutions  poli- 
tiques. Sous  le  régime  colonial  des  Portugais, 

1  An  rmilUiriil  du  Rio  Bulivlmlii .  J_n  ville  étoil  placée 
jadis  .,.  Iipue»  jilus  lioul .  mmiiwunicc  qui  u  cause  beaucoup 
flr  confusion  ri  tins  \ùf-  rtivii'<  modernes. 


CHAPITRE   XXIII.  5 

les  Indiens  dépendent  à  la  fois  de  chefs  mili- 
taires et  civils  et  des  religieux  du  Mont-Carmel. 
C'est  un  gouvernement  mixte  dans  lequel  le 
pouvoir  séculier  se  conserve  indépendant.  Les 
moines  de  l'Observance ,  qui  sont  les  mission- 
naires de  POrénoque ,  réunissent,  au  contraire, 
tous  les  pouvoirs  dans  une  seule  main.  L'un  et 
l'autre  de  ces  gouvernemens  sont  vexatoires , 
sous  plusieurs  rapports;  mais  la  perte  de  la 
liberté  est  du  moins  compensée  par  un  peu 
plus  d'aisance  et  de  civilisation  dans  les  co- 
lonies portugaises. 

Parmi  les  affluens  que  reçoit  le  Rio  Negro 
de  la  partie  du  nord,  il  y  en  a  trois  qui  doivent 
fixer  plus  particulièrement  notre  attention  , 
parce  qu'ils  exercent ,  à  cause  de  leurs  embran- 
chemens ,  de  leurs  portages  et  de  la  position  de 
leurs  sources ,  une  influence  marquante  sur  le 
problême  si  souvent  débattu  de  l'origine  de 
l'Orénoque.  Les  plus  méridionaux  de  ces  af- 
fluens sont  le  Rio  Branco  l ,  que  l'on  a  cru 

1  Comme  les  noms  Rio  Branco  et  Rio  Parime  signifient ,  en 
portugais  et  en  caribe ,  rivière  à  eaux  blanches  et  grande 
eau,  il  est  tout  naturel  qu'appliqués  à  différens  affluens  à  la 
fois,  ils  aient  causé  beaucoup  d'erreurs  en  géographie.  Le 
grand  Rio  Branco  ou  Parime ,  dont  il  est  souvent  question 
dans  cet  ouvrage ,  est  celui  qui  se  forme  de  l'Urariquera  et  du 
Tacutu,  et  qui  débouche,  entre  Carvoeyro  et  la  Villa  de 

i* 


4  LIT»  T.  TU  t. 

long-temps  sortir,  conjointement  avec  l'Oré- 
noque,  du  lac  Parime,  et  le  Pûn  Padaviri  qui 
communique  par  un  portage  avec  le  Mavaca, 
et  par  consé(|uent  avec  le  Haut-Orenoque, 
h  l'est  de  la  mission  de  l'Esmei aida.  Nous  aurons 
occasion  de  parler  du  Rio  Iïraneo  et  du  Pada- 
viri ,  lorsque  nous  serons  arrives  dans  cette 
mission;  il  sufTît  ici  de  nous  arrêter  au  troisième 
afiluent  du  Rio  Hegro  ,  le  Cababuri ,  dont  les 
embrancliemcns  avec  le  Cassiquiare  sont  e'ga- 


Moura  ,  dans  le  Rio  Negrn.  (i'ril  le  Oiieriieue  des  indigènes  : 
il  forme,  a  son  confluent  avec  le  Rio  Ncgro  ,  (in  delta  tres- 
dtroit  entre  le  tronc  principal  et  l'AmayauIiaLi  qui  Bât  un  petit 
bras  plus  occidental.  Les  anciennes  caries  de  D'An  ville ,  de  La 
Crui  et  île  Caulin  élargi  s  sont  ce  delta  d'une  manière  fabu- 
leuse ,  et  présentent  toutes  les  ri v lires  qui  dèliouebcnt  dans  le 
Rio  Ncgro,  sur  une  dislance  de  ,jn  lieues,  entre  l'ancienne 
mission  de  Dari  et  Carvoeyro,  comme  des  bras  du  RioBranco. 
C'est  ainsi  que  le  Daralia  ,  le  Padaviri  et  i'Uataca,  qui  sont  des 
affluons  indèpendans  les  uns  des  autres,  ont  reçu  les  noms  de 
/(.*,  3.*  ou  -i'  bras;  c'est  ainsi  que  l'on  a  distingué  quelquefois 
le  grand  liio  Parime  ou  Quecuene  d'un  autre  Rio  Brancu- ,  qui 
est  Je  l'adaviri ,  parce  qu'on  le  place  cuire  la  Villa  de  Tbo- 
mure  et  Lam;dungfi.  D'Auville  iiuiiinie  liio  lirmicii  presque 
toutes  les  rivières  qui  ont  des  eaux  l>Ln<  lies ,  agitât  brttncas. 
Pour  se  conyainrre  de  l'extrême  confusion  qui  règne  encore 
dans  la  goograpbie  du  Rio  Negro  ,  il  suffit  de  comparer  les 
noms  des  affluons  et  des  missions  sur  les  cartes  également  dé- 
taillées de  La  Cru/,  Caulin,  Faden  et  Arrowsmith ,  arec 
les  noms  correspondais  sur  les  caries  du  dépôt  hydrographique 
de  Rio  Janeiro. 


CftÀPITBE   XXIII.  5 

lement  importans ,  sous  le  rapport  de  l'hydro- 
graphie et  sous  celui  du  commerce  de  la  salse- 
pareille. 

Les  hautes  montagnes  de  la  Parime  qui  bor- 
dent la  rive  septentrionale  de  l'Orénoque  dans 
son  cours  supérieur,  au-dessus  de  l'Esmeralda , 
envoient  un  chaînon  vers  le  sud,  dont  le  Cerro 
de  Unturan  forme  une  cime  principale.  Ce 
pays  montueux ,  de  peu  d'étendue ,  mais  riche 
en  productions  végétales  ,  surtout  en  lianes 
Mavacure  employées  dans  la  fabrication  du 
poison  Curare,  en  amandiers  {Juvias  ou  Ber- 
tholletia  excelsa),  en  Puchery  aromatiques  et 
en  cacao  sauvages  ,  forme  un  point  de  partage 
entre  les  eaux  qui  vont  à  l'Orénoque ,  au  Cas- 
siquiare  et  au  Rio  Negro.  Les  affluens  du  nord 
ou  de  l'Orénoque  sont  le  Mavaca  et  le  Dara- 
capo ,  ceux  de  l'ouest  ou  du  Cassiquiare  sont 
l'Idapa  et  le  Pacimoni  l ,  ceux  du  sud  ou  du 
Rio  Negro  sont  le  Padaviri  et  le  Gababuri  ». 
Ce  dernier ,  près  de  sa  source ,  se  divise  en 

1  Pasimona,  même  Baximonari  des  cartes. 

a  Gavaboris ,  Gababuris ,  Cabury,  Cauhabury,  même  Cata- 
buhu  des  cartes.  Il  paroît  que  le  Baria ,  qui  forme  Un  canal 
naturel  de  dérivation ,  est  quelquefois  à  sec  dans  les  étés  trés- 
chauds.  (Corogr.  bras. ,  Tdm.  II,  p.  554.)  La  partie  supérieure 
du  Gababuri  s'appela  Maturaca  (  Metarucao  )  ;  le  bras  qui  va  au 
Pacimoni  porte  le  nom  d'Iminara  (Uraariuanî ,  Uraarynaunj 
Umamvari  ) ,  et  puis  le  nom  de  Baria. 


G  LI  VUE    VIII. 

deux  bras,  dont  le  plus  occidental  est  connu 
sous  le  nom  de  Baria  '.  Les  Indiens  de  la 
mission  de  San  Francisco  Solano  nous  ont 
donné  les  notions  les  plus  détaillées  sur  son 
cours.  11  offre  l'exemple  très-rare  d'un  em- 
branchement par  lequel  un  affluent  inférieur  ne 
reçoit  pas  les  eaux  de  l'affluent  supérieur , 
mais  au  contraire  lui  envoie  une  partie  de  ses 
eaux  dans  une  direction  opposée  à  la  direction 
du  récipient  principal.  J'ai  réuni,  sur  une  même 
planche  de  mon  Allas ,  plusieurs  exemples  de 
ces  ramifications  à  contre-courant  ,  de  ces 
mouvemens  apparens  à  contre-pente  ,  de  ces 
bifurcations  de  rivières  dont  la  connoissanee 
intéresse  les  ingénieurs  hydrographes.  Cette 
planche  leur  rappellera  qu'il  ne  faut  pas  re- 
garder comme  chimérique  tout  ce  qui  dévie 
du  type  (pie  nous  nous  sommes  formés  d'après 
des  observations  recueillies  dans  une  partie 
trop  limitée  du  globe. 

Le  Cababuri  débouche  dans  le  Rio  INegro, 
près  de  la  mission  de  JNossu  Senhora  das  Cal- 
<las;  mais  les  rivières  Va  et  Dimity  a  ,  qui  sont 

'  Les  eaux  du  Burin  ,  qui  est  un  bras  du  Cababuri ,  courent 
vers  l'ouest ,  cl  se  mêlent  successivement  à  celles  du  l'acinioni , 
du  Cassiquiarc  cl  du  Itio  Ncpro.  Comme  ce  dernier  fleuve  se 
dirige  vers  l'est,  les  euu\  du  Karia.  après  un  circuit  de  1 10  lieues, 
parviennent  à  l'embouchure  du  Cababuri. 

3  Dimilli  ou  Cui.miili. 


CHAPITRE   XXIII.  7 

des  affluens  supérieurs  ,  ont  aussi  des'  com- 
munications avec  le  Cababuri  ;  4e  sorte  que , 
depuis  le  fortin  de  San  Gabriel  de  Cachoeirâs  * 
jusqu'à  San  Antonio  de  Castanheira,  les  Indiens 
des  possessions  portugaises  peuvent  •  s'intro- 
duire ,  par  le  Baria  et  le  Pacimoni ,  dans  le  ter- 
ritoire des  missions  espagnoles.  Si*  j'emploie 
le  mot  de  territoire ,  c'est  d'après  l'usage  des  re- 
ligieux de  l'Observance.  On  ne  sait  pas  trop 
sur  quoi  se  fonde  le  droit  de  propriété  dans 
des  pays  inhabités,  dont  on  ignore  les  limites 
naturelles ,  et  qu'on  n'a  pas  tenté  de  soumettre 
à  la  culture.  Les  habitans  des  missions  portu- 
gaises affirment  que  leur  territoire  «s'étend  •  jus* 
qu'à  tous  les  points  où  ils  peuvent  arriver  en 
canot  par  une  rivière  dont  l'embouchure  est 
dans  les  possessions  portugaises^  Mais  l'occu- 
pation est  un  fait  qui  ne  constitue  pas  toujours 
un  droit  de  propriété;  et,  d'après  ce  que  nous 
avons  exposé  sur  les  embranchemens  multipliés 
des  fleuves  ,  il  pourroit  être  également  dan- 
gereux pour  les  ..cours  de  Madrid  et  de  Lis- 
bonne de  sanctionner  cet  axiome  étrange  de 
la  jurisprudence  des  missions; 

'  '  Hy  feune  suite  a*n  interrompue  de  petites  cataractes  depuis 
San  Gabriel  jusqu'à  San  Bernardo.  La  plus  considérable  est  près 
du  premier  de  ces  endroits;  elle  s'appelle  Cachoeira  de  Crocobi 
ou  CorocuyL 


S  L  IV  RE    Y  III. 

Le  but  principal  des  incursions  par  le  Rio 
Cababuri  est  la  récolte  de  la  Salsepareille  et 
des  graines  aromatiques  du  Laurier  Pucliery 
(Laurus  Picliurim).  On  chercbe  ces  produc- 
tions précieuses  jusqu'à  deux  journées  de 
l'Esmeralda  ,  au  bord  d'un  lac  qui  est  au  nord 
du  Cerro  Unluran ,  en  passant  par  des  portages 
du  Pacimoni  à  Fldapa ,  et  de  fldapa  au  Mavaca, 
voisin  du  lac  du  même  nom.  La  salsepareille 
de  ces  contrées  est  célèbre  au  Grand-Para  , 
à  l'Angostura,  à  Cumana,  à  JNueva  Barcelona 
et  en  d'autres  parties  de  la  Terre-Ferme  ,  sous 
le  nom  de  Zarza  del  Rio  JVegro,  C  est  la  plus 
active  de  toutes  celles  que  Ton  connoisse  ;  on 
la  préfère  de  beaucoup  à  la  Zarza  de  la  province 
de  Caracas  et  des  monlagnes  de  Merida.  Elle 
est  sécbée  avec  beaucoup  de  soin,  et  on  l'ex- 
pose tout  exprès  à  la  fumée  }  alin  qu'elle 
soit  plus  noire.  Cette  liane  végète  abondam- 
ment sur  les  pentes  humides  des  montagnes 
dTJuturan  et  d  Achivaquerv.  M.  de  Candolle  ■ 
a  raison  de  soupçonner  que  des  espèces  diverses 
de  Smilax  sont  recueillies  sous  le  nom  de  Salse- 
pareille. JVous  en  avons  trouvé  douze  nouvelles 
espèces  ,  parmi  lesquelles  le  Smilax  siphiU- 
lica   du  Cassiquiare  et  le  S.    ollicinalis   de  la 

■  Pivpr.  medic.  p.  593. 


CHAPITRE    XXIII.  9 

Rivière  de  la  Madeleine l  sont  le  plus  recherchés 
à  cause  de  leurs  propriétés  diurétiques.  Comme, 
parmi  les  blancs  et  les  castes  mixtes,  les  maladies 
siphilitiques  sont  aussi  communes  que  bénignes 
dans  ces  contrées  ,   la  quantité  de  Salsepa- 
reille employée  dans  les  colonies  espagnoles, 
pour  l'usage  de  la  médecine  domestique  ,  est 
très  -  considérable.  Nous  voyons ,  par  les  ou- 
vrages de  Clusius ,  qu'au  commencement  de  la 
Conquista ,  l'Europe  tiroit  ce  médicament  bien- 
faisant des  côtes  mexicaines  d'Honduras »  et 
du  port  de  Guyaquil.  Aujourd'hui ,  le  com- 
merce   de  la  zarza  est  plus  .actif  dans  les 
ports  qui  ont  des  communications  intérieures 
avec  l'Orénoque,  le  Rio  Wegro  et  l'Amazone. 

Les  essais  faits  dans  plusieurs  jardins  botani- 
ques d'Europe  prouvent  que  le  Smilax  glauca  de 
Virginie,  que  Vùjp.  prétend  être  le  S.  Sarsaparilla 
de  Linné,  peut  être  cultivé  en  plein  air  par- 
tout, où  la  température  moyenne  des  hivers 
s'élève  au-dessus  de  6°  à  70  du  thermomètre 
centigrade  3  ;  mais  les  espèces  dont  les  vertus 
sont  les  plus  actives  appartiennent  exclusive- 


*  Voyez  nos  Nov.  Gen.,  Tom.  I,  p.  271. 

9  A  la  Vera-Cruz ,  on  exporte  encore  annuellement  près  de 
Booo  quintaux.  Voyez  mon  Essai  polit.,  Tom  II,  p.  44  2. 

8  Hiver,  à  Londres  et  a  Paris,  4°,  a  et  3°,  7;  à  Montpellier, 
7%  7  ;  à  Rome,  70,  7;  dans  la  partie  du  Mexique  et  de  la  Terre- 


10  LIVRE    VIII. 

ment  à  la  zone  torride,  et  exigent  un  degré 
de  chaleur  bien  supérieur.  On  ne  conçoit  pas, 
en  lisant  les  ouvrages  de  Clusius,  pourquoi, 
dans  nos  Matières  médicales  ,  on  regarde 
obstinément,  comme  le  type  le  plus  ancien 
des  espèces  officinales  du  genre  Smilax,  une 
plante  des  Etats-Unis. 

PJous  trouvâmes  entre  les  mains  des  Indiens 
du  Rio  Negro  quelques-unes  de  ces  pierres 
verles  connues  sous  le  nom  de  pierres  des  ama- 
zones ,  parce  que  les  indigènes  prétendent , 
d'après  une  ancienne  tradition,  qu'elles  viennent 
du  pays  «des  femmes  sans  maris  (Cougnantain- 
secouima  ou  {femmes  vivant  seules)  Aikeambe- 
nano  ').y>  A  San  Carlos  et  dans  les  villages  voi- 
sins on  nous  a  nommé  les  sources  de  l'Orénoque 
qui  se  trouvent  à  l'est  de  l'Esmeralda;  dans  les 
missions  de  Carony  et  à  l'Angostura,  les  sources 

Ferme,  où  nous  avons  vu  violer  les  epèces  ik  Salsepareille 
les  plus  actives  (celles  que  fournît  le  cominciro  des  colonies 
espagnoles  et  portugaises)  ■:>.■>"  à  26"  cenl.  Les  racines  d'une 
autre  famille  île  IIiiikhmK  léilonées  (île  quelques  Cypc  racées) 
jouissent  aussi  Je  propriétés  dmplioi éhqocs  et  résolutives.  Le 
Carcx  arcnaiia,  le  C.  liirla  ,  etc.,  fournissent  la  Salsepareille 
il 'Jllr//tHifiit:  (les  pliai  inacies.  D'iipi-ès  Clusius  ,  l'Lurope  a  reçu 
la  première  Salsepareille  1I11  Jutatan  et  de  l'île  de  la  Puni,  vis- 
à-vis  (iiiajaqiul. 

'  Ce  mot  est  île  la  langue  tamaiiaquc  :  ce  sont  les  Soie  Donne 
des  missionnaires  italiens. 


CHAPITRE   XXIII.  11 

du  Rio  Branco,  comme  le  lieu  qui  offre  le  gi- 
sement naturel  des  pierres  vertes.  Ces  indi- 
cations confirment  le  rapport  d'un  vieux  soldat 
de  la  garnison  de  Cayenne,  cité  par  M.  de  La 
Condamine,  et  d'après  lequel  ces  substances  mi- 
nérales sont  tirées  du  pays  des  femmes,  à  l'ouest 
des  rapides  de  POyapoc.Les  Indiens  qui  habitent 
le  fort  des  Topa y os  sur  l'Amazone,  5°  à  l'est 
de  l'embouchure  du  Rio  Negro,  en  possédoient 
autrefois  un  assez  grand  nombre.  Les  avoient- 
ils  reçues  du  Nord,  c'est-à-dire  du  pays  que 
désignent  les  Indiens  du  Rio  Negro ,  et  qui 
s'étend  des  montagnes  de  Cayenne  vers  les 
sources  de  l'Essequebo,  du  Carony,  de  l'Oré- 
no  que  ?  du  Parime  et  du  Rio  Trombetas1,  ou 
ces  pierres  sont-elles  venues  du  sud,  par  le 
Rio  Topayos  qui  descend  du  vaste  plateau  des 
Campos  Parecis  ?  La  superstition  attache  une 
grande  importance  à  ces  subtances  minérales  : 
on  les  porte  comme  amulettes  au  col,  parce 
qu'elles  garantissent,  selon  la  croyance  popu- 
laire, des  maux  de  nerfs,  des  fièvres  et  de  la 
piqûre  des  serpens  venimeux.  Aussi  ont-elles 
été,  depuis  des  siècles,  un  objet  de  commerce 
parmi  les  indigènes,  au  nord  et  au  sud  de 
POrénoque,  Les  Caribes,  qu'on  peut  consi- 
dérer   comme  les    Boukhares    du   Nouveau- 

•  Entre  les  57?  et  67°  de  long,  et  les  o°  et  5°  de  lat.  boréale. 


13  LIVRE    TIW. 

Monde,  les  ont  fait  connoitre  sur  les  côtes  de 
la  Guyane;  et,  les  mêmes  pierres  semblables 
à  la  monnoie  qui  circule,  ayant  passé  succes- 
sivement de  nation  à  nation  dans  des  directions 
opposées,  il  se  peut  que  leur  quantité  n'aug- 
mente pas ,  et  qu'on  ignore  leur  gisement 
plutôt  qu'on  ne  le  cache.  Au  milieu  de  l'Eu- 
rope éclairée,  à  l'occasion  d'une  vive  contes- 
tation sur  le  quinquina  indigène  ,  on  a  proposé 
gravement,  il  y  a  peu  d'années,  les  pierres 
vertes  de  POrénoque  comme  un  puissant  fé- 
brifuge :  d'après  cet  appel  à  la  crédulité  des 
Européens,  on  ne  s'étonnera  pas  d'apprendre 
que  les  colons  espagnols  partagent  la  prédilec- 
tion des  Indiens  pour  ces  amulettes,  et  qu'on 
les  vend  à  des  prix  très-considérables  '.  Le 
plus  souvent  on  leur  donne  la  forme  des  cy- 
lindres persépolitains  perforés  longitudinale- 
ment'*,  et  chargés  d'inscriptions  et  de  figures. 
Mais  ce  ne  sont  pas  les  Indiens  d'aujourd'hui, 
ces  indigènes  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone 
que  nous  voyons  au  dernier  degré  d'abrutis- 
sement, qui  ont  percé  des  substances  si  dures 
en  leur  donnant  des  formes  d'animaux  et  de 
fruits.  De  tels  ouvrages ,  de    même    que    les 

1  Le  pri\  d'un  cjluuirc  de  2   pouces  de  long  est  de  11  à  ii 
1  Dùivw,  ilèer  die  Jssrntr/it  Kfilschrifi ,  iflao  ,  p.  \. 


CHAPITRE   XXIII.  l5 

émeraudes,  percées  et  sculptées,  que  l'on 
trouve  dans  les  Cordillères  de  la  Nouvelle- 
Grenade  et  de  Quito,  annoncent  une  culture 
antérieure.  Aujourd'hui  les  habitans  de  ces 
contrées,  surtout  ceux  de  la  région  chaude, 
connoissent  si  peu  la  possibilité  de  tailler  des 
pierres  dures  (Fémeraude ,  le  jade  ,  le  feldspath 
compacte  et  le  cristal  de  roche),  qu'ils  ont 
imaginé  que  la  pierre  verte  est  naturellement 
ramollie  en  sortant  de  la  terre,  et  qu'elle 
s'endurcit  après  avoir  été  façonnée  à  la 
main. 

U  résulte  de  ce  que  ce  que  nous  venons  de  dé- 
velopper que  la  pierre  des  Amazones  n'a  pas 
son  gisement  naturel  dans  la  vallée  même  de 
la  rivière  des  Amazones ,  et  que,  loin  de  tirer 
son  nom  de  cette  rivière,  elle  l'a  pris,  de 
même  que  celle-ci,  d'un  peuple  de  femmes 
belliqueuses,  que  le  père  Acuna  et  Oviedo, 
dans  sa  lettre  au  cardinal  Bembo,  comparent 
aux  Amazones  de  l'ancien  monde.  Ce  que  l'on 
voit  dans  nos  cabinets  sous  la  fausse  dénomina- 
tion de  pierre  des  Amazones,  Amazonenstein 9 
n'est  ni  du  jade  ni  du  feldspath  compacte,  mais 
un  feldspath  commun  vert-pomme  qui  vient  de 
l'Oural  et  dû  lac  Onega  en  Russie ,  et  que  je 
n  ai  jamais  vu  dans  les  montagnes  granitiques 
de  la  Guyane.  Quelquefois  aussi   on  confond 


l4  LIVRE    VIII. 

avec  la  pierre  si  rare  et  si  dure  des  Amazones 
le  néphrite  à  hache,  Beilstein  '  de  Wemer, 
qui  est  beaucoup  moins  tenace.  La  substance 
que  j'ai  obtenue  de  la  main  des  Indiens  appar- 
tient au  Saussurite  a ,  au  vrai  jade  qui  se  rap- 
proche oryctognostiquement  du  feldspath  com- 
pacte, et  qui  forme  une  des  parties  consti- 
tuantes du  ferde  de  Corsica  ou  du  Gabbro  3. 
Il  prend  un  beau  poli  et  passe  du  vert-pomme 
au  vcrt-émer-aude;  il  est  translucide  sur  les 
bords,  extrêmement  tenace  et  sonore,  à  tel 
point  que,  taillé  anciennement  par  les  indigènes 
en  lames  très-minces,  perforé  au  centre  et 
suspendu  à  un  fil,  il  donne  un  son  presque 
métallique,  si  on  le  frappe  avec  un  autre  corps  4 

■  Punamustcin,  Jade  axinien.  Les  haches  de  pierre  trouvée* 
en  Amérique  ,  par  exemple  au  Mexique ,  ne  sont  pas  de  Beils- 
tein, mais  de  li.iil-p.itli  compacte. 

'  Jade  de  Saussure  d'après  le  système  de  Brongniart;  Jade 
tenace  et  Feldspath  compacte  tenace  de  Iiuiïy;  quelques  Ta- 
rie tés  du  Variolithc  de  Werner. 

3  Euphotide  de  Hauy  ou  Schillerfels  de  Ranmer.  (  Voyez  le 
Mémoire  classique  de  M.  Léopold  do  KiuU  ,  tibvr  den  Calibro 
dans  les  Me'm.  de  la  Société  d'Hist.  nat.  de  Berlin,  pour  1810, 
Tom.  IV,  p.  i34-) 

*  M.  Brongniart ,  à  qui  j'ai  montré  de  ces  lames ,  lors  de 
mon  retour  en  Europe  ,  a  très-bien  comparé  ces  Jades  de  la 
Parime  aux  pierres  .sonores  que  les  (Jlimt)is  emploient  dans 
leurs  instnimens  de  musique  nommés  King.  Traité  de  Min- , 
Tom.  I,  p.  2G5. 


CHAPITRE   XXIII.  l5 

dur.  dette  observation  ajoute  aux  rapports  que 
l'on  trouve,  malgré  la  différence  de  cassure 
et  de  pesanteur  spécifique,  entre  le  Saussurite 
et  la  base  pétrosiliceuse  du  Porphyrschiefer 
qui  est  la  Phonolite  (klîngstein).  J'ai  déjà  fait 
observer  dans  un  autre  endroit  que ,  comme 
il  est  très-rare  de  trouver  en  Amérique  le 
néphrite ,  le  jade  et  le  feldspath  compacte  en 
place,  on  a  lieu  de  s'étonner  de  cette  quantité 
de  haches  que  l'on  découvre  presque  partout 
où  l'on  creuse  la  terre  depuis  les  bords  de 
l'Ohio  jusqu'au  Chili.  Nous  n'avons  vu  dans 
les  montagnes  du  Haut-Orénoque  ou  de  la 
Parime  que  des  granités  grenus  renfermant  un 
peu  d'amphibole ,  des  granités  passant  aux 
gneiss  et  des  amphiboles  schisteuses.  La  nature 
auroit-elle  répété,  à  l'est  de  l'Esmeralda,  entre 
les  sources  du  Carony,  de  l'Essequebo,  de 
l'Orénoque  et  du  Rio  Branco,  la  formation 
de  transition  de  Tucutunemo  z  reposant  sur  du 
mica-schiste?  La  pierre  des  Amazones  seroit- 
elle  due  à  des  roches  d'Euphotide  qui  forment 
le  dernier  membre  de  la  série  des  roches 
primitives? 

Chez  les  peuples  des  deux  mondes ,  nous 
trouvons ,  au  premier  degré  d'une  civilisation 

1  Voyez  Tom.  VI ,  p.  28  >  et  mes  Rech.  sur  les  monumens 
«mér. ,  Tom.  II ,  p.  ifo. 


l(j  LIVRE     Tiff. 

nuis  lante  ,  une  prédilection  particulière  pour 
certaines  pierres  ,  non  seulement  pour  celles 
ipii   peuvent,   être  utiles   à   l'homme,  par  leur 

dureté,  comme  îustrumens  tranchons %  mais, 

aussi  pour  des  substances  minérales  qu'à  cause 
de  leur  couleur  et  de  leur  forme  naturelle, 
L'homme  croit  être  en  rapport  avec  des  fonc- 
tions "ioniques  ,  et  même  avec  les  penchans 
de  ranie.  Ce  culte  antique  des  pierres,  ces 
vertus  bienfaisantes  attribuées  au  jade  et  à 
L'hématite  sont  propres  aux  sauvages  de  l'Amé- 
rique comme  à  ces  hahitans  des  forêts  de  la 
Tlinice  que  les  vénérables  institutions  d'Orphée 
el  l'origine  des  mystères  nous  défendent  de 
considérer  comme  sauvages.  Le  genre  humain, 
plus  près  de  son  berceau,  se  croit  autoethone; 
il  se  sent  comme  enchaîné  à  la  terre  et  aux 
substances  qu  elle  renferme  dans  son  sein.  Les 
forces  de  lu  nature  .  plus  encore  celles  qui 
détruisent  que  celles  qui  conservent,  sont  les 
premiers  objets  de  son  culte.  Ce  n'est  pas  uni- 
quement dans  tes  tempêtes ,  dans  le  bruit  qui 
précède  le  tremblement  de  terre,  dans  le  feu 
i^u-  nourrissent  les  volcans  que  ces  forces  se 
unmûstcut  ;  U  roche  inanimée  .  les  pierres 
pAi*  leur  éclat  et  leur  dureté  .  les  montasnes 
l  j.   pw     ■  ■   h    v  -■'  .  le  Ji-if  iun.«  . 


CHAPITRE   XXIII.  1«J 

par  leurs  masses  et  leur  isolement ,  agissent 
sur  les  âmes  neuves  avec  une  puissance  que 
nous  ne  concevons  plus  dans  l'état  d'une  civili- 
sation avancée.  Ce  culte  de  pierres  une  fois 
rétabli  se  conserve  près  de  l'exercice  d'autres 
cultes  plus  modernes  ;  et  ce  qui  étoit  d'abord 
l'objet  d'un  hommage  religieux,  devient  l'objet 
d'une  confiance  superstitieuse.  Des  pierres  dw 
vines  se  transforment  en  amulettes  qui  pré- 
servent de  tous  les  maux  de  Pâme  et  du  corps. 
Quoique  cinq  cents  lieues  de  distance  séparent 
les  rives  de  l'Amazone  et  de  l'Orénoque  du 
plateau  mexicain;  quoique  l'histoire  ne  rap- 
porte aucun  fait  qui  lie  les  peuples  sauvages 
de  la  Guyane  aux  peuples  civilisés  d'Anahuac , 
le  moine  Bernard  de  Sahagun  trouva,  au  com- 
mencement   de  la  conquête  ,    conservées  à 
Chohila,  comme  reliques,  des  pierres  vertes  qui 
av oient  appartenu  à  Quetzalcohualt x.  Ce  per- 
sonnage mystérieux  est  le  Budha  des  Mexi- 
cains :  il  parut  du  temps  des  Toltèques ,  fonda 
les    premières    congrégations    religieuses  ,   et 
établit  un  gouvernement  semblable  à  celui  de 
Meroé  et  du  Japon. 

L'histoire  du  jade  ou  des  pierres  vertes  de 
Ja  Guyane  est  intimement  liée  à  celle  de  ces 

*  Jteeh.  sur  les  monument,  Tom.  II,  p.  S87. 

RelaU  histor.  Tom.  8.  * 


i8  LIVRE  riir. 

femmes  belliqueuses  que  les  voyageurs  du  sei- 
zième siècle  ont  nommées  les  Amazones  du 
]N  ou  veau-Monde.  M.  de  La  Condamine  a  rap-. 
porte  beaucoup  de  témoignages  en  faveur  de 
cette  tradition.  On  m'a  souvent  demandé  à 
Paris ,  depuis  mon  retour  de  l'Orénoqtie  et 
de  la  rivière  des  Amazones  ,  si  je  partageois  l'o- 
pinion de  ce  savant,  ou  si  je  croyois,  comme 
plusieurs  de  ses  contemporains  ,  qu'il  n'avoit 
entrepris  la  défense  des  Çoitgnarilainsecouima, 
de  ces  femmes  indépendantes  qui  recevoient 
les  hommes  dans  leur  société  pendant  le  seul 
mois  d'avril ,  que  pour  captiver ,  dans  une 
séance  publique  de  l'Académie  ,  la  bienveil- 
lance d'un  auditoire  un  peu  avide  de  choses 
nouvelles.  C'est  ici  le  lieu  de  m'énoncer  avec 
franchise  sur  une  tradition  qui  a  une  phy- 
sionomie si  romanesque  :  j'y  suis  engagé  d'au- 
tant plus  que  M.  de  La  Condamine  affirme  que 
les  Amazones    du  Rio  Cayame  ■   ont  traversé 

■  Fray  Pedro  Simon,  p.  fôo.  La  Condamine,  Voyage  à 
l 'Amazone,  p.  loi,  ll3et  i$a.  Cayley,  Life  of  sir  If 'aller 
Hafeg&,Toi».I,p.*69.Giff,ToHi.I,p.  1^5-154.  Orellana, 
arrivant  au  Maragnon  par  le  Rio  Coca  et  le  Napo,  combattit 
les  Amazones  ,  à  ce  qu'il  paroi t ,  entre  l'embouchure  du  Rio 
ïfegro  et  celle  il  11  Xiiijjti.  M.  dr  l.a  ( lundi)]]  1  ne  prétend  qu'elles 
ont  passé ,  nvi  dix-septième  siècle  ,  le  Maragnon  entre  Tefe  et 
l'embouchure  du  RioPuKU,  pris  du  Cano  Cuchii ara <jui  est  uu 
bras  occidental  du  Turin.  Ces  icmint"*  vcuoiciil  alors  des  rive» 


CHAPITRE  XXIII.  ïg 

te  Maragnon  pour  s'établir  sur  le  Rio  Negro. 
Le  goût  du  merveilleux  et  le  désir  d'orner 
les  descriptions  du  Nouveau  -  Continent  de 
quelques  traits  tirés  de  l'antiquité  classique, 

du  Rio  Cayame  ou  Cayambe ,  par  conséquent  du  pays  inconnu 
qui  s'étend,  au  sud  du  Maragnon,  entre  lUcayale  et  le  Madeira. 
Ralegh  les  place  aussi  au  sud  du  Maragnon ,  mais  dans  la  pro- 
vince des  Topayos  et  sur  la  rivière  du  même  nom.  Il  les  dit 
u  riches  en  vaisselle  d'or  qu'elles  avoient  acquise  en  échange 
contre  ces  fameuses  pierres  vertes  ou  piedras  hijadas  »  (  Ra- 
legh veut  dire  sans  doute  piedras  del  higado,  pierres  qui  guéris- 
sent les  maladies  du  foie.  )  Il  est  assez  remarquable  que,  1 48  ans 
plus  tard ,  M.  de  La  Gondamine  trouva  encore  «  en  plus  grand 
nombre  que  partout  ailleurs,  chez  les  Indiens  qui  habitent 
l'embouchure  du  Rio  Topayos,  ces  pierres  vertes  (pierres 
divines)  qui  ne  diffèrent  ni  en  couleur  ni  en  dureté  du  jade 
oriental.  Les  Indiens  disoient  qu'ils  avoient  hérité  de  leurs 
pères  ces  pierres  qui  guérissent  de  la  colique  néphrétique  et  de 
lépilepsie,  et  que  ceux-ci  les  avoient  eues  des  femmes  sans 
mari.  »  Voilà  ce  qui  regarde  les  Amazones  au  sud  du  Mara- 
gnon; au  nord  de  ce  fleuve,  on  les  place  (selon  différentes 
traditions  recueillies  à  Gayenne ,  au  Grand-Para  et  sur  l'Oré- 
noque)  ,  x.°  à  l'ouest  des  grands  rapides  de  l'Oyapoc ,  au-delà 
des  Indiens  Amicouanes  (  à  longues  oreilles ,  Orejones  et  Orel- 
lados);  2 .°  à  l'ouest  des  sources  du  Rio  Irijo  ou  Arijo  qui  débouche 
dans  l'Amazone ,  un  peu  au  sud  du  Rio  Araguary  ;  3.°  près  des 
sources  du  Guchivero,   qui  se  jette  dans  TOrénoque  entre 
Gabruta  et  Alta  Gracia.  Les  deux  premières  indications  con- 
duisent à  peu  près  vis-à-vis  de  la  région  que  dans  la  vallée  du 
Bas-Maragnon  l'on  a  dit  être  habitée  par  les  Amazones.  La 
ressemblance  entre  les  noms  de  Cuchivaro  (  affluent  de  Mara- 
gnon ,  près  duquel  les  Amazones  passèrent  le  grand  fleuve.1, 
et  de  Guchivero  (affluent  de  rOrénoque)  n  est  pas  accidentelle  ) 

2* 


30  1. 1  V  R  E    T  1 1 1. 

ont  sans  doute  contribué  à  donner  une  grande 
importance  aux  premiers  récits  d'Orellana.  En 
lisant  les  ouvrages  de  Vespucci,  de  Ferdinand 
Colomb,  de  Geraldini  ,  d'Oviedo  et  de  Pierre 
Martyr  d'Angliieri,  on  reconnoît  cette  tendance 
des  écrivains  du  seizième  siècle  à  trouver,  chez 
des  peuples  nouvellement  découverts  ,  tout  ce 
que  les  Grecs  nous  ont  appris  sur  le  premier 
âge  du  monde  et  sur  les  mœurs  des  barbares 
Scy  tbes  et  Africains.  Conduits  par  ces  voyageurs 
dans  un  autre  bémispbère,  nous  croyons  par- 
courir les  temps  passés  ;  car  les  bordes  de 
l'Amérique  ,  dans  leur  simplicité  primitive  , 
offrent  à  l'Europe  «  une  espèce  d'antiquité  dont 
nous  sommes  presque  contemporains.  »  Ce 
qui  n'étoit  alors  qu'un  ornement  de  style  et 
un  plaisir  de  l'esprit  est  devenu  de  nos  jours 
le  sujet  de  graves  discussions.  Dans  un  mé- 
moire public  à  la  Louisiane ,  on  a  expliqué 
toute  la  fable  grecque  ,  sans  en  exclure  les 
Amazones  ,  par  la  connoissanec  des  loeabtés 
du  lac  de  INicanigua  et  de  quelques  autres 
sites  américains  ! 

Si    Oviedo  ,    en    adressant    ses    lettres    au 


(i'apiVs  le  pire  Gili.  Ce  missionnaire  paroïl  croire  <jue  les 
AikcMm-btiiarid ,  (|Lii  ik'-i  rnduril  des  Ama/.ones  du  Miira^non, 
ont  donné  u  leur  nomelle  demeure  la  dénomination  de  l'an- 
cienne. Je  doule  de  ce  l'ait  tl  de  toute  celte  généalogie. 


CHAPITRE  rxni.  ai 

cardinal'  Bembo  ,  croydit  devoir  flatter  les 
goûts  d'un  homme  si  familier  avec  l'étude  de 
l'antiquité ,  le  navigateur  Sir  Watter  Ralegh 
avoit  un  but  moins  poétique  '.  U  vouloit  fixer 
l'attention  de  la  reine  Elisabeth  sur  le  grand 
Empire  de  la  Guycme  dont  il  proposoit  la  con- 
quête à  son  gouvernement.  Il  donna  la  des*- 
cription  du  lever  de  ce  roi  doi*è  (  el  dorado  *) 
auquel  ses  chambellans  ,  armés  de  longues 
sarbacanes ,  souffloient  tous  les  matins  de  la 
poudre#d'or  sur  le  corps,  après  l'avwr  couvert 
d'huiles  aromatiques  :  mais  rien  ne  devoit 
frapper  davantage  l'imagination  de  la  reine 
Elisabeth  que  la  république  belliqueuse  des 
femmes  sans  mari  qui  résistoient  aux  héros 
castillans.  J'indique  les  motifs  qui  ont  porté 
à  l'exagération  les  écrivains  qui  ont  donné  le 
plus  de  réputation  aux  Amazones  de  l'Amé- 
rique ;  mais  ces  motifs ,  je  le  pense,  ne  suf- 
fisent pas  pour  rejeter  entièrement  une  tradi- 
tion répandue  chez  divers  peuples  qui  n'ont 
aucune  communication  entre  eux. 

■  » 

1  Cest  l'opinion  de  M.  Southey.  (Hist,  ofBrasil,  Tom.  I, 
p.  608  et  653.  )  Voyez  aussi  Cay-ley  s  Life  of  Ralegh ,  Tom.  I , 
p.  i63,  ig8  et  336. 

*  Le  mot  dorado  n'est  pas  celai  d'un  payt;  il  signifie 
WpUmeatUdaré^tlrefdotvdê.  n 


\j%  Vi>wm<M  recaeXs  par  M.  de  Li 

poMéi  dan»  le  pin  zrawî  iaad .  et  (w 
a  ajouter  que  .  «  ce  «oyasenr  a  posé  a 
France  et  en  Aneieterre  pour  FtnaK  fat 
la  curiosité  étoit  te  pins  eoastaamnt  active-.  3 
est  consderé  a  f^nlo  .  (bas  le  pars  qu'il  a 
décrit ,  comme  fhoimae  le-  pins  sacàrc  et  le 
plot  TénAqoe.  Trente  ans  après  M.  de  La 
Coodamine  .  'm  astronome  portugais  qui  a  par- 
couru FAmazone  et  les  antaens  qni  j't  jettent 
du  côté  du  nord .  M-  Fîibeiro ,  a  connnaé 
sur  les  lieux  tout  ce  que  le  «Tant  François 
aroit  avancé.  Il  a  troavé  ces  mêmes  traditions 
parmi  Ici  Indiens  :  il  les  a  recueillies  avec 
d'autant  plus  d'impartialité  qu'il  ne  croît  pas 
lui-même  aux  Amazones  comme  ayant  formé 
une  peuplade  .séparée.  ?*e  saciiant  aucune  des 
langues  qu'on  parle  à  lOrénoque  et  au  Rio 
Efogro  i  je  n'ai  pu  rien  apprendre  de  certain 
Sur  cea  traditions  populaires  des  femmes  sans 
mari  et  lur  l'origine  des  pierres  vertes  qu'on  j 
croît  intimement  fiée.  Je  rappellerai  cependant 
un  témoignage  moderne  qui  ne  laisse  pas  d'avoir 
quelque  poids  ,  '.eluî  du  père  GilL  «  En  de- 
mandant, dit  ce  missionnaire  instruit,  à  un 
Indien   Quaqua  quelles  nations    liabitoient  le 


CBA.PXTRB  XXIII.  *3 

Rio  Cuchivero ,  il  me  nomma  les  Achirigotos , 
les  Pajuros  et  les  Aikeam-benanos  s.  Sachant 
bien  la  langue  tamauaque,  je  compris  de  suite 
le  sens  de  ce  dernier  mot  ,   qui  est  un  mot 
composé  ,  et  qui  signiBe  femmes  vivant  seules. 
L'Indien  confirma  mon  observation  ,  et  raconta, 
que  les  Aikeam-benanos  étoient  une  réunion 
de  femmes  qjnîifabriquent  de  lopgues  sarba- 
canes et  d'autres  instrumens  de  guerre.  Elles 
n'admettent  dansliileur   société   qu'une  seule 
fois   par  an  les  hommes  dé  la  nation  voisine 
des  Vokearos  v  qu'elles   renvoient   avec  des 
cadeaux  de  sarbacanes.  Tous  les  enfans  mâles , 
qui  naissent  dans   cette. .  hoqpg^ de  femmes, 
sont  tués    en  bas -âge.*»  "Cette  histoire   est 
comme  calquée  sur  les  traditions  qui  circulent 
parmi  les  Indiens  du  Maragnon  jet  pafthi  les 
Garibes  \  cependant  l'Indien  Quaquâ ,  dont  parle 
le  père  GiH  ,  ignoroit  te  castillan  ;  il  n'avoir 
jamais  eu  de  communication  avec  des  hommes' 
blancs,   et  ne  savoit  certainement  pàiT  qu'au 
sud  de  l'Orénoque,  il  existe  ntx  autre  fleuve 
qu  on  appelle  le  fleuve  des  Aikeàm-behanbs  oii 
des  Amazones.  .     c    •  *  "[ 

Que  faut-il  conclure  de  ce  récit  dé  l'ancien 
missionnaire  de  VEncaramada  ?  non  qu'il  y  a 

'  En  italien,  Acehirecotti ,  Pajuri,  et  Mchûatri-bcnano . 


>4  LIVRK    VIII. 

des  Amazones  sur  les  rives  du  Guchivero ,  mais 
que,  dans  différentes  parties  de  l'Amérique, 
des  femmes,  lasses  de  l'état  d'esclavage  dans 
lequel  elles  sont  tenues  par  les  hommes,  se  sont 
réunies,  comme  les  nègres  fiigîlifs.,  dans  un 
palcnque;  que  le  désir  de  conserver  leur  in- 
dépendance les  a  rendues  guerrières;  qu'elles 
ont  reçu  de  quelque  horde  voisjne  et  amie  des 
visites,  peut-être  un  peu  moins  méthodique- 
ment que  ne  le  dit  la  tradition.  11  suffît  que 
cette  société  de  femmes  ait  acquis  quelque 
force  dans  une  des  parties  de  la  Guyane  pour 
que  des  événemens  très-simples,  qui  ont  pu 
se  répéter  en  ditjérens  lieux,  aient  été  dépeints 
d'une  manière  uniforme  et  exagérée.  C'est  le 
propre  des  traditions;  et  si  l'émeute  extraor- 
dinaire d'esclaves  dont  j'ai  parlé  plus  haut  * 
avoit  eu  lieu  non  près  des  côtes  de  Yenezuela, 
mais  au  milieu  du  continent ,  un  peuple  crédule 
auroit  vu  dans  chaque  palenque  de  nègres 
marrons  la  cour  du  roi  Miguel,  son  conseil 
d'état  et  l'évêque  nègre  de  Buria.  Les  Caribes 
de  la  Terre-Ferme  communiquoient  avec  ceux 
des  îles,  et  c'est  par  cette  voie  sans  doute  que 
les  traditions  du  Maragnon  et  de  l'Orénoque 
se  sont  propagées  vers  le  nord.  Avant  la  navi- 

■  Ton..  Y,p.30fl. 


CHAPITRE   XXIII.  '*$ 

gaticm  d'Oellana,  Christophe  Colomb  croyoit 
déjà  avoir  trouvé  des  Amazones  dans  les  An- 
tilles. Qn  racontoit  à  ce  grand  homme  que  la 
petite  île  Madanino  (Montserrate)  étoit  habitée 
par  des  femmes  guerrières  qui  vivoient,  la 
majeure  partie  de  Tannée,  éloignées  du  com- 
merce des  hommes  l.  D'autres  fois  aussi  les 
conquistadores  prirent  pour  des  républiques 
d'Amazones  des  femmes  qui  défendoient  leurs 
cabanes  a  dans  l'absence  de  leurs  maris,  et,  ce 
qui  est  une  erreur  moins  excusable ,  ces  con- 
grégations religieuses,  cescouvens3  de  vierges 
mexicaines  qui,  loin  die  recevoir  dans  aucune 
saison  de  l'année  des  hommes  dans  leur  société, 
vivoient  selon  la  règle  austère  de  Quetzal- 
cohuati.  Telle  étoit  la  disposition  des  esprits, 
que,  dans  cette  longue  série  de  voyageurs  qui 
se  pressoient  dans  leurs  découvertes  et  dans 
le  récit  des  merveilles  du  Nouveau-Monde, 
chacun  vouloit  avoir  vu  ce  que  ses  prédéces- 
seurs avoient  annoncé. 

.  Nous  passâmes  trois  nuits  à  San  Carlos  del 
Rio  Negro.  Je  compte  les  nuits,  car  j'en  veillai 

■  Pem+Màrtyr,  p.  17.  lïàklu^s  Coïïect.  (Lond.,  1812)  , 
p.  S84-  Grynceus,  p.  69. 

•  Fray  Pedro  Simon,  Not.G)  cap.  26. 

3  Un  de  ces  couvens  étoit  près  de  Gozumel  sur  une  Ile. 
{GrynœuSj  p.  5oo.) 


26  LITRE    vin. 

la  majeure  partie,  dans  l'espoir  de  saisir  le 
moment  du  passage  d'une  étoile  par  le  méridien. 
Pour  n'avoir  aucun  reproche  à  me  faire,  je 
tenois  toujours  les  instrumens  disposés  pour 
l'observation.  Je  ne  pus  pas  même  obtenir  de 
doubles  hauteurs  pour  conclure  la  latitude  par 
la  méthode  de  Douvres.  Quel  contraste  entre 
deux  parties  d'une  même  zone,  entre  le  ciel 
de  Cunana,  où  l'air  est  constamment  pur 
comme  en  Perse  et  en  Arabie,  et  ce  ciel  du 
Rio  ISegro  voilé  comme  celui  des  îles  Feroe, 
sans  soleil,  sans  lune  et  sans  étoiles.  La  peine 
que  j'éprouvai  en  quittant  le  fortin  de  San 
Carlos  fut  d'autant  plus  vive  que  je  ne  pouvois 
espérer  alors  d'obtenir,  tout  près  de  ce  lieu, 
une  bonne  observation  de  latitude  '.J'ai  trouvé 
l'inclinaison  de  l'aiguille  aimantée,  à  San  Carlos, 
de  2  2",6o  div.  cent.  La  force  magnétique  étoit 
exprimée  par  216  oscillations  en  io' de  temps. 
Comme  les  parallèles  magnétiques  se  relèvent 
à  l'ouest,  et  que  j'ai  retrouvé,  sur  le  dos  des 
Cordillères,  entre  Santa-Fe  de   Bogota  et  Po- 

'  Cinq liiiiilcuvs  du  sokïil  prises  le  8  mai  (les seules  que  j'aie 
pu  obtenir)  m'ont  donné  ,  d'après  le  ^arde-lcmps  ,  pour  la  lon- 
gitude de  San  Carlos,  (I9"  5S'  39".  L'erreur  de  la  carie  de  La 
(W117.  ut  rie  celles  qui  l'ont  copiée  étoit  donc  de  près  de  a0.  On 
déplaçait  toute  celte  partie  de  l'Amérique  vers  l'est.  {Foyez 
mes  Obsctv,  asti:,  Vol.  I,  p.  i">>i.  ) 


CHAPITRE   XXIII.  2*) 

payan,  les  mêmes  inclinaisons  observées  dans 
le  Haut-Orénoque  et  le  Rio  Negro,  ces  obser- 
vations sont  devenues  d'une  grande  importance 
pour  la  théorie  des  lignes  d'égale  intensité 
ou  lignes  isodynamiques  *.  Le  nombre  des 
oscillations  est  le  même  à  Javita  et  à  Quito , 
et  cependant  l'inclinaison  magnétique  est,  dans 
le  premier  de  ces  deux  endroits ,  26°,4o;  dans 
le  second,  i4°,85.  La  force  sous  l'équateur 
magnétique  (au  Pérou)  étant  exprimée  par 
l'unité,  on  trouve  l'intensité  des  forces,  à 
Cumana  =  1,1779;  à  Carichana  =  1 , 1 5j  5  ;  à 
Javita  — 1,0675;  à  San  Carlos = i,o4  80.  Tel  est  le 
décroissement  des  forces  du  nord  au  sud,  sur  8° 
de  latitude,  entre  les  66°  {■  et  690  de  longitude 
à  l'ouest  de  Paris.  J'énonce  tout  exprès  la  diffé- 
rence des  méridiens  ;  car ,  en  soumettant  mes 
observations  isodynamiques  a  à  de  nouvelles 
recherches,  un  géomètre  profondément  versé 
dans  l'étude  du  magnétisme  terrestre ,  M.  Han- 
steen,  a  découvert  que  l'intensité  des  forces 
varie  sur.  un  même  parallèle  magnétique,  d'après 
des  lois  très-constantes ,  et  que  la  connoissance 
de  ces  lois  fait  disparaître  une  grande  partie  des 

1  Voyez  le  grand  ouvrage  de  M.  Hansteen ,  qui  a  paru  en 
Korwège,  sous  le  titre  Ueber  afin  Magne  tismus  dcr  Erde, 
1819,  P-  *4  et  66-77. 

a  Journal  de  Physique ,  Tom.  LIX ,  p.  .187. 


2S  LfTBE    TIII. 

anomaUesquecephénomènesembloit  présenter. 
II  est  certain,  en  général,  comme  je  l'ai  conclu 
de  l'ensemble  de  mes  observations,  que  l'inten- 
sité des  forces  augmente  de  fequateur  magné- 
tique au  pôle  '  ;  mais  la  rapidité  de  cet  accrois- 
sement paroît  varier  sous  différens  méridiens. 
Lorsque  deux  endroits  ont  la  même  inclinaison, 
la  force  est  la  plus  grande  à  l'ouest  du  méridien 
qui  traverse  le  centre  de  l'Amérique  méridionale; 
elle  diminue  sur  le  même  parallèle  à  l'est ,  vers 
l'Europe.  Dans  Phémisplière  austral,  elle  semble 
atteindre  son  minimum  sur  les  cotes  orientales 
de  l'Afrique:  puis  elle  augmente  de  nouveau, 
sur  un  même  parallèle  magnétique,  jusque  vers 
la  IN'ouvelle-Hollande.  J'ai  trouvé  l'intensité  des 
forces,  à  Mexico,  presque  aussi  grande  qu'à 
Paris,  et  cependant  la  différence  des  inclinaisons 
est  de  plus  de  3i°  cent.  3  Mon  aiguille,  qui 
oscilloit  sous  l'équateur  magnétique  (au  Pérou) 
211  fois,  n'auroit  oscillé,  sous  le  même  équa- 
teur,  dans  le  méridien  des  îles  Philippines,  au 
plus  que  202  ou  20.1  fois.  Celte  différence  frap- 

'  Depuis  le  point  nu  lY-ijuaicur  ni.igiitiiirjuc  traverse  le  Pérou 
jusqu'à  Paris  «  i  :  1,3703.  (  Obs.  aslr. ,  Tora.  I,  p.  LXX». 
Mémoires  tfJrcueil,  Ton).  I,  p.  21.  ) 

1  Mexico  (Ut.  t9»  i5'  45",  long.  i«i°  aS'  3..").  Incl. 
46,85.  Intensité  des  forces  ■l\?..  Paris  (lat.  .'^  du'  il",  long. 
o°  </).  Incl. ,  en  i;ijfi,  de  77", fia,  Inlemitc  :ifi. 


CHAPITRE   XXIII.  29 

pante  résulte  de  la  comparaison  de  mes  obser- 
vations d'intensité  faites  à  Sainte-Croix  de  Téné- 
riffe  avec  celles  que  M.  de  Rosse!'  y  a  recueillies 
sept  années  auparavant. 

Les  observations  magnétiques  faites  sur  les 
bords  du  Rio  Negro  èont  ,  de  toutes  celles 
que  nous  connoissons  dans  l'intérieur  d'un 
grand  continent ,  les  plus  rapprochées  de  l'équa- 
teur  magnétique.  Elles  ont  servi  par  conséquent 
à  déterminer  a  la  position  de  cet  équateur  que 
j'ai  traversé  plus  à  l'ouest  sur  la  crête  des 
Andes ,  entre  Micuipampa  et  Caxamarca  ?  par 
les  70  degrés  de  latitude  australe.  Le  parallèle 
magnétique  de  San  Carlos  (  celui  de  220, 
60  cent.  )  passe  par  Popay an  et  dans  la  Mer  du 
Sud  par  un  point  (  à  3°  1 2  '  de  lat.  bor.  et  890  36' 

1  Mon  aiguille  oscilloit ,  à  Ténériffe,  238  fois;  celle  de 
M.  de  Rossel  288  fois.  La  première  auroit  donc  fait,  à  Brest, 
en  la  réduisant  aux  observations  de  M.  de  Rossel ,  24$  oscilla» 
rions.  C'est  exactement  le  nombre  qu'elle  a  donné  à  Paris ,  et 
ce  nombre  confirme  l'exactitude  de  la  comparaison.  (  Hans~ 
kwi,  p.  70  et  72.) 

*  M.  Hansteen  trouve ,  d'après  mes  observations ,  F  équateur 
magnétique  dans  la  longitude  de  San  Carlos  del  Rio  Negro 
(69»  58'  à  r ouest  de  Paris),  par  les  9°  7  de  lat.  austr.  M.  Orlet , 
dans  un  intéressant  travail  présenté  récemment  à  l'Académie 
des  science*,  fait  passer  la  ligne  sans  inclinaison  par  7»  44'  de- 
W.  austr.  M.  Bkrt  donne!  Ban  Gàiiot  10°  iV  1 V*  de  latitude 
magnétique. 


3o  LIVRE    T  II  r. 

(le  long.  oc.  )  où  j'ai  eu  le  bonheur  de  pouvoir 

observer  par  un  temps  très-calme1. 

Le  10  mai.  Notre  pirogue  avoit  été  chargée 
pendant  la  nuit  :  nous  nous  embarquâmes  un 
peu  avant  le  lever  du  soleil  pour  remonter  le 
Rio  JNegro  jusqu'à  l'embouchure  du  Cassiquiare, 
et  pour  nous  livrer  à  des  recherchas  sur  le 
véritable  cours  de  cette  rivière  qui  unit  l'O- 
rénoque  à  l'Amazone.  La  matinée  étoit  belle; 
mais ,  à  mesure  que  la  chaleur  augmentait  ,  le 
ciel  eommençoit  a.  se  voiler.  L'air  est  tellement 
saturé  d'eau  clans  ces  forêts  ,  que  les  vapeurs 
vésieulaires  deviennent  visibles  par  le  moindre 
accroissement  de  l'évaporalion  à  la  surface  de 
la  terre.  Comme  la  brise  ne  se  fait  jamais  sentir, 
les  couches  humides  ne  sont  point  remplacées 
et  renouvelées  par  un  air  plus  sec.  Cet  aspect 
d'un  ciel  couvert  nous  altristoit  chaque  jour 
davantage.  M.  Bonpland  perdoit,  par  l'excès  de 
l'humidité,  les  piaules  qu'il  avoit  recueillies  :  de 
mon  côté  ,  je  craignois  de  retrouver  dans  la 
vallée  du  Cassiquiare  les  brumes  du  Rio  Negro. 
Depuis  un  demi-siècle  ,  personne  dans  ces  mis- 
sions ne  doutoit  plus  de  la  communication  qui 

'  l'opayan  (lat.  2°  îG'  i7"bor.  ;  long.  78"  5(,')-  Ind.  a3°,o5 
cent.  Mur  du  Si»!  (  le  jmint  ili'-si^m;  ilmis  lu  texte).  Incl.  aa°,8o 
cent.  Miiis  If  parallèle  isudynami^un  A<:  San  Carlos,  c'est-à- 
dire  la  ligne  d'égale  intcnsilc  passe  au  sud  de  ces  deux  endroit». 


CHAPITRE  XXIII.  3l 

existe  entre  deux  grands  systèmes  de  rivières; 
le  but  important  de  notre  navigation  se  ré- 
duisoit  donc  à  fixer,  par  des  observations  as- 
tronomiques ,  le  cours  du  Cassiquiare ,  surtout 
le  point  de  son  entrée  dans-  le  Rio  Negro ,  et 
celui  de  la  bifurcation  de  l'Orénoque.  Sans  la 
vue  du  soleil    et  des  étoiles  ,    ce  but  étoit 
manqué ,  et  nous  nous  étions  exposés  inutile- 
ment à  des  privations  longues  et  pénibles.  Nos 
compagnons    de   voyage    auroient  voulu  re- 
tourner par  le  chemin  le  plus  court ,  celui  du 
Pimichin  et  des  petites  rivières  ;  mais  M.  Bon- 
pland  préféroit,  comme  moi,  de  persister  dans 
le  plan  du  voyage  que  nous  nous  étions  tracé 
en  franchissant  les  Grandes  Cataractes.   Nous 
avions  déjà  fait  en  canot ,  depuis  San  Fernando 
de  Apure  à  San  Carlos  (sur  le  Rio  Apure, 
l'Orénoque ,  l'Atabapo  ,  le  Temi ,  le  Tuamini 
et  le  Rio  Negro  ),  1 80  lieues.  En  rentrant  dans 
l'Orénoque  par  le  Cassiquiare ,  nous  devions 
encore  naviguer ,  de  San  Carlos  à  Y Angostura , 
20  lieues.  Dans  ce  chemin,  nous  avions  à  lutter 
pendant  dix  jours  contre  les  courans  ;  tout  le 
reste  devoit  se  faire  en  descendant  l'Orénoque. 
Il  auroit  été  blâmable  de  nous  laisser  décou- 
rager parla  crainte  d'un  ciel  obscur  et  par  les 
mosquitos  du  Cassiquiare.  Notre  pilote  indien , 
qui  avoit  été  récemment  à  Mandavaca  ,  nous 


J»  LIYIIE    VIII. 

promettait  le  soleil  et  «  ces  grandes  étoiles  qui 
mangent  les  nuages,  »  dès  que  nous  serions 
sortis  des  eaux  noires  du  Guaviare.  Nous  exé- 
cutâmes donc  notre  premier  projet  de  re- 
tourner à  San  Fernando  de  Atabapo  par  le 
Cassiquiare  ;  et ,  heureusement  pour  nos  re- 
cherches ,  la  prédiction  de  l'Indien  ne  se 
trouva  point  en  défaut.  Les  eaux  blanches  nous 
amenèrent  peu  à  peu  un  ciel  plus  serein  ,  des 
étoiles,  des  mosquitos  et  des  crocodiles. 

Nous  passâmes  entre  les  îles  Zaruma  et 
Mini  ou  Mil)) ta ,  couvertes  d'une  épaisse  végé- 
tation ;  et ,  après  avoir  remonté  les  rapides 
de  la  Piedva  de  Uinumane  ,  nous  entrâmes, 
à  8  milles  de  distance  du  fortin  de  San  Carlos, 
dans  le  Itio  Cassiquiare.  La  Piedra  ,  ou  le 
rocher  granitique  qui  forme  la  petite  cata- 
racte ,  attira  notre  attention  par  le  grand 
nombre  de  filons  de  quarz  qui  la  traversent. 
Ces  filons  avoient  plusieurs  pouces  de  large, 
et  piouvoient  par  leurs  masses  qu'ils  étoient 
d'ancienneté  et  de  formation  très -différentes. 
Je  vis  distinctement  que  ,  partout  où  ils  se 
croisoient ,  les  liions  renfermant  du  mica  et 
du  schôrl  noir  traversaient  et  /étoient  hors  de 
leur  direction  ceux  qui  ne  contenoient  que  du 
quaiv.  blanc  et  du  feldspath.  D'après  la  ihéorie 
de  Werner ,  les  filons  noirs  étoient  par  con- 


cflÀPiTiu  xxin.  55 

roquent  d'une  formation  plus  récente  que  les 
filons  blancs.  Elève  de  l'école  de  Freiberg  j  je 
devois  m'arrêter  avec  quelque  satisfaction  au 
rocher  d'Uimimane  pour  observer ,  près  de 
l'équateur,  des  phénomènes  que  j'avois  vus  si 
souvent  dans  les  montagnes  de  ma  patrie.  La 
théorie  ^  qui  considère  les  filons  comme  des 
fentes  remplies  de  diverses  substances  par  le 
haut ,  mfe  sourit  aujourd'hui ,  je  l'avoue,  un 
peu  moins  qu'elle  ne  le  fit  alors;  mais  ces  modes 
d'intersection  et  de  rejet,  observés  dans  les 
veines  pierreuses  et  métalliques,  n'en  méritent 
pas  moins  l'attention  des  voyageurs  comme  un 
des  phénomènes  de  géologie  les  plus  géné- 
raux et  les  plus  constans.  A  l'est  de  Javita,  tout 
le  long  du  Cassiquiare  ,  et  surtout  dans  les 
montagûes  de  Duida  ,  le  nombre  des  filons 
augmente  dans  le  granité.  Ces  filons  sont 
remplis  de  druses ,  et  leur  fréquence  semble 
indiquer  que  le  granité  de  ces  contrées  n'est 
pas  d'une  formation  très-ancienne. 

Nous  trouvâmes  quelques  Lichens  sur  le 
rocher  Uinumane ,  vis-à-vis  l'île  Chamanare , 
au  bord  des  rapides;  et ,  comme  le  Cassiquiare, 
près  de  son  embouchure ,  tourne  brusquement 
de  l'est  au  sud-ouest ,  nous  y  vîmes  pour  la 
première  fois  ce  bras  majestueux  de  l'Oré- 
noque  dans  toute  sa  largeur.  11  ressemble  assez, 

Relat.  histor.  Tom.  8.  5 


54  LITRE    VIII. 

par  l'aspect  général  du  paysage  ,  au  Rio  Negro. 
Comme  dans  le  bassin  de  celui-ci ,  les  arbres 
de  la  forêt  avancent  jusqu'au  rivage  et  y 
forment  un  taillis  épais  ;  mais  le  Cassiquiare  a 
les  eaux  blanches,  et  change  plus  souvent  de 
direction.  Près  des  rapides  d'Linumane  >  sa 
largeur  surpasse  presque  celle  du  Rio  Negro, 
et,  jusqu'au-dessus  de  "Vasiva,  je  l'ai  trouvée 
partout  de  2jo  à  2S0  toises.  Avant  de  passer 
l'ile  de  Garigave ,  nous  aperçûmes  ,  au  nord- 
est  ,  presque  à  l'horizon  ,  une  colline  à  sommet 
hémisphérique. C'est  la  forme  qui,  sous  toutes 
les  zones,  caractérise  les  montagnes  de  granité. 
Comme  sans  cesse  on  est  entouré  de  vastes 
plaines ,  les  rochers  et  les  collines  isolés  fixent 
l'intérêt  du  voyageur.  Des  montagnes  con- 
tinues ne  se  trouvent  que  plus  à  l'est,  vers 
les  sources  du  Pacimoni  ,  du  Siapa  et  du 
Mavaea.  Arrivés  au  sud  du  Raudal  de  Cara- 
bine, nous  aperçûmes  que  le  Cassiquiare,  parla 
sinuosité  île  son  cours  ,  se  rapproche  de  nou- 
veau de  San  Carlos.  11  n  v  a  du  fortin  à  la 
mission  de  San  Francisco  Solano  ,  où  nous 
couchâmes ,  que  deux  lieues  et  demie  par  le 
chemin  de  terre  :  on  en  compte  738  par  la 
rivière.  Je  passai  une  partie  de  la  nuit  en  plein 
air  dans  la  vaine  attente  des  étoiles.  L'air  étoit 
bruineux,  malgré  les  agitas  blancas  qui  de- 


CHAPITRE   JLXIII.  55 

voient  nous  conduire  sous  un  ciel  constam- 
ment  étoile. 

La  mission  de  San  Francisco  Solano ,  située 
sur  la  rive  gauche  du  Cassiqniare ,  a  été  ainsi 
nommée  en  l'honneur  d'un  des  chefs  de  Y  ex- 
pédition des  limites ,  Don  Joseph  Solano ,  dont 
nous  avons  eu  occasion  de  parler  plusieurs  fois 
dans  cet  ouvrage.  Cet  officier  instruit  n'a  jamais 
dépassé  le  village  de  San  Fernando  de  Ata- 
bapo  •  il  n'a  vu  pi  les  eaux  du  Rio  Negro  et  du 
Cassiquiare ,  ni  celles  de  l'Orénoque  à  l'est  de 
l'embouchure   du   Guaviare.    C'est    par    une 
erreur,  fondée  sur  l'ignorance   de  1#  langue 
espagnole ,  que  des  géographes  ont  cru  trouver 
dans  la  célèbre  carte  de  La  Cruz  Olmedilla  la 
trace  d'une  route  de  4<*o  lieues  de  long,  par 
laquelle  on  prétend  que  Don  Joseph  Solano 
est  parvenu  aux  sources  de  l'Orénoque,  ;au  lac 
Parime  ou  mer  Blanche ,  aux  riyes  du  Caba- 
buvy  et  de  l'Uteta.  La  mission  de  San  Fran- 
cisco a  été   fondée  ,   comme  la  plupart  des 
établissemens  chrétiens  au  sud  des  Grandes- 
Cataractes  de  l'Orénoque ,  non  par  les  moines, 
mais  par  l'autorité  utilitaire.  Lors  de  Vexpé- 
ditiqn  des  limites ,  des  yillages  furent  construits 
à   mesure   qu'un  subtenipnte   ou   un   caporal 
avançoit  avec  sa  troupe.  Uue  partie  des  in- 

3* 


36  l  r  v  r  e  v  i  r  / . 

digèues  ,  pour  conserver  leur  indépendance, 
se  retirèrent  sans  combattre  ;  d'autres ,  dont  on 
avoit  gagné  \es  chefs  1rs  plus  puissans  ' ,  s'agré- 
gèrent aux  missions.  Là  où  il  n'y  avoit  pas  d'é- 
glise, on  se  contentoit  d'élever  une  grande  croix 
debois  rouge,  et  de  construire  à  côté  de  la  croix 
une  casa  Jïierte  ,  c'est-à-dire  une  maison  dont 
les  parois  étoient  formées  de  grosses  poutres  ap- 
puyées horizontalement  les  unes  sur  les  autres. 
Cette  maison  avoit  deux  étages;  dans  le  haut 
étoient  placés  deux  pierriers  ou  canons  de  petit 
calibre;  au  rez-de-ebaussée  vivoient  deux  soldats 
servis  par  une  famille  indienne.  Ceux  des  indi- 
gènes avec  lesquels  on  étoiten  paix  établissoient 
leurs  cultures  autour  de  la  casa  fuerte.  Les 
soldats  les  réunissoient  au  son  du  cor  ou  d'un 
botuto  de  terre  cuite,  lorsqu'on  redoutoit  l'at- 
taque de  quelque  ennemi.  C'est  ainsi  qu'étoient 
les  prétendus  dix-neuf  établissemens  chrétiens 
fondés  par  Don  Antonio  Santos  dans  le  chemin 
de  l'Esmeralda  à  l'Everato.  Des  postes  mili- 
taires, qu  n'avoient  aucune  influence  sur 
la  civilisation  des  indigènes,  figuroient,  sur 
les  cartes  et  dans  les  ouvrages  des  mission- 
naires,   comme   des  villages  (pueblos)  et  des 

*  Dans  le  Cassiqtiiarc ,  c'etoient  le  capiiaine  Mara,  chef  dei 
Mnisanas ,  c!  Imù  ,  chef  d'uni'  branche  des  MnrepîzaiiM.   ' 


CHAPITRE   XXIII.  Zl 

redicciones  apostolicas  x.  La  prépondérance 
militaire  s'est  soutenue ,  sur  les  rives  de  l'Oré- 
noque ,  jusqu'en  i^85  où  a  commencé  le  ré- 
gime des  religieux  de  Saint-François.  Le  peu 
de  missions  fondées  ou  plutôt  rétablies  depuis 
cette  époque  sont  dues  aux  pères  de  l'Obser- 
vance ;  car  aujourd'hui  les  soldats  répartis  dans 
les  missions  sont  dépendans  des  missionnaires, 
ou  du  moins  censés  l'être ,  d'après  les  préten- 
tions de  la  hiérarchie  ecclésiastique. 

Les  Indiens  que  nous  trouvâmes  à  San  Fran- 
cisco Solano  étoient  de  deux  nations  :  des  Pa- 
cimonales  et  des  Cheruvichahenas.  Gomme  les 
derniers  descendent  d'une  tribu  considérable 
fixée  sur  le  Rio  Tomo,  près  des  Manivas  du 
Haut-Guainia ,  je  tâchai  de  tirer  d'eux  quel- 
ques notions  sur  le  cours  supérieur  çt  les 
sources  du  Rio  Negro  j  mais  l'interprète  que 
j'employois  ne  pouvoit  leur  faire  comprendre 
le  sens  de  mes  questions.  Ils  répétèrent  seu- 
lement jusqu'à  satiété  que  les  sources  du  Rio 
Negro  et  de  l'Inhida  étoient  rapprochées 
«  comme  deux  doigts  de  la  main.  »  Dans  une 
de  ces  cabanes  des  Pacimonales,  nous  fîmes 
l'acquisition  de  deux  beaux  et  grands  oiseaux, 

1  Voyez  la   Corogra/ïa  del  Padre,  Caulin,  p.  77,  et  U 
marte  des  missions  de  I0rénoque}  parSurvitte%  1778. 


58  LITRE    TIIÏ. 

d'un  Toucan  (Pi'apoco  ■),  voisin  du  Ramphastos , 
erythrorynchos ,  et  de  XAna,  espèce  d'Ara, 
de  17  pouces  de  long,  ayant  tout  le  corps 
couleur  de  pourpre  comme  le  P.  Macao.  JNous 
avions  déjà  dans  notre  pirogue  sept  perroquets , 
deux  coqs  de  roche  (Pipra),  un  Motmot,  deux 
Gitans  ou  Pavas  de  monte,  deux  Manaviris 
(Cereoleptes  ou  Yiverra  caudivolvula)  et  huit 
singes;  savoir  deux  Atèlcs  a,  deux  Titis  5  une 
Viudila  4,  deux  Douroucoulis  ou  singes  noc- 
turnes 5  et  le  Cacajao  à  courte  queue  6.  Aussi 
le  père  Zea  se  plaignoit-il  tout  bas  de  voir 
augmenter  journellement  cette  ménagerie  am- 
bulante. Le  Toucan  n  les  mœurs  et  l'intelli- 
gence du  corbeau,  c'est  un  animal  courageux 
et  facile  à  apprivoiser.  Son  bec,  long  et  fort, 
lui  sert  à  se  défendre  de  loin.  Il  se  rend  le 
maître  de  la  maison,    vole  tout  ce  qu'il  peut 

1  Kiapoco  ou  Aviapoco. 

*  Marlntonda  des  Grauiles-Cataractcs,  Siniia  Belzebulh  , 
Brisson. 

'  Siniki  si-îuit'a  ,  le  Saïniiii  de  Buffon.   (  Voyez  mon  Rec. 
dOheiv.dc  Zoologie,  Tom.I,p.  3j-  ,  334,333  et  357.) 
4  Sinùa lugem.  (t.  c,  p.  Stg.) 

*  Guaii'usi  1H1  Siniia  lri»irsa1n ,  (  L.  c. ,  p.  307  et  358.  )  C'est 
V  Aolu*  dUliger. 

6  Simia  inelanoct'pliala ,  Mono  Jeu.  {L.  c. ,  p.  3i;.)  Ce* 
trois  deiiùèi-es  ejjièces  sont  noureltej. 


CHAPITRE   XXIII.  5g| 

atteindre  7  aime  à  se  baigner  souvent   et   à 
pêcher  au  bord  de  la  rivière.  L'individu  que 
nous  avions  acheté  étoit  très-jeune  ;  cependant 
il  se  plais  oit,  pendant  toute  la  navigation,  à 
harceler  les  Gusicusis  ou  singes  de  nuit  qui  sont 
tristes  et  colères.  Je  n'ai  pas  vu  que  le  Toucan 
soit  forcé  ,  par  la  structure  de  son  bec ,  comme 
on  le  rapporte  dans  quelques  ouvrages  d'his- 
toire naturelle,  d'avaler  sa  nourriture  en  la 
jetant  en  l'air.  Il  la  relève,  il  est  vrai,  asseï 
difficilement  de  terre;  mais,  l'ayant  une  fois 
saisie  de  la  pointe  de  son  énorme  bec ,  il  n'a 
qu'à  le  relever,  eu  jetant  la  tête  en  arrière ,  et 
à  le  tenir  perpendiculairement  aussi  long-temps 
qu'il  avale.  L'oiseau  fait  des  gestes  extraor- 
dinaires lorsqu'il  s'apprête  à  boire.  Les  moines 
disent  qu'il  fait  le  signe  de  la  croix  sur  l'eau, 
et  cette  croyance  populaire  a  valu  au  Toucan , 
de  la  part  des  créoles ,  le  nom  bizarre  de  Dios- 
tedè  (Dieu  te  le  rende). 

La  plupart  de  nos  animaux  étoient  renfermés 
dans  de  petites  eages  d'osier,  d'autres  parcou~ 
rôient  librement  toutes  les  parties  de  notre 
pirogue.  A  l'approche  de  la  pluie,  les  Aras 
poussoieot  des  cris  épouvantables ,  le  Toucan 
voulut  gagner  le  rivage  'pour  pêcher,  -lés  petits 
singes  Titis  cherchoient  le  père  Zeà  pour  s'a- 
briter dans  les  manches  un  peu  larges  de  son 


40  LIVRE    VIII. 

liabit  de  Saint-François.  Ces  scènes  se  répé- 
toient  souvent  et  nous  faisoient  oublier  le 
tourment  des  mosquitos.  De  nuit ,  au  bivouac , 
on  plaçoil  au  centre  un  caisson  fait  en  cuir 
(pelaca),  renfermant  nos  provisions ,  puis  les 
instrumens  et  les  cages  des  animaux;  tout  à 
l'entour  étoient  suspendus  nos  hamacs,  et  plus 
loin  ceux  des  Indiens.  Le  cercle  extérieur  étoit 
formé  par  les  feux  qu'on  allume  pour  se  ga- 
rantir des  Jaguars  de  la  forêt.  Telle  étoit  la  dis- 
position de  notre  bivouac  sur  les  rives  du 
Cassiquiare.  Les  Indiens  nous  parlèrent  sou- 
vent d'un  petit  animal  nocturne ,  à  nez  alongé , 
qui  surprend  les  jeunes  perroquets  dans  leur 
nid,  et  se  sert  des  mains  pour  manger  à  la  ma- 
nière des  singes  et  des  Manaviris  ou  Kinkajous. 
Us  l'appeloieut  Guachi  :  c'est  sans  doute  un 
Coati,  peut-être  le  Yiverra  nasua,  que  j'ai  eu 
occasion  de  voir  sauvage  au  Mexique ,  mais  non 
dans  la  partie  de  f  Amérique  méridionale  que 
j'ai  parcourue.  Les  missionnaires  défendent 
gravement  aux  indigènes  de  manger  la  chair  du 
Gueichif  à  laquelle,  d'après  des  idées  supers- 
titieuses très-répandues,  ils  attribuent  ces 
mêmes  qualités  stimulantes  que  les  Orientaux 
recherchent  dans  les  Seinques  >,  et  les  Améri- 
cains dans  la  chair  des  Caymans. 
'  Laccrtascincus,  L. 


CHAPITRE   XXIII.  4l 

Le  1 1  niai.  Nous  partîmes  assez  tard  de  la 
mission  de  San  Francisco  Solano  pour  ne  faire 
qu'une  petite  journée.  La  couche  uniforme  de 
vapeurs  commencent  à  se  partager  en  nuages  à 
contours  distincts.  Il  y  avoit  un  peu  de  vent 
d'est  dans  les  hautes  régions  de  l'air.  A  ces  signes 
nous  reconnûmes  un  changement  prochain  de 
temps,  et  nous  ne  voulûmes  pas  nous  éloigner 
de  l'embouchure  du  Cassiquiare ,  dans  l'espoir 
d'observer,  pendant  la  nuit  suivante ,  le  passage 
de  quelque  étoile  par  le  méridien.  Nous  décou- 
vrîmes au  sud  le  Caho  Daquiapo,  au  nord  le 
Guachaparu,  et,  quelques  milles  plus  loin,  les 
rapides  de  Cananivacari.  La  vitesse  du  courant 
étant  de  6,3  pieds  par  seconde ,  nous  eûmes  à 
lutter  contre  des  vagues  qui  formoient  un 
clapotis  assez  fort  dans  le  RaudaL  Nous  mîmes 
pied  à  terre,  et  M.  Bonpland  découvrit,  à 
quelques  pas  dû  rivage,  un  Almendron  x,  ou 
magnifique  tronc  de  Bertholletia  excelsa.  Les 
Indiens  nous  assuroient  qu'on  ignoroit,  à  San 
Francisco  Solano ,  à  Vasiva  et  à  l'Esmeralda , 
l'existence  de  ce  précieux  végétal  sur  les  rives 
du  Cassiquiare.  Ils  ne  croyoient  pas  que  l'arbre, 
qui  avoit  plus  de  60  pieds  de  haut,  eût  été  semé 
accidentellement  par  quelque  voyageur.  On  sait, 

'  JuyiU. 


43  LITRE    TIII. 

par  les  expériences  faites  à  San  Carlos,  combien 
il  est  rare  qu'on  réussisse  à  faire  germer  le 
BerthoUetia,  à  cause  de  son  péricarpe  ligneux  et 
de  l'huile  si  facile  à  rancir  que  renferme  son 
amande.  Peut-être  ce  tronc  annonçoit-il  l'exis- 
tence de  quelque  forêt  de  BerthoUetia,  dans 
l'intérieur  des  terres  à  l'est  et  au  nord-est.  Nous 
sa  vous  du  moins  avec  certitude  que  ce  bel  arbre 
est  sauvage  sur  le  parallèle  de  5°  dans  les  Cerros 
de  Guanaya.  Les  piaules  qui  vivent  en  société 
ont  rarement  des  limites  tranchées,  et  il  arrive 
qu'avant  de  parvenirà  un  Valmarou  àunPûial1, 
on  trouve  des  palmiers  ou  des  pins  isolés.  C'est 
comme  des  colons  qui  se  sontavancés  aumilieu 
d'un  pays  peuplé  de  végétaux  diiferens. 

A  quatre  milles  de  distance  des  rapides  de 
Cunauivacari,  s'élèvent,  au  milieu  des  plaines, 
des  ruchers  qui  ont  les  formes  les  plus  bizarres. 
On  voit  d'abord  Un  mur  étroit  de  80  pieds  de 
haut  et  coupé  à  pie;  puis,  à  l'extrémité  méridio- 
nale de  ce  mur,  paraissent  deux  tourelles,  dont 
les  assises  de  granité  sont  à  peu  près  horizontales. 
L'agi 'Dupe  meut  des  rochers  de  Guanari  est 
tellement  symétrique,  qu'on  les  prendrait  pour 
les  ruines  d'un  ancien  édifice. Sont-ee  les  restes 

'  Deux  mois  de  la  Lingue  castillanne  qui,  selon  une  ferme 
laliuc  ,  désignent  de»  forcis  de  palmiers  {palmetum)  et  de  pini 


CHAPITRE   XXIII.  4^ 

d'îlots  au  milieu  d'une  mer  intérieure  qui  cou- 
vrait les  terrains   entièrement   unis  entre   là 
Sierra  Parime  et  les  monts  Parecis  x ,  ou  ces 
murailles  de  rochers  et  ces  tourelles  de  granité 
ont-elles  été  soulevées  par  les  forces  élastiques 
qui  agissent  encore  dans  l'intérieur  de  notre 
planète?  11  est  permis  de  rêver  un  peu  sur  l'o- 
rigine des  montagnes ,  lorsqu'on  a  vu  *  là  dispo- 
sition des  volcans  mexicains  et  des  cimes  de 
trachytes  sur  une  crevasse  prolongée,  lorsque, 
dans  les  Andes  de  l'Amérique  méridionale,  on 
a  trouvé  alignées  dans  un  même  chaînon  les 
roches  primitives  et  volcaniques ,  et  qu'on  se 
rappelle  de  cette  île  de  3  milles  de  circonférence 
et  d'une  hauteur  extraordinaire ,  qui  est  sortie 

*  Sierra  de  la  Parime  ou  du  Haut-Orénoque ;  Sierra  (ou 
Campos  )  dos  Parecis  faisant  partie  des  montagnes  de  Matto- 
Grosso  et  formant  le  revers  septentrional  de  la  Sierra  de  Chi- 
tjttitôs.  Je  Homme  ici  les  deux  chaînes  de  montagnes  dirigées  de 
l'est  à  l'ouest  qui  bordent  les  plaines  ou  bassins  du  Gassiquiare , 
du  Rio  Negro  et  de  l'Amazone  ,  entre  les  5°  3o'  de  lat.  bor.  et 
les  14°  de  lat.  austr. 

*  Voyez  Tom.  IV ,  p.  48,  et  mon  Essai  polit,  sur  la  Nom* 
vélle-Êspagne ,  Tom.  I,  p.  45,  a53.  Langsdorf,  Travels , 
ïom.  îî ,  p.  5o ,  242 ,  et  surtout  les  faits  nouveaux  exposés  pair 
M.  Léopoid  dé  Buch ,  dans  deux  mémoires  célèbres  sur  les  cra- 
tères de  soulèvement  et  les  étonnantes  révolutions  qu'a  subies 
Ffie  de  LaUcerdfe  depuis' ifio  jusqu'en  1736.  Les  Russes  ap- 
^etrt  la  nouvelle  île,  ptès  d'Unalaihfca  Gromofsin,  enfant  du 
tonnerre. 


kk  LIVRE    VIII. 

île  nos   jours,  près  d'Unalashka,   du  fond  de 
l'Océan. 

Les  rives  du  Cassiquiare  sont  embellies  pa*r 
le  palmier  Ckiriva  à  feuilles  pennées  et  argentée  s 
en  dessous.  Le  reste  de  la  forêt  n'offre  que  des 
arbres  à  grandes  feuilles  coriaces,  lustrées  et 
non  dentelées.  Cette  physionomie  particulière  * 
de  la  végétation  du  Guainia,  du  Tuamini  et  du 
Cassiquiare  est  due  à  la  prépondérance  qu'ac^ 
quièrent,   dans   les    régions    équatoriales ,    les 
familles  des  Guttifères,  des  Sapolilliers  et  des 
Laurinées.  Comme  la  sérénité   du    ciel    nous 
promettoit  une  belle  nuit,  nous  résolûmes  d'é- 
tablir noire  bivouac,  dès  les  5  heures  du  soir, 
près  de  la  Piedra  de  Culiinacari,  rocher  grani- 
tique et  isolé  comme  tous  ceux  que  je  viens  de 
décrire  entre  l'Àtabapo  et   le  Cassiquiare.  Le 
relèvement  des  sinuosités   de  la  rivière   nous 
faisoit  connoître  que  ce  rocher  est  à  peu  près 
dans  le  parallèle  de  la  mission  de  San  Francisco 
Solano.  Dans  ces  pays  déserts   où  l'homme  n'a 
laissé  jusqu'ici  que  des  traces  fugitives  de  son 
existence,  j'ai  tâché  constamment  d'ohserver 
près  de  L'embouchure  d'une  rivière  ou  au  pied 
d'un  rocher  reconnoissable  par  sa  forme.  Il  n'y 

'  Celle  physionomie  ne  nous  a  tiifiii  frapp/'s ,  dans  la  vaslfi 
forêt  de  la  Guyane  espagnole,  qu'entre  a"  cl  j°  de  latttud» 
bortale. 


CHAPITRE    XXIII.  45 

a  que  ces  points,  immuables  par  leur  nature,  qui 
peuvent  servir  de  hase  aux  cartes  géographiques. 
J'obtins,  dans  la  nuit  du  10  au  n  mai,  une 
bonne  observation' de  latitude  parade  la  Croix 
australe;la  longitude  fut  de'terminée,  maisavec 
moins  de  précision,  chronométriqucment,  par 
les  deux  belles  étoiles  qui  brillent  dans  les  pieds 
du  Centaure.  Cette  observation  nous  a  fait  con- 
naître à  la  fois ,  et  avec  une  précision  suffisante 
pour  les  usages  de  la  géographie,  les  positions 
de  la  bouche  du  Rio  Pacimoni ,  du  fortin  de 
San  Carlos  et  de  la  jonction  du  Cassiquiare  avec 
le  Rio  Negro.  Le  rocher  de  Culiniacari  est  très- 
exactement  parles  iao'hi"  de  latitude,  et  pro- 
bablement par  1cs6q°33'  ~tor/  de  longitude.  J'ai 
développé  ,  dans  deux  mémoires  rédigés  en 
espagnol,  et  adressés,  l'un  au  capitaine  général 
de  Caracas,  l'autre  au  ministre  secrétaire  d'état, 
M.  d'Urquijo,  ce  que  ces  déterminations  astro- 
nomiques oll'roicnt  d'intéressant  relativement  à 
la  connoissance  des  limites  des  colonies  portu- 
gaises. Du  temps  de  l'expédition  de  Solano ,  on 

■  Toutes  les  hauteurs  partielles  ne  s'écartent  pour  la  latitude 
que  de  6"  à  10"  de  la  moyenne.  Voyez  nies  Obs.  astr.,  Tom.  I, 
p.  ?3$.  Une  faute  de  chiffres  dans  mon  journal  a  rendu  la  lon- 
gitude ineerlaine  a  4''i"  en  temps  ,  ou  j  de  degré  prés  :  mais  le* 
ungles  horaires  pris  à  Siui  Carlos  élant  e\acts  à  3"  ou  /t"  près , 
nous  ayons  conclu  la  longitude  de  Ctuimarari  de  celle  de  Fortin 
de  SanCarloi. 


46  Ll  VHE    V  111. 

plaroit  la  jonction  du  Cassiquiare  et  du  Rio 
Negi'O  à  un  demi-degré  au  nord  *  de  l'équateur; 
et,  quoique  la  commission  des  limites  no  soit 
jamais  parvenue  à  un  résultat  définitif,  on  a  tou- 
jours regardé,  dans  les  missions,  l'équateur 
comme  une  limite  provisoirement  reconnue.  Or 
il  résulte  de  mes  observations  que  San  Carlos 
del  Rio  Negro3,  ou,  comme  on  dit  fastueuse- 

'  La  véritable  latitude  do  cette  jonction  me  paraît  peu  dif- 
férer de  ■'."  ■■'.  Sa  longilude  e.it  de  70"  0'. 

*  M.  Fadcn ,  dans  5a  carte  de  l' Amérique  méridionale, 
ptaçoit  aussi  San  Carlos  par  o°  S//  de  lai.  ;  et  M.  Arrowsmith  , 
non  dans  l'édition  de  181 1 ,  mais  dansla  première  édition  de  1804, 
fiiisuil  passer  l'érfiiateur  (comme  La  Cruz)  de  i°  trop  an  nord, 
par  l'embouchure  de  l'Ctela  on  Xiè.  Une  faut  point  cire  surpris 
que  les  cartes  du  Brésil ,  construites  récemment  au  Dépôt  hy- 
drographique de  Rio  Janeiro,  indiquent  San  Carlos  à  peu 
pri's  dans  sa  rentable  position.  11  est  dit  tout  exprès ,  daos  un 
avertissement  joint  à  la  carte  du  Rio  Ncgro  de  José  Joaquim 
Victoria  da' Costa,  José  Simoens  de  Carvallio  et  Manocl  de 
Gama  Loho,  que  tout  ce  qui  a  rapport  ù  la  'iujane  espagnole 
est  pris  de  la  carte  du  Voyage  de  Dépens  qui  a  été  tracée  par 
M.  Poirson  ,  d'après  mes  observations  faites  sur  les  lieue*. 
(Voyez  mes  Obs.  n.vi/'.,  Tom.  I,  p.  j3K.)  Les  Portugais  avoient 
d'ailleurs,  comme  je  l'ai  développé  Tom.  VII,  p.  ^S,  l'ha- 
bitude d'étendu:  leurs  fi  nulières  vers  le  nord,  et  peut-être  des 
observations  fuites  aux  loris  de  San  Gabriel  das  Cadioeiras  et  de 
San  José  da  Maribilamias  avoicnt-cllcs  éclairé  les  astronomes 
portugais,  avant  mon  voyage,  sur  la  vraie  posiliou  de  San 
Carlos.  I.a  carie  de  licquena,  (racée  en  i;!'5  cl  fondée  sur  des 
matériaux  portugais  .  lui  assigne  ■>."  1  -'.  fille  pèche  même  de 
■*4'  vers  le  nord.  I.ej  }'!'•  points  dont  j'ai  fisc  l;i  posiliou  aitro- 


CHAPITRE   XXIII.  4j 

ment  ici ,  la  forteresse  de  la  frontière,  loin  d'être 
placé  par  o°  20'  de  latitude,  comme  l'affirme  le 
père  Caulin,  bu  par  les  o°  63',  comme  le  veulent 
La  Cruz  et  Surville  (qui  sont  les  géographes  offi- 
ciels de  la  Real  Expédition  de  limites) ,  se  trouve 
par  i°53/4**f-  L'équateur  ne  passe  donc  pas  au 
nord  du  fortin  portugais  de  San  José  da  Mara- 
bitannas ,  comme  le  marquent1  toutes  les  cartes 
jusqu'à  ce  jour,  excepté  la  nouvelle  édition  de 
la  carte  de  M.  Arrowsmith ,  mais  25  lieues  plus 
au  sud,  entre  San  Felipe  et  l'embouchure  du 
Rio  Guape.  La  carte  manuscrite  de  M.  Requena, 
que  ]e  possède ,  prouve  que  les  astronomes  por- 
tugais avoient  reconnu  ce  fait  dès  l'année  1 785, 
par  conséquent  .35  ans  avant  qu'on  ait  com- 
mencé à  l'indiquer  sur  nos  cartes  en  Europe. 
Comme  c'étoit    une  opinion  anciennement 
reçue  dans  la  Capitainerie  générale  de  Caracas , 

nomîqae  par  mes  propres  observations,  dans  l'intérieur  des 
terres.,  ont  été  calculés  et  publiés  pour  la  première  fois  par 
M.  Otemaans ,  en  180$  (par  conséquent  un  an  avant  la  publi- 
cation de  mon  Recueil  à*  Observations  astronomiques)  y  dans 
un  mémoire  qui  a  pour  titre  Conspectus  long,  et  lai.  per  de* 
cursum  annorum  1799-1804,  in  plaga  œquinoctiali  astro- 
nomie* ohservatarum. 

'*  B^Anvflle  seul  auroit-ii  deviné,  en  1750,  que  féquateur 
passe  par  le  confluent  du  Rio  Uaupe  ?  Ce  géographe  l'indique 
effectivement  prés  d'une  rivière  à  laquelle  il  donne  le  nom 
bizarre  de  Rio  Cachiquiari  de  Baupes;  mais  il  placé  l'embou- 


48   ^  LIVRE  .V. 

que  Tliabile  ingénieur  Don  Gabriel  Clavero 
avoit  construit  le  fortin  de  San  Carlos  del 
Rio  Negro  sous  la  ligne  équinoxiale  même, 
et  comme  près  de  cette  ligne  les  latitudes 
observées  pécboient,  selon  M.  de  La  Conda- 
minc  '  par  excès  vers  le  sud,  j'étois  préparé  à 
trouver  l'équateur  un  degré  au  nord  de  San 
Carlos,  par  conséquent  sur  les  bords  du  Terni 
et  du  Tuamini.  Les  observations  faites  à  la 
mission  de  San  Baltasar  (  le  passage  de  trois 
étoiles  par  le  méridien)  m'avoient  déjà  fait  en- 
trevoir la  fausseté  de  celte  bypotbèse  ;  mais  ce 
n'est  que  par  la  latitude  de  Piedra  Cubmacari, 
que  j'ai  appris  à  connoitre  la  véritable  position 
des  frontières.  L'île  de  San  José,  dans  le  Rio 

cliure  du  véritable  Cassiquiare  par  i"  aoi  de  lai.  nuslr. ,  donc 
de  3°  au'  trop  au  sud.  Tels  doivent  Être  leâ  effets  d'un  t.llon- 
ncmcnt  qui  ne  s';>|i[ni  voil  sur  anrunc  uliscrvutiou  astronomique 
ii  cent  lieues  il  la  ronde. 

■  «On  m'astura  ,  en  arrivant  nu  Pari  ,  dit  M.  de  La  Con- 
daminc,  que  j'étois  précisément  sous  la  liync;  cependant  j'y 
trouvai  l.i  lat.  nuslr.  de  i°  -iHl.  CelN:  même  Intilitdc  d'un  endroit 
où  personne  n'avoil  observé ,  xt:  trouve  indiquée  par  i.net ,  mais 
aucun  gcngraplie  postérieur  u'nvoit  suivi  rette  indication,  m 
(1'riyage  A  V Ama:i<iie ,  p.  179.)  Le  père  Samuel  Fritz  ,  muni 
d'un  demi-cercle  île  Ikus  de  3  pouces  de  rayon,  avoit  assez 
bien  reconnu  la  latitude  du  Pari,  quoiqu'il  place  en  général 
la  rivière  des  Amazones  la  où  elle  s'élend  à  l'est  de  l'embou- 
chure  du  Ilio  Neen>,  trop  nu  sud.  {lettres  édifiantes,  éd.  d* 
(717, Ton».  XII, p.  ai:..) 


CHAPITRE   XXIII.  49 

JVegro ,  considérée  jusqu'à  ce  jour  comme  li- 
mite entre  les  possessions  espagnoles  et  por- 
tugaises, est  au  moins  par  i°  38 '  de  latitude 
boréale  ;  et  si  la  commission  d'Ituriaga  et  de 
Solano  étoit  parvenue  au  but  de  ses  longues 
négociations ,  si  l'équateur  eût  été  définitive- 
ment reconnu  par  la  cour  de  Lisbonne  pour 
la  frontière  entre  les  deux  états,  six  villages 
portugais  et  le  fortin  même  de  San  José  y 
placés  au  nord  du  Rio  Guape  ,  appartien- 
draient aujourd'hui  à  la  couronne  d'Espagne  f . 
Ce  que  Ton  auroit  acquis  alors  ,  grâce  à  quel- 
ques observations  astronomiques  précises , 
est  plus  important  que  ce  que  l'on  possède 
aujourd'hui;  mais  il  faut  espérer  que  deux 
peuples  qui  ont  jeté  les  premiers  germes  de 
la  civilisation  sur  une  immense  étendue  de 
l'Amérique  méridionale  à  l'est  des  Andes ,  ne 
renouvelleront  pas  des  querelles  de  limites  sur 
un  terrain  de  33  lieues  de  largeur ,  et  sur  la 
possession  d'un  fleuve  dont  la  navigation  doit 
être  libre  comme  celle  de  l'Orénoque  et  de 
l'Amazone  3. 

*  Les  missions  de  San  Miguel,  Santa  Âna,  San  Felipe,  Nosta 
Senhora  da  Cuia,  San  Joam  Baptiste  de  Mabbe ,  San  MarceUin* 
et  le  fort  de  San  José  da  Marabitannas. 

*  Tayois  développe  ces   mêmes  idées  dans  un  mémoirt 

Relat.  hiitor,  tom.  8.  4 


5o  LITRE    VIII. 

Le  i  a  mai.  Satisfaits  de  nos  observations,  nous 
quittâmes  le  rocher  de  Culiinacari  à  une4ieure  et 
demie  de  la  nuit.  Le  tourment  des  mosquitos, 

adressé,  en  t8oa,  nu  chevalier  Don  Mariano  Luis  de  Urqiiijo. 
Quoique  la  cour  fût  alors  dans  la  jouissance  d'un  poim.ir  illi- 
mité, il  m'éloit  permis  de  m'éucinCL'i'  avec  (rrinr -liise  vis-à-vis 
d'un  miuislrc  qui  s'est  mnnliij  '-'"in si n ■  J j tri fu t  anime  d'un  noble 
désir  de  rornioitre  le  véritable  état  des  colonie?.  Voici  les  ré- 

Bparece  que  un  mnnarca  que  tiene  tan  dila:adas  y  vaslas 
colonias ,  no  neecsita  aumentarlas  con  un  corlo  lerreno  en  la» 
mar^encs  del  Rio  iNegro  ;  peio  espreciso  considerar  quelo  que 
te  lia  perdidn,  vale  mas  que  las  ruatro  imsiones  de  Tomo, 
Maroa  ,  D.itijic  y  San  (."arl'is.  Sei ia  mil  lambïen  que  se  aien- 
d  e-e  a  sostener  lus  limites  al  F.sle  ,  porqite  al  présente  los  Indios 
de  las  niî>ioncs  Put  lu^ucsas  .'  s  n  sei  vistns  de  la  foi  laleza  de  San 
Crins),  suben  por  loi  nos  Cababuiy,  Barîa,  Paciinoni  y 
Idupa  basla  Mavaca  y  la  Esmeralda  ,  mas  de  Go  léguas  detras 
de  los  establc  iimeiitrjs  l^p  innles  ,  lutscando  en  el  terri  torio 
Espannl  la  preciusn  Znrza  que  es  un  ramo  de  comercio  del 
Grand  farj.  Aunqiieno  liaj  pi  obabilidad  que,  pur  las  c  rcuns- 
tanci.is  p  .1  ticas  acliudcs  ,  \  .  h.  pu  cria  atender  a  estos  asuntos, 
parece  sieinpie  util  que  el  i;iili.i;i  un  esl<:  putilual  mente  inslruido 
sobre  la  vetd.idtia  situation  de  sus  limites.  Lo  que  sella  lo  mu 
digno  de  ser  oblcmiiu  hajo  el  icvnado  del  Bey  Carlos  IV,  por 
el  mediu  de  mutuas  concesiones ,  séria  una  liberlad  entera  y 
reciproca  de  eomcrcio  eu  estos  raàgesluosos  rios,  cl  Orinoco, 
el  Cassiqui;.re,  el  Rio  Se^n,  y  el  Maranon.  Nada  séria  mas 
piopio  para  iouien'ai'  la  pro^pei  idad  de  unos  p.ii-cs  lan  alra- 
tados  en  el  cultive  de  las  lierras  .  para  so-en>ar  el  ardor  coq  el 
cuai  los  Americau'is  piden  cl  ejercuio  du  sus  drreclros  natu- 
ralc.î  y  para  dlsmiuuir  la  aulipatia  que  existe  désira  ciada  m  ente 


CHAMTHfe   XXX  11.  5l 

auquel  nous  étions  exposés  de  nouveau,  aug- 
mentait à  mesure  que  nous  nous  éloignions 
du  Rio  Negro.  Dans  la  vallée  du  Cassiquiare 
il  n'y  a  pas  de  zancudos  (  Culex  )  ;  mais  les 
Simulies  et  tous  les  autres  insectes  de  la  famille 
des  Tipulaires  y  sont  d'autant  plus  fréquens 
et  plus  venimeux  *.  Comme  dans  ce  climat 
humide  et  malsain  nous  avions  encore  à  passer 
huit  nuits  à  la  belle  étoile  avant  d'atteindre 
la  mission  de  l'Esmeralda,  le  pilote  étoit  bieh 
feise  de  diriger  notre  navigation  de  manière 
à  ce  que  nous  puissions  jouir  de  l'hospitalité 
du  missionnaire  de  Mandavaca  et  de  quelque 
abri  dans  le  village  de  Vasiva.  Nous  eûmes 
beaucoup  de  peine  à  remonter  contre  le  cou- 
rant, qui  étoit  de  9  pieds,  et,  dans  quelques  en- 
droits (ou  je  l'ai  mesuré  avec  précision),  de 
11  pieds  S  pouces  par  seconde,  c'est-à-dire 
presque  de  8  milles  par  heure.  Notre  bivouac 
n'étoit  vraisemblablement  pas  éloigné  de  trois 
lieues  en  ligne  droite  de  la  mission  de  Manda- 
Vâcaj  et,  quoique  nous  n'eussions  point  à  nous 
plaindre  de  l'activité  de  nos  rameurs ,  nous 
employâmes  14  heures  dans  ce  court  trajet. 

Vêts  le  lever  du  soleil ,  nous  passâmes  Fem- 
bouchure   du  Rio  Pacimom.  C'est  la  rivière 

/ 

'  t'oyez  Ton*.  Vît,  p.  in. 

4* 


5»  LIYJtK  Yllt.- 

dont  nous  ayons  parlé  plus  haut  '  à  l'occasion 
du  commerce  de  la  Salsepareille  ,  et  qui  offre 
(par  le  Baria)  un  embranchement  si  extraor- 
dinaire avec  le  Cabahuri.  Le  Pacimoni  naît 
dans  un  terrain  montueux  et  du  confluent 
de  trois 'petites  rivières  3  que  les  caries  des 
missionnaires  n'indiquent  pas.  Ses  eaux  sont 
noires  ,  mais  a'  un  moindre  degré  que  celles  du 
lac  de  Vasiva  qui  communique  aussi  avec  le 
Cassiquiare.  Entre  ces  deux  afïluens  venant  de 
l'est,  est  placée  l'embouchure  du  Rio  Idapa 
dont  les  eaux  sont  blanches.  Je  ne  reviendrai 
plus  sur  la  difficulté  d'expliquer  cette  coexis- 
tence de  rivières  diversement  colorées  dans  un 
petit  espace  de  terrain;  je  ferai  observer  seu- 
lement qu'à  l'embouchure  du  Pacimoni  et  sur 
les  bords  du  lac  Vasiva,  nous  avons  été  de  nou- 
veau frappés  de  la  pureté  et  de  l'extrême  trans- 
parence de  ces  eaux  brunes.  Déjà  d'anciens 
voyageurs  arabes  avoient  observé  que  la 
branche  alpine  du  Nil  qui  se  réunit  au  liahar- 
el-Abiad,  près  de  Halfaja,  a  les  eaux  vertes,  et 
sont  à  tel  point  transparentes,  que  l'an  dis- 
tingue les  poissons  au  fond  de  la  rivière  3. 
Avant  d'arriver  à  la  mission  de  Mandavaca, 

1    foj'ezpli.ishaul.p.  5. 

1  Les  Riris  («iiajavacîi .  Morcje  cl  Cnrlievaynery. 

■  Et.   QualrKtni're ,  Mèm.  sur  VÉgypte,   Tom.  II,  p.    j  ; 


CHAPITRE    XXIII.  55 

nous  passâmes  des  rapides  assez  tumultueuses. 
Le  village,  qui  porte  aussi  le  nom  de  Quira- 
buena,  n'a  que  60  naturels.  L'état  de  ces  éta- 
Blissemens  chrétiens  est  en  général  si  misé- 
rable que,  dans  tout  le  cours  du  Cassiquiare, 
sur  une  longueur  de  5o  lieues ,  on  ne  trouve 
pas  200  habit  ans.  Aussi  les  rives  de  ce  fleuve 
étoient-elles  plus  peuplées  avant  l'arrivée  des 
missionnaires.  Les  Indiens  se  sont  retirés  dans 
les  bois  ,  vers  l'est  ;  car  les  plaines  de  l'ouest 
sont  à  peu  près  désertes.  Les.  natifs  se  nour- 
rissent ,  une  partie  de  l'année ,  de  ces  grandes 
fourmis  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  Ces  insectes 


Burckhardt ,  Tr. ,  p.  498.  Il  est  bien  remarquable  que  le  Nil 
bleu  (Bahar  el  azrek)  soit  appelé  par  quelques  géographes 
arabes  le  Nil  vert ,  et  que  les  poètes  persans  nomment  souvent, 
le  ciel  vert  (akhzar)  ,  comme  le  béril  bleu  (  zark).  On  ne  peut . 
croire  que  les  peuples  de  race  sémitique  confondent  dans  leurs 
sensations  le  vert  et  le  bleu,  comme  à  leur  oreille  ils  con- 
fondent quelquefois  les  voyelles  oetu,  e  et  i.  Le  mot  azrek 
est  appliqué  à  toute  eau  très-limpide  qui  n'est  pas  laiteuse  ;  et 
abi-rank  (couleur  d'eau)  signifie  bleu.  Abd-AUatif ,  en  parlant 
'  de  cette  branche  transparente  et  verte  du  Nil  qui  vient  d'un  lac 
situé  dans  les  montagnes  au  sud-est  de  Sennaar ,  attribue  déjà 
la  couleur  verte  de  ce  lac  alpin  «  à  des  substances  végétales  qui 
abondent  dans  les  eanx  stagnantes.  »  (Relat.  de  l  Egypte  y 
trad.  par  M.  Silvestre  de  Sacy ,  p.  235.  )  C'est  l'explication  que 
j'ai  donnée  plus  haut  (p.  389 )  de  ces  eaux  colorées ,  faussement 
appelées  agitas  negras.  Partout  lés  eaux  les  plus  limpides  et 
\«i  plus  transparentes  sont  celles  qui  ne  sont  pas  blanches. 


54  LIVRE    V  III, 

sont  aussi  recherches  ici  que  le  sont  dans  l'hé- 
misphère .'Mistral  les  araignées  de  la  tribu  des 
Epeïres  qui  l'ont  les  déliées  des  sauvages  de  la 
Nouvelle-Hollande.  C'est  à  Mandavaca  que 
nous  trouvâmes  ce  bon  vieux  missionnaire 
qui  avoit  déjà  passé  <c  vingt  années  de  mous- 
tiques dans  les  ùosqucs  del  Cassiquiare  i>,  et 
dont  les  jambes  éloieut  tellement  tigrées  par 
la  piqûre  des  insectes,  qu'on  avoit  presque  de 
la  peine  à  reconnoîlre  la  blancheur  de  sa  peau. 
Il  nous  parla  de  son  isolement  et  de  la  triste 
nécessité  dans  laquelle  il  se  trouvoit  souvent 
de  laisser  impunis,  dans  les  deux,  missions  de 
Mandavaca  et  de  Yasiva,  les  crimes  les  plus 
atroces.  11  y  avoit  peu  d'années  que,  dans  le 
dernier  endroit,  un  alcade  indien  avoit  mangé 
une  de  ses  femmes  après  l'avoir  conduite  dans 
son  conuco  '  et  l'avoir  bien  nourrie  pour  l'en- 
graisser. L'anthropophagie  des  peuples  de  la 
Guyane  n'est  jamais  causée  par  le  manque  de 
nourriture  ni  par  les  superstitions  du  culte, 
comme  dans  les  des  de  la  mer  du  Sud  :  elle  est 
généralement  l'effet  de  la  vengeance  du  vain- 
queur, et  (comme  disent  les  missionnaires) 
«  d'un  appétit  déréglé.  »  La  victoire  sur  une 
horde  ennemie  est  célébrée  par  un  repas  dans 

'  Cabane  entourée  de  terres  cultivées  ,  espèce  Je  maison  dq 
campagne  que  les  naiiuels  prièrent  au  séjour  des  n; 


CHAPITRE   XXIII.  55 

lequel  on  dévore  quelques  parties  du  cadavre 
d'un  prisonnier.  D'autres  fois  on  surprend  de 
nuit  une  famille  sans  défense,  ou  l'on  tue 
d'une  flèche  empoisonnée  un  ennemi  que  l'on 
rencontre  par  hasard  dans  les  bois.  Le  cadavre 
est  coupé  en  morceaux  et  rapporté  comme  un 
trophée  à  la  cabane.  C'est  la  civilisation  qui  a 
fait  sentir  à  l'homme  l'unité  du  genre  humain , 
qui  lui  a  révélé,  pour  ainsi  dire,  les  liens  de 
consanguinité  qui  l'attachent  à  des  êtres  dont 
les  langues  et  les  mœurs  lui  sont  étrangères. 
Les  sauvages  ne  connoissent  que  leur  famille  : 
une  tribu  ne  leur  paroît  qu'une  réunion  plus 
nombreuse  de  parens.  En  vojant  arriver, 
dans  la  mission  qu'ils  habitent,  des  Indiens  de 
la  forêt  qui  leur  sont  inconnus,  ils  se  servent 
d'une  expression  qui  m'a  souvent  frappé  par 
sa  naïve  candeur  :  ce  ce  sont  sans  doute  de 
mes  parens,  je  les  entends  lorsqu'ils  me 
parlent.  »  Ces  mêmes  sauvages  détestent  tout 
ce  qui  n'est  pas  de  leur  famille  ou  de  leur 
tribu  :  ils  chassent  les  Indiens  d'une  peuplade 
voisine  qui  vivent  en  guerre  avec  la  leur, 
comme  nous  chassons  le  gibier.  Ils  connoissent 
les  devoirs  de  famille  et  de  parenté,  mais  non 
ceux  de  l'humanité  qui  supposent  la  conscience 
d'un  lien  général  entre  des  êtres  faits  comme 
nous.  Aucun  mouvement  de  pitié  ne  les  en*» 


46  LIVRE    VI11. 

pêche  de  tuer  des  femmes  ou  des  enfans  d'une 
race  ennemie.  Ce  sont  ces  derniers  que  l'on 
mange  de  préférence  dans  les  repas  donnés  à 
la  fin  d'un  combat  ou  d'une  incursion  lointaine. 
Les  haines  que  les  sauvages  ont  pour  la  plu- 
part des  hommes  qui  parlent  un  autre  idiome, 
et  qui  leur  paroissent  des  barbares  d'une  race 
inférieure,  renaissent  quelquefois  dans  les  mis- 
sions, après  avoir  été  long-temps  assoupies.  Peu 
de  mois  avant  notre  arrivée  à  l'Esmeralda,  un 
Indien,  né  dans  la  forêt  ',  derrière  le  Duida, 
voyageoit  seul  avec  un  autre  Indien  qui,  après 
avoir  été  fait  prisonnier  par  les  Espagnols  sur 
les  rives  de  Yentuario,  vivoit  tranquillement 
dans  le  village,  ou,  comme  on  dit  ici,  «  sous  le 
son  de  la  cloche,  »  debaxo  de  la  campaha.  Ce 
dernier  ne  pouvoit  marcher  qu'avec  lenteur, 
parce  qu'il  soullroit  de  ces  fièvres  que  prennent 
les  naturels  loisqu'ils  arrivent  dans  les  missions 
et  changent  subitement  de  régime.  Ennuyé  du 
retard,  sou  compagnon  de  voyage  le  tua  et  cacha 
le  cadavre  derrière  un  taillis  d'arbres  épais,  près 


'  En  el  monte.  On  distingue  les  Indiens  nés  dans  les  n 
de  cru*  qui  su  ni  nés  dans  les  liois.  l.e  mut  mtiute  signifie  ,  dans 
les  culmiics,  plus  souvent  toril  (  ùnt'/ue)  que  montagne,  et 
celte  eirronslaiicc  a  donné  lieu  à  de  graves  erreurs  dans  nos 
cartes  qui  figurent  îles  rhumes  de  morilugiios  (sierras)  là  où  ÎI 
n'y  il  que  ô  ('juisses  l'nrcl*  .  mtnite  espeso. 


CHAPITRE    XXtII.  57 

de  l'Esmeralda.  Ce  crime ,  comme  tant  d'autres 
parmi  les  Indiens ,  seroit  resté  inconnu  si  le 
meurtrier  n'avoit  fait  les  apprêts  d'un  festin  pour 
le  lendemain.  Il  voulut  engager  ses  enfans ,  nés 
dans  la  mission  et  devenus  chrétiens ,  à  venir 
chercher  avec  lui  quelques  parties  du  cadavre. 
Les  enfans  parvinrent  avec  peine  à  le  dissuader, 
et  c'est  par  la  rixe  que  causa  cet  événement  dans 
la  famille  que  le  militaire ,  posté  à  l'Esmeralda , 
apprit  ce  quelles  Indiens  auroient  voulu  sous- 
traire à  sa  connoissance. 

On  sait  que  l'anthropophagie  et  l'habitude  des 
sacrifices  humains  qui  y  est  souvent  liée  se 
trouvent  dans  toutes  les  parties  du  globe  et  chez 
des  peuples  de  races  très  différentes *;  mais  ce 
qui  frappe  davantage  dans  l'étude  de  l'histoire , 
c'est  de  voir  que  les  sacrifices  humains  se  con- 
servent au  milieu  d'une  ci vilisation  assez  avancée, 
et  que  les  peuples  qui  tiennent  à  honneur  de  dé- 

1  Quelques  accidens  d  enfans  enlevés  par  les  nègres  à  l'île  de 
Cuba  ont  fait  croire ,  dans  les  colonies  espagnoles ,  qu'il  y  avoit 
des  peuplades  africaines  anthropophages  ;  cependant  cette  opi- 
nion, soutenue  par  quelques  voyageurs  (Bowdich,  p.  4^i)» 
est  contraire  aux  recherches  de  M.  Barrow  sur  F  intérieur  de 
r Afrique.  (Exp.  to  the  Zaïre.  Introd.,  p.  xx.  )  Des  pratiques 
superstitieuses  peuvent  avoir  donné  lieu  à  des  inculpations  qui 
sont  peut-être  aussi  injustes  que  celles  dont  les  familles  juives 
ont  été  les  victimes  dans  des  siècles  d'intolérance  et  de  per- 
sécution. 


■  / 


58  LITRE     VIN. 

vorer  !es  prisonniers  ne  sont  pas  toujours  les 
plus  abrutis  et  les  plus  féroces.  Cette  observation 
a  quelque  chose  d'attristant  et  de  pénible;  elle 
n'a  pas  échappé  à  ceux  des  missionnaires  qui  sont 
assez  éclairés  pour  méditer  sur  les  mœurs  des 
peuplades  environnantes.  Les  Cabres,  les  Gué* 
pimavis  et  les  Caribes  ont  toujours  été  plus 
puissans  et  plus  civilisés1  (pie  les  autres  hordes 
de  FOi'éuoqne  ;  cependant  les  deux  premiers 
sont  aussi  adonnes  à  l  anthropophagie  que  les 
derniers  en  ont  été  constamment  éloignés.  11  faut 
soigneusement  distinguer  entre  les  différentes 
branches  dans  lesquelles  se  divise  la  grande 
famille  des  peuples  Caribes.  Ces  branches  sont 
aussi  nombreuses  que  celles  des  Mongols  et 
des  ïailares  occidentaux  ou  Turcomans.  Les 
Caribes  du  continent,  ceux  qui  habitent  les 
plaines  entre  le  Bas-Orénoque ,  le  Rio  Branco  , 
l'Kssequebo  et  les  sources  de  l'Oyapoc,  ont  en 
horreur  l'habitude  de  dévorer  les  ennemis.  Cette 
habitude  barbare3  n'a  existé,  à  la  première  dé- 

'  Non  v'  È  a  rui  credero ,  loltane  auesio  vitio  di  mangiare 

le  mitant- 1  tirai,  uo;i  îiiutiime  fiii'i  slimiiliili:  di  (  îui|iiiiiavi,  Hanuo 
un  l.'M    Europeo,  un  aria  mtliUie  o  civile.  Citi,  'l'uni.    II, 

p.  «s. 

;  Vuyei     Geraldini    Itîncrarhtm ,    p.    iB6,    cl    l'éloquent 

inorcu 1j  cardinal  Bc-mho  sur  Ici  découvertes  de  Colomb. 

«Itwulvrum  paitcm  domines  incolebant  feri  trucesque,  qui 
pucmnini    el   rirwiini   rarnibus  qims  ni  ils   in  iniulis  bello  «ut 


CHAPITRE   XXIII.  5$ 

couverte  de  l'Amérique,  que  chez  les  Caribes  des 
îles  Antilles.  Ce  sont  eux  qui  ont  rendu  syno- 
nymes les  mots  Cannibales,  Caribes  et  Antrhopo- 
pliages;  ce  sont  leurs  cruautés  qui  ont  donné 
lieu  à  la  loi  *  promulguée  en  i5o4,  par  laquelle 
il  est  permis  aux  Espagnols  de  faire  esclave  tout 
individu  d'une  nation  américaine  dont  on  peut 
prouver  l'origine  caribe.  Je  pense  cependant  que 
l'anthropophagie  des  liabitans  des  Antilles  a  été 
beaucoup  exagérée  dans  les  contes  des  première 
voyageurs  a.  Un  grave  et  judicieux  lustorien, 
Herera,  n'a  pas  dédaigné  de  rapporter  ces  contes 
dans  les  Décades  historicas  :  il  a  même  ajouté 
foi  à  cet  accident  extraordinaire  qui  a  fait  x*e  • 

latrociniis  cœpissent,  vescebantur;  a  feminis  obstinebant , 
Canibales  appeUati.  »  (Hist.  venet. ,  i55i ,  p. 85. )  L'usage  de 
laisser  la  vie  aux  prisonnières  confirme  ce  que  j  ai  dit  Tom.  YII  y 
p.  36i ,  du  langage  des  femmes.  Le  mot  Cannibale ,  donné  aux 
Caribes  des  Antilles,  est-il  d'une  langue  de  cet  archipel  (de 
celle  d'Haïti  ) ,  ou  doit-on  le  chercher  dans  un  idiome  de  la 
Floride  que  quelques  traditions  indiquent  comme  lé  premier  site 
des  Caribes? (Petr.  Martyr.,  p.  6,  Rochefort,  Hist.  desAnlilles% 
Liv.  U,  Chap.  YII.)  Si  ce  mot  est  significatif,  il  paroît  plutôt 
indiquer  «  des  étrangers  (brts  et  vaillans  »  que  des  anthropo- 
phages. (Herera ,  Decad.  I,  p.  11.)  Garcia ,  dans  ses  rêveries 
étymologiques,  y  trouve  tout  simplement  du  phénicien;  Annibéd 
et  Cannibal  ne  peuvent  dériver ,  selon  lui ,  que  dune  même 
racine  sémitique. 

1  Voyez  l'histoire  de  cette  loi  qui  déclare  la  liberté  de 
toutes  les  nations  non -Caribes  dans  Gomara,  p.  ■47  F-:* 8  T. 

a  Vespucci ,  p.  91 .  Grynœus ,  p.  68. 


00  LIVRE    Tlll. 

noncer  les  Caribes  à  leurs  habitudes  barbares. 
«  Les  naturels  d'une  petite  île  avoient  mangé  un 
moine  dominicain  enlevé  sur  les  côtes  dePorto- 
rico  '.Ils  tombèrent  tousmalades,  et  ne  voulurent 
plus  manger  ni  moine  ni  séculier.  » 

Si  les  Caribes  de  l'Orénoque  ont  dilîéré  de 
mœurs,  dès  le  commencement  du  seizième 
siècle,  d'avec  ceux  des  Antilles,  si  c'est  ton  jours 
à  tort  qu'ils  ont  été  accusés  d'anthropophagie,  il 
est  difficile  d'attribuer  cette  différence  à  une 
amélioration  dans  leur  état  social.  Les  contrastes 
les  plus  bizarres  se  rencontrent  dans  ce  mélange 
de  peuples  dont  les  uns  ne  vivent  que  de  pois- 
sons, de  singes  et  de  fourmis  ,  et  dont  d'autres 
sont  plus  ou  moins  cultivateurs,  plus  ou  moins 
occupés  à  fabriquer  et  à  peindre  de  la  poterie,  à 
tisser  deshamacs  ou  des  toiles  de  coton.  Plusieurs 
île  ces  derniers  ont  conservé  des  usages  inhu- 
mains qu'ignorent  totalement  les  premiers.  Le 
caractère  et  les  mœurs  d'une  nation  expriment 
à  la  fois,  comme  son  langage,  l'état  passéet  l'état 
présent  :  ce  n'est  qu'en  connoissant  toute  l'his- 
toire de  la  civilisation  ou  de  l'abrutissement 
d'une  horde,  ce  n'est  qu'en  suivant  les  sociétés 
dans  leur  développement  progressif  et  les  diffé- 
rentes stations  de  leur  vie,  qu'on  pourrait parve- 


CHAPITRE    XXIII.  6l 

Tenir  à  résoudre  des  problêmes  qu#  la  seule  coti- 
noissance  des  rapports  actuels  ne  peut  éclaircir. 
ce  Vous  ne  sauriez  vous  figurer,  dis  oit  le  vieux 
missionnaire  de  Mandavaca ,  ce  qu'il  y  a  de  per- 
versité dans  cette  familiade  lndios.  Vous  rece- 
vez des  gens  d'une  nouvelle  peuplade  dans  le 
village}  ils  paroissent  doux,  honnêtes,  bons  tra- 
vailleurs :  permettez-leur  de  prendre  part  à  une 
incursion  (entrada)  que  vous  faites  pour  ramener 
des  naturels ,  vous  aurez  de  la  peine  à  les  empê- 
cher d'égorger  tout  ce  qu'ils  rencontrent  et  de 
cacher  quelques  portions  de  cadavres.  »  En  réflé- 
chissant sur  les  moeurs  de  ces  Indiens,  on  est 
comme  effrayé  de  cette  réunion  de  seirtimens 
qui  semblent  s'exclure  mutuellement,  de  cette 
faculté  des  peuples  de  ne  s'humaniser  que  par- 
tiellement ,  de  cette  prépondérance  des  usages , 
des  préjugés  et  des  traditions  sur  les  affections 
naturelles  du  cœur  *.  Nous  avions  dans  notre 
pirogue  un  Indien ,  fugitif  du  Rio  Guaisia ,  qui , 
en  peu  de  semaines,  s'étoit  civilisé  assez  pour 
nous  être  utile  en  disposant   les  instrumens 
nécessaires  aux  observations  de  nuit.  Il  montroit 
autant  de  douceur  que  d'intelligence,  et  nous 
avions  quelque  envie  de  l'attacher  à  notre  ser- 
vice.Quelfut  notre  regretlorsque  nous  apprîmes, 

1  J'ai  traité  cette  matière  dans  un  autre  ouvrage.  Voyez  met 
Menum.  Amer. ,  Tom.  I ,  p.  270.  ] 


Ca  livre  vrir. 

en  causant  avec  lui  par  l'intermède  d'un  inter- 
prète, «  que  la  chair  des  singes  Ma  ri  mon  des, 
quoique  plus  noirâtre,  lui  paroissoit  avoir  le  goût 
de  la  chair  humaine.  «A  assarait«.qv.eses  parwa 
(c'est-à-dire  les  gens  de  sa  tribu)  préféroient 
dans  l'homme,  comme  dans  l'unis,  l'intérieur 
des  mains.»  Cette  assertion  fut  accompagnée  de 
gestes  d'une  joie  sauvage.  Mous  fîmes  demander 
à  ce  jeune  homme ,  d'ailleurs  calme  et  très-alFec- 
tueux  dans  les  petits  services  qu'il  nous  rendoit, 
si  encore  il  se  scnto.it  quelquefois  envie  te  de 
manger  de  l'Indien  Clieruviehahena;  »  il  répon- 
dit, sans  se  trnuhler,  que,  vivantdans  la  mission, 
il  ne  mangeroit  que  ce  qu'il  voyoit  manger  à  /os 
Pndres.  Les  reproches  adressés  aux  naturels  sur 
l'abominable  usage  que  nous  discutons  ici,  ne 
produisent  aucun  effet;  c'est  comme  si  un  Brame 
du  (lange,  voyageant  en  Europe,  nous  repro- 
choît  l'habitude  de  nous  nourrir  de  la  chair  des 
animaux.  Aux  yeux  de  l'Indien  du  Guaisia,  le 
Cheruvichahena  étoit  un  être  entièrement  diffé- 
rent de  lui;  le  tuer  ne  lui  semhloit  pas  plus 
injuste  que  île  tuer  les  jaguars  de  la  forêt.  C'étoit 
simplement  par  un  système  de  bienséance 
qu'aussi  long-temps  qu'il  seroit  dans  la  mission, 
il  ne  vouloit  manger  que  ce  que  l'on  servoit  à 
las  Padres.  Les  naturels,  soit  qu'ils  retournent 
parmi  les  leurs  {al  monte),  soit  qu'ils  se  voient 


CHAPITRE    XXIII.  53 

presses  par  la  faim,  reprennent  bientôt  leurs 
anciennes  habitudes  d'anthropophagie.  Et  com- 
ment serions-nous  étonnés  de  cette  incons- 
tance chez  les  peuples  de  l'Orénoque,  lorsque 
des  exemples  terribles  et  les  mieux  avérés  nous 
rappellent  ce  qui  s'est  passé  dans  les  grandes 
disettes  chez  des  peuples  civilisés.  En  Egypte, 
au  treizième  siècle ,  l'habitude  de  manger  de  la 
chair  humaine  se  répandit  dans  toutes  les  classes 
de  la  société  :  c'étoit  aux  médecins  surtout  que 
l'on  tendoit  des  pièges  extraordinaires.  Des  gens 
qui  avoientfaim  se  disoient  malades  et  les  faisoient 
appeler.  Cen'étoit  pas  pour  les  consulter,  c'étoit 
pour  les  manger.  Un  historien  très-véridique , 
Àbd-Allatif,  nous  a  rapporté  ((comment  un  usage 
qui  d'abord  inspira  de  l'horreur  et  de  l'effroi,  ne 
causa  bientôt  plus  la  moindre  surprise I.». 

1  Relation  de  l Egypte,  par  Abd-Allatif,  médecin  de  Bag- 
ituT,  trad.  par  M,  Silv*  de  Sacy,  p.  36o-374»  Lorsque  le» 
pauvre»  commencèrent  à  manger  de  la  chair  humaine,  l'horreur 
et  f  étotuicment  que  causoient  des  repas  aussi  extraordinaires? 
étoient  tels  que  ces  crimes  faisoient  la  matière  de  toutes  les  con* 
versatiotis ,  et  que  Ton  ne  tarissoit  pas  à  ce  sujet  :  mais  dans  la 
saké  on  s'y  accoutuma  tellement ,  et  Ton  conçut  tant  de  goot? 
poar  ces ittets  détestables,  qu  on  vit  les  gens  riches  et  d  une  cou- 
dition*  honnête  en  faire  leur  nourriture  ordinaire,  en  manger  par 
légal,  etmème  en  faire  prévision.  0»  imagina  diverses  manières 
teppirêter  cette  chair ,  et  F  usage  s  en  étant  une  fois  introduit  s# 
pepigm  dajfts  les  provinces?  en  sorte  qu'il  n?y  eut  aueqn» 
partie  de  l'Egypte  où  Ton  n'en  vît  des  exemples.  Àfewit>*9 


66  LITRE   TIII. 

par  la  fabrication  du  poison  Curare  qui  ne 
le  cède  pas  en  force  au  Curare  de  PEsme- 
ralda.  Malheureusement  cette  fabrication  occupe 
beaucoup  plus  les  naturels  que  l'agriculture. 
Cependant  le  sol  est  excellent  sur  les  rives  du 
Cassiquiare.  On  y  trouve  un  sable  granitique 
brun  noirâtre  qui  est  couvert,  dans  les  forets  , 
d'épaisses  couches  de  humus;  sur  les  bords  du 
fleuve,  d'argile  presque  imperméable  à  l'eau.  Le 
sol  du  Cassiquiare  paroît  plus  fertile  que  celui 
de  la  vallée  du  Rio  Negro,  où  le  maïs  vient  assez 
mal.  Le  riz,  les  fèves,  le  coton,  le  sucre  et  l'in- 
digo donnent  de  riches  récoltes  partout  où  l'on 
en  a  essayé  la  culture  *.  Nous  avons  vu  de  l'in- 
digo sauvage  autour  des  missions  de  San  Miguel 
de  Davipe,  de  San  Carlos  et  de  Mandavaca.  On 
île  peut  révoquer  en  doute  que  plusieurs  peuples 
de  l'Amérique,  surtout  les  Mexicains,  long- 
temps avant  la  conquête,  employ oient  dans  leurs 
peintures  hiéroglyphiques  un  véritable  indigo , 
et  que  de  petits  pains  de  cette  substance  se  ven- 
doient  au  grand  marché  de  Tenochtitlan  *.  Mais 
une  matière  colorante,  chimiquement  identique, 

2  M.  Bonpland  a  trouvé ,  à  Mandavaca ,  dans  les  cabanes  des 
naturels ,  une  plante  à  racines  tubéreuses  toute  semblable  au 
manioc  (yucca).  On  l'appelle  Cumapana,  et  on  la  mange 
cuite  sur  la  braise.  £Ue  croît  spontanément  sur  les  riveji  du 
Cassiquiare. 

?  Voyez  mon  Essai  polit.,  Tom.  H,  p.  447. 


CHAPITRE  XXIII.  $7 

peut  être  extraite  de  plantes  appartenant  k  des 
genres  voisins,  et  je  n'dserois  affirmer  aujour- 
d'hui si  les  Indigofera  originaires  de  l'Amérique 
n'offrent  pas  quelque  différence  de  genre  avec 
i'Indigofera  anil  et  I'Indigofera  argentea  de  l'an- 
cien continent.  Dans  les  Cafiers  des  deux  mondes, 
cette  différence  a  été  observée. 

L'humidité  de  l'air  et  l'abondance  des  insectes, 
qui  en  est  une  suite  naturelle,  opposent  ici, 
comme  au  Rio  Negro,  des  obstacles  presque 
invincibles  aux  nouvelles  cultures.  Même  par  un 
ciel  serein  et  bleu,  nous  n'avons  jamais  trouvé 
l'hygromètre  de  Deluc  au-dessous  «  de  02°.  Par- 
tout on  rencontre  de  ces  grandes  fourmis  qui 
marchent  en  bandes  serrées,  et  qui  diligent 
d'autant  pluâ  leurs  attaques  sur  les  plantes  cul- 
tivées que  celles-ci  sont  herbacées  et  succu- 
lentes, tandis  que  les  forêts  de  ces  contrées 
n'offrent  que  des  végétaux  à  tiges  ligneuses. 
Lorsqu'un  missionnaire  veut  tenter  de  cultiver 
dé  la  salade  ou  quelque  plante  potagère  de 
l'Europe,  il  se  voit  forcé,  pour  ainsi  dire,  de 
stispéiidre  son  jardin  en  l'air.  Il  remplit  de 
bonne  terre  un  vieux  canot  ;  et ,  après  y  avoir 
semé  des  graines,  il  le  suspend,  à  quatre  pieds 
de  hauteur  au-dessus  du  $ol;  par  des  cordages 

•  Pc  87»  Sawu, 

5* 


65  LITRB    tl  t  I. 

de  palmier  Cbiquiehiqui;  le  plus  souvent  il  le 
place  sur  un  échafaudage  léger.  Cette  position 
garantit  les  jeunes  plantes  de  la  mauvaise  lieibe, 
des  vers  de  terre  et  de  ces  fourmis  qui  pour- 
suivent leur  migration  en  ligue  droite,  et, 
ignorant  ce  qui  végète  au-dessus  d'elles,  ne  se 
détournent  généralement  pus  pour  grimper  sur 
des  pieux,  dépouillés  de  leurécorce.  Je  rappelle 
cette  circonstance  pour  prouver  combien  sont 
pénibles,  entre  les  tropiques,  sur  le  bord  des 
grands  fleuves,  les  premières  tentatives  de 
l'homme  pour  s'approprier  un  petit  coin  de  terre 
dans  ce  vaste  domaine  de  la  nature  envahi  parles 
animaux  et  couvert  de  plantes  spontanées. 

Le  10  mai.  J'avois  obtenu,  pendant  la  nuit, 
quelques  observations  d'étoiles,  malheureuse- 
ment les  dernières,  du  Cassiquiare.  La  latitude 
de  Mandavaca  est  2° 4 '  ;";  sa  longitude,  d'après 
le  garde-temps,  6(J°  27' .  J'ai  trouvé  l'inclinaison 
magnétique  25",^  5,  div.  cent.  Elle  avoit  donc 
considérablement  augmenté  depuis  le  fortin  de 
San  Carlos.  Cependant  les  roches  environnantes 
ne  sont  que  ce  même  granité,  mêlé  d'un  peu 
d'amphibole,  que  nous  avions  trouvé à  Javita,  et 
qui  prend  un  aspect  syénitique.  Nous  quittâmes 
Mandavaca  à  deux  heures  et  demie  de  la  nuit. 
Nous  avions  encore  à  lutter  pendant  huit  jours 
contre  les  tourans  du  Cassiquiare;    et   le  pays 


CHAPITRE   XXIII.  69 

que  nous  devions  parcourir  avant  d'atteindre 
de  nouveau  San  Fernando  de  Atabapo  est  tei- 
ntent désert,  que  ce  n'étoit  qu'après  un  trajet 
de  treize  jours  que  nous  pouvions  espérer  de 
trouver  un  autre   missionnaire  Observantin, 
celui  de  Santa  Barbara.  Après  six  heures  de 
navigation.,  nous  passâmes,  à  l'est,  l'embou- 
chure de  l'Idapa  ou  Siapa  qui  naît  su?  la  mon- 
tagne d'Unturan,  et  offre,  près  de  ses  sources, 
un   portage   avec    le    Rio    Mavaca,    un    des 
affluens  de    l'Orénoque.    Cette  rivière   a  les 
eaux  blanches  :  elle  est  la  moitié  moins  large 
que  le  Pacimoni  dont  les   eaux  sont  noires. 
Son  cours  supérieur  est  étrangement  défiguré 
sur  les  cartes  de  La  Cruz  et  de  Surville  qui 
ont  servi  de  type  à  toutes  les   cartes   posté- 
rieures. J'aurai  occasion  de  parler  des  hypo- 
thèses  qui  ont  donné  heu  à  ces  erreurs,    en 
parlant  de  l'origine  de  l'Orénoque.  Si  le  père 
Caulin  avoit  pu  voir  la  carte  qu'on  a  jointe  à 
son  ouvrage,    il    auroit  dû   être  surpris   d'y 
trouver  reproduites  des  fictions  qu'il  a  com- 
battues par  des  notions  certaines  et  acquises 
sur  les  lieux.  Ce  missionnaire  dit  simplement 
que    l'Idapa    naît  d'un  pays   montueux  près 
duquel   vivent   les    Indiens    Amuisanas.    Ces 
Indiens  ont  été  travestis  en  Amoizanas  ou  en 
Amazones  j  et  l'on  a  fait  naître  le  Rio  Idapa 


70  LIVRE    VIII. 

d'une  source  qui,  au  moment  où  elle  sourdit 
de  terre,  se  divise  en  deux  bras  dont  le  cours 
est  diamétralement  opposé.  Cette  bifurcation 
d'une  source  est  purement  imaginaire. 

Nous  bivouaquâmes  près  du  Raudal  du  Cu- 
min. Le  bruit  de  la  petite  cataracte  augmenta 
sensiblement  pendant  la  nuit.  JVqs  Indiens 
prétendoient  que  c'étoit  un  présage  certain  de 
la  jtluit:.  Je  me  rappelois  que  les  montagnards 
des  Alpes  ont  beaucoup  de  confiance  dans  le 
même  pronostic  Ml  pleuvoit  en  eiFet  long-temps 
avant  le  lever   du   soleil.    D'ailleurs  les   singes 

*  ■  II  va  pleuvoir ,  parce  qu'on  l'on  entend  de  plus  près  le 
murmure  des  torrens ,  »  disent  Ica  montagnards  des  Alpes 
comme  eeus:  des  Andes.  M,  Dclite  a  tâché  d'expliquer  ce  phé- 
nomène par  un  changement  'le  pression  harom étriqué  ,  par  un 
accroissement  du  nombre  de  bulles  d'air  qui  crèvent  à  la  sur- 
face de  l'eau.  (Modifiait,  du  L'atmosphère  ,  §.  io5i.)  Cette 
explication  est  aussi  forcée  que  peu  satisfaisante.  Je  ne  tenterai 
pas  de  la  remplacer  par  une  autre  hypothèse,  mais  je  rappellerai 
que  la  cause  du  phénomène  est  une  modification  de  l'atmosphère 
qui  influe  à  la  fois  sur  les  ondes  sonores  et  les  ondes  haai- 
nguses.  Le  pronostic  lire  de  l'accroissement  de  l'intensité 
du  son  c*t  intimement  lie  au  pronostic  que  l'on  tire  d'une 
moindre  extinction  île  la  lumière,  Les  montagnards  annoncent 
un  changement  île  temps,  lorsque,  tout  d'un  coup,  par  nn  air 
calme,  les  Alpes,  couvertes  de  neiges  perpétuelles,  paroissent 
rapprochées  de  l'observateur .  et  que  leurs  contours  se  dé- 
tachent avec  une  netteté  extraordinaire  de  la  voûte  azurée  dn 
ciel  Qu'est-ce  qui  fait  disparaître  instantanément  le  manque 
d  homogénéité  des  couches  verticales  de  l'atmosphère  ? 


CHAPITRE  XXIII.  71' 

Àraguates,  par  leurs  hurlemens  prolongés,  nouf 
avoient  avertis  de  la  proximité  de  l'averse  bien 
avant  l'accroissement  du  bruit  de  la  cataracte. 

Le  i4  niai.  Les  mosquàos ,  et  surtout  les 
fourmis,  nous  chassèrent  du  rivage  avant  les 
deux  heures  de  la  nuit.  Nous  avions  cru  jus- 
que-là que  les  dernières  ne  suivoient  pas  les 
cordes  par  lesquelles  on  a  l'habitude  de  sus- 
pendre les  hamacs  j  mais ,  soit  que  cette  opinion 
ne  fut  pas  exacte,  soit  que  les  fourmis,  tom- 
bassent sur  nous  de  la  cime  des  arbres,  il  est 
certain  que  nous  eûmes  bien  de  la  peine  à 
nous  débarrasser  de  ces  insectes  incommodes. 
A  mesure    que  nous  avançâmes ,    la  rivière 
devint  plus  étroite  >:   ses  bords  étoient  si  ma- 
récageux,  que  M.  Bonpland  ne  put  parvenir 
qu'avec  bien  du  Jtravail  au  pied  d'un  tronc  de 
Carolinea  princeps  chargé,  de   grandes  fleurs 
pourprées.  Cet  arbre  est  le  plus  bel  ornement 
de  ces  forêts  et  de  celles  du  Rio  JNtegro,  Nous 
examinâmes,  pendant  la  journée,  à  plusieurs 
reprises,  la  température  du  Cassiquiare.  L'eau ■ 
a  la  surface  d^  fleuve:>  n'tfvoit  que  24°  (quand 
IVir  étoik  à  25°,6)  :  c'e$t  à  peu  près  la  tempé- 
rature du  Rio  Negro ,   mais  4P  à  5°  de  moins 
qi^e  l'Qrénoque  \  Après  avoir  passé,,  3  l'ouest  ^ 

'  VoyetHom.  VI,  p.  3bi,  Z$l ;  Ton».  VII, ^  ao3,  867. 


7*  LITKI    r III. 

l'embouchure  du  Caho  Caterico ,  qui  a  les 
eaux  noires  et  d'une  transparence  extraordi- 
naire, nous  quittâmes  le  lit  du  fleuve  pour 
aborder  à  une  île  sur  Inquelle  est  établie  la 
mission  de  Vasiva  '.  Le  lac  qui  entoure  cette 
mission  a  une  lieue  de  large ,  et  communique 
par  trois  déversoirs  avec  le  Cassiquiare.  Le  pays 
d'alentour,  rempli  de  marécages,  est  extrême- 
ment fiévreux.  Le  lac  dont  les  eaux  sont  jaunes 
par  transmission  se  dessèche  dans  la  saison  des 
grandes  chaleurs ,  et  alors  les  Indiens  même  ne 
résistent  pas  aux  miasmes  qui  s'élèvent  de  la 
vase.  Le  manque  absolu  de  vent  contribue 
beaucoup  à  rendre  le  climat  de  ces  contrées 
plus  pernicieux.  J'ai  fait  graver  l'esquisse  du 
plan  de  Vasiva  que  j'ai  levé  le  jour  de  notre 
arrivée.  Une  partie  du  village  a  été  transplantée 
dans  un  endroit  plus  sec,  vers  le  nord  ,  et  ce 
changement  est  devenu  la  source  d'une  longue 
querelle  entre  le  gouverneur  de  la  Guyane 
et  les  moines.  Le  gouverneur  prétendit  que 
ceux-ci  n'avoient  pas  le  droit  de  transplanter 
leurs  villages  sans  la  permission  de  l'autorité 
civile;  mais,  comme  il  ignoroit  entièrement  la 
position  du  Cassiquiare,  il  adressa  ses  re- 
proches   au    missionnaire    de    Carichana,    qui 


CHAPITRE    XXIII.  7$ 

demeure  à  i5o  lieues  de  distance  de  Vasiva, 
et  qui  ne  put  comprendre  de  quoi  il  étoit 
question.  Ces  méprises  géographiques  sont 
très-communes  dans  des  pays  gouvernés  gé- 
néralement par  des  hommes  qui  n'en  ont  ja- 
mais possédé  une  carte.  En  1785,  on  a  donné 
au  père  Valor  la  mission  de  Padamo ,  en  lui 
enjoignant  <c  de  se  rendre  de  suite  auprès  des 
Indiens  qui  étoient  sans  pasteur.  »  Il  y  avoit 
plus  de  quinze  ans  que  le  village  de  Padamo 
n'existoit  plus,  et  que  les  Indiens  s'étaient 
enfuis  al  monte. 

Depuis  le  1 4  au  2 1  mai ,  nous  couchâmes 
continuellement  à  la  belle  étoile  ;  mais  je  ne 
puis  indiquer  les  lieux  où  nous  établîmes 
notre  bivouac.  Ces  contrées  sont  si  sauvages 
et  si  peu  fréquentées  ,  qu'à  l'exception  de 
quelques  rivières  ,  les  Indiens  ignoroient  le 
nom  de  tous  les  objets  que  je  relevois  à  la 
boussole.  Aucune  observation  d'étoile  ne  me 
rassuroit  sur  la  latitude  ,  dans  une  distance 
d'un  degré.  Après  avoir  passé  le  point l  où 


1  C'est  au-dessus  de  Vasiva ,  à  peu  près  parles  20  3o'  de  lati- 
tude; le  même  bras  du  Cassiquiare  entre ,  sous  le  nom  de  Co- 
norichite ,  dans  le  Rio  Negro,  près  de  Tomo.  (Voyez  Tom.  VII, 
p.  437.)  Plus  au  nord  viennent  le  Cano  Curamuni ,  le  Port 
*»  Cacaoyers  sauvages ,  le  Rio  Marainavi ,  le  lac  Duractumuni 
•t  k  Rio  Pamoni. 


^4  LIVRE    VIII. 

l'Itinivini  se  sépare  du  Cassiquiare  pour  prendre 
sou  cours  à  l'ouest,  vers  les  collines  granitiques 
de  Daripabo  ,  nous  trouvâmes  les  bords  maré- 
cageux du  fleuve  garnis  de  Bambousiers.  Ces 
graminées  en  arbre  s'élèvent  jusqu'à  20  pieds 
de  hauteur  \  leur  ebaume  est  constamment 
argué  vers  le  sommet.  C'est  une  nouvelle  es- 
pèce de  Bambusa  à  feuilles  très-larges.  M.  Bon- 
pland  fut  assez  heureux  pour  trouver  un  indi- 
vidu en  Heur;  je  parle  de  cette  circonstance, 
parce  que  les  genres  Nastus  et  Bambusa  avoient 
été  très-mal  distingués  jusque-là ,  et  que  rien 
n'est  plus  rare,  dans  le  Nouveau-Monde  ,  que 
de  voir  fleurir  ces  graminées  gigantesques. 
M.  Mutis  a  herborisé  pendant  vingt  ans  dans 
un  pays  où  le  Bambusa  Guadua  forme  des 
forêts  marécageuses  de  plusieurs  lieues  de 
large ,  sans  avoir  jamais  pu  s'en  procurer  la 
fleur,  ^ious  avons  envoyé  à  ce  savant  les 
premiers  épis  de  Bambusa  des  vallées  tem- 
pérées de  I'opayan.  Par  quelle  cause  les  parties 
de  la  fructification  se  développent-elles  si  ra- 
rement dans  une  plante  indigène  et  qui  végète 
avec  une  forée  extraordinaire  depuis  le  niveau 
de  l'Océan  jusqu'à  yoo  toises  de  liauteur,  c'est- 
à-dire  jusqu'à  une  région  subalpine  dont  le 
climat ,  entre  les  tropiques  ,  ressemble  à  celui 
de   l'Espagne   méridionale  ?  Le   Bambusa  lali- 


CHÀPITRB  XXIH.  J% 

folia  paroît  propre  aux  bassins  du  Haut -Or  é- 
noque ,  <lu  Cassiquiare  et  de  l'Amazone  ;  c'est 
une  plante  sociale  ,  comme  toutes  les  gra- 
minées de  la  famille  des  Nastoïdes l  j  mais ,  dans 
la  partie  de  la  Guyane  espagnole  que  nous 
ayons  parcourue  ,  elle  ne  forme  pas  de  ces- 
grandes  associations  que  les  Espagnols  -  Amé- 
ricains appellent  Guaduales,  ou  forêts  de  Bam- 
bo  osiers. 

Notre  premier  bivouac,  au-dessus  de  Vasiva, 
fut  assez  facilement  établi.  Nous  trouvâmes 
un  petit  coin  de  terre  sec  et  libre  d'arbustes 
au  sud  du  Caho  Guramuni ,  dans  un  endroit 
où  nous  vîmes  des  singes  Capucins*,  recon- 
noissables  à  leur  barbe  noire  et  à  leur  air 
triste  et  farouche ,  se  promener  lentement  sur 
les  branches  horizontales  d'un  Genipa.  Les 
cinq  nuits  suivantes  furent  d'autant  plus  pé- 
nibles, que  nous  approchions  de  la  bifurcation 
4e  l'Orénoque.  Le  luxe  de  la  végétation  aug- 
mente d'une  manière  d#nt  on  a  de  la  peine 

■  Voyez,  sur  l'histoire  physique  de  cette  famille,  mon  ou- 
vrage dé  Distribut,  geogr.  plant. ,  p.  306-2 1 4.  Avec  le  Bambusa 
Utifolift,  que  M.  fionpland  a.  décrit  et  figuré  dans  nos  Plantes 
éqtùtyyçiaies,  Tora.  I,  p.  68,  végètent,  sur  les  rives  du  Cassi- 
quiarç,  Pariana/ftmpestris,  Dufoureaglajbra,  et  de  belles  espèces 
dftypericum  en  arbres. 

*  Simià  chiropotes,  nouvelle  espèce.   {Voyez  mon  Rec. 
<*Ofo  wofc  f  Tom.  K,  p.  Si 3  y  3itf,  S&8.) 


^6  LlYftE    VIII. 

à  se  former  une  idée ,  même  lorsqu'on  est  ac- 
coutumé à  l'aspect  des  forêts  entre  les  tro- 
piques. Il  n'y  a  plus  de  plage  ;  une  palissade 
d'arbres  touffus  forme  la  rive  du  fleuve.  On 
voit  un  canal  de  200  toises  de  large  qui  est 
bordé  de  deux  énormes  murs  tapissés  de 
lianes  et  de  feuillages.  Nous  essayâmes  souvent 
d'aborder,  mais  sans  pouvoir  sortir  du  canot. 
Quelquefois ,  vers  le  coucher  du  soleil ,  nous 
longeâmes  la  rive  pendant  une  heure  pour 
découvrir,  je  ne  dirai  pas  une  clairière  (  il  n'en 
existe  pas),  mais  un  endroit  moins  fourré,  où, 
à  force  de  coups  de  hache  et  de  labeur ,  nos 
Indiens  pouvoient  gagner  assez  d'espace  pour 
établir  un  bivouac  de  12  ou  i3  personnes. 
Il  nous  étoit  impossible  de  passer  la  nuit  dans 
la  pirogue.  Les  mosquitos  qui  nous  tourmen- 
toient  pendant  le  jour,  s'accumuloient  vers  le 
soir  sous  le  toldo  ,  c'est-à-dire  sous  le  toit 
couvert  de  feuilles  de  palmiers  qui  nous  servoit 
d'abri  contre  la  pluie.  Jamais  nous  avions  eu  les 
mains  et  le  visage  plus  enflés.  Le  père  Zea, 
qui  s'étoit  vanté  jusque-là  d'avoir ,  dans  ses 
missions  des  Cataractes ,  les  moustiques  les 
plus  grosses  et  les  plus  vaillantes  (  las  mas  fé- 
roces ) ,  convenoit  peu  à  peu  que  les  piqûres 
des  insectes  du  Cassiquiare  étoient  plus  dou- 
loureuses que   toutes  celles  qu'il  eût   jamais 


CHAPITRE    XXIII.  77 

senties.  Au  milieu  d'une  forêt  épaisse ,  nous 
éprouvâmes  une  grande  difficulté  de  trouver 
du  bois  pour  faire  du  feu  :  car,  dans  ces  ré- 
gions équatoriales  eu  il  pleut  toujours  ,  les 
branches  d'arbres  sont  si  pleines  de  suc  qu'elles 
ne  brûlent  presque  pas.  Lorsqu'il  n'y  a  pas  de 
plages  arides  ,  on  ne  peut  gière  se  procurer 
de  ce  vieux  beis  dont  les  Indiens  disent  qu'il 
est  cuit  au  soleil.  D'ailleurs  le  feu  ne  nous 
étoit  nécessaire  que  comme  moyen  de  défense 
contre  les  animaux  de  la  forêt  :  nous  étions 
dans  une  telle  disette  de  vhres,  que  nous 
aurions  pu  à  peu  près  nous  en  passer  pour  pré- 
parer nos  alimens. 

Le   18  mai,  vers  le  soir,  nous  découvrîmes 
un  endroit  où  le  bord  du  fleuve  est  garni  de 
Cacaoyers  sauvages.  La  fève  de  ces  Cacaoyers 
est  petite  etamère  :  les  Indiens  de  la  forêt  sucent 
la  pulpe   et  rejettent  la  fève  qui  est  ramassée 
par  les  Indiens  des  missions.  Elle  est  vendue  à 
ceux  qui  ne  sont  pas  très-délicats  dans  la  fabri- 
cation de  leur  chocolat,  ce  C'est  le  Puerto  del 
Cacao  ,  disoitle  pilote,  c'est  là  que  couchent 
los  Padres  quand  ils  vont  à  l'Esmeralda  acheter 
des  sarbacanes  et  des  Juvia  (les  amandes  savou- 
reuses du  Bertholletia).  »  Il  n'y  a  cependant  pas 
cinq  canots  qui  passent  annuellement  par  le 
Cassiquiarej  et,  depuis  May  pures,  c'est-à-dire 


^8  LITH    TIII. 

depuis  un  mois ,  nous  n'avions  rencontre  ame 
vivante  sur  les  fleuves  que  nous  remontions,  si 
ce  n'étoit  dans  le  voisinage  le  plus  immédiat  des 
missions  du  sud  du  lac  Duractumuni,  nous 
coucliâmes  dans  une  forêt  de  palmiers.  Il  pleuvoit 
à  verse;  mais  les  Potlios,  les  Arum  et  les  lianes 
formoicnt  un  treillis  naturel  si  épais,  que  nous 
nous  trouvions  à  l'abri  comme  sous  une  voûte 
de  feuillage  s.  Les  Indiensplacés  au  bord  dufleuve 
avoient  établi,  en  entrelaçant  des  Heliconia  et 
d'autres  Musacées,  une  espèce  de  toit  au-dessus 
de  leurs  hamacs.  Nos  feux  éclairaient,  à  5o  ou 
60  pieds  de  liant,  le  tronc  des  palmiers,  les  lianes 
chargées  de  fleurs,  et  ces  colonnes  de  fumée 
blanchâtre  qui  montaient  droit  vers  le  ciel. 
C'étoit  un  spectacle  magnifique;  mais,  pour  en 
en  jouir  paisiblement ,  il  auroit  fallu  respirer  un 

air  libre  d'insectes. 

De  toutes  les  souffrances  physiques,  les  plus 
décourageantes  sont  celles  qui,  uniformes  dans 
leur  durée,  ne  peuvent  être  combattues  que 
par  uni-  longue  patience.  Il  est  probable  que 
M.  Bonpland  u  recueilli ,  dans  les  exhalaisons  des 
Forêts  du  Cassiquiare ,  le  germe  de  la  cruelle 
maladie  à  laquelle  il  a  manqué  succomber  à 
nuire  arrivée  à  l'Augostura.  Heureusement  pour 
lui  et  pour  moi,  rien  ne  nous  faisoit  présager  le 
danger  qui   le  nieiiaçoil.  La  vue  du  fleuve  et  Ie 


CHAPITRE   XXIII.  79 

bourdonnement  des  moustiques  nous  parois- 
soient  un  peu  monotones  ;  mais  qitelque  reste 
de  gaîté  naturelle  nous  fit  trouver  des  soulage- 
mens  au  milieu  de  ces  longs  ennuis.  Nous  décou- 
vrîmes qu'en  mangeant  à  sec  de  petites  portions 
de  cacao  broyé  sans  sucre  et  enbuvant  beaucoup 
d'eau  du  fleuve,  nous  réussissions  à  chasser  l'ap- 
pétit pour  plusieurs  heures.  Les  fourmis  et  les 
mosquitos  nous  occupoient  plus  que  l'humidité 
etle  manque  de  nourriture.  Malgré  lesprivations 
auxquelles  nous  avons  été  exposés  pendant  nos 
courses  dans  les  Cordillères ,  la  navigation  de 
Mandavaca  à  l'Esmeralda  nous  a  toujours  paru 
l'époque  la  plus  pénible  de  notre  vie  en  Amé- 
rique. Je  conseille  aux  voyageurs  de  ne  pas 
préférer  le  chemin  du  Cassiquiare  à  celui  de 
l'Âtabapo,  s'ils  ne  sont  pas  très-avides  de 
voir  de  leurs  yeux  la  grande  bifurcation  de  PO* 
rénoque. 

Au-dessus  du  Caho  Duractumuni,  le  Cassi- 
quiare suit  une  direction  uniforme  du  nord-est 
au  sud-ouest.  C'est  là  que ,  sur  la  rive  droite , 
on  a  commencé  à  fonder  le  nouveau  village  de 
Yasiva.  Les  missions  de  Pacimona  * ,  de  Capi- 
?ari  et  de  Buenaguardia ,  comme  le  prétendu 
fortin  près  du  lac  de  Vasiva,  ne  sont  que  des 

1  Cest  peut-être  sous  ce  nom  qu'on  a  voulu  indiquer  Mai** 
&Taca. 


So  LiVBE     VIII. 

fictions  de  nos  cartes.  Nous  fûmes  surpris  6& 
voir  combien,  par  l'effet  des  crues  subites  du 
Cassiquiarc,  les  berges  avoient  été  minées  sur 
les  deux  rives.  Des  arbres  déracinés  formoient 
comme  des  radeaux  naturels  :  à  demi-enfoncés 
dans  la  Vase,  ils  sont  très -dangereux  pour  les 
pirogues.  Il  est  probable  que  si  l'on  avoit  le  mal- 
heur de  chavirer  dans  ces  lieux  inhabités,  on 
disparoîlrnit  sans  qu'aucun  indice  de  naufrage 
ne  pût  dire  conuoUre  où  et  comment  l'on 
aurOil  péri.  On  upprendroit  simplement  et  bien 
lard  sur  les  eûtes  qu'un  canot,  parti  de  Yasiva, 
n'a  pas  été  vu  ,  à  cent  lieues  de  là,  aux  missions 
di-NaiilalIaihaiactdeSanr'crnandodeAtabapo. 
Nous  passâmes  la  nuit  du  20  mai,  la  dernière  de 
notre  navigation  du  Cassiquiare,  près  du  point 
de  la  bifurcation  de  l'Orénoque.  IVous  eûmes 
quelque  espoir  de  pouvoir  faire  une  observation 
astronomique;  car  des  étoiles  filantes  d'  une  gran- 
deur extraordinaire  étoient  visibles  à  travers 
les  vapeurs  qui  voiloient  le  ciel.  ISous  en  con- 
elùmes  que  Cette  couche  de  vapeurs  ne  devoit 
être  que  très-mince;  car  on  n'a  presque  jamais 
vu  des  météores  de  ce  genre  au-dessous  d'un 
11  unue.  (leu\  dont  la  vue  nous  frappoitse  diri- 
gc oient  vers  le  uord,  etse  suivoient  à  des  inter- 
valles île  temps  presque  égaux.  Les  Indiens,  qui 
n'anoblissent  guère  par  le  langage  les  écarts  de 


CHAPITRE   XXIII.  8t 

imagination,  nomment  les  étoiles  filantes 
Vurine ;  et  la  rosée,  la  salive  des  étoiles  K  Les 
nuages  s'épaississdient  de  nouveau ,  et  nous  ne 
Times  ni  les  météores  ni  les  véritables  étoiles 
que  nous  attendions  impatiemment  depuis  plu- 
sieurs jours. 

On  nous  avoït  annoncé  que  nous  trouverions 
à  l'Ësmeralda  les  insectes  encore  ce  plus  cruels 
et  plus  voraces  »  que  dans  ce  bras  de  l'Oréno- 
que  que  nous  remontions  :  malgré  cette  attente, 
nous  nous  livrions  avec  plaisir  à  l'espoir  de  cou- 
cher enfin  dans  un  endroit  habité ,  et  de  faire 
quelque  exercice  en  herborisant.  Notre  satisfac- 
tion fut  troublée  dans  le  dernier  bivouac  du 
Gassiquiare.  J'ose  rapporter  un  fait  qui  n'est  pas 
<Fun  grand  intérêt  pour  le  lecteur,  mais  que  je 
crois  pouvoir  consigner  dans  un  journal  qui 
peint  les  incidens  d'une  navigation  à  travers  un 
pays  si  sauvage.  Nous  couchâmes  au  bord  d'une 
foret.  Au  milieu  de  la  nuit,  les  Indiens  nous 
avertirent  que  l'on  entendoit  de  très-près  les 
cris  du  jaguar,  et  que  ces  cris  venoient  du  haut 
des  afrbres  voisins.  Telle  est  l'épaisseur  des  forêts 
de  Ce$  contrées  qu'on  y  trouve  à  peine  d'autre* 
animaux  que  ceux  qui  grimpent  sur  les  arbres , 
Comme  les  Quadrumanes,  les  Çercoleptes,  les 

'  *  Èit  tannmaque ,  Chirique*thucura  et  Uftilpu-seitearè. 

Relut»  histon.  Tom.  8.  0 


LIVRE     VIII 


"Viverres  et  diverses  espèces  du  genre  Felis, 
Comme  nos  feux  étoient  bien  allumés,  et  que, 
par  l'ellet  d'une  longue  habitude ,  on  parvient  à 
se  rassurer  (je  pourrois  dire  systématiquement) 
sur  des  dangers  qui  ne  sont  pus  chimériques, 
nous  fîmes  peu  d'attention  aux  cris  des  jaguars. 
C'étoient  l'odeur  et  la  voix  de  notre  chien  qui 
les  attiroit.  Ce  chien  (  de  la  race  des  grands 
dogues  )  commencoit  d'abord  à  aboyer  :  quand 
le  tigre  étoit  plus  près ,  il  se  mettait  à  hurler  et 
se  caclioit  sous  nos  hamacs  comme  s'il  cherchoit 
le  secours  de  l'homme.  Depuis  nos  bivouacs  sur 
les  bords  du  Rio  Apure,  nous  élions  accoutumés 
à  ces  alternatives  de  courage  et  de  peur  dans  un 
animal  qui  étoit.  jeune,  doux  et  extrêmement 
caressant.  Quelle  fut  notre  peine,  lorsque,  le 
matin,  au  moment  de  nous  rembarquer,  les 
Indiens  nous  annoncèrent  que  le  chien  avoit 
disparu!  On  ne  pouvoit  douter  que  c'étoient  les 
jaguars  qui  Pav oient  enlevé.  Peut-être,  n'écou- 
tant plus  leurs  cris,  il  s'étoit  éloigné  des  feux  du 
côté  de  la  plage  ;  peut-être  n'avions-nous  point 
entendu  le  gémissement  du  chien,  parce  que 
nous  étions  plongés  dans  le  plus  profond  som- 
meil. Il  nous  a  été  souvent  affirmé  par  les  habi- 
tans  des  rives  de  POrénoque  et  du  Rio  Magdelena 
que  les  jaguars  les  plus  vieux  (par  conséquent 
ceux  qui  ont  chassé  de  nuit  pendant  de  longues 


CHAPITRE    XXIII.  85 

années  )  sont  assez  rusés  pour  enlever  des  ani- 
maux au  milieu  d'un  bivouac,  en  leur  àerrant  le 
cou  pour  les  empêcher  de  crier.  Nous  atten-, 
dîmes  une  partie  de  la  matinée,  dans  l'espoir 
que  notre  chien  s'étoit  égaré.  Trois  jours  plus 
tard  nous  revînmes  à  la  même  plage.  Les  cris 
des  jaguars  se  firent  entendre  de  nouveau,  car 
ces  animaux  ont  de  la  prédilection  pour  de  cer- 
tains lieux  :  mais  toutes  nos  recherches  furent 
vaines.  Le  dogue  qui  nous  accompagnoit  depuis 
Caracas,  et  qui,  en  nageant,  a  voit  tant  de  fois 
échappé  à  la  poursuite  des  crocodiles  f,  avoit 
été  dévoré  dans  la  forêt.  Je  ne  fais  mention  de 
cet  incident  que  parce  qu'il  jette  quelque  jour 
sur  les  ruses  de  ces  grands  chats  à  robes  mou- 
chetées. 

Le  21  mai,  nous  entrâmes  de  nouveau  dans 
le  lit  de  l'Orénoque ,  trois  lieues  au-dessous  de 
la  mission  de  l'Esmeralda.  11  y  avoit  un  mois 
que  nous  avions  quitté  ce  fleuve  près  de  l'em- 
bouchure du  Guaviare.  11  nous  restoit  encore 
75o  milles  a  à  naviguer  jusqu'à  l'Angostura,  mais 
c'étoit  à  la  faveur  du  courant,  et  cette  considé- 
ration pouvoit  adoucir  nos  peines.  En  descen- 
dant les  grands  fleuves ,  on  suit  le  thalweg*  le 

1  Voyez  Tom.  YI ,  p.  207. 
v  *  De  960  toises  ou  a5o  lieues  marines.  * 

6* 


*4  iivbe  rin. 

milieu  du  lit,  où  il  y  a  peu  de  mosquitos;  en 
remontant,  on  est  obligé,  pour  profiter  des 
remous  et  des  contre-cou  ran  s ,  de  se  tenir  près 
du  rivage  où  la  proximité  de  la  forêt  et  le  détritus 
des  substances  organiques,  jetées  sur  les  plages, 
accumulent  les  insectes  tipulaires  ».  Le  point  de 
la  célèbre  bifurcation  de  l'Orénoque  offre  une 
vue  très-imposante.  De  liantes  montagnes  grani- 
tiques s'élèvent  sur  la  rive  septentrionale.  On 
découvre  de  loin ,  parmi  elles,  le  Maragtiaca  et 
le  Duida.  Il  n'y  a  pas  de  montagnes  sur  la  rive 
gauche  de  l'Orénoque,  à  l'ouest  et  à  l'est  de  la 
bifurcation,  jusque  vis-à-vis  l'embouchure  du 
Tamatnm».  C'est  là  qu'est  placé  le  rocher  Gua- 
raco ,  qu'on  dit  jeter  des  flammes  de  temps  en 
temps  dans  la  saison  des  pluies.  Lorsque  l'Ore'- 
noque  n'est  plus  entouré  de  montagnes  vers  le 
sud ,  et  qu'il  arrive  à  l'ouverture  d'une  vallée  ou 
plutôt  d'une  dépression  qui  aboutit  au  Rio 
]Negro,  il  se  divise  en  deux  branches.  Le  tronc 
principal  (  le  Itio  Paragna  des  Indiens)  continue 
son  cours  vers  l'ouest-nord-ouest,  en  contour- 
nant le  groupe  des  montagnes  de  la  Parime;  le 
bras  qui  l'orme  la  communication  avec  l'Ama- 
zone se  jette  dans  des  plaines  dont  la  pente 
générale  est  inclinée  vers  le  sud,  mais  dont  les 
■  Orollana  a  fait  la  mémo  observation  dans  l'Amazone.  (Sou- 
tkej,  Toi».  I,p.  618.) 


CHAPITRE   XXIII.  85 

ylans  partiels  penchent  dans  le  Cassiquiare  vers 
le  sud-ouest,  dans  le  bassin  du  Rio  Negro  y  ers 
le  sud-est.  Un  phénomène,  si  bizarre  en  appa- 
rence, et  que  j'ai  vérifié  sur  les  lieux,  mérite 
une  attention  toute  particulière.  11  en  est  doutant 
plus  digne  qu'il  peut  répandre  quelque  jour  sur 
des  faits  analogues  que  l'on  croit  avoir  observés 
dans  l'intérieur  de  l'Afrique.  Je  terminerai  ce 
chapitre  par  des  considérations  générales  sur  le 
système  hydraulique  de  la  Guyane  espagnole,  et 
je  prouverai ,  par  des  exemples  tirés  de  l'ancien 
continent,  que  cette  bifurcation,  qui  a  épouvanté 
si  long -temps  les   géographes,  lorsqu'ils  oM 
tracé  des  cartes  de  l'Amérique ,  est  l'effet  d'un 
concours  de  circonstances  qui,  pour  être  rares, 
ne  s'en  présentent  pas  moins  dans  l'un  et  l'autre 
hémisphère. 

Accoutumés  à  ne  considérer  les  rivières  de 
l'Europe  que  dans  cette  partie  de  leur  cours  où 
elles  sont  renfermées   entre  deux  lignes  d& 
faites ,    par  conséquent   encaissées  dans   des 
vallées,  oubliant  que  les   obstacles  qui  inflé- 
chissent les  afïluens  où  les  récipîens  principaux 
«ont  plus  rarement  des  chaînes  de  montagnes 
que  de  foibles  relèvemens  de  contre-pentes  r 
nous  avons  de  la  peine  à  concevoir  l'existence 
simultanée  de  ces  sinuosités,  de  ces  bifurcations^ 
ée  ces  communications  des  rivières  du  Nouveau?- 


86  LITRE    TIII. 

Monde.  Ce  vaste  continent  est  plus  remarquable 
encore  par  l'étendue  et  l'uniformité  de  ses 
plaines  que  par  l'élévation  gigantesque  de  ses 
Cordillères.  Des  phénomènes  que  nous  obser- 
vons dans  notre  hémisplière,  sur  les  côtes  de 
l'Océan  ou  dans  les  steppes  de  la  Bactriane , 
autour  des  mers  intérieures  de  l'Aral  et  de  la 
Caspienne,  se  retrouvent  en  Amérique,  à  trois 
ou  quatre  cents  lieues  de  distance  de  l'embou- 
chure des  fleuves.  Les  petits  filets  d'eau  qui 
serpentent  dans  nos  prairies  (les  plus  parfaites 
de  nos  plaines)  peuvent  offrir  une  foible  image 
de  ces  embranchera ens  et  de  ces  bifurcations; 
m;iis,  comme  on  dédaigne  de  s'arrêter  à  des 
objets  si  petits,  on  esl  plus  frappé  du  contraste 
que  de  l'analogie  des  systèmes  hydrauliques 
des  deux  mondes.  L'idée  que  le  Rhin  pourroit 
donner  un  bras  au  Danube ,  la  "V  istule  à  l'Oder, 
la  Seine  à  la  Loire,  paroît  au  premier  abord  si 
absurde  que,  lors  même  que  nous  ne  doutons 
plus  de  la  réalité  de  la  communication  entre 
l'Orénoqueet  l'Amazone,  nous  demandons  en- 
core qu'on  nous  prouve  la  possibilité  de  ce  qui 
existe. 

En  remontant  par  le  delta  de  l'Orénoque  vers 
l'Angostura  et  le  confluent  du  Rio  Apure,  on 
laisse  constamment  à  sa  gauche  la  haute  chaîne 
des  montagnes  de  la  Parime.  Cette  chaîne,  loin 


CHAPITRE   XXIII.  87 

de  former  (comme  l'ont  admis  plusieurs  géo- 
graphes célèbres  )  un  seuil  qui  sépare  les  deux 
ï>assins  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone,  offre, 
«tu  contraire,  sur  son  revers  méridional,  les 
sources  du  premier  de  ces  fleuves.  L'Orénoque 
(exactement  comme  l'Arno  dans  la  célèbre 
voltata  entre  Bibieno  et  Ponta  Sieve  )  décrit  les 
trois  quarts  d'un  ovale  dont  le  grand  axe  est  di- 
rigé dans  le  sens  d'un  parallèle.  Il  contourne  un 
groupe  de  montagnes  qui ,  de  ses  deux  revers 
opposés ,  lui  envoie  également  ses  eaux.  Depuis 
les  vallées  alpines  de  Maraguaca,  le  fleuve 
coule  d'abord  vers  l'ouest  et  l'ouest-nord-ouest, 
comme  s'il  devoit  déboucher  dans  la  mer  du 
Sud*  puis,  près  du  confluent  du  Guaviare, 
il  commence  à  incliner  vers  le  nord ,  et  suit 
la  direction  d'un  méridien  jusqu'à  l'embou- 
chure de  l'Apure  qui  est  un  second  point  de 
rebroussement.  Dans  cette  partie  du  cours, 
l'Qrénoque  remplit  une  espèce  de  gouttière 
formée  par  la  foible  pente  qui  ^descend  de  la 
chaîne  très-éloignée  des  Andes  de  la  Nouvelle- 
Grenade  et  de  la  contre-pente  extrêmement 
courte  qui  se  relève  à  l'est ,  vers  la  cote  abrupte 
des  montagnes  de  la  Parime.  Cette  disposition 
du  terrain  est  la  cause  de  ce  que  les  plus  grands 
affluens  de  l'Orénoque  sont  ceux  de  l'ouest. 
Le  récipient  principal  étant  très-rapproché  dest 


88  livre  rm. 

montagnes  de  la  Parime  qu'il  contourne  du  sucï 
au  nord  (comme  s'il  devoit  se  diriger  vers  Por- 
tocabello,  aux  côtes  septentrional  de  Vene- 
zuela), son  lit  se  trouve  obstrué  par  des  rochers. 
C'est  lare'gion  des  Grandes-Cataractes  :  le  fleuve» 
en  mugissant,  se  fraie  un  passage  à  travers  les 
contre-forts  qui  s'avancent  vers  l'ouest  ;  de 
sorte  que ,  dans  le  grand  détroit  terrestre l  entre 
les  Cordillères  de  la  Nouvelle-Grenade  et  la 
Sierra  Parime,  les  rochers  qui  bordent  la  rive  oc- 
cidentale appartiennent  à  cette  même  Sierra.  Près 
du  confluent  du  Rio  Apure,  on  voit  l'Orénoque 
changer  une  seconde  fois,  et  presque  subite- 
ment, sa  direction  du  sud  au  nord  en  une  direc- 
tion de  l'ouest  à  l'est,  tout  comme  on  a  vu  le 
confluent  du  Guaviare  marquer  le  point  où  le 
cours  vers  l'ouest  se  convertit  brusquement 
en  une  direction  vers  le  nord.  Dans  ces  deux 
inflexions,  ce  n'est  pas  seulement  l'impulsion  des 
eaux  de  l'affluent  qui  détermine  la  direction  du 

1  C'est  une  ouverture  de  80  lieues  de  large,  la  seule  par 
laquelle  les  bassins  réunis  du  Haut-Orënoque  et  de  l'Amazone 
Communiquent  avec  le  bassin  dit  Bas-Ordnaque  ou  des  Llanos 
de  Venezuela.  Nous  considérons  celte  ouverture  géologique- 
ment  comme  un  ili'lrni!  /mestrr,  purée  qu'  elle  donne  lieu  au 
passage  îles  eaux  courantes,  et  que,  sans  elle,  la  chaîne  de  la 
Parime,  qui  s'étend  de  l'est  à  l'ouest  comme  les  chaînes  du 
littoral  de  Caracas  et  de  Malo-Grosso  ou  de  Chiquilos  ,  se 
rattacherait  immédiatement  aux  Andes  de  la  Nouvelle-Grenade' 


CHAPITRE   XXIII.  89 

récipient  principal,  c'est  aussi  une  disposition 
particulière  des  pentes  et  des  contrepentes  qui 
influent  à  la  fois  et  sur  la  direction  des  versans 
ou  rivières  secondaires  et  sur  celle  de  l'Oré- 
noque.  On  chercherait  en  vain  sur  ces  points 
de  rebroussement ,  si  importans  pour  le  géo- 
graphe, quelques   montagnes  ou   collines  qui 
empêchassent  la  grande  rivière  de  continuer  son 
premier  cours.  A.  l'embouchure  du  Guaviare , 
il  n'en  existe  aucune;  et,  près  du  confluent  de 
l'Apure ,  la  petite  colline  de  Cabruta  n'a  certai- 
nement pas  influé  sur  la  direction  de  l'Orénoque. 
Ces  variations  de  direction  sont  l'effet  de  causes 
plus  générales  :  elles  résultent  de  la  disposition 
des  grandes  pentes  qui  composent  la  surface 
polyédrique  des  plaines.  Les  chaînes  de  mon- 
tagrçes  ne  s'élèvent  pas  comme  des  murs  sur  des 
plans  horizontaux  :  leurs  massifs  plus  ou  moins 
prismatiques  sont  toujours  supportés  par  des 
plateaux,  et  ces  plateaux  se  prolongent  en  pentes 
plus  ou  moins  inclinées  vers  le  thalweg  du  fleuve. 
C'est  donc  parce  que  les  plaines  se  relèvent  vers 
tes  montagnes  que  les  fleuves  vont  si  rarement 
s?  briser  contre  les  montagnes,  et  qu'ils  ressen- 
tent pour  ainsi  dire  l'influence  de  ces  lignes  de 
fifUes  à  de  très-grandes  distances.  Les  géographes 
<F*i  ont  étudié  la  topographie  dans  la  nature ,  et 
Çà  ont  exécuté  des  nivellemens  sur  le  terrain , 


go  LIVKË   v  m. 

ne  seront  pas  surpris  de  voir  que  ,  dans  des 
cartes  dont  l'échelle  ne  permet  pas  d'exprimer 
des  inclinaisons  de  pentes  de  3°  à  5°,  rien  n'in- 
dique matériellement  les  causes  des  grandes 
inflexions  des  rivières.  Depuis  le  confluent  de 
l'Apure  jusqu'à  son  embouchure  sur  la  côte 
orientale  de  l'Amérique,  l'Orénoque  court  dans 
un  sens  parallèle,  mais  contraire  à  celui  de  sa 
première  direction;  son  thalweg  y  est  formé, 
au  nord,  par  une  pente  presque  insensible  qui 
se  relève  vers  la  chaîne  côtière  de  Venezuela; 
au  sud ,  par  la  contre-pente  courte  et  rapide  qui 
s'appuie  à  la  Sierra  Parime.  Par  cette  disposition 
particulière  du  terrain,  l'Orénoque  entoure  un 
même  groupe  de  montagnes  granitiques  au  sud, 
à  l'ouest  et  au  nord  ;  et,  après  un  cours  de  1 35o 
milles  (à  900  t.),  il  se  trouve  à  3oo  milles  de 
son  origine.  C'est  un  fleuve  dont  l'emboucbure 
est  située,  à  a°  près,  dans  le  méridien  de  ses 
sources. 

Le  cours  de  l'Orénoque,  dont  nous  venons 
de  tracer  rapidement  le  tableau ,  offre  trois  par- 
ticularités bien  dignes  d'attention  :  i.°  1«  cons- 
tance avec  laquelle  il  reste  rapproché  du  groupe 
de  montagnes  qu'il  contourne  au  sud ,  à  l'ouest 
et  au  nord;  2.°  la  position  de  ses  sources  dans 
un  terrain  qu'on  croiroit  appartenir  aux  bassins 
du  Rio  JN'egro  et  de  l'Amazone;  3.°  sa  bifurca- 


CHAPITRE   XXIII.  91 

tion  en  envoyant  un  bras  à  un  autre  système  de 
rivières.  D'après  des  idées  purement  théoriques, 
on  seroit  tenté  d'admettre  que  les  fleuves ,  une 
fois  sortis  des  vallées  alpines ,  aux  sommets  des- 
quelles ils  ont  pris  naissance,  doivent  s'éloigner 
rapidement  des  montagnes ,  en  suivant  un  plan 
plus  ou  moins  incliné  dont  la  plus  grande  pente 
est  perpendiculaire  au  grand  axe  de  la  chaîne 
ou  de  la  ligne  de  faîtes  principale.  Une  telle 
supposition  seroit  contraire  à  ce  que  nous  ob- 
servons dans  les  plus  majestueuses  rivières  de 
l'Inde  et  de  la  Chine.  C'est  un  trait  caractéris- 
tique1 de  ces  rivières  de  suivre,  à  leur  sortie  des 
montagnes ,  un  cours  parallèle  à  la  chaîne.  Les 
plaines  dont  les  pentes  se  relèvent  vers  les  mon- 
tagnes prennent,  à  leur  pied,  des  formes  irrégu- 
lières. Souvent  la  nature  des  roches  feuilletées 
et  la  direction  des  couches ,  parallèle  à  la  di- 
rection des  grandes  chaînes,  peuvent  être  la 
cause  du  phénomène  que  nous  discutons  ; 
mais ,  comme  le  granité  de  la  Sierra  Parime  est 
presque  toujours  en  masse  et  non  stratifié,  la 

1  Ritter,  Erdkunde ,  Tom.  I,  p.  248.  Il  ne  faut  pas  con- 
fondre avec  ces  rivières  qui  longent  pendant  quelque  temps 
une  chaîne  de  montagnes ,  lorsqu'elles  sont  déjà  parvenues  dans 
les  plaines ,  d'autres  rivières  qui  coulent  dans  des  vallées  lon- 
gitudinales ,  et  par  conséquent  aussi  parallèles  au  grand  axe 
de  la  chaîne. 


93  I.  iv  lit:   vill. 

proximité  dans  laquelle  nous  voyons  l'Orénoque 
suivre  les  contours  de  ce  groupe  de  montagnes 
indique  une  dépression  du  terrain  qui  tient  à  un 
phénomène  géologique  plus  grand,  à  une  cause 
qui  est  peut-être  liée  à  la  formation  même  des 
Cordillères.  Dans  les  mers  et  les  lacs  intérieurs, 
les  endroits  les  plus  profonds  sont  ceux  où  les 
côtes  sont  les  plus  élevées  et  les  plus  abruptes, 
lin  descendant  l'Orénoque ,  de  l'Esmeralda  à 
l'Angostura,  on  découvre  toujours  (  que  l'on 
navigue  vers  l'ouest,  vers  le  nord  ou  vers  l'est), 
sur  une  distance  de  200  lieues,  à  la  rive  droite , 
des  montagnes  très-élevées;  à  la  rive  gauche, 
des  plaines  qui  s'étendent  à  perte  de  vue.  La 
ligue  des  plus  grandes  profondeurs ,  les  maxima 
de  dépression ,  se  trouvent  par  conséquent  au 
pied  même  de  la  Cordillère  ,  sur  les  contours 
de  la  Sierra  Parime. 

Une  autre  particularité  qui  nous  frappe  au 
premier  abord  dans  le  cours  de  l'Orénoque, 
c'est  que  le  bassin  de  cette  rivière  paroît  se  con- 
fondre primitivement  avec  le  bassin  d'une  autre 
rivière,  celui  de  l'Amazone.  En  jetant  les  yeux 
sur  la  carte,  on  voit  le  llaut-Orénoque  traverser 
de  Test  à  l'ouest  la  même  plaine  que  l'Amazone 
parcourt  dans  un  sens  parallèle,  mais  contraire, 
savoir  de  l'ouest  à  l'est.  Cette  identité  Je  bassin 
u'est  qu'apparente  :il  ne  faut  point  oublier  qua 


CHAPITRE   XXIII.  g3 

les  grandes  surfaces  de  terrain,  que  nous  appelons 
des  plaines ,  ont  leurs  vallées  comme  les  mon- 
tagnes. Chaque  plaine  est  composée  de  différens 
systèmes  de  pentes  alternatives f,  et  ces  systè- 
mes se  trouvent  séparés  par  des  arêtes  ou  faites 
secondaires  que  leur  peu  d'élévation  rend  presque 
insensibles  à  nos  yeux.  Une  plaine  continue  et 
couverte  de  forêts  remplit  le  vaste  espace  entre 
les  5pt  de  latitude  boréale  et  les  i4°  de  latitude 
australe,  entre  la  Cordillère  de  la  Parime  et 
celle  de  Chiquitos  et  du  Brésil2.  Jusqu'au  paral- 
lèle des  sources  du  Rio  Terni 3,  sur  une  surface 
de  ao4,ooo  lieues  carrées  4,  toutes  les  eaux  se 
rendent  au  récipient  principal  de  l'Amazone  j 
mais ,  plus  au  nord ,  par  une  disposition  particu- 
lière du  terrain,  sur  une  surface  qui  n'a  pas 
i5oo  lieues  carrées,  un  autre  grand  fleuve y 
FOrénoqiie ,  forme  un  système  hjdraulique 
particulier.  La  plaine  centrale  de  l'Amérique  du 
Sud  comprend  par  conséquent  deux  bassins  de 
rivières,  car  un  bassin  est  l'ensemble  de  toutes 
les  surfaces  de  terrains  circonvoisins  dont  les 
lignes  de  plus  grande  pente  aboutissent  au  thal- 

1  Des  pentes  qui  sont  inclinées  dans  des  sens  opposé*  & 
Tègard  de  l'horizon. 

a  Voyez  Tom.  VI,  p.  57  ;  Tom.  VII,  p.  41. 

*'  Lat«knr.  a*  45', 
ê  9*dkoê  dix  fins  plus  grande  que  cette  de  la  France. 


C)4  LIVRE    VIII. 

weg,  c'est-à-dire  à  la  dépression  longi  tudinale  qui 
forme  le  lit  du  récipient  principal.  Dans  le  court 
espace  entreles  68°  et 700  de  longit.,  l'Orénoque 
reçoit  les  eaux  qui  découlent  de  la  pente  mé- 
ridionale de  la  Cordillère  de  la  Périme  :  mais 
les  alïluens  ■  qui  surgissent  à  cette  même  pente, 
à  l'est  du  méridien  de  68°,  entre  le  Mont  Ma- 
raguaca  et  les  montagnes  de  la  Guyane  portu- 
gaise, parviennent  à  1  Amazone.  C'est  donc  sur 
une  longueur  de  5o  lieues  seulement  que,  dans 
cette  immense  vallée  équatoriale  ,  des  plans 
situés  immédiatement  au  pied  de  la  Cordillère 
de  la  Parinie  ont  des  lignes  de  plus  grande 
pente  qui  conduisent  hors  de  la  vallée,  d'abord 
au  nord ,  et  puis  vers  l'est.  La  Hongrie  a  nous 
offre  un  exemple  analogue  et  très-remarquable 

'  LePadnvirict  le  Rio  Branco  { affluons  du  Rio  Ncgro);  le 
Rio  Trombctns  ,  le  Gmupntulia  et  le  l'uni  qui  tombent,  immé- 
diatement (buis  l'Amazone.  Ces  rivières ,  appartenant  toutes  à 
un  même  bassin  ,  n:iis>i'iil.  du  lu  cou  Li  un  ni  lu  il  de  lu  Cordillère 
de  la  Parime ,  ù  l'est  des  sources  de  l'Orénoque ,  là  où  celte 
Cordillère  se  prolonge  par  lu  Sierra  l'acaruimo  {  point  de  par- 
tage des  eaux  du  Rio  Branco  et  du  Rio  Cnrony)  vers  les 
montagnes  des  Gnyancs  (i-ançoise  et  portugaise,  c'esl-à-dire 
vers  les  sources  de  l'Essequebo  el  de  l'Oyapoc. 

3  Les  Carpathes,  que  l'on  représente  généralement  comme 
une  cbaîne  de  montagnes  imii  iiiteiTomjiue  entre  1.1  Pologne  et 
la  Hongrie  ,  ne  forment  que  des  groupes  élevés  et  liés  entre  eux 
par  des  plutcuux  de  deux  ou  trois  cents  luises  de  heuteur.  C'est 
ainsi  que   le  groupe  du   Taira,  auquel  appartient  le   Pic  de 


CHAPITRE    XXIII.  g5 

de  fleures  qui ,  naissant  au  sud  d'une  chaîne  de' 
montagnes ,  appartiennent  au  système  hydrau- 
lique de  la  pente  septentrionale.  Le  partage 
d'eaux  entre  la  Baltique  et  la  mer  Noire  se 
trouve  au  sud  du  Tatra ,  un  des  groupes  de 
montagnes  des  Carpathes  ,  entre  Teplicz  et 
Ganocz ,  sur  un  plateau  qui  n'a  que  trois  cents 
toises  d'élévation.  Le  Waag  et  le  Hernad  cou- 
lent au  sud  vers  le  Danube  ,  tandis  que  le 
Poprad  contourne  le  groupe  de  Tatra  à  l'ouest, 
et  se  jette,  avee  le  Dunajetz,  vers  le  nord, 
dans  la  Vistule.  Le  Poprad  qui ,  par  sa  position, 
paroîtroit  appartenir  aux  affluens  de  la  mer 
Noire ,  se  dégage  en  apparence  de  leur  bassin 
et  mêle  ses  eaux  à  celles  de  la  Baltique. 

Dans  l'Amérique  du  Sud  ,  une  plaine  im- 
mense contient  le  bassin  de  l'Amazone  et  une 
portion  du  bassin  de  l'Orénoque  ;  mais ,  en 
Allemagne ,  entre  Melle  et  Osnabrûck ,  nous 
avons  l'exemple  rare  d'une  vallée  extrêmement 
étroite  qui  réunit  deux  bassins  de  petites  ri- 

Lomnitz  de  i32o  toises  de  hauteur,  se  termine  brusquement 
à  Test,  tandis  qu'il  se  réunit,  vers  l'ouest,  par  une  arête  très- 
bassse ,  au  groupe  du  Tatra  qui  n'a  que  900  toises  d'élévation 
absolue.  Le  Dunajetz,  qui  naît  au  nord  du  Tatra,  reçoit  le 
Poprad  qui  vient  de  la  pente  méridionale  du  même  groupe  :  le 
Waag,  qui  naît  au  sud,  reçoit  l'Arva  qui  vient  de  la  pente 
septentrionale.  Voyez  la  grande  Carte  de  Hongrie  par  Lipski 
et  fVahlenberg,  Flora  Carpath,  p.  xxxm  et  nx. 


p,6  LIVRE    VU. 

-vières  indépendantes  l'une  de  l'autre.  L'Else 
et  l'Haase  ont  d'abord  un  cours  iff«w*wJi4  et 
parallèle  du  sud  au  nord  ■  *»*"'  ,..iimt  dans 

la  plaine ,  Us  divergent'  et  à  l'ouest  ,  et 

s'unissent  à  deux  sjstè;  vs  hydrauliques  en- 
tièrement duTérens  ,  celui  de  Werra  et  de 
l'Eins. 

J'en  viens  à  la  troisième  particularité  que 
l'on  observe  dans  le  cours  du  Haut-Orénoque, 
à  cette  bifurcation  dont  l'existence  avoit  e'té 
révoquée  en  doute  au  moment  de  mon  départ 
pour  l'Amérique.  Cette  bifurcation  {divergium 
amnis)  se  trouve  ,  selon  les  observations  as- 
tronomiques ■    que   j'ai   faites  à  la  mission  de 

1  Ces  observations  ont  été  de  quelque  importance,  parce 
qu'il  ii  en  ut'  autre  n'a  jamais  été  feîle  dans  un  point  plus  central 
de  l'Amérique  du  Sud  ,  au  nord  de  l'cqualeur.  Dans  la  nuil  du 
î'i  mai,  j'ai  oliseiiè  les  passages  par  le  méridien  de  a  de  la 
Croi*  et  B  du  Centaure.  Le  premier  donne,  pour  la  latitude  de 
la  mission  de  l'Esmeralda,  3"  1 1'  8";  le  second,  5°  io'  5a". 
Sir  angles  horaires  du  soleil ,  dont  aucun  ne  difleroit  de  plus 
de  \",i  de  la  moyenne,  fixent,  d'après  le  chronomètre ,  la 
longitude  de  la  mission  à  6B°  a5'  19".  Comme  la  marclie  de 
l'iiorloge  a  pu  être  vériliéc  par  le  double  passage  des  Grandes- 
Cataractes  et  de  la  bouche  de  l'Apure ,  et  comme  le  retard 
diurne  a  été'  extrêmement  uniforme  (entre  San  Fernando  de 
Alnliapo  et  Maypurcs ,  par  24°  et  'S)"  de  température ,  dé  aS",5; 
entre  San  Fernando  de  Atabapo,  le  RioNegro,  le  Cassiquinre 
el  l'Esmeralda,  par  as°  à  ;>(«  de  température,  de  a;",g),  on 
peut  r<  Q^rdBr  le  point  central  de  l'Esmeralda  comme  suffi- 


CHAPITRE   XXIII.  gj 

l'Esmefalda ,  par  3°  io/  de  latitude  boréale  ,  et 
68°  5if*^Mft|lgitude  à  l'ouest  du  méridien  de 
Paris.^*»  i ,  ^anft  Intérieur  de  l'Amérique 

méridionale  ce  ^     *h£us  trouvons  sous  toutes 

"'MB. 
samment  bien  déterminé.  On  le  peut  d'autant  plus  que  mes 
longitudes  chronomé  triques  de  lin  teneur  sont  appuyées  sur 
Cumana  et  Caracas ,  deux  points  de  la  côte  où  j'ai  observé  des 
satellites  de  Jupiter ,  des  distances  lunaires  et  une  éclipse  de 
soleil.  Les  cartes  qui  ont  paru  avant  la  publication  de  mes  obser- 
vations de  TOrénoque  offrent  des  positions  qui  pèchent  par 
excès  vers  F  est  et  le  sud.  D'An  vil  le  seul ,  par  un  heureux  tâton- 
nement ,  a  voit  mieux  vu  que  ceux  qui  Font  suivi.  Comme  les 
géographes  différaient  jadis  beaucoup  dans  les  longitudes  ab- 
solues qu'ils  assignoient  aux  points  d'attérage  (  à  la  Barbade , 
à  lîle  de  la  Trinité  ou  à  Cumana) ,  j'ai  réduit ,  dans  le  tableau 
suivant ,  les  longitudes  au  méridien  du  château  Saint- Antoine 
de  Cumana  t 

ESMERALDA. 

long.  oc.  i°  537  d'après  des  observ.  astron* 

oc.  2°  19/  D'Anville. 

or.  o°  i5'  La  Cruz  Olmedilla. 

or.  o°  i87  Surville  et  Caulin. 

or.  o°    8;  Faden. 

oc.  o°  8'  Buache. 
Les  cartes  espagnoles  ,  rédigées  sur  les  matériaux  rapportés  par 
l'expédition  de  Splano,  admettent  3°  44'  pour  la  différence  des 
méridiens  de  l'Esmeralda  et  de  San  Fernando  de  Atabapo, 
mais  il  n'y  en  a  que  2^7.'  Ces  mêmes  cartes  placent  TEsme- 
ralda  à  1 1°  557  de  Cayenue  ;  la  véritable  distance  est  de  1 3°  48'. 
{Voyez,  pour  les  fondemens  de  ces  calculs,  le  Rec.  d*Obs. 
astron.  que  j'ai  publié ,  conjointement  avec  M.  Oltmanns , 
Tom.  I ,  p.  '2uZ  et. 261- 2-;  8.  )  Ces  remarques  suffisent,  je  pense, 
pour  faire  entrevoir  à  ceux  qui  s'occupent  de  géograrHie  astro* 

Relut,  hist.tom.  8.  '7 


lat 

3° 

11' 

ic 

•58' 

3° 

4c/ 

3° 

38' 

3° 

28' 

3° 

38' 

gS  LIVRE   vin. 

les  zones,  le  long  des  côtes.  Des  considérations 
géométriques  très-simples  nous  font  entrevoir 
que  lu  configuration  du  sol  et  l'impulsion  des 
aiîluens  modifient  la  direction  des  eaux  cou- 
rantes d'après  des  lois  stables  et  uniformes.  Les 
deltas  sont  l'effet  d'une  bifurcation  dans  la 
plaine  d'un  littoral;  et,  en  les  observant  avec 
soin ,  on  trouve  quelquefois  ,  près  de  cette  bi- 
furcation océanique,  des  communications  avec 
d'autres  rivières  dont  les  brandies  sont  voi- 
sines. Or,  partout  où,  dans  l'intérieur  des  con- 
tinens  ,  on  rencontre  une  surface  unie  comme 
celle  du  littoral,  les  mêmes  phénomènes  doivent 
se  répéter.  Les  causes  qui  produisent  des  bi- 
furcations près  de  l'embouchure  d'un  grand 
fleuve  ,  peuvent  en  faire  naître  aussi  près  de 
ses  sources  et  dans  son  cours  supérieur.  Trois 
circonstances  y  contribuent  principalement  : 
les  ondulations  extrêmement  petites  d'une 
plaine  qui  renferme  à  la  Ibis  deux  bassins  de 
rivières  ,  la  largeur  d'un  des  récipiens  prin- 
cipaux ,  et  la  position  du  thalweg  au  bord 
même  de  la  limite  des  deux  bassins. 

Si  la  ligne  de  plus  grande  pente  passe  par  un 

nomique  ,  que  j  avi>i«  quelque^  iiii.it  il  s  tl>'  regarder  comme  trèa- 
néc  essai  ces  au  peri'eclionnemenl  (les  caries  de  l'Amérique  les 
observations  ailrouoiuiqiK.'s   laites  sur  les  rives  Uu   Haut-Oré- 

aoque,  du  Cassiquiare  et  du  Rio  Negro. 


CHAPITRE    XXIII.  09 

point  donné,  et  si,  indéfiniment  prolongée, 
elle  ne   rencontre  pas  la   rivière  ,    ce  point 
(  quelle  que  soit  sa  proximité  au  thalweg)  n'ap- 
partient guère  au  même  bassin.  Dans  des  bassins 
limitrophes  ,  nous  voyons  souvent  les  affluens 
d'un  récipient  naître  tout  près  d'un  autre  réci- 
pient, entre  deux  affluens  tributaires  de  celui-ci. 
Ces  rapports  particuliers  de  coordination  que 
Ton  observe  dans  des  pentes  alternatives  don- 
nent aux  limites  des  bassins  des  formes  plus  ou 
moins    sinueuses.  Le    sillon    longitudinal    ou 
thalweg  ne  se  trouve  pas  nécessairement  dans 
le  milieu  du  bassin  ;  il  n'occupe  même  pas  tou- 
jours les  parties  les  plus  basses,  car  ces  parties 
peuvent   être    environnées   d'arêtes   qui  em- 
pêchent que  les  lignes  de  plus  grande  pente  y 
arrivent.  C'est  l'inégale  longueur  des  affluens 
qui  aboutissent  aux  deux  rives  d'un  fleuve , 
qui  nous  fait  juger,  avec   assez  de  justesse, 
de  la  position  du  thalweg  par  rapport  aux  li- 
mites du  bassin.  Lorsque  le  récipient  principal 
se  rapproche  d'une  de  ces   limites  ,  lorsqu'il 
coule  près  de  l'arête  qui  fait  la  ligne  de  par- 
tage entre  les  deux  bassins  ,   la  chance  d'une 
bifurcation  est  la  plus  grande.  La  moindre  dé- 
pression de  cette  arête  peut  alors  causer  le 
phénomène  que  nous  discutons,  à  moins  qu'une 
vitesse  déjà  acquise  ne  retienne  le  fleuve  entier 

7* 


100  I.ÏVR  E     V  III.  , 

dans  son  lit.  Quand  l;i  bifurcation  a  lieu  ,  la  li- 
mite des  deux  bassins  traverse  longitudinale- 
ment  le  lit  du  récipient  principal,  et  une  partie 
du  thalweg  de  a  renferme  des  points  dont  les 
lignes  de  plus  grande  pente  conduisent  au 
thalweg  de  b.  Le  bras  qui  se  sépare  ne  peut 
plus  revenir  vers  a;  car  un  filet  d'eau  qui, 
une  fois,  est  entré  dans  un  bassin,  ne  peut 
plus  s'en  dégager  sans  avoir  passe  par  le  lit  de 
la  rivière  qui  en  reunit  toutes  les  eaux. 

11  reste  à  examiner  comment  la  largeur  d'une 
rivière  favorise  ,  à  circonstances  égales  ,  la 
chance  de  ces  bifurcations  qui ,  semblables  aux 
canaux  à  points  (la  portage  ',  présentent  ,  par 
la  disposition  naturelle  du  terrain  ,  une  ligne 
navigable  entre  les  bassins  de  deux  rivières 
voisines.  En  sondant  une  rivière  dans  une  coupe 
transversale  ,  un  observe  que  son  lit  est  ordi- 
nairement composé  de  plusieurs  sillons  de  pro- 
fondeurs inégales.  Plus  une  rivière  est  large, 
plus  ces  sillons  sont  multipliés:  ils  conservent 
même,  à  de  grandes  distances  ,  un  parallélisme 
plus  ou  moins  parfait.  Il  en  résulte  que  la  plu- 

'   Dans  les  canaux  creusés  par  lu  ni.iin  de  l'Iiumme  .  la  ligne 

défaites  est  placée  entre  lea  deus  récipien*  ;  an  contraire ,  dans 

la  ligne  défaillit  ou  l'nrctc  du  pai!a-e  coupe  Icuiçilud  mate- 
rnent le  lii  d'una  dev  deus  rivières. 


CHAPITRE    XXIII.  101 

part  des  fleuves  peuvent  être  considérés  comme 
composés  de  plusieurs  canaux  très-rapprochés , 
et  qu'une  bifurcation  se  forme  lorsqu'une  pe- 
tite portion  de  terrain  qui  avoisine  la  rive  ,  est 
plus  basse  que  le  fond  d'un  sillon  latéral  *. 

D'après  les  circonstances  que  nous  venons 
d'exposer,  les  bifurcations  des  fleuves  ont  lieu 
ou  dans  un  même  bassin  ,  ou  sur  l'arête  de 
partage  entre  deux  bassins.  Dans  le  premier 
cas ,  ce  sont  ou  des  bras  2  qui  rentrent  dans 
la  thalweg  dont  ils  se  sont  séparés  à  une  dis- 
tance plus  ou  moins  grande ,  ou  des  bras  3  qui 

■  Voyez  le  Mémoire  d'Hydrographie,  que  j'ai  publié,  en 
1810,  dans  le  Journal  de  ï École  polytechnique  >  Tom.  IV, 
p.  65-68. 

3  Près  du  récipient  principal ,  le  rapport  entre  les  pentes 
alternatives  de  différens  ordres  est  généralement  tel  que  les  bras 
ne  s'éloignent  pas  beaucoup.  La  grande  île  sur  laquelle  est  placé 
le  village  de  Morales  a  cependant  3  à  4  lieues  de  large  entre  le 
récipient  principal  du  Rio  Magdalena  et  le  brazo  de  Ocana. 

3  Voyez  mes  cartes  du  Rio  Apure  et  du  Rio  Magdalena.  Le 
Guaricoto  sort  de  l'Apure  pour  s'unir  à  la  Portuguesa  qui  est  un 
affluent  de  l'Apure.  C'est  ainsi  que  le  Cano  de  Lobo  se  sépare 
du  Magdalena  pour  tomber  dans  le  Cauca.  (  Voyez ,  sur  un 
embranchement  analogue  entre  l'Amazone  et  le  Jupura, 
Tom.  VII,  p.  459.)  Comme  nos  cartes  n'indiquent  généralement 
pas  la  direction  du  cours  des  eaux ,  on  prend  souvent ,  d'après 
la  simple  inspection  du  tracé,  pour  un  delta  dajfluens  le 
terrain  contenu  entre  différentes  branches  de  rivières ,  dont  les 
supérieures  enlèvent  de  l'eau  au  récipient  principal ,  tandis, 
que  les  inférieures  lui  en  donnent. 


.  &*  Aw  «fcn«n  '.  Quel* 
tf&trÀ*  att&w  ee  sont  des  delUt  famé*  ,  soit  à 
r<  wlwwnfallif  de*  fleure*  dms  les  mers,  soit 
M&  du  'Vrtiflueot  arec  un  autre  fleure.  Lors- 
<i»p  l*  bifurcation  te  fait  sur  la  limite  de  deux 
b**si»s  f  «t  que  cette  limite  passe  par  le  lit 
même  du  récipient  principal  ,  le  bras  qui 
hi-\n\-;ni:  établît  une  communication  hydrau- 
lique entre  deux  systèmes  de  rivières,  et  fixe 
d'autant  plus  notre  attention  qu'il  est  plus 
large  et  plus  navigable.  La  largeur  du  Cassi- 
quiarc  lurpiusse  deux  à  trois  fois  celle  de  la 
Si-un-  »res  'lu  Jardin  des  Hantes  ;  et,  pour 
prouver  combien  ce  fleuve  est  remarquable, 
nous  (■appellerons  *  qu'en  cherchant  avec  soin 

■  11  y  u,  i"  des  i/i-lt/is  nci'aniques ,  com  me  aux  embouchure* 
<ln  rOiclmn|ue,  iln  llici  Miigdnk'11,1 ,  du  Gange;  s"  des  deltas  au 
i'iii.l  ilii  mil  •  inti'i-irmi'S,  rumine  n;  u  s  de  l'Oxus  el  du  Sinon  ou 
Sir!  '"  <!••*  ■'''""■>  ita0ueiu,  comme  ceux  à  l'embouchure  de  l'A- 
|im,i'  ,  <U<  I  ,\ï«ui\.  rt  du  IUii  Brimai.  Lorsque  plusieurs  rivières 
nv.uiiljii r*  11  in i  vuisinr.it  dt*  iMtas  iT afjluens ,  il  arrive  dan* 


l'intoriaur  d«i  lare 

ont  re  que  l'on 

observe  sur  le  littoral. 

pï.S  tien  JWfcM  t'.'tiifi 

fm-t  :  le*  Liant. 

if*  les  plus  rapprochée» 

- ««*!««  I« 

*  ennv,  ellbmi 

-nt  ua  réseau  de  rivières 

.,n'.M,  ,  tir  1.  p,m,  ; 

w omioîtn*  da 

is  le  temps  des  grandes 

iitMhUiHtm   Sur  ou  * 

rahrancbemeni 

ïtraordinaire  à  contre- 

i  plu*  haut .  p.  V 

■i  il  .     fr iltgne  J<-  cimpietjiiedeî  communication! 

tjmttM*  .!<-  nut'jis  ioJcpfiiJuilcs  [  c'esl-4-diie  de 

i-  Snn  ImiM  r mbouchurw  dans  rOcéaa  )  . 


CHAPITRE   XXIII.  I03 

des  exemples  dç  bifurcations  dans  i'inte'rieur 
des  terres,  même  parmi  des  versans  beaucoup 
N  moins  considérables  ,  on  n'en  a  trouvé  jus- 
qu'ici ,  avec  quelque  certitude ,  que  trois  ou 
quatre.  Je  ne  citerai  pas  les  embranchemens 
des  grands  fleuves  de  l'Indo-Chine ,  les  canaux 
naturels  qui  semblent  réunir  les  fleuves  d'Ava 
et   de   Pegu  l  comme  ceux   de   Siam    et  de 

et  je  suppose  que  ces  communications  ont  lieu  loin  du  littoral , 
par  le  moyen  d'un  bras  qui  sort  d'un  des  récipiens  principaux 
pour  se  jeter  dans  l'autre ,  soit  immédiatement ,  soit  en  se  réu- 
nissant à  un  affluent.  J'exclus  par  conséquent  :  les  bifurcations 
ou  deltas  océaniques;  les  rameaux  que,  près  des  côtes,  un 
fleuve  envoie  à  un  autre  fleuve  dont  l'embouchure  dans  la  mer 
est  très-rapprochée  de  la  sienne  ;  les  exemples  très-nombreux  de 
communications  qu'on  observe  dans  l'intérieur  des  terres, 
entre  deux  affluens  d'une  même  rivière;  enfin  les  lacs  ou  ma- 
récages placés  sur  une  ligne  de  Jattes  ou  arête  entre  deux 
bassins ,  et  donnant ,  comme  les  étangs  de  Longpendu  en  France 
(Brisson,    dans  le  Journal  de  T École  polyt.x   Tom.  VII, 
p.  280  )  ,  comme  le  lac  de  Lessoe  en  Norwêge  (  Buch  ,  Voyage 
en  Laponie,  Tom.  I,  p.   182),  comme  les  lacs  et  les  ma- 
récages des  gouvernemens  d'Olonetz  et  de  Penne  en  Russie ,  et 
ceux  des  steppes  (Pampas)  de  la  Patagonie ,  des  eaux  à  deux 
systèmes  de  rivières  indépendantes  les  unes  des  autres. 

1  L'Anan  paroît  former ,  à  cent  lieues  des  côtes ,  d'après  les 
recherches  de  M.  Dalrymple ,  un  canal  semblable  au  Cassi- 
quiare ,  entre  le  Mei-Kong  ou  Gombodja  et  le  Menam  ou  fleuve 
de  Siam.  Les  communications  entre  le  grand  fleuve  d'Ava  ou 
Irawaddy  et  le  Sitlang ou  Martaban  (rivière  du  Pegu?)  ne  me 
paroissent  ducs  qu'à  un  déversement  de  quelques  lacs ,  à  un 
j>oint  de  partage  placé  entre  les  deux  bassins ,  loin  du  lit  des* 


Catnbodja  ;  le  mode  de  ces  communications 
n'est  pas  suffisamment  éclairai.  Je  me  bornerai 
à  rappeler  un  phénomène  hydraulique  que  les 
belles  cartes  de  Norwège  du  baron  d'fler- 
mclin  ont  t'ait  connoître  dans  le  plus  grand 
détail.  En  Laponie ,  la  îivière  de  Torneo  envoie 
un  bras  (  le  Tàrendo-Elf  }  au  Calix-Ëlf  qui 
forme  un  petit  système  hydraulique  séparé.  Ce 
Cassiquiare  de  la  zone  boréale  n'a  que  10  à 
12  lieues  de  long;  mais  il  fait,  de  tout  le  terrain 
qui  avoisine  le  golfe  de  Bothnie,  une  véritable 
île  fluviatile.  M.   de  Buch  '  nous  apprend   que, 

deux  récipiens  principaux.  (  Voyez  la  grande:  Carte  cfMie  de 
M.  Arrowsmith  ,  de  1818  ,  cl  une  discussion  judicieuse  sur  le 
cours  des  Heures  de  l'empire  du  Birmans,  dans  Malte-Brun, 
Ge'ogr..Toni.IV,  p.  170,  igo.jUn  ]>arta£<.-<l'r:ati  analogue  paroit 
furmei",  pri-s  de  Ja^lied(.'rp'.nii' .  mu:  remniiinication  estraordi- 
naire  entre  deux  grauds  Meuves  de  l'Iudostan  :  le  Mahanuddy 
cl  le  Gudavery.  M.  Bowdicli ,  dans  la  relation  de  son  Voyage 
aux  AshanUes  (p.  1S7  ,  484)-  a  annoncé  récemment  une 
double  bifurcation  du  Niger  .  d'upi-rs  laquelle  lu  Quolla  com- 
iiiuniiriicroit  avec  le  Rio  Congo  ou  Zaire.  Ce  rovageur  pense 
qu'un  bras  du  Quolla  se  dirige  vers  le  sud-ouest  sous  le  nom 
d'Ogooawai ,  et  que  cet  Ogociawai.  près  d'Adjooniba ,  se  di- 
vise de  nouveau,  en  formant  à  l'ouest  le  Neuve  Assazee  qui  dé- 
Jxiuchc  près  du  cap  Lopez,  et ,  à  l'est,  près  de  Tanyau.  un 
affluent  du  Congo. 

'  Voyage  en  Nnrwège,  Tom.  TI.  p.  '•^7.  T. a  France  méridio- 
nale offre,  mais  j  peu  i]e'li*L:i[iied[-bi  Méditerranée,  un  exemple 
de  bifurcations  semblables  à  celles  du  Cassiquiare  et  du  Cono- 
richile.    Voyez,   sur  la   grande   carie   de   Cassinî,    l'embran- 


CHAPITRE   XXI1Ï.  105 

pendant  long-temps  ,  l'existence  de  ce  canal 
naturel  a  été  niée  tout  aussi  obstinément  que 
celle  d'un  bras  de  l'Orénoque  qui  va  au  bassin 
de  l'Amazone.  Une  autre  bifurcation  ,  et  qui 
est  plus  digne  d'intérêt  à  cause  de  l'ancienne 
communication  des  peuples  du  Latium  et  de 
l'Etrurie  ,  paroît  avoir  eu  lieu  jadis  près  du  lac 
de  Trasimène.  L'Arno,  dans  la  célèbre  voltata 
qu'il  fait  au  sud  ,  à  l'ouest  et  au  nord ,  entre  Bî- 
bieno  et  Ponta  Sieve ,  se  divisoit,  près  d'Arezzo, 
en  deux  bras  ,  dont  l'un  alloit  à  la  mer  par 
Florence  et  Pise ,  comme  aujourd'hui,  et  dont 
l'autre ,  après  avoir  suivi  le  Val  de  Chiana , 
mêloit  ses  eaux  au  Tibre,  soit  immédiatement, 
soit  après  les  avoir  confondues  avec  celles  de 
la  Paglia.  M.  Fossombroni  a  fait  voir  com- 
ment ,  dans  le  moyen  âge ,  par  l'effet  des 
attérissemens ,  il 's'est  formé  un  point  de  par- 
tage dans  le  Val  de  Chiana ,  et  comment  la 
partie  septentrionale  de  XArno  Teverin  coule 
aujourd'hui  (à  contre-pente)  du  sud  au  nord, 
du  petit  lac  de  Montepulciano  dans  l'Amo  *. 

chement  extraordinaire  entre  la  Sorgue,  la  Louvèze  et  la 
rivière  de  Vesque ,  près  d'Avignon  et  de  Monteux. 

'  Carie  d Italie  de  Bâcler  Dalbe ,  n.**  18 ,  2  3 ,  24.  Fossom- 
broni, Memoria  idraulica  sopra  la  Val  di  Chiana,  1789, 
p.   17.  Prony,  sur  le  système  hydraulique  d'Italie,  dans  le 

Journal  de  l École  polytechnique ,  Tora.  IV,  p.  62. 


106  LIYRE    V  III. 

Le  sol  classique  de  l'Italie  renfermoit  donc, 
parmi  tant  de  prodiges  de  la  nature  et  des 
arts  ,  une  de  ces  bifurcations  dont  les  forêts  du 
Nouveau-Monde  nous  of  Tient  un  autre  exemple, 
sur  une  échelle  beaucoup  plus  grande. 

On  m'a  souvent  demandé ,  depuis  mon  retour 
de    l'Orénoque,    si   j'inclinais  à    croire  que  le 
canal    du   Cassiquiare   serait   bouché    par  des 
uttérissemens  successifs,  et  si  je  ne  pensois  pas 
que  les  deux  plus  grands  systèmes  de  rivières 
de     l'Amérique     équiuoxiale     parviendroient, 
dans  la  suite  des  siècles,  à  s'isoler  entièrement. 
M'étant  imposé  la  loi  de  ne   décrire  que  des 
faits,  et  de  comparer  les  rapports  qui  existent, 
eu   diflerens  pays,    entre   la  configuration   du 
sol  et  le  cours  des  eaux,   je  dois  éviter  tout  ce 
qui  est  purement   hypothétique.  Je  rappellerai 
d'abord  que  le  Cassiquiare,  dans  son  état  ac- 
tuel, n'est  pas,    comme   disent  les   poètes   du 
Latiuni,  placîdus  ot  mittssimus  amnis  :    il  ne 
ressemble  guère  à  cet  cri-ans  tanguida  Jîumine 
Cocjtus,   puisque,   dans  la  majeure  partie   de 
son  cours ,  il  a  l'excessive  vitesse  de  G  à  8  pieds 
par  seconde.  11  n'est  donc  pas  à  craindre  qu'il 
comble  entièrement  un  lit  qui  a  plusieurs  cen- 
taines de  toises  de  largeur.  L'existence  de  ce 
bras    du    Haut-Orénoque    est    un  phénomène* 
hop   grand    pour    que    les   petits    changement 


CHAPITRE   XXIII.  I07 

que  nous  voyons  s'opérer  à  la  surfarce  du 
globe,  puissent  le  faire  disparaître ,  ou  même 
le  modifier  considérablement.  Nous  ne  nierons 
point,  surtout  lorsqu'il  s'agit  de  rivières  moins 
larges  et  douées  d'une  très-petite  vitesse, 
qu'il  existe,  dans  tous  les  versans,  une  ten- 
dance générale  à  diminuer  leurs  embranche- 
mens  et  à  isoler  leurs  bassins.  Les  fleuves  les 
plus  majestueux,  en  examinant  les  faces 
abruptes  des  coteaux  ou  berges  éloignés,  ne 
nous  paraissent  que  de  petits  filets  d'eau  errant 
dans  des  vallées  qu'ils  n'ont  pu  creuser  eux- 
mêmes.  L'état  de  leur  lit  actuel  nous  rappelle 
suffisamment  la  diminution  progressive  des 
eaux  courantes.  Partout  nous  voyons  les  traces 
d'anciens  bras  desséchés  et  de  bifurcations  * 
dont  il  reste  à  peine  quelque  document  histo- 
rique. Les  difFérens  sillons,  plus  ou  moins 
parallèles,  qui  composent  les  lits  des  fleuves 
de  l'Amérique,  et  qui  les  font  paroître  beau- 
coup plus  riches  en  eau  qu'ils  ne  le  sont  effec- 
tivement, changent  peu  à  peu  de  direction;  ils 
s  élargissent  et  se  confondent  par  l'érosion 
des  arêtes  longitudinales  qui  les  séparent.  Ce  qui 
fcétoit  d'abord  qu'un  bras  devient  bientôt  le 

1  Celles  du  Gihon  (Ritter,  Geogr.,  Tom.  II,  p.  665- 
&)3)  et  du  Nil,  près  de  l'ouverture  du  Fayoum  Rozière , 
Oonst.  pfys.  de  t  Egypte,  p.  3a-53;  Girard,  Vallée  de  tE* 


ïo8  1.1  vue  v  il  t. 

seul  récipient;  et,  dans  (les  versans  qui  oui 
peu  de  vitesse,  les  bifurcations  ou  embran- 
cliemens  en  Ire  deux  systèmes  hydraubques 
disparaissent  de  trois  manières ,  soit  parce 
que  le  déversoir  ou  canal  communiquant  en- 
traîne dans  son  bassin  toute  la  rivière  bifurques, 
soit  parce  que  le  canal  se  bouche  par  des  at- 
terissemens  là  où  il  sort  du  récipient  principal, 
soit  enfin  parce  qu'au  milieu  de  son  cours  il 
se  forme  une  arête  transversale,  un  point  de 
partage  qui  donne  une  contre-pente  '  à  la 
partie  supérieure,  et  fait  refluer  les  eaux  dans 
une  direction  opposée.  Les  pays  très-bas  et 
sujets  à  de  grandes  inondations  périodiques  , 
comme  la  Guyane  en  Amérique  et  le  Dar-Saley 
ouBaghermi3  en  Afrique,  nous  font  entrevoir 
combien  ces  communications  par  des  canaux 
naturels  peuvent  avoir  été  jadis  plus  fré- 
quentes qu'elles  ne  le  sont  aujourd'hui  3. 

Après  avoir  considéré  la  bifurcation  de  l'O- 
rénoque    sous    le    rapport   de   X Hydrographie 

*  C'est  le  e;is  aujourd'hui  dam  l'Amo  Tererin  ,  entre  Chi"sl 
et  Citta  délia  Pievc  dans  le  Val  de  Chiaua. 

'  Au  sud-est  de  ltornou  et  du  lac  jNou  ,  dans  la  partie  i" 
Suuiliiu  où,  tVapi'ès  les  dernières  nolio'is  acquises  par  tuon 
infortune  ami,  M.  Hildiic,  le  Xigor  icroil  lu  Shary  et  se  jette 
dans  le  Nil  blanc. 

'  Voyez,  sur  les  communications  qui  existent  encore  te"1" 
poiaii  eiiunl  h  I  f'-| jr>fjm:  îles  ^ratub's  pluies  entre  le  bassin  «u 
fleuve  Saint-Laurent  et  celui  du Missîssipi  ,  Tnm.  V,p.  tSh 


CHAPITRÉ:    XXIII.  IO9 

comparée,  il  me  reste  à  exposer  succincte- 
ment l'histoire  de  la  découverte  de  ce  phéno- 
mène extraordinaire.  Il  en  a  été  de  la  com- 
munication de  deux  grands  systèmes  de  ri- 
vières comme  du  cours  du  Niger  vers  l'est.  Il 
a  fallu  découvrir  plusieurs  fois  ce  qui  pa- 
roissoit,  au  premier  abord,  contraire  à  l'ana- 
logie et  à  des  hypothèses  reçues.  Lorsque  des 
voyageurs  avoient  déjà  reconnu  le  mode  de 
communication  de  l'Orénoque  avec  l'Ama- 
zone ,  on  ré voquoit  encore  en  doute ,  et 
à  plusieurs  reprises  ,  la  possibilité  du  fait. 
Une  chaîne  de  montagnes,  que  le  géographe 
Hondius  avoit  imaginée  à  la  fin  du  seizième 
siècle  pour  séparer  les  bassins  des  fleuves, 
fat  admise  et  niée  tour  à  tour.  On  ou* 
blioit  que  l'existence  de  ces  montagnes  ne 
prouveroit  pas  d'une  manière  absolue  la  sé- 
paration de  deux  systèmes  hydrauliques, 
puisque  les  eaux  se  sont  ouvert  des  passages 
a  travers  la  Cordillère  des  Andes  et  la  chaîne 
de  l'Himalaya  *?la  plus  élevée  du  monde  connu. 

d  sur  l'inondation  d'un  mois  par  lequel  un  moine  du  Choco  a 
]tâmi  la  mer  du  Sud  à  l'Océan  atlantique ,  mon  Essai  polit.  r 
Tom.I,p.  a5. 

4  Le  Sutledge  ,  le  Gogra ,  le  Gunduk ,  FArun ,  le  Teesla  et  le 
Buramputer  passent  par  des  vallées  transversales ,  c'est-à-dire 
Perpendiculaires  au  grand  axe  de  la  chaîne  de  l'Himalaya. 


LIVRE 


On  auirmoit,  et  non  sans  raison,  que  des 
voyages,  qu'on  avoit  ditexécutés  avec  le  même 
canot,  n'étoient  guère  une  marque  certaine 
que  la  navigation  n'avoit  pas  été  interrompue 
par  des  portages  '.  J'ai  pu  vériiïer  par  moi- 
même  toutes  les  circonstances  de  cette  bifur- 
cation si  long-temps  contestée;  mais  je  suis 
loin  de  blâmer  les  savans  qui,  guidés  par  un 
noble  zèle  dans  la  recberclie  de  la  vérité,  ont 
bésité  d'admettre  ce  qui  ne  leur  paroissoit  pas 
suffisamment  éelairci. 

Comme  la  rivière  des  Amazones  a  été  fréquen- 
tée par  les  Portugais  et  les  Espagnols  bien  avant 
que  le  Haut-Orénoque  ait  été  connu  à  ces 
nations  rivales,  les  premières  idées  vagues  de 
l' embranchement  de  deux,  fleuves  sont  venues 
en  Europe  de  L'embouchure  du  Rio  INcgro.  Les 
ContjuisLidvres  et  plusieurs  historiens,  comme 
Herera,  l'Yav  Pedro  Simon  et  le  père  Garcia  a, 

Toutes  ces  rivière*  brisent  \r.u  conséquent  In  chaîne,  comme 
l'Amazone,  le  Patlie  et  le  l'astaza  brisent  la  Cordillère  de* 
Andes.  fryeiTora.  VU,  p.  fo. 

'  Ces  unêines  doutes  sur  l'existence  de  quelques  portages, 
)à  où  d'autres  géographes  supposent  une  communication  par 
eau  ,  ont  clé  élevés  récemment  à  l'égard  de  la  communication 
problématique  du  Niger  avec  le  Nil,  et,  ce  qui  est  plus  cilraor- 
diuairc  encore  ,  à  l'égard  du  détroit  de  Ucriog  et  du  voyage  du 
Cosiirmc  Uescliuew. 

3  Fri'y  Gregario  Garcia  (  Origen  de  Içs  Indios ,  Katencia , 


CHAPITRE    XXIII.  111 

Confondirent ,  sous  les  noms  de  Rio  Grande  et 
des  Mar  dulce  (grande  rivière,  mer  d'eau  douce), 
VOrénoque  et  le  Maragnon.  Le  nom  du  premier 
de  ces  fleuves  ne  se  trouve  pas  même  encore  sur 
la  fameuse  carte  de  l'Amérique  de  Diego  Ribero, 
construite  en  1 529.  Les  expéditions  d'Orellana 
(i54o).et  de  Lope  de  Aguirre  (  l56o)  ne  four- 
nirent aucune  connoissance  sur  la  bifurcation 
de  l'Orénoque;  mais  la  rapidité  avec  laquelle 
Aguirre  avoit  atteint  l'île  de  la  Marguerite,  a 
fait  croire  long-temps  qu'au  lieu  de  sortir  par 
une  des  grandes  bouches  de  l'Amazone,  il  étoit 
parvenu  à  la  mer  par  quelque  communication 
intérieure  des  rivières  x.Le  jésuite  Acuna  a  sou- 
tenu cette  hypothèse ,  qui  n'est  pas  conforme 
aux  résultats  des  recherches  que  }'ai  faites  dans 
les  ouvrages  des  premiers  historiens  de  la  con- 
quête3, ce  Comment  croire,  dit  ce  missionnaire, 

* 

1607 1  pag*  i65  )  dit  avoir  appris  d'un  moine ,  qui  avoit  eu 
h  malheur  de  se  trouver  à  la  suite  de  Pedro  de  Ursua  et 
du  tyran  Lope  de  Aguirre ,  a  que  le  Maragnon ,  après  avoir  tra- . 
versé  les  grandes  plaines  (Ilanos)  du  Dorado  et  des  Amazones, 
débouche  vis-à-vis  des  îles  de  la  Marguerite  et  de  la  Trinité.  » 
(Voyez  aussi Herera,  Tom.  I ,  Cap.  vin,  p.  i/\ ,  et  Frajr  Pedro 
Simon,  not.  a,  Cap.  vn). 

1  Voyez  Tom.  II,  p.  276  ;  Tom.  V,  p.  a33,3i3,  Tom.  VII, 
p.  395. 

3  Acuna  ,  Nuevo  discubrimiento  del  Rio  de  las  Amazonas , 
Madrid^  1641.  La  comparaison  (p.  3a  )  de  la^  distance  de  l'O* 


que  Dieu  auroit  permis  qu'un  tyran  eût  des 
succès,  et  qu'ilfitlabelle  découverte  de  l'embou- 
chure du  Maragiion.w  Açuiïa  suppose  qu'Aguirre 

rénoque  el  de  1»  Roca  de  Dragos  au\  embouchures  du  Rio  de 
Felipe  et  du  Maraguon  ,  semblerait  prouver  qu'Acuna  place  le 
Rio  de   Felipe  un  peu  au  nord-ouest  du  cap  Word;   tandis 
que,  dans  un  autre  endroit  (p.  i)  ,  il  dit  qu'Aguirre  est  "sorti 
du  Maraguon  par  «un  liras,  vis-à-vis  de  l'île  de] la  Trinité. s 
Les  anciens  géographes  sont  très-roulus  sur  tout  ce  qui  a  rap- 
port à   la  côte,   entre  la  pointe  Tigioca   el  le  cap  Orange, 
comme  le  prouvent  le  nom  du  cap  JNoid,  donné  au  cap  Orange 
{Lmt,  Nav.   Orbis,  p.  63G)  ,  et  la   position  du  Rio  Yiccnte 
IJinzon ,  qui  a  induit  en  erreur  les  diplomates  à  la  conclusion 
de  la  paï\  d'Utrecht.  Il  ne  me  pareil  aucunement  probable 
qu'Agi li ire  ait  débouché  au-delà  du  cap  Nord  par  l'embran- 
chement des  esteras,  qui  existent  entre  l'Amazone  (au-dessous) 
■le  Macapa),  l'Araguari  et  le  Matario  .  je  croirois  plutôt  (fin- 
mi/la,   Tom.  I,  p.  /|3  )  qu'Acuna  a   voulu  désigner,  sous  \" 
nom  de  Rio  Felipe,   l'embouchure  la  [dus  septentrionale  (Ie 
l'Amazone  ,  celle  qui  se  trouve  entre  la  pomle  oeeïdentale  &e 
l'Ile  Caviana  et  le  cap  Nord.   Les  nouvelles  cartes  du  dëpô* 
hydrographique  de  Rio  Janeiro  appellent  cette  bouche  can^' 
de  Braganra.   Les   premiers   Conquistadores   avoient  norai»^ 
Maraguon   (Maranhaô)  la  petite  rivière  Meary  ou  Mearim    i 
à  cent  lieues  au  sud-est  de  la  bouche  de  la  rivière  des  km»— 
zones,  l'oyez,,  sur  la  mépri-c  géographique  qui  a  donné  Le'** 
à  cette  dénomination  de  la  rivière  et  de  toute  la  province  adji»" 
ceitte,  la  Corog.  bras.,  ïom.  II,  p.  ?5i  ,  353  et  aGo.L'idtî» 
île-    -ii'.'ii.'iis  gi'iiyi-upîu:.'.  île   regrirthr  raramc  un   même  fleuVc 
l'Orénoqiie,  l'Amazone  ou  Oreliana,  cl  le  Meary  ou  MaranbaÔ, 
eloil  loinlée  sur  uni;  l'uiiiiuissiinrc  ImjMiiit'Io  de  l'embouchu*"* 
de  «es.   trois   rivières,    et  «un  sur  des  hypothèses  de  cor»'" 
m u » ica  lions  intérieures, 


CHAPITRE   XXIII.  Il5 

est  parvenu  à  la  mer  par  le  Rio  de  Felipe,  et 
que  cette  rivière  ce  se  trouve  à  quelques  lieues  de 
distance  du  cap  Nord.  » 

Ralegh ,  dans  différens  voyages  exécutés  par 
lui-même  ou  faits  à  ses  frais  *,  n'apprit  rien  sur 
une  communication  hydraulique  entre  l'Oré- 
noque  et  l'Amazone;  mais  Keymis,  son  lieute- 
nant, qui,  par  flatterie  (et  surtout  à  l'imitation 
du  nom  d'Orellana  donné  au  Maragnon),  dé-, 
signe  l'Orénoque  sous  le  nom  de  Raleana,  eut  le 
premier  une  idée  vague    des  portages  entre 
l'Essequebo ,  le  Caroni  et  le  Rio  Branco  ou  Pa- 
rime  a.  Ces  portages  furent  convertis  par  lui  en 
un  grand  lac  salé,  et  c'est  sous  cette  forme 
qu'ils  paroissent  dans  la  carte  construite  en 
i5q9  sur  les  relations  de  Ralegh.  On  figure  une 
Cordillère  entre  l'Orénoque  et  l'Amazone  j  et , 
en  omettant  la  bifurcation  qui  existe ,  Hondius 
en  indique  une  autre  purement  imaginaire  :  il 
fiait  communiquer  l'Amazone  (parle  Rio  Tocan- 
tbes)  avec  le  Parana  et  le  fleuve  de  San  Francis- 
co, Cette  communication  s'est  conservée  sur  les 
cartes  pendant  plus  d'un  siècle,  de  même  qu'une 
prétendue  bifurcation  du  Rio  Magdalena,  dont 
un  bras  devoit  aller  au  golfe  de  Maracaybo. 

'  Cayîeys  Life  of  sir  Waker  Ralegh  ,  Tom.  I,  p.  i5a  , 
"9»aô3,  376,  3?7,  et  Tom.  II,  p.  io3,  118. 
'  L*  c,  Tom»  I,  p.  a32  ,  236 ,  a5i  t  283. 

Rtlat.  histor.  tom.  8.  & 


I  |(j  LIVRE    vu  r. 

En  iG3p,,  les  jésuites  Christoval  de  Acuûa  ef 
Andrès  de  Artedia  firent,  à  la  suite  du  capitaine 
Texeyra,  le  voyage  de  Quito  au  Grand-Paràj 
ils  apprirent,  au  confluent  du  Rio  iNegro  avec 
l'Amazone,  «que  la  première  de  ces  rivières 
appelée  par  les  indigènes  Curtguacura  ou  Uruna, 
à  cause  de  la  couleur  brune  de  ses  eaux  très- 
limpides  ,  donne  un  bras  au  Rio  Grande  *  qui  se 
jette  dans  la  mer  du  ?Jord,  et  dont  l'embou- 
chure est  entourée  d'établissemenshollandois.» 
Acufia  conseille  de  construire  une  forteresse- 
«nonauconfïuentdu  Rio  jVegro  avec  l'Amazone, 
mais  là  où  se  sépare  le  bras  de  communication.» 
Il  discute  quel  peut  être  ce  Rio  Grande?  et  il 
conclut  que  ce  n'est  certainement  pas  l'Oré- 
noque,  mais  peut-être  le  Rio  dulce  ou  le  Rio  de 
Felipe,  le  même  par  lequel  Aguirre  est  parvenu 

'  ■  Los  primeros  Imlios  que  pueblan  un  brazo  que  eï  Rio 
Ncgro  aroja ,  pur  donde  segun  inibrmacion  se  vienc  salir  al 
Rio  Grande,  en  euya  boca  en  el  niar  dol  Norfe  estan  los 
Qlandeses ,  son  los  (iuarauaqiiazanas.  »  (  Acuna ,  p.  Î2 ).  Plus 
bas  le  même  voyageur  dit  que  le  fortin  devrait  être  placé ,  b  en 
cl  lirai»)  que  desemliorn  al  Uni  Grande  que  desaguu  M  Oceano, 
el  mal  brazo  no  es  en  ninguna  mariera  eï  Orinoco.  »  Il  place 
le  Ri»  Felipe  o  algunas  léguas  despues  ciel  cabo  del  Piorle,  i 
C'est  là  tout  ce  que  l'on  trouve  dans  l'édition  originale  du 
Voyage  d' Acuna  sur  un  point  assez  important  pour  l'histoire 
de  la  géographie.  Teieira  avoit  remonté  l'Amazone  accom- 
pagné de  îdiin  Indiens. 


CHAPITRÉ   XXIII,  ll5 

à  la  mer l.  La  dernière  de  ces  suppositions  lui 
paroît  la  plus  probable.  11  faut  distinguer ,  dans 
des  notions  de  ce  genre ,  ce  que  les  voyageurs 
ont  appris  des  Indiens  à  l'embouchure  du  Rio 

*  Je  doute  qu'Acuna  ait  eu  lui-même  une  idée  assez  nette  de 
ce  qu'il  appelle  Rio  dulce  et  Rio  de  Felipe,  en  distinguant 
le  dernier  de  la  bouche  principale  de  l'Amazone.  Yicente 
Pinzon  avoît  nommé ,  Fan  i5oo  (en  Tenant  de  la  bouche  du 
Maragnon  à  la  côte  de  Paria  ) ,  Rio  dulce  l'embouchure  d'une 
rivière  «près  de  laquelle,  à  20  lieues  de  la  côte,  il  fit  de 
l'eau.  »  Herera  (Tom.  I,  dec.  1 ,  p.  108)  croit  que  c'est  un 
bras  du  Yuyapari  ou  Orénoque  :  je  pense  plutôt  que  c'est 
rOrénoque  même.  Mais  qu'est-ce  que  la  rivière  que  les  Hol- 
landoîs  appeloient  Rio  dulce  ou  Felipe  Hadias?  {Southey', 
Tom,  I  »  p.  6oa.  )  Je  l'ignore.  La  carte  très-rare  de.  Paulo  di 
Forlani  de  Vérone  {La  descrittiorte  di  tutto  il  Peru),  con- 
servée à  la  bibliothèque  du  Roi,  à  Paris,  sous  le  n.°  4$7  » 
offre ,  du  sud  au  nord ,  le  Maragnon ,  l'Oregliana ,  le  Rio  dulce 

* 

et  Je  Rio-  \iaparo ,  comme  autant  de  rivières  indépendantes; 
La.  première  est ,  par  sa  position,  le  Rio  Meàry  de  la  pro- 
vince de  Maranham,  auquel  on  a  donné  la  longueur  du  cours 
de  l'Amazone  9  tel  qu'Orellana  Ta  déterminé  en  i54o.  La 
seconde  est  indiquée  comme  une  très-petite  rivière  ,  quoique , 
à  en  juger  par  la  latitude,  ce  soit  la  véritable  rivière  des 
Amazones  dont  Pinzon  découvrit  l'embouchure  en  i5oo,  et 
qui ,  comme  M;  Boutbe y  Yk  très-bien  prouvé ,  prit  dès-lors  1e 
nom  de  Maranottf  par  conséquent  long-temps  avant  lVxpéditioll 
.  <FÀgutrre.  La  troisième  rivière  paroît  être  le  Marony  (Maro- 
trinfe,*  Mararreni,  Marvfryné)  ,  ou  la  grande  rivière  d'Esse- 
quebb  ;  enfin  !a  quatrième ,  le  Viaparo ,  est ,  à  n'en  pas  douter  , 
FOrénoque.  Près  du1  cap  Orange ,  le  géographe  De  Tïsle  indique 
on  fleuve  ce  qui  doit  communiquer  avec  F  Amazone»  et  par 
lequel  le  tyran  Aguirrc  auroit  pu  déboucher.  Il  le  nomme  Arcoa; 

8* 


1  iC  LIVRE    V  H  (. 

Negro,  et  ce  qu'eux-mêmes  y  ont  ajouté,  d'après 
des  hypothèses  que  leur  foumissoit  l'état  de  la 
géographie  dans  le  siècle  où  ils  vivoient.  Un  bras 
qui  sort  du  Rio  Negro  doit  se  jeter  dans  un 
très- grand  fleuve  qui  débouche  dans  la  mer  du 
Nord,  sur  une  côte  habitée  par  des  hommes  à 
cheveux  roux  ;  c'est  ainsi  que  les  naturels  , 
accoutumés  à  ne  voir  que  des  blancs  a  che- 
veux noirs  ou  bruns^àes  Portugais  ou  des  Espa- 
gnols, désignent  les  Hollandois.  Or,  nous  con- 
noissons  aujourd'hui,  depuis  le  confluent  du 
Rio  Negro  avec  l'Amazone  jusqu'au  Caho  Pi- 
michin  ,  par  lequel  je  suis  entré  dans  le  premier 
de  ces  fleuves  ,  tous  les  aDluens  du  nord  et  de 
l'est.  Il  n'y  en  a  qu'un  seul,  le  Cassiquiare,  qui 
communique  avec  une  autre  rivière  :  les  sources 
du  Rio  Branco  sont  tracées  dans  le  plus  grand 
détail  sur  les  nouvelles  cartes  du  dépôt  hydro- 
graphique du  Brésil,  et  nous  savons  que  cette 
rivière  ne  communique  par  aucun  lac   avec  le 

je  trouve  que  c'est  l'Aracow  de  Sanson  et  l'Arucawa  de  D'An- 
viile  ,  cotre  le  L'assipour  ou  l'Oyapoc  (  Wiapoco  des  anciens 
géographes).  Il  est  probable  que  la  mile  de  De  liste  devoit  se 
rapporter  à  l'Oyapoc  ,  rivière  considérable  à  laquelle  on  attri- 
buoit ,  par  erreur  ,  des  enihnuiclienicns  extraordinaires.  Acuna 
(p,  aï,S.44)  croit  'J  plusi[,Llr'  communications  entre  l'em- 
bouchure de  l'Amazone  et  des  rivières  qui  se  jettent  à  la  mer 
à  l'ouest  du  cap  Nord  :  il  nomme  le  Rio  de  Felipe  aima  boca 
iriinsversal  del  Rio  de  las  Amazonas.  a 


chapitre  xxnr.  i  17 

Rio  Carony,  l'Essequebo  ou  tout  autre  versant 
de  la  côte  de  Surinam  et  de  Cajrenne.  Une  haute 
chaîne  de  montagnes ,  celle  de  Pacaraymo, 
sépare  les  sources  du  Paraguamusi  (confluent 
du  Carony)  de  celles 'du  Rio  Branco,  comme 
Don  Antonio  Santos  l'a  reconnu,  en  1775,  dans 
son  voyage  de  l'Angostura  au  Grand-Para1.  Au 
sud  de  la  chaîne  de  Pacaraymo  et  de  Quimiro- 
paca,  il  y  a  'tin  portage  de  trois  jours  entre  le 
Sarauri  (  bras  du  Rio  Branco  )  et  le  Rupunuri 
(bras  de  l'Essequebo  ).  C'est  ce  portage  qui  a  été 
traversé,  en  1739,  par  le  chirurgien  Nicolas 
Hortsmann,  natif  de  Hildesheim,  dont  j'ai  eu  le 
journal  entre  les  mains  ;  c'est  ce  chemin  aussi 
par  lequel  Don  Francisco  José  Rodrigues  Barata, 

lieutenant-colonel  du  f  .er  régiment  de  ligne  du 
Para,  est  venu,  en  179?,  pour  les  affaires  de 
son  gouvernement,  deux  fois  de  l'Amazone  à 
Surinam.  Encore  plus  récemment,  au  mois  de 
février  1811,  des  colons  anglais  et  hollandois 
se  sont  présentés  au  portage  de  Rupunuri  pour 
solliciter  du  commandant  du  Rio  Negro  la  per- 
mission de  passer  au  Rio  Branco  :  le  commandant 
ayant  accédé  à  leur  demande,  ces  colons  sont 
arrivés  dans  leurs  csmots  au  fort  Saint- Joaquin 

*  Journal  manuscrit  de  Don  Nicolas  Rodriguez  que  j'ai 
acquis  pendant  mon  séjour  à  l'Orénoque. 


I  l8  LITRE    VIII. 

del  Rio  Branco  '.  Nous  aurons  à  parler  de  nou- 
veau, dans  la  suite,  de  cet  isthme  ou  terrain 
en  partie  montueux,  en  partie  marécageux,  dans 
lequel  Kevinis  (auteur  de  la  relation  du  second 
voyage  de  RalegU  )  place  le  Dorado  et  la  grande 
ville  de  Manoa,  mais  qui  sépare,  comme  nous 
le  Gavons  aujourd'hui  avec  certitude,  les  sources 
du  Caronv,  du  lUipunuri  et  du  Rio  Branco, 
trois  allluens  de  trois  dillérens  systèmes  de  ri- 
vières ,  de  l'Orénoque,  de  l'Essequebo  et  du  Rio 
INegro  ou  de  l'Amazone. 

Il  résulte  de  ce  que  nous  venons  d'exposer, 
que  les  naturels  qui  parlèrent  à  Texeira  et  à 
Acuùa  de  la  communication  de  deux  grandes 
rivières,  se  trompaient  peut-être  eux-mêmes 
sur  la  direction  des  eaux  du  Cassiquiare,ou  qu'A- 
cuiîa  a  mal  interprété  leurs  paroles.  La  dernière 
supposition  est  d'autant  plus  probable,  qu'en  me 
servant  d'interprète,  comme  le  voyageur  espa- 
gnol, j'ai  souvent  éprouvé  moi-même  combien 
il  est  facile  de  se  inéprendre  sur  des  bras  qu'une 
rivière  donne  ou  reçoit,  sur  la  direction  d'un 
affluent  qui  suit  le  soleil  ou  qui  se  meut  «  contre 
le  soleil.»  Je  doute  que  les  Indiens  aient  voulu 

1  Notes  iiiaiiusmlrs  qui  iu'uiil  ilti  olili^caïuiiicnt  coramu- 
ii'muées  par  H.  lu  chevalier  de  llriui ,  ambassadeur  de  Portugal 


CHAPITRE  XXItl.  119 

parler  »  Àcuna  des  communications  qui  pou- 
voient  a  voir  lieu  avec  les  possessio  11s  hollandois  es 
par  les  portages  entre  le  Rio  Branco  et  le  Rio 
Essequebo.  Les  Caribes  arriv oient  sur  les  bords 
du  Rio  Negro  par  l'un  et  l'autre  chemin ,  par 
l'isthme  du  Rupunuri  et  par  le  Cassiquiarej 
mais  une  communication  non  interrompue  de 
rivières  devoit  paroître  aux  naturels  un  objet 
plus  digne  de  fixer  l'attention  des  étrangers  j  et 
si  l'embouchure  de  l'Orénoquenese  trouye  pas*, 
à  proprement  parler,  dans  les  possessions  hollanr 
doises ,  ces  possessions  en  sont  au  moins  extrê- 
mement rapprochées.  Le  séjour  qu' Acuna  fit  au 
cpnfluent  du  Rio  Negro  ne  procura  pas  seule- 
ment à  l'Europe  la  première  connoisance  de  la 
communication  de  l'Amazone  avec  l'Orénoque; 
il  eut  £ussi  des  résultats  utiles  pour  l'humanité. 
■lia  troupe  de  Texeira  voulut  forcer  son  com- 
mandant d'entrer  dans  le  Rio  Negro  pour  enlever 
des  esclaves.  Les  deux  religieux,  Acufia  et 
Artedia,  protestèrent  par  écrit  contre  cette 
expédition  injuste  et  contraire  à  la  politique.  Ils 
$p*$inrent  en  nçiênie  iteçaps  (et  ce  principe  est 
; assez  bizarre)  que  «.  la  conscience  ne  permet 
aux  chrétiens  d'entraîner  dans  l'esclavage  que 
ceux  des  naturels  qui  doivent  servir  d'inter- 
prètes,» Quoi  qu'il  en  soit  de  cet  axiome,  la 


vue  vi  ri. 


protestation  noble   et   courageuse  des    deux 
religieux  fît  échouer  l'entreprise  projetée  '. 

Le  géographe  Sanson  traça,  en  1680,  une 
carte  de  FOrénoque  et  de  l'Amazone ,  d'après  la 
relation  du  voyage  d'Acuna.  Elle  est  pour  l'A- 
mazone ce  que  la  carte  de  Gumilla  a  été  long- 
temps pour  le  Bas-Orénoque.  Dans  la  partie  qui 
s'étend  au  nord  de  l'équateur ,  elle  est  purement 
hypothétique,  et  elle  ligure,  comme  nous  l'avons 
observé  plus  haut,  la  bifurcation  du  Caqueta  à 
angle  droit.  Un  des  bras  du  Caqueta  est  l'Oré- 
noque;  l'autre,  le  Rio  Nègre.  C'est  ainsi  que 
Sanson  crut  pouvoir  combiner  dans  cette  carte  et 
dans  une  autre  de  toute  l'Amérique  méridionale, 
publiée  en  x65G,  les  notions  vagues  qu'Acuna 
avoit  acquises  en  iG3g  sur  les  embranchemens 
du  Caqueta a  et  les  communications  de  l'A- 
mazone avec  l'Oiénoque.  L'idée  erronée  que  le 
Rio  Negro  sort  de  l'Oiénoque  ou  du  Caqueta 
dont  l'Orcnoqiie  n'est  qu'une  branche,  s'est  con- 


'  Acuna ,  p.  3,j ,  §.  (J7. 

1  u  El  grande  Rio  Caqueta  ,  dit  Acuna  (Nuevo  Descubr. , 
p.  ai ,  §.  45  ) ,  tiene  muchos  brazos  :  cl  mas  méridional  va  al 
Rio  de  las  Amazonas ,  pero  el  que  se  inclina  a  la  vattda  del 
iVorte  es  el  Rio  por  el  cual  el  Capitan  renia n  l'eiez  de  Quesada 
se  dexava  llevar  a  la  parte  de  Suida  Fe  v  la  Provincia  dcl  Algo- 


CHAPITRE   XXIII.  l$t 

servée*  jusque  vers  la  moitié  du  dix-huitième 
siècle ,  époque  à  laquelle  on  découvrit  le  Cassi* 
quiare. 

Le  père  Fritz  étoit  venu  à  Quito  avec  un  autre 
jésuite  allemand,  le  père  Richler  :  il  traça,  en 
1690,  une  carte3  de  l'Amazone,  la  meilleure 
dé  celles  qu'on  possèdent  avant  le  voyage  de 
M.  de  La  Condamine.  Cette  carte  a  guidé  l'aca- 
démicien françois  dans  sa  navigation*  comme  les 
anciennes  cartes  de  La  Cruz  et  de  Caulin  m'ont 
guidé  sur  l'Orénoque.  On  peut  être  étonné  que 
le  père  Fritz,  malgré  un  long  séjour  sur  les  rives 
,de  l'Amazone  (le  commandant  d'un  fort  por-* 
"tugais  le  retint  prisonnier  pendant  deux  ans  ) , 
n'ait  pas  acquis  quelque  notion  du  Gassiquiare. 
Les  éclaircissemens  historiques  qu'il  a  consignés 
en  marge  de  sa  carte  manuscrite,  et  que  j'ai  exa- 
minés récemment  avec  soin,  sont  très-imparfaits 
et  peu  nombreux.  11  fait  passer  une  chaîne  de 
montagnes  3  entre  les  deux  systèmes  de  rivières, 

"  Voyez  Tom.  VII,  p.  401' 

9  Elle  n'a  été  envoyée  en  Europe  qu'en  1707  :  elle  n'a  même 
été  publiée  dans  la  belle  collection  des  Lettres  édifiantes 
qu'en  1717. 

' 3  Cette  chaîne  de  montagnes  dont  il  n'y  a  aucune  trace  dans 
la  nature  (j'en  parie  comme  témoin  oculaire) ,  au  sud  de  l'O- 
rénoque, entre  San  Fernando  de  Atabapo  et  le  Gassiquiare, 
reparoît  encore  <lans  le  i3.*  article  du  traité  préliminaire  de 
paix  et  de  limites ,  du  1 ."  octobre  1777.  Nous  avons  déjà  rappelé 


I  23  LIVRE    VIII. 

et  se  contente  de  rapprocher  une  des  branches, 
qui  donnent  naissance  au  Rio  Negro,  d'un  af- 
fluent de  l'Orénoque  qui ,  par  sa  position ,  paroît 
être  le  Rio  Caura.  Tout  resta  incertain  pendant 
J'espace  de  cent  ans  qui  sépare  le  voyage  d'A- 
i'ihi.i  de  la  découverte  du  Cassiquiare  par  le  père 
Roman, 

L'embranchement  de  l'Orénoque  avec  l'A- 
mazone par  le  Rio  JNegro  et  une  bifurcation  du 
Caqueta ,  imaginée  par  Sanson ,  et  rejetée  par  le 
père  Fritz  et  par  Bleauw,  reparurent  dans  les 
premières  cartes  de  De  l'isle  :  mais,  vers  la  un  de 
ses  jours  ' ,  ce  célèbre  géographe  les  abandonna 
de  nouveau.  Comme  on  s'étoit  trompé  sur  le 
mode  de  la  communication,  on  se  hâtoit  de  nier 
la  communication  même.  II  est  en  effet  bien 
digne  de  remarque  que,  dans  le  temps  où  les 
Portugais  remontèrent  le  plus  fréquemment  par 
l'Amazone,  le  Rio  Wegro  et  le  Cassiquiare3,  et 
où  les  lettres  du  père  Cumilla  furent  portées 
(par  l'embranchement  naturel  des  rivières)  du 

plus  hauL  que  les  géographes  ne  sont  pas  toujours  consultés  par 
les  ' li pin riuil es  ,  ri  qm:  île*  erreurs  île  position  ,  que  nous  aimons 
à  croire  involontaires ,  sont  devenues ,  depuis  le  8.'  article  de  la 
paix  d'Ulrecht,  une  source  do  contestations  sans  cesse  renais- 
santes sur  les  limites  des  (juytineg  franenise  il  portugaise. 

'    V&ifet  Tom.  VII,  p.  $oi  ,  notes  3  et  {, 

'   De  i73î-i -Mo, 


CHAPITRE  XXIII.  1S3 

Bas-Orénoque  au  Grand-Para,  ce  même  mission- 
naire  s'efforça  de  répandre  en  Europe  l'opinion 
de  l'isolement  parfait  des  bassins  de  l'Orénoque 
et  de  l'Amazone.  11  assure  *  ce  qu'ayant  remonte 
plusieurs  fois  le  premier  de  ces  fleuves  jusqu'au 
Raudal de  Tabajè ,  placé  par  i°  4  '  de  latitude,  il 
n'a  jamais  vu  entrer  ou  sortir  une  rivière  que  Y  on 
puisse  prendre  pour  le  RioNegro.  De  plus,  ajoute» 
t-il,  une  grande  Cordillère  *  qui  se  prolonge  de 
l'est  à  l'puest  empêche  les  eaux  de  se  mêler, 
comme  elle  rend  inutile  toute  espèce  de  discus- 
sion sur  la  prétendue  communication  des  deux 
fleuves.  »  Les  erreurs  du  père  Gumilla  naissent 

1  Orinoco  Mustr.,  Tom.  I,  p.  41-  Je  conclus  d'un  passage 
(Tom.  I,  p.  367)  que  cet  ouvrage,  publié  en  1741  »a  été 
écrit  en  173(9.  C'est  donc  par  erreur,  eomme  nous  F  avons 
déjà  observé  plus  haut ,  que  les  Licencias  du  censeur  sont 
datées  de  1731. 

*  Le  père  Caulin,  qui  écrivit  en  17 5g,  quoique  son  livre, 
exact  iet  très-utile  (Hisioria  corogrqfica  de  la  Nueva  Anda- 
btdajr  vertientes  del  Rio  Orinoco),  n'ait  paru  qu'en  1779* 
a  combattu  avec  beaucoup  de  discernement  cette  idée  d'une 
chaîne  de  montagnes  qui  empêche  toute  communication  entre 
les  bassins  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone.  «L'erreur  du 
père  GmniQa ,  dit-il  (  libro  1 ,  cap.  10,  p.  79),  consiste  dans, 
bsnpposition  d  une  Cordillère  qui,  non  interrompue  et  comme 
une  immense  muraille,,  doit  se  prolonger  des  frontières  de 
la  Nouvelle-Grenade  aux  côtes  de  Cayenne.  H  oublie  que  des 
chaînes  de  montagnes  sont  souvent  divisées  par  de  profondes 
vallées  (transversales) ,  lorsque ,  vues  de  loin ,  elles  se  repréi 
pentent  jsonUguas  à  intHvisas.* 


ia4  LIVRE    VIII. 

de  sa  ferme  persuasion  d'avoir  atteint,  sur  l'O- 
rénoque,  le  parallèle  de  i°4'Hse  trompoit1  de 
plus  de  5°  10'  en  latitude;  car,  en  observant  à  la 
mission  d'Atures ,  l  S  lieues  au  sud  des  rapides 
de  Tabajè,  j'en  ai  trouvé  la  latitude  5a5j'  34"- 
Le  père  Gumilla  ne  s'étant  élevé  que  très-peu 
au-dessus  du  confluent  du  Meta,  on  ne  peut  s'é- 
tonner qu'il  n'ait  point  connu  la  bifurcation  de 
l'Orénoque  qui  se  trouve ,  par  les  sinuosités  de 
la  rivière ,  à  1 20  lieues  de  distance  du  Raudal  de 
Tabajè.  Ce  missionnaire,  qui  a  séjourné  sur  les 
bords  du  Bas-Orénoque  trois  ans  (et  non  trente 
ans,  comme  l'ont  répandu  ses  traducteurs), 
auroit  dû  se  borner  à  parler  de  ce  qu'il  a  vu  de 
ses  veux  en  naviguant  sur  l'Apure,  le  Meta  et 
l'Orénoque,  depuis  laGuayana  vieja  jusque  vers 
la  première  Grande -Cataracte.  A  l'admiration 
qu'on  a  eue  d'abord  pour  son  ouvrage  (le  seul 
qui  ait  paru  sur  ces  contrées  avant  ceux  des 
pères  Caiiliu  et  Gili)  a  succédé,  dans  les  colonies 
espagnoles,  un  dédain  trop  prononcé.  Sans  doute 
que  VOriuoco  illustrado  n'annonce  pas  cette 
connoissance  intime  des  localités ,  cette  simph- 
cite  naïve  qui  donnent  un  certain  cliarme  aux 
relations  des  missionnaires.  On  y  trouve  de  l'af- 
féterie dans  le  style,  et  une  tendance  continue 

'   /'nre;Tom.  VI,  p.  3Q3. 


CHAPITRE   XXIII*  125 

vers  l'exagération  :  cependant ,  malgré  ces  dé- 
fauts, le  livre  du  père  Gumilla  renferme  des 
aperçus  très-justes  sur  les  mœurs  et  les  dispo- 
sitions naturelles  des  différentes  peuplades  du 
Bas-Orénoque  et  des  Lia  no  s  de  Casanare. 

M.  de  La  Condamine v ,  pendant  sa  mémo- 
rable navigation  sur  la  rivière  des  Amazones, 
en  17,       avoit  recueilli  avec  soin  un  grand 
nombre  de  preuves  de  cette  communication  des. 
rivières  niée  par  le  jésuite  espagnol.  La  plus  dé- 
cisive de  ces  preuves  lui  paroissoit  alors  le 
témoignage  non  suspect  d'une  Indienne  Cau- 
riacani  à  laquelle  il  avoit  parlé,  et  qui,  des  bords 
de  FOrénoque  (  de  la  mission  de  Pararuma  a) , 
étoit  venue  en  canot  au  Grand-Para.  Avant  que 
M.  de  La  Condamine  retournât  dans  sa  patrie , 
le  voyage  du  père  Manuel  Roman  et  la  rencontre 
fortuite  des  missionnaires  de  FOrénoque  et  de 
l'Amazone  mirent  hors  de  doute  le  fait  dont 
Acuna  avoit  eu  la  première  connoissance. 

Les  incursions  entreprises  depuis  le  milieu  du 
dix-septième  siècle  pour  se  procurer  des  es- 
claves, avoient  conduit  les  Portugais  peu  à  peu 
du  Rio-  Negro ,  par  le  Cassiquiare ,  dans  le  lit 
d'une  grande  rivière  qu'ils  ignoroient  être  le 

"  Voyageai' Amazone,  p.  119.; 
9  Voyez  Tom.  VI ,  p.  ?4». 


136  LIVRE    VIII. 

Ha  ut-Or  énoque.  In  camp  volant,  composé  de 
la  troupe  de  rachat x,  favorisent  ce  commerce 
inhumain.  Après  avoir  excité  les  naturels  à  sff 
faire  la  guerre,  on  racheta  les  prisonniers;  et, 
pour  donner  une  apparence  d'équité  à  la  traite, 
des  religieux  accompagnèrent  la  troupe  de  ra- 
chat pour  examiner  «si  ceux  qui  vendoient  les 
esclaves  en  avoient  le  droit,  les  ayant  faits  pri- 
sonniers dans  une  guerre  ouverte.  »  Depuis 
l'année  17^7 ,  ces  voyages  des  Portugais  dans  le 
Haut-Orénoqtie  devinrent  très  -  fréquens.  Le 
désir  d'échanger  des  esclaves  (pnitos)  contre  des 
haches,  des  hameçons  et  de  la  verroterie  en- 
gageoit  les  tribus  indiennes  à  guerroyer  les  unes 
contre  les  autres.  Les  Guipunaves,  conduits  par 
leur  chef  vaillant  et  cruel ,  Macapu ,  étoient  des- 
cendus des  bords  de  rinirida  vers  le  confluent 
de  l'Âtahapo  et  de  l'Orénoque.  ïls  vendoient, 
dît  le  missionnaire  Gili ,  les  prisonniers  qu'ils  ne 
mangeoient  pas  a.  Les  jésuites  du  lïas-Orénoque 
devinrent  inquiets  de  cet  état  de  choses,  et  le  Su- 
périeur des  missions  espagnoles,  le  père  Roman, 
ami  intime  de  Gumilla  ,  prit  la  résolution  cou- 


■    Tmpa  de  rescatc;  de  rc.scatar,  redimere. 

'  uJ.  riiiiiiiiniiïi.-tvveuliïjaljitiitDi-idtir  Allô  Oi  inoco  ,reca- 
vanile'danni  irurcdiljili  alli  virine  înansiiufo  nazioui;  «lire  mau- 
giandone ,  allre  conducendoneachiavene'  Purtogheti  doiniaj.» 
(GÎÛ,T<MB.I,p.  3i.)  Voyez  aussi  Tom.  YIi,p.  a56. 


CtiAPITAE    XXIIÎ.  ÏXJ 

^geuse  de  traverser  les  Grandes-Cataractes  et 
de  visiter  les  Guipunaves  sans  être  escorté  de 
soldats  espagnols.  Il  partit  le  4  février  1744  de 
Carichana  :  arrivé  au  confluent  du  Guaviare,  de 
l'Àtabapo  et  de  POrénoque,  là  où  ce  dernier 
fleuve  change  subitement  son  cours  de  l'est  à 
l'ouest  en  un  coûts  du  sud  au  nord,  il  vit  de  loin- 
une  pirogue  aussi  grande  que  la  sienne,  et  rem- 
plie de  gens  habillés  à  l'européenne.  Il  fit  placer, 
en  signe  de  paix  et  d'après  l'habitude  des  mis- 
sionnaires qui  naviguent  dans  un  pays  qui  leur 
est  inconnu,  le  crucifix  à  la  proue  de  son  em- 
barcation. Les  blanc^  (  c'étaient  des  Portugais , 
marchands  d'esclaves  du  Rio  Negro)  recon-. 
mirent ,  avec  des  marques  d'allégresse ,  l'habit 

de  l'ordre  de  Saint-Ignace.  Ils  furent  surpris 
d'apprendre  que  le  fleuve  sur  lequel  cette  ren- 
contre avoit  fieu  etoit  TOténôque ,  et  ils  rame-" 
nèrént  le  père  Roman ,  par  le  Cassiquiare ,  aux 
étahlissemens  brésiliens  sur  le  Rio  Pïegro.  Le 
Supérieur  desmissions  espagnoles  fut  forcé  de  sé- 
journer près  du  camp  volant  de  la.  troupe  de  ra- 
chat jusqu'à  l'arrivée  du  jésuite  portugais  Àvogas 
driquiétoit  allé  pour  affaires  au  Grand-Parà.C'est 
par  le  même  chemin,  par  la  voie  du  Cassiquiare  et 
dil  Hàttt-Oréïiôqùe,  que  lé  père  Manuel  Roman 
retourna  avec  ses  Indiens  Salivas  à  PararumaV 

rLei5  octobre  1744.  M»  de  La  Coudamine  quitta  la  ville* 


■  aS  LITRE   vin. 

un  peu  au  nord  de  Caricliana ,  après  sept 
mois  d'absence.  11  est  le  premier  homme  blanc 
qui  soit  venu  du  Rio  INegro ,  par  conséquent  du 
bassin  de  l'Amazone  (sans  faire  passer  ses  canots 
par  aucun  portage)  au  bassin  du  Bas-Orénoque. 
La  nouvelle  de  ce  voyage  extraordinaire  se 
répandit  avec  une  telle  rapidité,  que  M.  de  La 
Condamine  put  l'annoncer  l  dans  une  séance 
publique  tic  l'Académie,  septmois  après  le  retour 
du  père  Ronaanà  Pararmna.  «La  communication 
de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone,  récemment 
avérée,  dit-il,  peut  passer  d'autant  plus  pour  une 
découverle  en  géographie,  que,  quoique  la  jonc- 

ilu  Grand-l'arà  le  sç.  décembre  1 7^0  ;  il  résulte  de  la  compa- 
raison îles  dates  que  j'ai  données  dans  Ml  aperçu  historique 
des  découvertes  dans  la  Guyane,  que  l'Indieiinc  de  Pararuma, 
enlevée  par  lus  l'oilugais,  cl  à  laquelle  le  %tiy:iijour  (Wmçois  avoit 
parlé,  n'éloil  pas  venue  avec  le  père  Homan,  comme  on  l'a 
affirmé  par  cireur.  L'apparition  de  telle  femme  sur  les  bords 
de  l'Amazone  est  intéressante  pour  les  recherches  que  l'on 
h  faites  récemment  sac  le  mélange  des  races  et  des  langues, 
l'.lle  prouve  les  énormes  distances  à  travers  lesquelles  des  in- 
dmdtiï  d'une  tribu  sont   contrainte  de  se  mêler  à   une  autre 

tribu. 

'  Elle  lui  avoit  clé  communiquée  par  le  père  Jeau  Fer- 
revra,  recteur  du  collège  des  Jésuites  an  Pari,  {foj-ez  à  tA~ 
maîtmep.  iao,  Sfém.  de  f  Acad.,  i-.\i>,  p.  4 5 ci.  Caulin,  p.  79). 
f'oyc-  aussi,  dans  l'ouvrage  de  Gili ,  le  cinquième  chapitre  du 
premier  livre  publié  en  ijSo,  et  portant  pour  lilre  :  Délia 
seoperta  délia  commiuûcazio&e  dull'  Oiiuoco  col  Maragnone, 
Tom.  I,p.  3i-34. 


CHAPITRE   XXIII.  12f) 

tion  de  ces  deux  fleuves  soit  marquée  sur  les  an- 
ciennes cartes  (d'après  les  renseignemens  donnés 
par  Acufia  ) ,  tous  les  géographes  modernes 
Pavoient  supprimée  comme  de  concert  dans  les 
nouvelles  cartes.  Ce  n'est  pas  la  première  fois 
que  l'on  a  cru  fabuleux  ce  qui  étoit  positif,  qu'on. 
a  poussé  trop  loin  l'esprit  de  critique ,  et  que 
cette  communication  a  été  traitée  de  chimérique 
par  ceux  qui  dévoient  en  être  le  mieux  ins- 
truits. y>  Depuis  le  voyage  du  père  Roman,  en 
1^44?  personne  dans  la  Guyane  espagnole  et 
sur  les  côtes  de  Cumana  et  de  Caracas  n'a  plus 
révoqué  en  doute  l'existence  du  Cassiquiare  et 
la  bifurcation  de  l'Orénoque.  Le  père  Gumilla 
même ,  que  Bouguer  avôit  rencontré  à  Cartha- 
gène  des  Indes ,  avoua  qu'il  s'étoit  trompé  5  et  il 
lut,  peu  de  temps  avant  sa  mort,  au  père  Gili, 
un  supplément  à  son  histoire  de  l'Orénoque, 
destiné  pour  une  nouvelle  édition,  dans  lequel 
il  racontait  gaiement  '  la  manière  dont  il  avoit 
été  désabusé.  C'est  l'expédition  des  limites  d'Itu- 
riaga  et  de  Solano  qui  a  achevé  de  faire  connoî- 
tre  dans  un  grand  détail  la  géographie  du  Haut- 
Orénoque  et  l'embranchement  de  ce  fleuve  avec 
le  Rio  Negro.  Solano,  en  1766,  s'établit  au 

.  -  <• 

1  Lepidamente  y  al  suo  soîito,  dit  le  mbsionnaîre  Gili. 

Bêla  t.  histor.  Tom.  8.  9 


]5o  LITRE  vnr. 

confluent  de  l'Atabapo;  et  dès-!ors  des  com- 
missaires espagnols  et  portugais  passèrent 
souvent  avec  leurs  pirogues  par  le  Cassiqtriare, 
du  Bas-Orénoque  au  RioINegro,  pour  se  faire 
des  visites  dans  leurs  quartiers  généraux  de 
Cabruta  *  et  de  Mariva  3.  Depuis  l'année 
1767,  deux  ou  trois  pirogues  vinrent  régulière- 
ment tous  les  ans  du  fortin  de  San  Carlos,  par 
la  bifurcation  de  l'Orénoque,  à  l'Angostura, 
pour  chercher  du  sel  et  le  prêt  de  la  troupe.  Ces 
voyages,  d'un  bassin  de  rivière  à  l'autre  par  le 
canal  naturel  du  Cassîquiare,  ne  fixent  aujour- 

'  Le  général  Ituriaga ,  retenu  par  maladie ,  d'abord  à  Mui- 
laco  ou  Real  Corona,  et  puil  à  Cabrnta,  reçut,  même  en 
1  jGo ,  la  visite  du  colonel  poi tugaii  Don  Gabriel  de  Sousn  y 
Figueira  qui ,  venant  du  Grand-Pari  ,  avoit  fait  en  canot  un 
chemin  de  près  de  3™  lieues.  J,e  botaniste  suédois,  Lflfling, 
choisi  pour  accompagner  l'cipûdilion  des  limites  aux  Irais  du 
gouvernement  rspagnol ,  imdtiplia  à  lui  point  ,  dans  son  ima- 
gination ardente,  lus  imlirrmcliemens  des  grands  fleuves  de 
l'Amérique  méridionale,  qu'il  parut  très -persuadé  de  pouvoir 
naviguer  par  le  Rio  Negro  et  l'Amazone  au  Rio  de  la  Plata. 
{lier,  p.  i3i*) 

1  Cet  endroit  ,  nommé  Marioba  et  Mariova  par  D'Anvilla 
et  La  Cruz,  ne  se  trouve  plus  sur  les  nouvelles  cartes  du  Rio 
Kegro,  dressées  an  dùpi'iL  hydni^i  apliiqnc  de  Rio  Janeiro. 
M.  Apollinario  IlicK  de  la  Fuuntc  ,  dans  un  journal  manuscrit 
que  je  possède  ,  le  nomme  Mai  ibaus ,  chef-lieu  militaire.  C'est 
sans  dot  île  l'ancien  harcelas  entre  la  Villa  de  ïhomar  el  la 
grande  bouche  du  Rio  Brauro. 


CHAPITRE   XXilI.  l3t 

eTkuî  pas  plus  l'attention  des  colons  que,  sur  les 
bords  de  la  Seine ,  l'arrivée  des  bateaux  qui 
descendent  la.  Loire:  par  le  canal  d'Orléans. 

Quoique  dans,  le»  possessions  espagnoles  en 
Amérique  on  ait  eu,  depuis  le  noy  âge  du  père 
Roman  en  17 44? une  notion  précise  de  la  direc- 
tion duHantrOrénoque  de  l'est  àFouest,  et  dit 
mode  de:  sa  communication  arec  le  Rio  Negro, 
ht  cannoiâsance  de  ce  mode  n'es*  cependant 
parreoue  en  Europe  que  beaucoup  plufr  tard.  I* 
Gandamine  et  D'Anville  l  admettaient  encore, 
en  17S0  f  que  FOrénoque  étoit  un  bras  du  Ca- 
queta tenant  du  sud-est,  et  que  /le  Rid  Negro 
€n  sortait  immédiatement.  Ce  n'est  que  dans  une 
seconde  édition  *  de  son  Amérique  méridional* 

"  Fuyez  le  Mémoire  classique  de  ce  grand  géographe  dent 
I»1  Journal  des  Savons ,  mars  1750 „  pu  184.  «Un  lait,  dit 
D'Anville ,  que  Ton  ne  peut  plus  regarder  comme  équivoque  , 
d'ajKtVlas  preuve»  qui  en*  ont  été  récemment  fournies  ,  est  la 
eesnnfimâeation  du  Rio  Negro  avec  l'Orénocgue  ^  mais  il  ne 
but  peint  avoir  honte  de  convenir  que  nous,  ne  sommes  pas 
eneev0  suffisamment  instruits,  de  la  manière  dont  la  commu- 
ïiiratiaft  se  lait*»  Je  suis  surpris  de  voir  quer  dans  une,  carte 
très-rare  que  j'ai  Useunée  à  Home  {Shnmirtcia  Qutiettsis  Sec* 
$mu  ou  Amène**  auctore  Catêlo  Btreadamt  H  NùfaUut  de*  la 
Ton**;  Bamm,  i74&)v  k*  jéeufcea  de  Quito  n'ayôiejjfc  pas 
màkpéy  sept  ans  après  la  découverte  d»  père  Roman,,  le>  canal 
Mme  du  C*ssiquiare~  Le  Rio  Negro  est  encore  figuré  dan* 
cette  carte  comme  un  bras  de  FOrénoque. 

*  Probablement  de»  1176e.  {BaMé  du  Btmage,  No  t.  des  eu^ 

9* 


\$2  LIVRE    VIII. 

que  D'Anville,  sans  renoncer  toutefois  à  un 
embranchement  du  Caqueta  par  l'Iniricha 
(Inirida)  avec  l'Orénoque  et  le  Rio  ISegro,  fait 
naître  VOrénoqtie  à  Test,  près  des  sources  du 
Rio  Branco,  et  qu'il  indique  le  Rio  Gassiquiare 
comme  portant  les  eaux  du  Haut-Orénoque  au 
Rio  JNegro.  11  est  probable  que  ce  savant  infa- 
tigable s'étoit  procuré  des  renseignemens  sur 
le  mode  de  bifurcation  par  ses  relations  fréquen- 
tes avec  les  missionnaires  '  qui  étoient  alors, 
comme  ils  le  sont  aujourd'hui,  les  seuls  géogra- 
phes des  parties  les  plus  intérieures  des  conti- 
nens.  Il  se  trompoit  de  34°  de  latitude  sur  le 
confluent  du  Cnssiquiareavecle  RioNegro,  mais 
il  indiquoit  déjà  assez,  exactement  la  position  de 
l'Atabapo  et  de  l'isthme  boisé  par  lequel  j'ai 
passe  de  Javita  aux.  bords  du  Rio  Negro.  Ce 
sont  les  cartes  de  La  Cruz  Olmedilla3   et  de 

vrages  •/<■•  D'Anville ,  p,  ij8.  )  Il  est  ;'i  regretter  que  D'Anville, 
eu  Taisant  dus  correclious  importantes  sur  les  cuivres  de  ses 
caries,  n'ait  pas  marqué  les  époques  île  ces  cliangcmens.  Les 
géi>gra|iln:s  qui  ignurcut  celte  circonsliincc  peuvent  être  induits 
en  erreur  sur  les  dates  de  plusieurs  découvertes  postérieures  a 
l'année  indiqiiéi:  sur  la  cai'li:  qui  les  retrace, 
i  '  D'après  les  Annales  de  lierredo,  il  paroîtroit  que,  dès 
l'année  i-3n,les  incursions  des  militaires  du  Rio  Negro  dans  le 
Cassiquiare  «voient  allcmit  lis  ié*ui[is  purtiti-aîs  dans  l'opinion 
d'une  connu  umcatiuu  u  nt  ■  e  l'A  tua /une  il  l'(  hv nuque.  Southey, 
Tom.  I,  p.  688. 

'  C'est  In  carie  de  La  Ciw.  sur  laquelle  toute!  les  nouvelles 


CHAPITRE   UNI.  i35 

SurviUé  *,  publiées  en  1775  et  1778  qui,  jointes 
à  l'ouvrage  du  père  Caulin,  ont  fait' le  mie  ut: 
•  connoître  les  travaux  de  l'Expédition  deslimitesç 

car  les  nombreuses  contradictions  qu'elles 
offrent  ont  rapport  aux  sources  de  TOrénoque  et 
du  Rio  Branco ,  et  non  au  cours  du  Gassiquiare 
et  du  Rio  Negro  qu'elles  indiquent  aussi  bien 
qu'on  peut  l'exiger  dans  le  manque  absolu  de 
toute  observation  astronomique. 

Tel  étoit  l'état  des  découvertes  hydrogra- 

cartes  de  l'Amérique  ont  été  basées.  (Mapa  geogrqfico  de 
:  America  méridional  porD.  Juan  de  La  Çruz  Canoy  Olmedilla, 
Geogr.pens.  de  S.  M;  1775.)  L'édition  originale  que  je  pos- 
sède est  d'autant  plus  rare ,  que  les  cuivres ,  à  ce  que  Ton  croit 
communément ,  ont  été  brisés  par*  ordre  df  un  ministre  des  co- 
lonie* qui  craignoit  que  la  carte  ne  fût  trop  exacte.  Je  puis 
affirmer  qu'elle  ne  mérite- ce  reproche  que  pour  un  petit  nombre 
de  points. 

*  Fray  Antonio  Caulin ,  religieux  obserrantin ,  accompagna 

l'expédition  des  Emîtes  dlturiaga  et  de  Solano.  On  voit,  dans 

le  neuvième  ehapi&re  du  premier  livre  de  son  Historia  coro- 

gntfica  de  Nueva  Ândahicia ,  qu'en  1 7  &6  il  avoit  construit  deux 

cartes,  dont  l'une  comprenoit  le  Bas^Orénoaue  depuis  ses 

xxraches)usquà  Atures;  l'autre,  le  Haut-Oréhoque ,  le  Càssi- 

4raiare  et  le  Rio  Negro.  Il  voulut  sépareKeë  qu'il  avoit*  pu  vé^ 

.  rifîer  de  ses  yeux ,  et  ce  qui  n'étoitt  fondé  que  sur  de  simples 

rapports.  C'est  en  refondant;  ces  deux  (cartes.  manuscrites  de 

Caulin,  et  en  y  mêlant  beaucoup  d'idées  systématiques,  que 

Surville  a  construit,  en  1778,  son  Mapa  coràgrqfico  de  la 

Nueva  Andahicia.  Cette  dernière  carte  est  très-souvent  en, 

contradiction  avec  le  livre  de  Caulin  auquel  elle  est  annexée. 


1  54  LITRE    VIII. 

phiques  dans  l'intérieur  de  la  Guyane ,  lorsque, 
ipen  de  temps  avant  mon  départ  d'Europe , 
tin  savant  ,  dont  les  travaux  ont  été  si  utiles 
aux  progrès  de  la  géographie  ,  crut  devoir 
■soumettre  à  de  nouvelles  recherches  la  relation 
d'Acuna  ,  la  carte  du  père  Samuel  Fritz  et 
V America  méridional  de  La  Cruz  Olmedilla. 
L'état  politique  de  la  France  avoit  peut-être 
empêché  M.  Buache  de  se  procurer  ou  d'exa- 
miner les  ouvrages  de  Caulin  et  de  Gili  ,  deux 
missionnaires  qui  avoient  séjourné  sur  les 
bords  de  l'Orénoque  ,  lorsque  l'Expédition 
des  limites  établit  ces  communications  qui 
ont  été  régulièrement  suivies,  pendant  plus 
d'un  demi -siècle  ,■  par  le  Cassiquiare  et  le 
Haut-Orénoque  ,  entre  le  fortin  espagnol  du 
IïioJNegro  et  la  ville  de  l'Angostura.  La  Carte 
générale  de  la  Gujane ,  publiée  en  1798  ,  fi- 
gure le  Cassiquiare  et  la  partie  du  Haut-Oré- 
noque située  à  l'est  de  PEsmeralda  comme  une 
rivière  tributaire  du  Rio  Negro ,  et  qui  n'est 
point  liée  à  l'Orénoque.  Elle  fait  passer  une 
■chaîne  de  montagnes  à  travers  la  plaine  qui 
forme  l'isthme  «ntre  le  Tuamini  et  le  Pimicbin. 
Cette  chaîne  est  supposée  se  diriger  vers  le 
nord-est ,  et  formel-  un  point  de  partage  entre 
les  eaux  de  l'Orénoque  et  celles  du  Rio 
ÎVegro  et  du  Cassiquiare,  vingt  lieues  à  l'ouest 


\ 


CHÀPJTKS   JLJL11I.  l35 

de   PÈsmeralda.  .  Dms   une  ao  te  ajoutée  à 

cette  «carte ,  il  -est  dit  ce  que  la  communication 

supposée  -depuis  longtemps  «titre  l'Orenoque 

&  J'A^uzone  est  une  monstruosité  en  géo- 

jffOftikç  que  la  caite  de  La  Craz  a  mukipUée 

SW*  Jfcndeme&t .,  et  que  ^  pour  rectifier  les 

&&&  wr  ce  point ,  il  convient  4e  xeconnoîfcre 

jja  direction  <le  la  grande  chaîne  qui  fait  le 

partage  des  eaux.  » 

$*£   4t4  s&set  heureux  pour  reconnaître 

G&le  d&àpe  de  mogttagnes  sur  les  lieux.  J'ai 

fPSfé,  danjs  la  nuit  du  a4  mat,  arec  mapirog«e, 

4an?  M  partie  de  FOrénoque  où  M.  Buache 

mippoepit  que  le  là  du  fleuve  étoit  coupé  par 

jLUftG  -Cpiyçlîllere.  S'il  y  avoit  sur  ce  point  une 

#gm 4t  faites  {yjk  point  de  partage),  j'aurais 

<dà  jr^QPQfeT  une  rivière  .dans  les  premières 

fingt  liages  à  l'ouest  de  l'Esmeralda  9  au  lieu 

*ïe  la j&esoendre  ,  comme  je  l'ai  fait,  à  la  faveur 

d'iB*  centrant  rapide.  Le  même  fleuve  ,  qui 

naît  à  J?est  de  cette  mission  et  <pii  donne  un 

htœ  ;(le  Gassiquiare  )  au  Rio  Begro^  continue 

êgm  corn*  ,   sans  iuterruptiôa  ,   vers  Santa 

Jtari&Ct  rf  Son  Fernando  de  Atabapo.  C'est 

h  partie  du  HaufcQnénoque  qui  se  dirige  du 

sud-est  au  nord-ouest  ;    et   que  les  Indiens 

*pj><£lent  JUq  Parajgua,  Après  iyjw  wêié  *es 

eaux  à  celles  du  Guaviare  et  de  l'Atabape, 


'A   ' 


1  3(5  LIVRE    VIII. 

le  même  fleuve  se  porte  vers  le   nord  pour 
franchir  les  Grandes  -  Cataractes.  Toutes  ces 
cil-constances  sont  en  général  bien  indiquées 
dans    la    grande    carte     de    La     Cruz  ;    mais 
M.  Buaclie  a  sans  doute  supposé  que ,  dans  les 
diiTérens  voyages  que  l'on  disoit  exécutés  par 
eau  de  l'Amazone  à  l'Orénoque  ,   les  canots 
avoient  été  traînés  par  quelque  portage  (aras- 
tradero  )    d'affluent   à   affluent.   Ce   géographe 
respectable  devoit  être  d'autant  plus  porté  à 
admettre  que  les  rivières  n'avoient  pas  ,  dans 
la  nature ,  le  cours  que  leur  prescrivoient  les 
nouvelles   cartes   espagnoles  ,  que  ces  mêmes 
cartes  autour  du  lac   Parime   (  de   cette  pré- 
'  tendue  mer  Blanche  de    600   beues   carrées) 
offroient  des   cnibrancliemens   de  versans  les 
plus  bizarres  et  les  moins  probables.  On  pour- 
roit   appbquer  à  l'Orénoque  ce    que  le  père 
Acuna  dit  de  l'Amazone  ,  dont  il   a   décrit  les 
merveilles  :  «  nacieron  bermanadas  en  las  cosas 
grandes  la  novedad  y   cl  descredito  ".» 

Si  les  peuples  de  la  région  basse  de  l'Amé- 
rique équinoxiale  avoit  participé  à  la  civilisa- 
tion répandue  dans  la  région  froide  et  alpine, 
celte  immense  Mésopotamie  entre  l'Orénoque 


1   u  Daus  les  gr; 

indcs  choses  (Uar 

ls  les  pliénom 

tlinaiies  de  la  nat 

aie),  lu  nouveau 

le  excite  louji 

fiance.  » 

CHAPITRE   XXIII.  ïS'J 

et  l'Amazone  auroit  favorisé  le  développement 
de  leur  industrie ,  animé  leur  commerce ,  ac- 
céléré les  progrès  de  l'ordre  social.  Partout 
dans  l'ancien  monde  ,  nous  voyons  cette  in- 
fluence des  localités  sur  la  culture  naissante 
des  peuples  l.  L'île  de  Méroé  entre  l'Astaboras 

,  et  le  Nil ,  le  Pendjab  de  l'Indus  ,  le  Duab  du 
Gange,  la  Mésopotamie  de  l'Euphrate  en  offrent 
des.  exemples  justement  célèbres  dans  les  an- 

,  nales  du  genre  humain.  Mais  les  foibles  tribus 
qui  errent  dans  les  savanes  et  les  bois  de  l' Amé- 
rique orientale  n'ont  profité  que  foiblement 
des  avantages  de  leur  sol  et  de  l'embranche- 
ment de  leurs  rivières.  Les  incursions  loin- 
taines des  Caribes  qui  remontoient  POrénoque, 
le  Cassiquiare  et  le  Rio  Negro ,  pour  enlever 
des  esclaves  et  exercer  le  pillage  ,  forçoient 
quelques  peuplades  abruties  de  sortir  de  leur 
indolence ,  et  de  former  des  associations  pour 
leur  défense  commune  ;  cependant  le  peu  de 
bien  que   produisoient  ces   guerres  avec  les 
Caribes  (les  Bédouins  des  fleuves  de  la  Guyane) 
étoit  une  foible  compensation  des  maux  qu'elles 
entraînoient  à  leur  suite ,  en  rendant  les  moeurs 
plus  féroces  et  en  diminuant  la  population.  Nous 
ne  pouvons  douter  que  l'aspect  physique  de 

.   *  Rit  ter,  Erdkunde,  Ton».  I,  p.  181. 


l3S  L1VBE    Vlll. 

la  Grèce,  entrecoupée  de  petits  chaînons  tle 
montagnes  et  de  golfes  méditerranéens  ,  n'ait , 
à  l'aurore  de  la  civilisation ,  contribué  au  dé- 
veloppement intellectuel  des  Hellènes.  Mais 
l'action  de  cette  influence  du  climat  et  de  la 
configuration  du  sol  ne  se  révèle,  dans  toute 
5a  puissance,  que  là  où  des  races  d'hommes, 
doués  d'une  disposition  heureuse  des  facultés 
morales  ,  reçoivent  quelque  impulsion  exté- 
rieure. En  étudiant  l'histoire  de  notre  espèce, 
on  voit ,  de  loin  en  loin ,  dispersés  sur  le  globe, 
semblables  à  des  points  lumineux  ,  ces  centres 
d'une  antique  civilisation  :  on  est  frappé  de 
cette  inégalité  de  culture  parmi  des  peuples 
qui  habitent  des  climats  analogues  et  dont  h 
sol  natal  paroît  également  favorisé  des  dons 
les  plus  précieux  de  la  nature. 

Depuis  que  j'ai  quitté  les  bords  de  l'Oré- 
noque  et  de  l'Amazone  ,  une  nouvelle  ère  se 
prépare  pour  l'état  social  des  peuples  de  l'Oc- 
cident. Aux  fureurs  des  dissentions  civiles  suc- 
céderont les  bienfaits  de  la  paix  ,  un  dévelop- 
pement plus  libre  des  arts  industriels.  Cette 
bifurcation  de  l'Orenoque  ,  cet  isthme  du  Tua- 
mini  ,  si  facile  à  franchir  par  un  canal  artifi- 
ciel ,  fixeront  les  yeux  de  l'Europe  commer- 
çante. Le  Cassiquiare  ,  large  comme  le  Rhin, 
et  dont  le  cours  a  j  So  milles  de  long ,  ne  for- 


CHAPITRE   XXIII.  1J9 

mera  plus  en  vain  une  ligne  navigable  entre 
deux  bassins  de  rivières  qui  ont  une  surface 
de  190,000  lieues  carrées.  Les  grains  de  la 
Nouvelle-Grenade  seront  portes  aux  bords  du 
Rio  Negro  ;  dessources  du  Napo  et  de  l'Ucayale, 
des  Andes  de  Quito  et  du  Haut-Pérou  ,  on 
descendra  en  bateau  aux  bouches  de  l'Oré- 
noque  ,  sur  une  distance  qui  égale  celle  de 
Tombouctou  à  Marseille.  Un  pays,  neuf  à  dix 
fois  plus  grand  que  l'Espagne  ,  et  enrichi  des 
productions  les  plus  variées,  est  navigable  dans 
tous  les  sens  par  l'intermède  du  canal  naturel 
du  Cassiquiare  et  de  la  bifurcation  des  rivières. 
Un  phénomène  qui  sera  un  jour  si  important 
pour  les  relations  politiques  des  peuples  méritoit 
sans  doute  d'être  examiné  avec  soin. 


CHAPITRE  XXIV. 

Haut-Orénoaue  depuis  VEsmeralda  jusqu'au 
confluent  du  Guaviare. — Second  passage 
a  travers  les  cataractes  d' Atures  et  de  Maj- 
pures. — Bas-Orènoque  entre  l'embouchure 
du  Mio  Apure  et  l'Àngosiura,  capitale  de 
de  la  Guyane  espagnole. 

Il  me  reste  à  parler  de  l'établissement  chrétien 
le  plus  isolé  et  le  plus  reculé  du  Haut-Orénoque. 
Yis-à  vis  du  point  où  se  fait  la  bifurcation,  sur 
la  rive  droite  du  fleuve,  s'élèveen  amphithéâtre 
le  groupe  granitique  du  Duida.  Cette  montagne, 
que  les  missionnaires  appellent  un  volcan,  a  près 
de  8000  pieds  de  hauteur.  Coupée  ;i  pic  au  sud 
et  à  l'ouest,  elle  oflVe  un  aspect  très-imposant. 
Son  sommet  est  nu  et  pierreux;  mais  partout  où 
les  pentes  moins  rapides  sont  couvertes  de  ter- 
reau, de  vastes  forêts  paroissent  comme  sus- 
pendues sur  les  flancs  du  Duida.  C'est  à  son 
pied  qu'est  placée  la  mission  de  l'Esmeialda , 


CHAPITRE   XXIV.  l/fl 

petit  hameau  de  80  habitons.  Une  plaine  char- 
mante ,  arrosée  par  des  ruisseaux  d'eaux  noires, 
mais  limpides ,  entoure  le  hameau.  C'est  une 
véritable  prairie  dans  laquelle  s'élèvent  des  bou- 
quets de  palmier  Mauritia ,  qui  est  le  Sagoutier 
de  l'Amérique.  Plus  près  de  la  montagne ,  dont 
j'ai  trouvé  la  distance ,  à  la  Croix  de  la  mission, 
de  j3oo  toises,  la  prairie  marécageuse  se  change 
en  savane,  et  enveloppe  la  région  inférieure  de 
la  Cordillère.  On  y  trouve  des  Ananas  d'une 
grandeur  et  d'un  parfum  délicieux.  Cette  espèce 
de  Bromelia  croît  toujours  isolée  entre  les  gra- 
minées1 comme  notre  Colchicum  autumnale, 
tandis  que  le  Karatas ,  autre  espèce  du  même 
genre ,   est   une   plante   sociale  comme   nos 
bruyères  et  nos  myrtilles.  Les  Ananas  del'Esme- 
ralda  sont  célèbres  dans  toute  la  Guyane.  En 
Amérique  comme  en  Europe ,  il  y  a ,  pour  les 
divers  fruits ,  de  certaines  contrées  où  ils  par- 
viennent à  leur  plus  haut  degré  de  perfection.  Il 
but  avoir  mangé  des  Sapotilles  (Achras)  à  l'île 
de  la  Marguerite  ou  à  Cumana,  des  Chilimoyas 
[bien  diflerens  du  Corossol  et  de  l'Anone  des 
Antilles),  à  Loxa  au  Pérou;  des  Grenadilles  ou 

1  Les  environs  de  FEsmeralda  abondent  en  graminées  et  en 
sypéracées  :  Setaria  composite,  Paspalum  conjugatum,  Pariana 
^unpestris,  Mariscus  lœvis,  JuncusJloribundus>  Elionurus 
liliaris ,  Chœtospora  capitata. 


1^2  LIVRE    VIII. 

Parclias^  à  Caracas;  des  Ananas,  à  l'EsmeraUla 
et  à  l'île  de  Cuba,  pour  ne  pas  trouver  exagères 
les  éloges  que  les  premiers  voyageur  ont  faits 
de  l'excellence  des  productions  de  la  zone  tor- 
ride.  Les  Ananas  font  l'ornement  des  champs 
près  de  la  Havane  où  on  les  trouve  plantés  par 
rangées  parallèles  :  sur  les  flancs  du  Duida,  ils 
embellissent  le  gazon  des  savanes,  en  élevant 
leurs  fruits  jaunes,  couronnés  d'un  faisceau  de 
feuilles  argentées,  au-dessus  des  Setaria,  des 
Paspalum  et  de  quelques  Cypéracées.  Cette 
plante,  que  les  Indiens  de  1'Oréuoque  appellent 
Âna~curua,  s'est  propagée  dès  le  seizième  siècle 
dans  l'intérieur  delà  Chine  ',  et  récemment  en- 
core des  voyageurs  anglois  l'ont  trouvée  avec 
d'autres  plantes  indubitablement  américaines 
(a^vec  le  maïs,  le  manioc,  le  papayer,  le  tabac  etle 
piment)  sur  les  rives  du  Rio  Congo  en  Afrique. 
Il  n'y  a  pas  de  missionnaire  à  TEsmeralda.  Le 
religieux  destiné  à  célébrer  la  messe  dans  ce 
hameau  est  fixé  à  Santa  Barbara,  à  plus  de  5o 
lieues  de  distance.  Il  lui  faut  quatre  jours  pour 
remonter  le  fleuve  :  aussi  n'y  vient-il  que  cinq 

■  Voyez  mon  Essai  polit,,  Tom.  I ,  p.  41a.  Il  ne  reste  aucun 
doute  sur  l'origine  américaine  du  Urometia  Ananas.  Gaylty, 
Life  qf  ItaU'gh,  Tom.I,  p.  61.  GiU,  Tom.  I,p.  ma,  336. 
Robert  Brown ,  Geogr.  Observ.  on  the  plants  of  the  Congo, 
1818 ,  p.  5o. 


CHAPITRE  XXIV.  '  i43 

ou  six  fois  par  an.  Nous  fûmes  cordialement 
reçus  par  un  vieux  militaire,  iL  nous  prenoit  pour 
desboutiquiers  catalans  xpiivenoientdans  les  mis- 
ions pour  faire  leur  petit  commerce.  En  voyant 
le*  ballots  de  papier  destiné  à  sécher  nos  plantes, 
il  sourioit  de  notre  naïve  ignorance.  ((Vous 
venez  daxis  un  pa ys,  disait**!,  où  ce  genre  de  mar- 
chandises ne  trouve  pas  de  débit.  On  n'écrit 
guère  ici;  des  feuilles  sèches  de  maïs,  de  Ptaiàto& 
(Bananieï)>  et  de  Vijaho  (  Heliconia  ) ,  nous 
servent  comme  le  papier  en  Europe  pour  enve- 
lopperdes  aiguilles,  des  hameçons  et  d'autres 
petits  objets  qu'on  veut  garder  avee  soin.  »  Ce 
vieux  militaire  réunissait  l'autorité  civile  et  eoclé- 
siastique.il  enseignoit,  je  ne  dirai  pas  le  caté- 
chisme, maïs  le  rosaire,  aux  enfans  :  il  sonnoit 
les  cloches  pour  se  désennuyer;  et,  poussé  par 
lin  *d|e  ardent  pour  le  Service  de  l'église,  il  $6 
S»voiirpûrfois  de  son  bâton  de  chantre  d'une 
marinière  qui  ne  ptaisoit  guère  aux  naturels. 
*  Malgré  l'extrême  petitesse  de  la  mission,  on 
pafle  trois  langues  indiennes  à  l'Esmeralda  rl'idaH 
pananare,  le  catarapefio  et  le  maquiritain.  Cette 
dernière  langue  domine  dans  le  Haut-Orénoque,, 
depuis  le  confluent  du  Ventuari  jusqu'à  celui 
4u  Pacîatno  %  comme  domine  y  dans  le  Bas- 

*  Les*  Arr? irianos  des  rives  duTentuario  parlent  un  dfafecfe» 


1  14  LIVRE    VIII 

Orénoque,  le  caribe;  près  (lu  confluent  de 
l'Apure,  Fotomaque;  clans  les  Grandes-Cata- 
ractes, le  tamanaque  et  le  maypure;  et,  sur  les 
bords  du  Rio  Negro ,  le  marivitain.  Ce  sont  les 
cinq  ou  six  langues  le  plus  généralement  répan- 
dues. Nous  lûmes  surpris  de  trouver  à  l'Esme- 
raldabeaucoup  de  zambos,  de  mulâtres  eld'autres 
gens  de  couleur  qui ,  par  vanité ,  se  nomment 
Espafwles,  et  se  croient  blancs,  parce  qu'ils  ne 
sont  pas  rouges  comme  les  Indiens.  Ces  gens 
vivent  dans  le  dénuement  le  plus  affreux.  La 
plupart  d'eux  ont  été  envoyés  ici  en  bannis- 
sement (desterrados) .  Pour  foncier  à  la  hâte  des 
colonies  dans  l'intérieur  du  pays  dont  on  vou- 
loit  défendre  l'entrée  aux  Portugais,  Solano 
avoit  ramassé,  dans  les  Llanos  et  jusque  dans 
l'île  de  la  Marguerite ,  des  vagabonds  et  des 
malfaiteurs  que  la  justice  avoit  inutilement 
poursuivis  jusqu'alors  :  il  les  faisoit  remonter 
FOrénoque  pour  les  réunir  aux  malheureux 
Indiens  qu'on  avoit  enlevés  dans  les  bois.  Une 
erreur  minéralogique  donna  de  la  célébrité  à 
TEsmeralda.  I_.es  granités  duDuida  et  duMara- 

de  la  langui1  <]•:.•  M.ii'iqi.itïires.  Ces  derniers  vivent ,  conjointe- 
ment avec  une  tribu  de  Macos  ,  dans  les  savanes  que  parcourt 
le  Padamo.  Ils  y  sont  si  nombreux  .  i|.j'ib  ont  même  donné  lenr 
nom  à  cet  alïlueal.  de  l'Orénoque.  (  Voyez  la  grande  carte  de  L» 

c™.) 


CHAPITRE   XXIY.  l45 

guaca  renferment ,  dans  des  filons  ouTerts ,  de 
beaux  cristaux  de  roche ,  les  uns  d'une  grande 
transparence ,  les  autres  colorés  par  la  chlo- 
rirte  ou  mélangés  d'aetinote  :  on  les  avoit  pris 
pour  des  diamans  et  des  émeraudes.  Si  près 
des  sources  de  l'Orénoque ,  on  ne  revoit  dans 
6$s  jnontagnes  que  de  la  proximité  du  Dorado , 
du  lac  Parime  et  des  ruines  de  la  grande  cité 
de  Manoa.  Un  homme ,  encore  connu  aujour- 
d'hui dans  le  pays  par  sa  crédulité  et  son 
amour  pour  l'exagération,  Don  Apollinario 
Dîes  de  la  Fuente,  prit  le  titre  pompeux  de 
Capiton  poblador,  et  de  Cabo  militar  du  fort 
du  Gassiquiare.  Ce  fort  consistait  en  quelques 

1 

troues  d'arbres  réunis  par  des  planches;  et, 
pour  combler  la  déception ,  on  demanda  à 
Madrid,  pour  la  mission  de  l*Esmeralda,  qui 
n'étoit  qu'un  hameau  de  douze  à  quin«?e  ca- 
banes, les  privilèges  d'une  Villa.  Il  est  à  craindre 
que  Don  Apollinario,  qui  fut  dans  la  suite 
gouverneur  de  la  province  de  Los  Quixos  x , 
n'ait  eu  quelque  influence  sur  la  construction 
des  «caries  de  La  Cnu  et  de  Surrille.  Con- 
naissant les  aires  de  vent  d?une  boussole,  il 
tifhéaUa  pas ,  dans  les  nombreux  mémoires  qu'il 

* .  Dépendante  du  royaume  de  Quito. 

Relui,  histor.  Tom.  8.  10 


l4<>  LIVRE    VIII. 

envoyait   à  In  Cour,   de    se  nommer   cosmo- 
graphe  de  l'expédition  cïcs  limites. 

Tandis  que  les  chefs  de  cette  expédition 
étoient  bien  persuadés  de  l'existence  de  la 
Nueva  Villa  de  Esmeratdas,  et  de  la  richesse 
minérale  du  Cerro  Duida  qui  ne  contient  que 
du  mica,  du  cristal  de  roche,  de  l'actinoteet 
du  rutile,  une  colonie  composée  d'élémens 
entièrement  hétérogènes  se  détruisit  pcti  à  peu. 
Les  vagabonds  des  Llanos  n'avoient  pas  plus  le 
goût  du  travail  que  les  indigènes  (pie  l'on  forçoit 
de  vivre  «sous  le  Son  de  la  cloche.»  Les  premiers 
troiivoient  dans  leur  fierté  un  motif  de  plus  pour 
justifier  leur  indolence.  Dans  les  missions ,  tout 
homme  de  couleur,  qui  n'est  pas  décidément 
noir  comme  un  Africain,  ou  cuivré  comme  un 
Indien ,  se  dit  Espagnol;  il  appartient  à  la  gente 
de  razon,  à  la  race  douée  de  raison  ;  et  cette 
raison ,  il  finit  en  convenir,  parfois  arrogante  et 
paresseuse,  persuade  aux  blancs  et  à.  ceux  qui 
croient  relie,  que  labourer  la  terre  est  la  tâche 
des  esclaves,  des  poitox  et  des  indigènes  néophy- 
tes. La  colonie  de  l'Esmeralda  avoit  été  fondée 
d'après  les  principes  de  celle  de  la  Nouvelle-Hol- 
lande, mais  elle  éloil  bien  loin  d'être  régie  avec  la 
même  sagesse.  Comme  les  colons  américains 
étoîent  séparés   de   leur  sol  'natal,  non  par  des 


CHAPITRE    XXIV.  l4} 

mers,  mais  par  des  forêts  entremêlées  de  savanes, 
ils  se  dispersoient,  les  uns  en  prenant  la  route  au 
nord  vers  le  Caura  et  le  Carony,  les  autres  en 
gagnant  au  sud  les  possessions  portugaises.  C'est 
ainsi  que  la  célébrité  de  cette  Villa  et  des  mines 
d'émeraudes  du  Duida  s'évanouit  en  peu  d'an- 
nées, et  que  l'Esmeralda,  à  cause  de  la  prodi- 
gieuse quantité  d'insectes  qui  obscurcissent  l'air 
dans  toutes  les  saisons  de  l'année,  fut  regardé, 
parmi  les  religieux,  comme  un  lieu  de  bannis- 
sement et  de  malédiction. 

J'ai  rappelé  plus  haut  que  le  Supérieur  des 
missions ,  pour  faire  rentrer  dans  le  devoir  les 
frères  lais,  les  menace  quelquefois  de  les  envoyer 
à  FEsmeralda  ;  c'est,  comme  disent  les  moines, 
«se  Étire  condamner  aux  mosquitos,  à  être  mangé 
par  ces  mouches  criardes  (zancudos  gritones) 
dont  Dieu  a  peuplé  la  terre  pour  châtier  les  hom- 
mes1.» Des  punitions  si  étranges  n'ont  pas  tou- 
jours frappé  les  seuls  frères  làis.  En  1 788,  il  arriva 
une  de  ces  révolutions  monastiques  qu'on  a  de 
la  peine  à  concevoir  en  Europe,  d'après  les 
idées  qu'on  s'est  formé  de. l'état  paisible  des 
établissemens  chrétiens  du  Nouveau-Monde. 
Depuis  long-temps  les  religieux  de  l'ordre  de 

1  aEstos  mosquitos  que  llaman  zancudos  gritones  que  parece 
lot  cria  la  naturaleza  para  castîgo  y  tormento  de  los  hombre*.  * 
{Fray  Pedro  Simon ,  p.  4&1 .  )        * 

10* 


l£S  L1TI1   v  1 1  r. 

Saint- François,  établis  dans  la  Guyane,  dési- 
roient  former  une  république  à  part,  etse  rendre 
indépendans  du  collège  de  l'iritu,  à  Nuev» 
Iiarcelona.  Mécontens  de  l'élection  de  Fray 
Guticrez  de  Aguilera,  nommé  par  un  chapitre 
général,  et  confirmé  par  le  roi  dans  la  charge 
importante  de  Président  des  missions,  cinq  ou 
six  moines  du  Haut-Orénoque ,  du  Cassiquiare 
et  du  Rio  Negro,  se  réunirent  à  San  Fernando 
de  Atabapo  ;  ils  choisirent  en  toute  bâte,  et  dans 
leur  sein,  un  nouveau  Supérieur,  et  firent  saisir 
l'ancien,  qui,  pour  son  malheur,  étoit  venu 
visiter  ces-contrées.  On  lui  mit  les  fers  aux  pieds, 
on  le  jeta  dans  un  canot,  et  on  le  conduisit  à 
l'Esmeralda  comme  dans  un  lieu  de  proscription. 
l>a  grande  distance  de  la  côte  au  théâtre  de  cette 
révolution  lit  espérer  aux  moines  que  ce  forfait 
resterait  long-temps  inconnu  au-delà  des  Gran- 
des-Cataractes. On  vnuloit  gagner  du  temps 
pour  intriguer,  négocier,  dresser  des  actes 
d'accusation  et  employer  les  petites  ruses  par 
lesquelles  on  prouve,  en  tout  pays,  la  non 
validité  d'une  première  élection.  L'ancien  Su- 
périeur géniissoit  dans  sa  prison  à  l'Ksmeralda; 
il  tomba  même  dangereusement  malade  par  la 
double  influence  d'une  excessive  chaleur  et  de 
l'irritation  continuelle  des  mosquùos..  Heureu- 
sement pour  le   pouvoir    déchu,    les    moines 


CHÀflTRÏ.    XXÎV  1^9 

reroltés  ne  restèrent  pas  unis.  Un  missionnaire 
dn  Caasiquiare  conçut  des  éraintes  sérieuses 
sur  l'issue  de  cette  affaire;  il  apprëhcndoit 
d'être  envoyé  prisonnier  à  Cadix,  ou,  comme 
on  dit,  dans  les  colonies ,  baxepartido  de  regis- 
tre? la  peur  le  fit  changer  de.  parti,  et  il  disparut 
inopinément.  On  plaça  des  Indien*  en  vedettes 
à  l'embouchure  de  l'Atabapo,  aux  Grandes** 
Cataractes,  partout  où  le  transfuge  devoit. 
passer  pour  atteindre  le  Bas-Orénoque.  Malgré 
ces  précautions ,  il  arriva  à  l'Angostura  et  de  là 
an  collège  des  missions  de  Piritu:  il  dénonça  ses 
eonfirères ,  et  fut  chargé ,  en  récompense  de  sa 
révélation  ,  d'arrêter  eeu*  avec  lesquels  il 
«voit  conspiré  contre  le  Président  des  missions1. 
A  i'Esmeralda,  où  l'on  n'a  point  encore  entendu 
paiier  des  mouvemeit*  politiques  qui  depuis 
trente  ans  ont  agité  la  vieille  Europe ,  on  con* 
serre  un  vif  intérêt  pour  ce  qu'on  appelle  el 
mlioroia  de  losfrailes  (la  sédition  des  moines). 

•  £e«?  des  missionnaire* ,  regard£s  comme  let  <&*(#  4* 
mouvement  insurrectionnel,  furent  embarqués  &  FAngostura 
pour  être  jugés  en  Espagne.  Le  bâtiment  qui  devoit  les  trans- 
porter avoit  une  voie  d'eau  :  2  entra  dans  le  Port  d'Espagne  & 
l1tte  de  la  Trinité.  Le  gouverneur  Chacoa  s'intéressa  au  soit  de§ 
religieux  ;  et ,  en  leur  pardonnant  des  traits  de  vivacité  un  peu 
contraires  &  la  discipline  monastique,  on  les  employa  de  nouveau 
dans  les  missions.  J'ai  connu  l*un  et  l'autre  pendant  mon  séjour 
me  méridionale. 


IDO  LI  VRIi    VIII. 

Dans  ce  paya ,  comme  dans  l'Orient,  on  ne  con- 
noît  d'autres  révolutions  que  celles  que  font  les 
gouvernails  eux-mêmes;  nous  venons  de  voir 
que  les  elFets  n'en  sont  pas  très-alarmans. 

Si  la  ville  de  l'Esmeralda,  avec  une  population 
de  12  à  i5  familles,  est  considérée  aujourd'hui 
comme  un  séjour  aifreux,  il  ne  faut  en  chercher 
les  causes  que  dans  le  manque  de  culture,  dans 
Féloignement  de  tout  autre  pays  habité  et  dans 
l'excessive  abondance  des  moustiques.  La  posi- 
tion de  la  mission  est  infiniment  pittoresque; 
la  campagne  à  l'entour  est  riante  et  d'une  grande 
fertilité.  Jamais  je  n'ai  vu  des  régimes  de  bana- 
nes d'une  si  prodigieuse  grandeur;  l'indigo,  le 
sucre,  le  cacao  viendraient  en  abondance  ;  mais 
on  ne  se  donne  pas  la  peine  de  les  cultiver.  Il  y 
a  de  beaux  pâturages  autour  du  Cerro  Duida; 
et,  si  les  Observantins  du  collège  de  Piritu  par- 
tageoîenl  un  peu  l'industrie  des  Capucins  cata- 
lans établis  sur  les  rives  du  Carony,  on  verrait 
errer  de  nombreux  troupeaux  entre  le  Cunucu- 
mimoet  le  Padamo.  Dans  l'étatactuel  des  choses, 
on  n'y  trouve  pas  une  vache,  pas  un  cheval  ;  et 
les  liabitans,  victimes  de  leur  indolence,  sont 
souvent  réduits  à  manger  des  jambons  de  singes 
Alouates  cl  cette  farine  d'os  de  poissons  dont 
j'aurai  occasion  de  parler  dans  la  suite.  On  ne 
cultive  qu'un  peu  de  manioc  et  des  bananes;  et, 


CHAPITRE   XXIV.  l5l 

lorsque  la  pêche  n'est  pas  abondante,  les 
habitans  d'un  pays  si  favorisé  par  la  nature  sont 
exposés  aux  plus  cruelles  privations. 

Comme  le  petit  nombre  de  canots  qui  vont  du 
Rio  Wegro  à    l'Angostura  par  le  Cassiqtdare 
craignent  de    remonter  jusqu'à  l'Esmeralda, 
cette  mission  auroit  été  beaucoup  mieux  placée 
au  point  de  la  bifurcation  de  l'Orénoque.  Il  est 
probable  que  ce  vaste  pays  ne  restera  pas  tou- 
jours condamné  à  l'abandon  dans  lequel  il  a  été 
tenu  jusqu'ici  par  la  déraison  de  l'administration 
monacale  et  l'esprit  de  monopole  qui  caractérise 
les  corporations  :  on  peut  même-  prédire  quels 
seront  les  points  de  l'Orénoque  où  l'industrie  et 
le  commerce  vont  prendre  le  plus  d'activité.  Sous 
toutes  les  zones,  la  population  ;  se  concentre 
aux  embouchures  des  fleuves  tributaires.  Le 
Rio  Apure,  par  lequel  s'exportent  les  produc- 
tions des  provinces  de  Vannas  et  de  Merida , 
va  donner  une  grande  importance  à:  la  petite 
ville  de  Cabruta.  Elle  rivalisera  avec  San  Fer- 
nando de  Apure  où,  jusqu'ici,  tout  le  commerce 
a  été  concentré.  Plus,  haut,  il  se  formera  un 
nouvel  établissement  au  confluent  du  Meta  qui, 
parles  Llanos  de  Casanare,  communique  avec 
la  Nouvelle-Grenade.  Les  deux  missions  des 
Cataractes  s'agrandiront  à  cause  de  l'activité 
que  répand  sur  ce  point  le  transportdçs  pirogues: 


152  I.IV1Ï   TIII. 

car  un  climat  malsain  et  humide  et  l'excessive 
abondance  (les  mosquilos  n'entraveront  pas  plus 
les  progrès  de  la  culture  à  l'Orénoque  qu'au  Rio 
Magdalena ,  dès  qu'un  ■vif  intérêt  mercantile  y 
appellera  de  nouveaux  colons.  Des  maux  habi- 
tuels se  font  moins  sentir;  et  des  hommes,  nés 
en  Amérique,  n'en  soutirent  pas  avec  la  môme 
intensité  de  douleur  que  les  Européens récem- 
nientarrivés.  Peut-être  aussi  la  destruction  lente 
des  forêts  autour  des  lieux  habités  diminuera-t- 
elle  un  peu  ce  cruel  tourment  des  insectes  tipulai- 
res.  San  Fernando  de  Atabnpo,  Javita,  San  Carlos 
et  l'Esmeralda  semblent  appelés  (  par  leur  posi- 
tion à  l'embouchure  du  Guaviare,  au  portage 
entre  le  Tuamini  et  le  Rio  INegro,  au  confluent 
du  Cassiquiare  et  au  point  de  la  bifurcation  du 
Haut-Oréiioque)  à  un  accroissement  considé- 
rable de  population  et  de  prospérité.  Il  en  sera 
de  ces  contrées  fertiles ,  mais  incultes ,  que  par- 
courent le  Guallaga,  l'Amazone  et  l'Orénoque, 
comme  de  l'isthme  île  Panama,  du  lac  de  Nicara- 
gua et  du  Rio  lluasacualco  qui  offrent  une 
eorauiunicalioii  entre  les  deux  mers.  L'imperfec- 
tion des  institutions  politiques  a  pu,  pendant  des 
siècles ,  convertir  en  déserU  des  lieux  dans  les- 
quels le  commerce  du  monde  devroit  se  trouver 
concentré  :  mais  le  temps  approche  où  ces  en- 
traves cesseront  d'avoir  lieu;  une  administration 


CHAPITRE   XXIV.  1  55 

vicieuse  ne  pourra  pas  toujours  lutter  contre  les 
intérêts  réunis  des  hommes  ;  et  la  civilisation  va 
se  porter  irrésistiblement  dans  les  contrées  dont 
la  nature  elle-même  annonce  les  grandes  des- 
tinées par  la  configuration  physique  du  sol',  par 
l'embranchement  prodigieux  des  fleuves  et  par 
la  proximité  de  deux  mers  qui  baignent  les  côtes 
de  l'Europe  et  de  l'Inde. 

L'Esmeralda  estl'endroitle  plus  célèbre  de  l'O- 
renoque  pour  la  fabrication  du  poison  actif1  qui 
est  employé  à  la  guerre,  à  la  chasse,  et,  ce  qui 
est  assez  surprenant ,  comme  remède  contre  les 
embarras  gastriques.  Le  poison  des  Ticunas  de 
l'Amazone,  l'Upas-Tieuté  de  Java  et  le  Curare 
de  ht  Guyane  sont  les  substances  les  plus  dé- 
létères que  l'on  connoisse.  Déjà,  vers  la  fin  du 
seizième  siècle,  Ralegh*  avoit  entendu  pro- 
noncer le  nom  SUrari  comme  celui  d'une  subs- 
tance végétale  avec  laquelle  on  empoisonne  les 
flèche»,  dépendant  aucune  notion  certaine  de 
ce  poison  n'étoit  parvenue  en  Europe.  Les  mis- 
sknmmtes  GumiUa  et  Gili  n'avoient  pu  pénétrer 
dans,  les  pays  où  Ton  fabrique  le  Curare.  Gumilla 
assurok  «que  cette  f&rication  était  enveloppée 
«? uk  grand  mystère*,  que  l'ingrédient  principal 

•  Eiy  tamanaqut ,  momn*}  «b  maypure ,.  nmcuri. 

9  Caylèys  Life  qf  Ralegh ,  Tom.  Il ,  p.  i&  Àp.f  p.  8. 


i!>4  livre  vin. 

étoit  fourni  par  une  plante  souterraine ,  par  une 
racine  tubéreuse ,  qui  ne  pousse  jamais  de 
feuilles,  et  qui  est  la  racine  par  excellence ,  rail 
de  si  niisma;  que  les  exhalaisons  vénéneuses 
qui  s'élèvent  des  chaudières  faisoient  périr  les 
vieilles  femmes  (les  plus  inutiles)  que  l'on  choi- 
sissoit  pour  surveiller  cette  opération  ;  enfin  que 
les  sucs  végétaux  ne  paroissoient  assez  concen- 
trés que  lorsque  quelques  gouttes  de  ce  suc 
exerçoient,  à  distance,  une  action  répulsive  sur 
le  sang.  Un  Indien  se  fait  une  piqûre  légère  :  on 
trempe  une  flèche  dans  le  Curare  liquide ,  et  on 
l'approche  de  la  piqûre.  Le  poison  est  jugé 
suffisamment  concentré,  s'il  fait  rentrer  le  sang 
dans  les  vaisseaux  sans  avoir  été  mis  en  contact 
avec  eux.  »  Je  ne  m'arrêterai  pas  à  réfuter  ces 
contes  populaires  recueillis  par  le  père  Gumilla. 
Comment  ce  missionnaire  auroit-il  hésité  d'ad- 
mettre l'action  à  distance  du  Curare,  lui  qui  ne 
doutoit  pas  des  propriétés  d'une  plante  dont  les 
feuilles  font  vomir  ou  purger,  selon  qu'on  les 
arrache  de  leur  tige  par  en  haut  ou  par  en  bas1. 

'  u  Llamo  la  atencioji  f]r>  los  Fisims  sulirc  et  Frajlecillo  à  I» 
Tuatua  (une  Eophorb'tacée ).  Quantas  ojas  cornière,  tanlu 
évacua  ci  unes  lia  de  e\|>eler.  Si  anruua  tas  ojas  liraudo  acia 
abaxo ,  caila  oja  causa  uua  cvacuacioii  ;  si  las  arraoca  acîa 
arriba ,  causau  vomîtos  y  si  arraiican  unas  para  iirriba  y  alrar 
acia  abuxo,  conclure  uno  y  otro  efecto.  a  (Gumilla  ,  Tom.  Il, 
p.  298.  t'autin,  p.  2g.) 


CHAPITRE    XXIV.  1 55 

Lorsque  nous  arrivâmes  à  l'Estneralda ,  la 
plupart  des  Indiens  revenoient  d'une  excursion 
qu'ils  avoient  faite  à  l'est,  au-delà  du  Rio  Pa- 
damo,  pour  recueillir  des  Juvias  ou  fruits  du  Ber- 
tholletia  et  la  liane  qui  donne  le  Curare.  Ce  retour 
étoit  célébré  par  une  fête  qu'on  appelle  dans  la 
mission  la  fiesta  de  las  Juvias,  et  qui  ressemble 
à  nos  fêtes  des  moissons  et  des  vendanges.  Les 
femmes  avoient  préparé  beaucoup  de  liqueurs 
fermentées;  pendant  deux  jours,  on  ne  ren^- 
controit  que  des  Indiens  ivres.  Chez  des  peuples 
qui  attachent  beaucoup  d'importance  aux  fruits 
des  palmiers  et  de  quelques  autres  arbres  utiles 
à  la  nourriture  de  l'homme ,  l'époque  de  la  ré- 
colte de  ces  fruits  est  marquée  par  des  réjouis- 
sances publiques  :  on  divise  le  temps  d'après  des 
fêtes  qui  se  succèdent  d'une  manière  invariable. 
Nous  fumes  assez  heureux  de  trouver  un  vieux 
Indien  moins  ivre  que  les  autres,  et  qui  étoit 
occupé  à  préparer  le  poison  Curare  avec  les 
plantes  fraîchement  recueillies.  C'étoit  le  chi- 
miste de  l'endroit.  Nous  trouvâmes  chez  lui  de 
grandes  chaudières  d'argile  destinées  à  la  cuisson 
des  sucs  végétaux,  des  vaisseaux  moins  pro- 
fonds favorisant  l'évaporation  par  la  surface 
qu'ils  présentent,  des  feuilles  de  bananier  roulées 
en  cornets  et  servant  à  filtrer  des  liquides  plus 
ou  moins  chargés  de  substances  filandreuses;  Il 


l56  LIVRE    VtU. 

régnoit  le  plus  grand  ordre  et  la  plus  grande 
propreté  dans  cette   cabane  qui  étoit  trans- 
formée en  laboratoire  de  chimie.  L'Indien  -qui 
devoit  nous  instruire  est  connu  dans  la  mission 
sous  le  nom  du  maître  du  poison  (amo  del  Curare); 
il  avoit  cet  air  empesé  et  ce  ton  de  pédanterie 
dont  cm  accusoit  jadis  les  pharmaciens  en  Eu- 
rope, ce  Je  sais ,  disoit-il ,  que  les  blancs  ont  le 
secret  de  fabriquer  du  savon  et  cette  poudre 
noire  qui  a  le  défaut  de  faire  du  bruit  et  de 
chasser  les  animaux ,  si  on  les  manque.  Le  Cu- 
rare, que  nous  préparons  de  père  en  fils,  est 
supérieur  à  tout  ce  que  vous  savez  faire  là  bas 
(-  au-delà  des  mers  ).  C'est  le  suc  d'une  herbe  qui 
tue  tout  bas  (  sans  qu'on  sache  d'où  le  coup  est 
parti).» 

Cette  opération  chimique,  à  laquelle  le  maître 
du  Curare  mettait  tant  d'importance^  nous  p*~ 
roissoit  d'une  grande  simplicité.  On  donne  i  la 
hane  (bejuco)^  dont  on  se  sert  à  l'£smeralda  pour 
la  préparation  du  poison,  le  même  nom  que  dans 
les  forêts  de  Javita.  C'est  le  bejuco  de  Mà&aàsa* 
que  l'on  recueille  abondamment  à  l'est  de  fa 
mission,  sur  la  rive  gauche  de  l'Orénoque,  au-- 
delà du  Rio  Àmaguaca,  dans  les  terrains  moa~ 
tueux  et  granitiques  de  Guanaya  et  de  Yuma- 
riquin.  Quoique  les  faisceaux  de  bejuco  que  nous 
trouvâmes  dans  la  mission  de  l'Indien  fussept 


CHÀPTTRE   XXIV.  Ij6 

«tièremetlt  dépourvus  de  feuilles ,  il  ne  nous 
reste  aucun  doute  qu'ils  provenoient  de  la  même 
plante  de  la  famille  des  Strychnées  (très-voisine 
du  Rouhamon  d'Aublet) ,  que  nous  avions  exa- 
minée dans  la  foret  de  Pimichin l.  On  emploie 

1  Voyez  Tom.  VII ,  p.  355.  Je  vais  insérer  ici  la  description 
du  Curare  ou  Bejuco  de    Mavacure,  tirée  d'un  manuscrit 
encore  inédit  de  mon  savant  collaborateur,  M.  Kunth,  membre 
correspondant  de  l'Institut  :  «Ràmtjei  lignosi ,  oppositi,  ramulo* 
afyro  abortivo ,  teretiusculi ,  fuscescenti-tomentosi ,  inter  pe- 
tiolos  lineola  pilosa  notati ,  gemmula  aut  processu  filiformi 
(pedunculo?)  terminât! .  Folu  opposita,  breviter  petiolata  Y 
oratooblonga,  acuminata,  integerrima,  reticulato-triplinervia , 
nerromedio  subtus  prominente,  membranacea,  ciïiata,  utrinque 
gWbra,  iwrvo  medio  fuscencenti-tomentoso,  lacté  viridia», 
suburçpaMidiora,  17a-  pollioes  longi,  8-9  lineas  lata.  Pinoil 
lineam  longi ,  tomentosi ,  inarticulati  :  »  M.  Kunth  ajoute  :  «Le 
Curare  ne  peut  être  une  espèce  du  genre  Phyllantus ,  parce  que 
les  feuilles  dans  celui-ci  sont  alternes  et  pourvues  de  deux  sti- 
pules, tandis  que  dans  le  Curare  les  feuilles  sont  opposées  et 
•ans  traces  de  stipules.  L'idée  de  M.  Willdenow ,  que  le  Cu~ 
rare  appartient  au  genre  Coriaria ,  dont  las  baies  seules  sont 
vénéneuses ,  est  tout  aussi  peu  admissible.  Les  feuilles  du  Co*- 
noria  sont  un  peu  charnues  et  quelquefois  alternes  ;  dans  le 
Outare,  elles  sont  membraneuses  et  constamment  opposées. 
cotre  «lies.  Les  pétioles ,  dans  le  Coriaria ,  sont  sensiblement 
articulés  avec  les  rameaux ,  et  tombent  facilement  dans  les;, 
étfhantfllons  desséchés  ;  le  Curare ,  au  contraire ,  n'offre  point 
^articulation.  Les  petites  gemmules,,  dont  M.  de.Jussieu  fait 
ttttttàon  &  l'occasion  du  Coriaria ,  dans  ses  Familles  déplantes^ 
°e  se  rencontrent  point  dans  le  Curare.  "Enfin,  les  jeunes  ra- 
meaux sont  anguleux  dans  le  Coriaria,  cylindriques  dans  le 
G"*/«.  Us  ont ,  dans  celui-ci ,  une  tendance  à  se  prolonger 


i58 

indifféremment  le  Mavacure  frais  ou  dessécW 
depuis  plusieurs  semaines.  Le  suc  de  la  liane, 
récemment  cueilli,  n'est  pas  regardé  comme  vé- 
néneux ;  peut-être  n'agit-il  d'une  manière  sen- 
sible que  lorsqu'il  est  fortement  concentré.  C'est 
l'écorce  et  une  partie  de  l'aubier  qui  renferment 
ce  terrible  poison.  On  racle  avec  un  couteau  des 
brandies  de  Mavacure  de  z{  à  5  lignes  de  dia- 
mètre; l'écorce  enlevée  est  écrasée  et  réduite 
en  filamens  très-minces  sur  une  pierre  à  broyer 
de  la  farine  de  manioc.  Le  suc  vénéneux,  étant 
jaune,  toute  cette  masse  filandreuse  prend  la 
même  couleur.  On  la  jette  dans  un  entonnoir  de 
g  pouces  de  liant  et  de  (\  pouces  d'ouverture.  Cet 
entonnoir  est,  de  tous  les  ustensiles  du  labora- 
toire indien ,  celui  que  le  maître  du  poison  nous 
vantoit  le  plus.  II  demandoit  à  plusieurs  reprises 
si,  por  alla  {la-bas,  c'est-à-dire  en  Europe,)  nous 
avions  vu  jamais  quelque  cliose  de  comparable  à 
son  embudo.   C'étoit  une  feuille   de  bananier 

en  vrille  comme  dans  le  Rouhamoii  U'Aulilet  (Lasiostoma 
Willd).  C'est  de  ce  dernier  genre  que  je  rapprocherais  le  Cu- 
rare; car  les  rentables  Str\  Hunn  paruisseul  appartenir  exclu- 
sivement aux  Indes  ci  rien  laits.  Dans  le  Curare  on  trouve  un 
rang  de  petits  poils  entre  chaque  paire  de  pétioles,  et  ce 
caractère,  observé  depuis  lun^-lenips  dans  les  Slrjebnoes,  qui 
sont  connues  par  leurs  propriétés  délétères,  est  d'un  grand  poids 
ilaus  le  rapprochement  que  nous  rnrjijns  être  eu  droit  de  l'aire 
entre  des  plantes  si 


CHAPITRE    XXIV.  l5g 

roulée  en  cornet  sur  elle-même ,  et  placée  dans 
un  autre  cornet  plus  fort  de  feijdlles  de  palmier  : 
tout  cet  appareil  étoit  soutenu  par  un  écha- 
faudage léger  de  pétioles  et  de  rhachis  de  pal- 
mier. On  commence  à  faire  une  infusion  à  froid 
en  Tersant  de  l'eau  sur  la  matière  filandreuse  qui 
est  Pécorce  broyée  du  Mavacure.  Une  eau  jau- 
nâjtre  filtre,  pendant  plusieurs  heures ,  goutte  par 
goutte ,  à  travers  Vembudo  ou  entonnoir  de  feuil- 
lage. Cette  eau  filtrée  est  la  liqueur  vénéneuse, 
mais  elle  n'acquiert  de  la  force  que  lorsqu'elle 
est  concentrée  par  évaporation,  à  la  manière  des 
mélasses ,  dans  un  grand  vase  d'argile.  L'Indien 
nous  engageoit  de  temps  en  temps  à  goûter  le 
liquide;  on  juge,  d'après  le  goût  plus  ou  moins 
amer,  si  la  concentration  par  le  feu  a  été  poussée 
assez  loin.  Il  n'y  a  aucun  danger  à  cette  opé- 
ration, le  Curare  n'étant  délétère  que  lorsqu'il 
entre  immédiatement  en  contact  avec  le  sang. 
Aussi  les  vapeurs  qui  se  dégagent  de  la  chaudière 
ne  sont-elles  pas  nuisibles ,  quoi  qu'en  aient  dit 
les  missionnaires  de  l'Orénoque.  Fontana ,  dans 
ses  belles  expériences  sur  le  poison  des  Ticunas 
de  la  rivière  des  Amazones,  a  prouvé  depuis 
long-temps  que  les  vapeurs  que  répand  ce  poison 
lorsqu'on  le  projette  sur  des  charbons  ardens 
peuvent  être  respirées  sans  crainte ,  et  qu'il  est 
*aux,  comme  l'a  annoncé  M.  de  La  Condafrrine, 


l60   *  LIVRE    VIII. 

que  des  femmes  indiennes,  condamnées  à  mort, 
aient  été  tuées  par  les  Tapeurs  du  poison  des 
Ticunas. 

Le  suc  le  plus  concentré  du  Mavacure  n'est 
pas  assez  épais  pour  s'attacher  aux  flèches. 
Ce  n'est  donc  que  pour  donner  du  corps  au 
poison  que  Ton  verse  dans  l'infusion  concentrée 
un  autre  suc  végétal  extrêmement  gluant,  çt 
tiré  d'un  arbre  à  larges  feuilles ,  appelé  Kira- 
cagucro.  Comme  cet  arbre  croit  à  un  très-grand 
éloignement  de  FEsmeralda ,  et  qu'a  cette 
époque  il  étoit  tout  aussi  dépourvu  de  fleurs 
et  de  fruits  que  le  bejuco  de  Mavacure  ,  nous 
ne  sommes  pas  en  état  de  le  déterminer  botam- 
quement.  J'ai  parlé  plusieurs  fois  de  cette  espèce 
de  fatalité  qui  soustrait  à  l'examen  des  "voya- 
geurs les  végétaux  les  plus  intéressant  ,  tandis 
que  des  milliers  d'autres ,  dont  on  ignore  les 
propriétés  chimiques ,  se  présentent  chargés  de 
fleurs  et  de  fruits.  Lorsqu'on  voyage  rapide- 
ment, on  voit  à  peine,  même  sous  les  tropiques 
où  la  durée  de  la  floraison  des  plantes  ligneuses 
est  si  longue ,  un  huitième  des  végétaux  offrant 
les  parties  essentielles  de  la  fructification.  Les 
ehances  de  pouvoir  déterminer,  je  ne  dis  pas 
la  famille ,  mais  le  genre  et  l'espèce  ,  est  par 
conséquent  en  raison  de  1  à  8,  et  l'on  conçoit 
que  la  défaveur  de  cette  chance  se  fait  sentir 


CHAPITRE   XXIV*  l6l 

plus  vivement  quand  elle  nous  prive  de  la 
connoissance  intime  d'objets  qui  offrent  un 
autre  intérêt  que  celui  de  la  botanique  des- 
criptive. 

Au  moment  où  le  suc  gluant  de  l'arbre  Kira- 
caguero  est  versé  dans  la  liqueur  vénéneuse 
bien  concentrée  et  tenue  en  ébullition,  celle-ci 
se  noircit  et  se  coagule  en  une  masse  de  la  con- 
sistance d'un  goudron  ou  d'un  sirop  épais.  C'est 
cette^masse  qui  est  le  Curare  du  commerce. 
Lorsqu'on  entend  dire  aux  Indiens  que  le  Ki- 
racaguero  est  tout  aussi  nécessaire  à  la  fabri- 
cation du  poison  que  le  bejuco  de  Mavacure, 
on  peut  être  induit  en  erreur  ;  en  supposant 
que  le  premier  renferme  aussi  quelque  principe 
délétère ,  tandis  qu'il  ne  sert  (  comme  feroient 
Valgarobbo  et  toute  substance  gommeuse  )  qu'à 
donner  plus  de  corps  au  suc  concentré  du 
Curare.  Le  changement  de  couleur  qu'éprouve 
le  mélange  est  dû  à  la  décomposition  d'un 
hydrure  de  carbone.  L'hydrogène  e$t  brûlé, 
et  le  carbone  se  met  à  nu.  On  vend  le  Curare 
dans  des  fruits  de  Crescentia  ;  mais ,  comme 
sa  préparation  est  entre  les  mains  d'un  petit 
nombre  de  familles  ,  et  que  la  quantité  de 
poison  qui  est  attachée  à  chaque  flèche  est 
infiniment  petite ,  le  Curare  de  première  qua- 
lité, celui  de  l'Ësmeralda  e   de  Maudavaca,  se 

Relat.  kistor.  Tom.  8,  1 1 


l62  LITRE    Tin. 

vend   à    un   piix   extrêmement  élevé.   J'ai  tci 
payer  deux  onces    5  à  G  francs.   Desséchée     , 
cette  substance  ressemble  à  de  l'opium  ;  mais 
elle  attire  fortement  l'humidité  lorsqu'elle  est 
exposée  à  l'air.  Son  goût  est  d'une  amertume 
très-agréable,  et  nous  en  avons  souvent  avalé  de 
petites  portions,  M.  Bonpland  et  moi.  Le  danger 
est  nul,  si  l'on  est  bien  sur  que  l'on  ne  saigne 
pas  des  lèvres  ou  des  gencives.  Dans  les  expé- 
riences récentes  que  M.  Mangili  a  faites  sur  le 
■   venin  de  la  vipère,  un  des  assistans  avala  tout  h 
venin   qui  put   être  extrait  de  quatre  grosses 
vipères  d'Italie  ,  sans  en  être  affecté  ».  Les  In- 
diens regardent  le  Curare,  pris  intérieurement, 
comme  un  excellent  stomachique.  Le    même 
poison  préparé  pur  les  Indiens  Piraoas  et  Sa- 
livas*, quoique  assez  célèbre,  n'est  pas  aussi 
recherché  que  celui  de  l'Esmeralda.  Les  pro- 
cédés  de   la  fabrication   paraissent   partout  à 
peu  près    les   mêmes  ,   mais   il    n'y   a  aucune 
preuve  que  les  différons  poisons  vendus  sous 
le   même   nom   à   l'Orénoquc   et  à  l'Amazone 
soient  identiques   et  tirés  des  mêmes  plantes. 
Aussi  M.   Orlila ,  dans  son   excellent   ouvrage 
de  Toxicologie  générale ,  a  très-judicieusement 

'    Gwrnale  di  Fisica  e  di  Chimica ,  Vol.  IX ,  p.  458. 
a  Les  Cabres  ou  Cayeres ,   avant  leur  destruction  presque 
lolal«,  s'mliitmoiriil  ans'ii  licmicniipà  tu  (iiliricaliun  du  Cuivre. 


CHAPITRE    XXIV.  l63 

séparé  le  Woorara  de  la  Guyane  hoUandoige , 
le  Curare  de  l'Orénoque  ,  le  Ticuna  de  l'Ama- 
zone ,  et  toutes  ces  substances  que  Ton  a 
.réunies  trop  vaguement  sous  le  nom  de  poisons 
américains  x.  Peut-être  trouvera-t-on  un  jour 
un  même  principe  alcalin ,  semblable  à  la  mor- 
phine de  l'opium  et  à  la  Vauqueline  des 
Strychnos ,  dans  des  plantes  vénéneuses  qui 
appartiennent  à  divers  genres. 

A   l'Orénoque ,  on  distingue  le  Curare  de 
raiz  (  de  racine  )  du  Curare  de  bejuco  (  de 
lianes  ou  d'écorces  de  branches).  Nous  n'avons 
vu  préparer  que  le  second  :  le  premier  est  plus 
foible-et  beaucoup  moins  recherché.  A  la  Ri- 
vière des  Amazones,  nous  avons  appris  àcon- 
•aoître  les  poisons  des  Indiens  Tiçynas ,  Ya- 
guas ,  Pevas  et  Xibaros  qui ,  provenant  de  la 
même  plante ,  ne  diffèrent  peut-être  que  par 
une  préparation  plus  ou  moins  soignée.  Le 
toxique  des  Tkunas  9  auquel  M.  de  La  Conda- 
/  vaine  a  donné  tant  de  célébrité  en  Europe,  et 
que  l'on  commence  à  désigner,  un  peu  im- 
proprement, sous  le  nom  de  Ticuna ,  est  tiré 
d'une  liane  qui  croît  dans  l'île  de  Mormorote , 
dans  le  Haut  -  Maragnon.  Ce  toxique  est  dû 

1  Emmery  de  effectu  venenorum  veget.  american.  Tub. 

1817. 

11* 


1 64  L  1  V  «  E    V  1 1 1 . 

en  partie  aux  Indiens  Ticunas  ,  restés  inde?- 
pendans  sur  le  territoire   espagnol  ,   près  tle  jS 
sources  du  Yacarique  ;  en  partie ,  aux  Indien,  s 
de  la   même  tribu  habitant   la  mission  porti«_- 
gaisc  de  Loreto.  Comme  ,  dans  ces  climats     , 
les   poisons    sont   indispensables   à  l'existenc  •« 
des    peuples   chasseurs  ,   les   missionnaires  dL  « 
l'Orénoque    et    de    l'Amazone    ne   s'opposerrmt 
guère  à  ce   genre  de  fabrication.  Les  poisonms 
que  nous  venons  de  nommer  diffèrent  total*^- 
ment  de  celui  de  La  Peca  >  et  du  poison  Je 
Lamas   et   de  Moyobamba.    J'entre    dans   ces 
détails,  parce  (pie  les  fragmens  de  plantes  que 
nous   avons    pu    examiner    nous    ont    prouve' 
(contre    l'opinion    commune  )    que    les   trois 
toaif/U(;si\v.s  Ticunas  de  la  Peca  et  de  Moyo- 
bamba ne  sont  pas  lires  d'une  même  espèce, 
probablement  pus  même  de  végétaux  congé- 
nères.  Autant   le   Curare   est    simple  dans  sa 
composition  ,   autant  la  fabrication  du  poison 
de  Moyobamha  est  longue  et  compliquée.  On 
mêle  au   suc   du   bejuco  de   Ambihaasea ,   qui 
est   l'ingrédient    principal  ,   du   piment    (  Cap- 
sicum) ,  du  tabac,  du  liarbasco  (  Jacquinia  ar- 
millaris),  le  Sanango  (Tabernaimontana)  et  le 

*  Village  de  la  (iroiiiice  de  Jaeii  de  Braeamoro». 


CHAPITRE    XXIV.  l65 

lait  de  quelques  autres  Apocynées.  Le  suc  frais 
de  X Arhbïhuasca  exerce  une  action  délétère,: 
s'il  touche  le  sang  x  :  le  suc  du  Mavacure  n'est 
un  poison  mortel  que  lorsqu'il  est  concentré 
par  le  feu ,  et  l'ébullition  ôte  toute  qualité  nui- 
sible au  suc  de  la  racine  du  Jatrophâ  Manihot 
{Yucca  amarca).  En  frottant  long-temps  entre 
mes  doigts ,  par  tin  temps  excessivement  chaud, 
la  liane  qui  donne  le  cruel  poison  de  la  Peca  , 
feus  les  mains  engourdies  :  une  personne  qui 
travaillent  avec  moi  sentit  les  mêmes  effets  «Je 
cette  absorption  rapide  par  des  tégumens  non 
lésés. 

Je  n'entrerai  ici  dans  aucun  détail  sur  les 
propriétés  physiologiques  de  ces  poisons  du 
Nouveau-Monde  ,  qui  tuent  avec  la  même 
promptitude  que  les  Strychnées  de  l'Asie  (la 
noix  vomique,  l'Upas  -  Tieuté  et  la  Fève  de 
Saint-Ignace),  mais  sans  provoquer  des  vomis- 
semens  lorsqu'ils  sont  introduits  dans  l'estomac, 
et  sans  annoncer  l'approche  de  la  mort  par 
l'excitation  violenté  de  la  moelle  épimère; 
Nous  avons  envoyé,  pendant  notre  séjour -en 
Amérique  ,  du  Curare  de  l'Orénoque  et  des 
nœuds  de  Bamboux  remplis  du  poison  des  Ti- 
cunas  et  de  Moyobamba ,  à  MM.  Fourcroy  et 

'  Notes  manuscrites  de  M.  Ahdiyieles,  habitant  de  Lamas. 


166  LIVRE   VIII. 

Vauquelin  :  nous  avons  aussi  fourni  ,  après 
notre  retour ,  à  MM.  Magendie  et  Débile  ,  qui 
se  sont  si  utilement  occupés  des  toxiques  de 
la  zone  torride  ,  du  Curare  affaibli  par  le 
transport  à  travers  des  pays  humides.  Sur  les 
rives  de  l'Orénoque,  on  ne  mange  guère  de 
poule  qui  n'ait  été  tuée  par  la  piqûre  d'une 
flèche  empoisonnée.  Les  missionnaires  pré- 
tendent que  la  chair  des  animaux,  n'est  bonne 
qu'autant  que  Ton  emploie  ce  moyen.  Malade 
de  la  fièvre  tierce,  le  père  Zea,  qui  nous  ac- 
compagnoit,  se  faisoit,  tous  les  matins  ,  porter 
dans  son  hamac  une  flèche  et  la  poule  vivante 
qu'on  destinoit  pour  notre  repas.  11  n'auroit  pas 
voulu  confier  à  d'autres  une  opération  à  la- 
quelle, malgré  son  état  habituel  de  foiblesse, 
il  attachoit  beaucoup  d'importance.  De  grands 
oiseaux  ,  par  exemple  un  Guan  (  Pava  de 
monte)  ou  un  Hocco  {Alector),  piqué  à  la 
cuisse ,  meurent  en  2-3  minutes  ;  il  en  faut  sou- 
vent plus  de  10-12  pour  faire  périr  un  cochon 
ou  un  Pécari.  M.  Bonpland  trouvoit  que  le 
même  poison,  acheté  dans  différons  villages, 
présentoit  de  grandes  différences.  Nous  avons 
reçu  à  la  Rivière  des  Amazones  du  vrai  toor.ique 
des  Indiens  Ticunas  qui  ctoit  plus  foible  que 
toutes  les  variétés  du  Çnrarc  de  l'Orénoque. 
Il  seroit  inutile  de  rassurer  les  voyageurs  sur 


CHAPITRE   XXIV.  167 

la  crainte  qu'Us  marquent  souvent  à  leur  ar- 

xàxée  dans  les  missions,  lorsqu'ils  apprennent 

«jue  les  poules ,  les  singes ,  les  Iguanes  ,  les 

-^grands  poissons  fluviatiles  qu'ils  mangent,  sont 

jtués  avec  des  flèches  empoisonnées.  L'habitude 

«  et  le  raisonnement  font  évanouir  ces  craintes. 

*M.  Magendie  a  même  prouvé ,  par  des  expé- 

riences  ingénieuses  sur  la  transfusion  v  que  le 

sang  des  animaux ,  dans  lesquels  les  Stry chnos 

amers  de  l'Inde  ont  produit  un  effet. délétère , 

n'a  aucune  action  funeste  sur  d'autres  animaux. 

Un  chieit  reçut  une  quantité  considérable  de 

sang  eippoisojiné  dans  les  veines  :  cependant  il 

jiy  eut  pas  de  trace  d'irritation  dans  la  moelle 

«pipière  l. 

jj'ai  nuys  en  contact  le  Curare  le  plus  actif  avec 
)$S  nerfs  cruraux  d'une  grenouille,  sans  aper- 
cevoir aucun  changement  sensible,  en  mesurant 
Je  (degré  d'irritabilité  des  organes  au  moyen  d'un 
*pc  forrçae  par  des  métaux-hétérogènes.  Mais  les 
-expériences  galvaniques  ont  à  peine  réussi  sur 
-4es  oisç&ux,  quelques  minutes  après  que  je  les 
c^voistués  par  une  flèche  empoisonnée:  Ce$pb- 
«servations  offrent  de  l'intérêt,  si  l'on  se  rappelle 
qp.e  la  solution  de  VU  pas  Tieuté  ;  versé  ;sur  le 
♦nerf  sciatique ,  ou  insinué  dans  le  tissu  du  nerf, 

UéJ  .Mtfgewiie ,  *pr fes  otçanes  de \l absorption ,  rS<a9  »  P-  l3- 


l68  LITRE   VIII. 

ne  produit  aussi  aucun  effet  sensible  sur  l'irrita- 
bilité des  organes  par  le  contact  immédiat  avec 
la  substance  médullaire  x.  Dans  le  Curare  , 
comme  dans  la  plupart  des  autres  Strychnées 
(car  nous  croyons  toujours  que  le  Mavacure 
appartient  à  une  famille  voisine  ),  le  danger  ne 
résulte  que  de  Faction  du  poison  sur  le  système 
vasculaire.  A  Maypures ,  un  homme  de  couleur 
(zarnbo  ou  descendant  d'Indien  et  de  nègre) 
préparait,  pour  M.  Bonpland,  de  ces  flèches 
empoisonnées  que  l'on  place  dans  les  sarbacanes 
pour  chasser  de  petits  singes  et  des  oiseaux. 
C'étoit  un  charpentier  d'une  force  musculaire 
extraordinaire.  Ayant  eu  l'imprudence  de  frot- 
ter entre  ses  doigts  le  Curare  après  s'être  blessé 
légèrement,  il  tomba  par  terre ,  saisi  d'un  vertige 
qui  dura  près  d'une  demi-heure.  Heureusement 
ce  n'étoit  que  du  Curare  affoibli  (destemplado), 
celui  dont  on  se  sert  pour  de  très -petits 
animaux  ,  c'est-à-dire  pour  ceux  qu'on 
prétend  rappeler  à  la  vie  ,  en  plaçant  du  mu- 
riate  de  soude  dans  la  plaie.  Pendant  la  na- 
vigation que  nous  fîmes  à  notre  retour  de 
l'Esmeralda  à  Aturès  ,  j'échappai  moi-même 
à  un  danger  assez  imminent.  Le  Curare , 
ayant  attiré  l'humidité  de  l'air ,  étoit  devenu 

l    }  flaJjfcneaurDelille,  sur  le  poison  de  Java,  1809 ,  p.  1  $• 


CHAPITRE   XXIV.  169 

fluide ,  et  s'étoit  répandu ,  d'un  vase  mal 
fermé  ,  sur  notre  linge.  On  oublia ,  en  la- 
vant ce  linge ,  d'examiner  l'intérieur  d'un 
bas  qui  étoit  tout  rempli  de  Curare ,  et  ce  ne 
fut  qu'en  touchant  de  la  main  cette  matière 
gluante  que  je  fus  averti  de  ne  pas  mettre  le 
bas  empoisonné.  Le  danger  étoit  d'autant  plus 
grand  que  je  saignois  ,  à  cette  époque  ,  des 
doigts  du  pied  par  des  plaies  de  chiques 
(  Pulex  penetrans  )  qui  avoient  été  mal  extir- 
pées. Cet  incident  peut  rappeler  aux  voyageurs 
combien.il  faut  être  prudent  dans  le  trans- 
port des  poisons. 

U  y  aura  un  beau  travail  chimique  et  physio- 
logique à  faire  en  Europe  sur  l'action  des 
toàciques  du  Nouveau-Monde  ,  dès  que ,  par 
des  communications  plus  fréquentes  ,  on 
pourra  se  procurer ,  et  pour  ne  pas  les  con- 
fondre, des  contrées  où  on  les  prépare,  le 
Curare  de  bejueo ,  le  Curare  de  raiz  et  les 
divers  poisons  de  l'Amazone ,  du  Guallaga  et 
du  Brésil.  Les  chimistes  ayant  découvert  1'  cide 
hydro-cyanique  pur  x  et  tant  de  nouvelles  subs- 

*  M.  Gay-Lussac  observe  que  cet  acide ,  dont  la  belle  décou- 
verte lui  est  due ,  ne  peut  être  très-dangereux  à  la  société, 
parce  que  l'odeur  en  décèle  la  présence ,  et  parce  que  la  facilité 
wee  laquelle  il  se  décompose  le  rend  peu  propre  à  être 
^merré. 


170  LIVRE    VIII. 

tances   éminemment   délétères  ,    ou  craindrai 
moins  en  Europe  l'introduction  de  ces  poisons 
préparés  par  des  peuples  sauvages  :  cependant 
on  ne  sauroit  trop  en  appeler  à  la  prévoyance 
de  ceux  qui ,  au  milieu  de  villes  très-popu- 
leuses (centres  de  culture,  de  misère  et  de 
dépravation),  conservent  des  .matières  aussi- 
nuisibles.  Quant  à  nos   connoissances  bota- 
niques sur  les  végétaux   employés  à  faire  \& 
poison ,  elles  ne  pourront  se   débrouiller  que? 
très-lentement.  La  plupart  des  Indiens  qui  && 
livrent    à   la  fabrication    des   flèches   empoi- 
sonnées ,  ignorent  totalement  la  nature    des 
substances   vénéneuses    que    d'autres  peuples 
leur  apportent.  Un  voile  mystérieux   qouvre 
partout  l'histoire  des  toxiques  et  des  antidater 
Chez  les  sauvages,  leur  préparation  ept  le  mo- 
nopole des  Piaches ,  qui  sont  à  la  fois  pretras, 
jongleurs  et  .médecins  :  ce  n'est  que  chez  \e& 
naturels  transplantés   dans  ie$   missions    que 
l'on  peut  acquérir  quelques  notions  certaine^ 
sur  des  matières  si  problématiques.  Des  jsièqlos 
se  sont  écoulés  avant  que  les  Européens  Mw* 
appris  à  connoître,  par  l'esprit  investigateur 
de  M.  Mutis ,  le  befuco  del  Guaco  (  M&ania 
Guaco  *),  qui  est  le  plus  puissant  de  tous  les 

1  f^ojrez  la  pi.  io5  des  Planées  équinoxiales  que  } ai  pu- 
bliées conjointement  avec  M.  Bonpland ,  Tom.  II ,  p.  &4« 


CHAPITRE   XXIY.  171 

antidotes  contre  la  morsure  des  serpens ,  et 
dont  nous  avons  été  assez  heureux  de  donner 
la  première  description  botanique. 

C'est  une  opinion  très-générale  dans  les  mis- 
sions, qu'il  n'y  a  pas  de  guérison  possible  si 
s  le  Curare  est  frais  ,  bien  concentré ,  et  qu'il 
ait  séjourné  long -temps  dans  la  plaie ,  de  sorte 
qu'il  soit  entré  abondamment  dans  la  circula- 
tion. De  tous  les  spécifiques  qu'on  emploie  sur 
les  bords  de  l'Orénoque  et  (  selon  M.  Les- 
chenault)  dans  l'archipel  de  l'Inde ,  le  plus  cé- 
lèbre est  le  muriate  de  soude  ■.  On  frotte  la 
plaie  avec  ce  sel,  et  on  le  prend  intérieurement. 
Je  n'ai  eu  par  moi-même  aucune  preuve  directe 
et  suffisamment  convaincante  de  l'action  de  ce 
spécifique ,  et  les  expériences  de  MM.  Delille 
et  Magendie  prouvent  plutôt  contre  l'utilité  de 
<8on  'emploi.  Sur  les  bords  de  l'Amazone ,  on 
donne  parmi  les  antidotes  la  préférence  au 
sucre;  et,  comme  le   muriate  de  soude  est 

1  péjà  Oviedo  (Sommario  délie  Indie  Orientali)  vante 
ï$tu  de  mer  comme  un  antidote  contre  les  poisons  végétaux. 
u&  ne  manque  pas ,  dans  les  missions ,  de  dire  gravement  aux 
"Wfagettrs  européens  que  l'en  n'a  pas  pfus  a  craindre  les  flèches 
4*4akefcde  Curare,  si  Ton  a  du  sel  dans  la  bouche,  que  Ton 
ne  cvaint  les  chocs  électriques  des  Gymnotes  en  mâchant  du 
"*»c.  {Voyez  Tom.  VI,  p.  106.)  Ralegh  recommande 
crçume  antidote  de  YOurari  (Curare)  le  suc  de  lail.  (Cqyley  y 
Tom.  I,p.  196.). 


1-2  Livn  E    VI  11. 

une  substance  à  peu  près  inconnue  aux.  Indiens 
des  forêts  ,  il  est  probable  que  le  miel  d'a- 
beilles et  ce  sucre  farineux  que  transsudent 
les  bananes  séchées  au  soleil,  ont  été  ancien- 
nement employés  dans  toute  la  Guyane.  C'est 
en  vain  qu'on  a  tenté  l'ammoniac  et  l'eau  de 
Luce  contre  le  Curare  :  on  sait  aujourd'hui 
combien  ces  prétendus  spécifiques  sont  incer- 
tains, même  lorsqu'on  les  applique  dans  des 
plaies  causées  par  la  morsure  des  serpens.  Sir 
Everard  Home  "  a  fait  voir  que  l'on  attribue 
le  pliis  souvent  à  un  remède  la  guérison  qui 
n'est  due  qu'à  la  légèreté  des  blessures  et  à. 
une  action  très -circonscrite  du  toxique.  On 
peut  impunément  blesser  des  animaux  avec 
des  flècbes  empoisonnées  ,  lorsque  la  plaie 
est  bien  ouverte ,  et  que  l'on  retire  la  pointe 
enduite  de  poison  immédiatement  après  If 
blessure.  En  appliquant  dans  ces  cas  le  sel 
ou  le  sucre  ,  on  est  tenté  de  les  prendr< 
pour  d'excellens  spécifiques.  Des  Indiens,  qu 
ont  été  blessés  à  la  guerre  par  des  arme 
trempées  dans  du  Curare,  nous  ont  décrit  le 
symptômes  de  l'empoisonnement  comme  en 
tièrement  semblables  à  ceux  que  l'on  observe 
dans  la  morsure  des  serpens.  L'individu  bless> 


chapitre  xxir.  1^3 

sent  des  congestions  vers  la  tête  :  des  vertiges 
le  forcent  de  s'asseoir  par  terre.  Il  a  des  nausées, 
il  vomit  à  plusieurs  reprises  5  et ,  tourmenté 
par  une  soif  dévorante ,  il  éprouve  un  engour- 
dissement dans  les  parties  voisines  de  la  plaie. 
Le  vieux  Indien  ,  qu'on  appeloit  le  maître 
du  poison ,   sembloit  flatté  de  l'intérêt  avec 
lequel  nous  avions  suivi  ses  procédés  chimiques, 
11  nous  trouvoit  assez  intelligens  pour  ne  pas 
douter  que  nous  savions  faire  du  savon  ;  car 
cet  art ,  après  la  fabrication  du  Curare  ,   lui 
paroissoit  une  des   plus  belles  inventions  de 
l'esprit  humain.  Lorsque  le  poison  liquide  fut 
versé  dans  les  vases  destinés  à  le  recevoir , 
nous  accompagnâmes  l'Indien  à  la  fête   des 
Jwias.  On  célébroit  par  des  danses  la  récolte 
du  Juvias  ou  fruits  du  Bertholletia  excelsa ,  et 
1  on  se  livrôit  aux  excès  de  l'ivrognerie  la  plus 
sauvage.  La  cabane  où  les  indigènes  se  réunis- 
soient  pendant  plusieurs  jours  ofFroit  un  aspect 
très-bizarre.  11  n'y  avoit  ni  table  ni  banc  5  mais 
de  grands  singes ,  rôtis  et  noircis  par  la  fu- 
mée, étoient  rangés  symétriquement  et  ap- 
puyés contre  le  mur.  C'étoient  des  Marimondes 
(Atèles  Belzebuth)  et  ces  singes  barbus  qu'on 
appelle  Capucins  et  qu'il  ne  faut  pas  confondre 
a^ec  le  Machi  ou  Saï  (Simia  Gapucina  de  Buffon). 
La  manière  de  rôtir  ces  animaux,  anthropo- 
morphes  contribue   singulièrement  à  rendre 


1^4  LIVRE    VIII. 

leur  aspect  désagréable  aux  yeux  île  l'homme 
civilisé.  On  forme  une  petite  grille  ou  treil- 
lage de  bois  très  -  dur  qu'on  élève  à  un  pied 
de  distance  du  sol.  Le  singe  dépouillé  est 
replié  sur  lui-même  ,  comme  s'il  étoit  assis  : 
généralement  on  le  fait  appuyer  sur  ses  bras 
qui  sont  maigres  et  longs  ;  quelquefois  on 
croise  les  mains  sur  le  dos  de  l'animal.  Lors- 
qu'il est  attaché  sur  le  treillis  ,  on  allume 
un  feu  très-clair  par-dessous.  Le  singe,  enve- 
loppé de  fumée  et  de  flammes,  est  grillé  et 
noirci  à  la  fois  ».  Ln  voyant  les  naturels  dé- 
vorer le  bras  ou  la  jambe  d'un  singe  rôti  ,il 
est  difficile  de  ne  pas  croire  que  celte  habitude 
de  manger  des  animaux  ,  si  rapprochés  de 
l'homme  par  leur  organisation  physique  ,  n'ait 
contribué  jusqu'à  un  certain  point  à  diminuer 
l'horreur  de  l'anthropophagie  parmi  les  sau- 
vages. Les  singes  rôtis  ,  surtout  ceux  qui  ont 
la  tête  très-ronde ,  présentent  une  ressemblance 
hideuse  avec  un  enfant;  aussi  les  Européens, 
obligés  de  se  nourrir  de  Quadrumanes ,  pré- 
fèrent-ils de  séparer  la  tête  et  les  mains ,  et 
de  ne  faire  servir  à  leur  table   que  le  reste 

■  On  a  public,  en  Allemagne,  peu  de  temps  après  mon 
retour  en  Europe  ,  d\i]irès  mi  di'-sin  liiit  a  ver  beaucoup  d'esprit 
par  M.  Schick  ,  ù  Rome,  une  gravui  e  représentant  un  de  nos 
bivouacs  sur  les  bords  de  lOiiiioque.  T.c  premier  plan  offre 
des  Indiens  occupés  h  rôtir  un  singe. 


CHAPITRE   XXIV.  l<jS 

du  tronc.  La  chair  des  singes  est  tellement 
inaigre  et  sèche  y  que  M.  Bonpland  a  conservé, 
à  Paris ,  dans  ses  collections ,  un  bras  et  une 
main  qui  a  voient  été  grillés  au  feu  à  PËsmeralda  : 
après  on  grand  nombre  d'années ,  ces  parties 
ne  répfondoient  encore  aucune  odeur. 

Nous  vîmes  danser  1  es  Indiens.  Cette  danse 
est  d'une  monotonie  d'autant  plus  grande ,  que 
les  femmes  n'osent  y  prendre  part.  Les  hommes , 
jeunes  et  vieux,  se  tiennent  par  les  mains  pour 
former  un  ronîd  :  ils  tournent  tantôt  à  droite , 
tantôt  à  gauche  y  pendant  des  heures  entières, 
avec  une  gravité  silencieuse.  Le  plus  souvent 
les  danseurs  eux-mêmes  font  la  musique.  De 
foibles  sons,  tirés  d'une  série  de  roseaux  de 
différentes  longueurs,  forment  un  accompa- 
gnement lent  et  triste.  Pour  marquer  la  me- 
sure ,  le  premier  danseur  plie  les  deux  genoux 
d'uàe  manière  cadebcée.  Quelquefois  tous 
restent  en  place ,  et  exécutent  de  petits  mou- 
vënlens  oscillatoires  en  jetant  le  corps  d'un 
fcôté  et  de  l'autre.  Ces  roseaux ,  rangés  sur  une 
mèche  ligiié,  et  liés  les  uns  aux  autres,  res-* 
semblent  à  la  flûte  de  Pan  telle  que  noua  la 
trouvohs  représentée  dans  des  processions 
bachiques  sur  les  vases  de  la  Grande-Grèce. 
C'est  Une  idée  très-simple ,  et  qui  a  dû  se  pré- 
senter à  tous  le&  peuples,  de  réunir  des  ro-* 


1^6  LIVRE    VIII. 

seaux  de  difle'rentes  longueurs  et  de  les  em- 
boucher successivement  en  les  passant  devant 
les  lèvres.  Nous  avons  été  surpris  de  voir  avec 
quelle  promptitude  de  jeunes  Indiens  compo- 
soient  et  accordoient  ces  flûtes  lorsque,  sur 
le  bord  du  fleuve,  ils  rencontroient  des  ro- 
seaux (Carices).  Sous  toutes  les  zones,  les 
hommes  ,  dans  l'état  de  nature ,  tirent  un  grand 
parti  de  ces  graminées  à  chaume  élevé.  Les 
Grecs  disoient  avec  raison  que  les  roseaux 
avaient  contribué  à  subjuguer  les  peuples  e» 
fournissant  des  flèches,  à  adoucir  les  mœurs 
par  le  charme  de  la  musique,  à  développer 
l'intelligence  en  offrant  les  premiers  instrumens 
propres  à  tracer  des  lettres.  Ces  différons  em- 
plois des  roseaux  marquent  pour  ainsi  due 
trois  périodes  de  la  vie  des  peuples.  Nous 
conviendrons  que  les  hordes  de  l'Orénoque 
se  trouvent  au  premier  degré  d'ime  civilisation 
naissante.  Le  roseau  ue  leur  sert  que  comme 
un  instrument  de  guerre  et  de  chasse,  et  les 
flûtes  de  Pan,  sur  ces  rives  lointaines,  n'ont 
point  encore  donné  des  sons  capables  de  faire 
naître  des  sentimens  doux  et  humains. 

Nous  trouvâmes,  dans  la  cabane  destinée 
au  festin,  plusieurs  productions  végétales  que 
les  Indiens  avoient  rapportées  des  montagnes 
de  Guanaya,   et   qui   fixèrent  toute   notre  at- 


CHAPITRE   XXIV.  I77 

lention.  Je  ne  m'arrêterai  ici  qu'au  fruit  du 
Juvia,   à  des  roseaux  d'une  .prodigieuse  lon- 
gueur et  aux  chemises  faites  de  l'écorce  de 
Marima.  UAlmendron  ou  Juvia ,  un  des  arbres 
les   plus  majestueux  des  forêts  du  Nouveau- 
Monde  ,  étoit  à  peu  près  inconnu  avant  notre 
voyage   au  Rio   Negro.   On  commence  à  le 
trouver,  à  quatre  journées  de  distance,  à  l'est 
de  l'Esmeralda ,   entre  le  Padamo  et  l'Ocamo, 
au  pied  du  Cerro  Mapaya ,  sur  la  rive  droite 
de  l'Orénoque.  Il  est  plus  abondant  encore  sur 
la  rive  gauche,  au  Cerro  Guanajâ,  entre  le 
Rio  Amaguaca  et  le  Gehette.  Les  habitans  de 
l'Esmeralda  nous  ont  assuré  qu'en  avançant  au- 
dessus  du  Gehelte  et  du  Chiguire ,  le  Juvia  et 
les  Cacaoyers  deviennent  tellement  commun» , 
que  les  Indiens  sauvages  (les  Guâicas  et  Gua- 
haribos  blajicos)  ne  troublent  point  les  récoltes 
faites  par  les  Indiens  des  missions.  Us  ne  leur 
envient  guère  des  productions  dont  la  nature 
a  enrichi  leur  propre  sol.  À  peine  a-t-on  tenté, 
dans  les  établissemens  du  Haut-Or  en  o  que,  à 
propager  les  Almèndrones.  La  paresse  des  habi- 
tans s'y  oppose,  plus  encore  que  la   rapidité 
avec  laquelle  l'huile  se  rancit  dans  les  graines 
amygdaliformes.  Nous  n'avons  trouvé  que  trois 
arbres  à  la  mission  de  San  Carlos  et  deux  à 
VEsmeralcla.  Âgés  de  huit  à  dix  ans,  ces  troncs 
Rflat.  kittor*  tant.  8.  12 


1J$  LIVRE    VIII. 

majestueux  n'a  voient  pas  encore  porté  de  fleurs. 
J'ai  rappelé  plus  haut  que  M.  Bonpland  a  dé- 
couvert des  Almendrones ,  parmi  les  arbres  qui 
couvrent  les  rives  du  Gassiquiare,  près  des 
rapides  de  Cananivacari  '. 

Dès  le  16.'  siècle,  on  avoit  vu  en  Europe, 
non  le  grand  drupa  eu  forme  de  cocos  qui  ren- 
ferme les  amandes  ,  mais  les  graines  à  tégumens 
ligneux  et  triangulaires.  Je  reeonnois  celles-ci 
dans  une  gravure  assez  imparfaite  de  Clusius  *. 
Ce  botaniste  les  désigne  sous  le  nom  A'AImen- 
dras  del  Pertt ,  peut-être  parce  qu'on  les  avoit 
portés,  comme  un  fruit  très-rare,  au  Haut- 
Maragnon,  et  de  là,  par  les  Cordillères,  à 
Quito  et  au  Pérou.  Le  Novus  Orbis  de  Jean 
de  Laet,  dans  lequel  j'ai  trouvé  la  première 
notion  de  l'Arbre  de  la  Vache,  offre  aussi  une 
description    et    une  lîgure    très-exacte    de  la 

'    Voyez  plus  haut,  p.  ^0, 

3  Exolicor,  Lib.  H,  Cap.  XVUI,  p.  [\!\.  Clusius  distingue 
très-bien les  Almendras  iklPeru ,  nuire  Beiilmilelia  excelsa  ou 
Juvîa  {  frui:tn5  imi  j^iliila1  nudeo  ,  triangularis  ,  dorso  lato  ,  in 
bina  laler.i  augulusa  desinetitc,  lu^i-ns,  ptdidum  cimeiforrois), 
du  Pckea  ou  AniYgdiilit  j;<in_v.iim::i  (  Exot..  Lib.  II,  Cap.  \i , 
p.  27).  Ralegh  .  qui  ne  connoissoit  aucune  des  productions  du 
1  laïu-Orénoquc  ,  lie  parle  pas  du  Juvia ;  mais  il  paroît  qu'il  a 
rapporté  le  premier  en  Europe  le  fruit  du  J'almierMauritia  dont 
nous  avons  souvent  eu  occasion  de  parler.  (  Voyez  Clus. 
Exot.,  Lib.  H,  Cap.  iv  ,  p.  a5.  Fruclus  elegantissinius ,  squa- 
mosw»,  simili»  PrimB-pioi.) 


eHPAfTHÇ  *XIV.  179 

graine  du  Bertholletita.  Laet  appelle  l'Arbore 
Totocke,  et  fait  mention  du  drupa  *,  de  là 
grandeur  de  la  tête  humaine ,  qui  renferme  les 
amandes.  Le  poids  de  ces  fruits  est  si  énorme , 
dit-il  y  que  les  sauvages  n'osent  guère  entrer 
dans  les  forêts  sans  se  couvrir  la  tête  et  les 


*  Voici  cette  description  remarquable  que*  les  botanistes 
n'ont  guère  cherchée  dans  un  ouvrage  purement  géographique , 
publié  en  i633.  «  Arbor  (Ademonie)  Totocke  est  yqlde  procera 
et  ramosa  :  foliis  grandibus  et  quae  forma  non  multùmabludunt 
ab  ulmi  frondibus,  obscure  viridentibus,  nisi  quod  postica  parte 
nonnihil  videntùr  candicafe.  Nullos  fert  flores,  sed  certes 
gemmas ,  quœ  colore  nihil  différant  A  foliis ,  qu®  aensim  çras- 
ftescnut  et  protrudunt  fructum  grandem  et  mole  interdum  ca-a 
pitb  hiùitani,  pené  rôtundum  antica  parte  nonnihil  compressum* 
ctirtice  ligneo ,  durO  et  admodum  crasso ,  exterius  striato  et 
tûberoso  *  coloris  fusci  et  pêne  nigri.  Dividitur  interiuè  certis 
Mptis  in  iex  Veluti  regiones ,  in  quarum  singulis  conclufluntur 
octOf  decem  et  interdum  duodecim  nuces  arcte"  intfer.se  con-* 
junctœ  ;  quae  singula?  iterum  ligneo  et  satis  duro  cortice  tecta? 
sUnt  et  variae  forma?  pleraeque  tamen  triatigulares'  una  parte  cdnw 
vëxioré ,  cum  tribus  veluti  suturis ,  valde  rugosae  e?  asper»  * 
minus  tamen  quam  exterior  cortex  ,  très  uncias  lorigœ  et  ses- 
(juiunciain  lata? ,  coloris  rossi ,  et  interdum  clnérei  aut  fusci  :  his 
coatinetur  dhloûgus  nucleus ,  totas  implens  instar  amygdali , 
rubicundâ  membranâ  tectus ,  carné  candidissima ,  iolidâ  et 
nonnihil  oleosa;  sapore  magis  ridetur  accedere  ad  avellanas 
cjoam^mygdala ,  hûrum  tamçn  usura1  in  omnibus  egregie  |>otest 
supplere ,  etiam  ad  tragemata  facienda ,  uti  a1  nostris  (  Belgis  ) 
fuit  observatuni.  Barbari  dicunt ,  si  Vcnerem  àmbis ,  comede 
Totocké  fructum.»  {Laet,  p.  63a t  Comparez  nos  Plantes 
équiiwxiates,  Ton).  I ,  p<  122 1  PL  xxxvu  ) 

12* 


l8û  LIVRE    VIII. 

épaules  d'un  bouclier  tle  bois  très-dur.  Ces 
boucliers  sont  inconnus  aux  naturels  de  l'Es- 
meralda ,  mais  ils  nous  ont  également  parlé  des 
dangers  que  l'on  court  lorsque  les  fruits  mû- 
rissent et  qu'ils  tombent  de  5o  à  60  pieds  de 
hauteur.  On  vend,  en  Portugal  et  en  Angle- 
terre ,  les  graines  triangulaires  du  Juvia  sous 
le  nom  vague  de  châtaignes  [Castahas)  ou  noix 
du  Brésil  et  de  l'Amazone,  et  l'on  a  cru  long- 
temps que,  semblables  au  fruit  dtiPekea,  ils 
naissoient  isolément  sur  des  pétioles.  Les  ha- 
bitans  du  Grand-Para  font ,  depuis  un  siècle , 
un  commerce  assez  actif.  Ils  les  envoient  soit 
directement  en  Europe,  soit  à  Gayenne  où  on 
les  appelle  Touka.  Le  célèbre  botaniste, 
M.  Correa  de  Serra ,  nous  a  dit  que  l'arbre 
abonde  dans  les  forêts  qui  avoisinent  Macapa, 
à  l'embouchure  de  l'Amazone;  qu'il  y  porte  le 
nom  de  Capucaya ,  et  que  les  habitans  en 
recueillent  les  amandes  comme  celles  du  Le- 
cythis  pour  en  exprimer  de  l'huile.  Lne  car- 
gaison d'amandes  de  Juvias,  entrée  au  Havre, 
et  capturée  par  un  corsaire,  en  1807,  a  servi 
au  même  usage. 

L'arbre  qui  donne  les  châtaignes  du  Brésil  n'a 
généralement  que  2  à  3  pieds  de  diamètre ,  mais 
sa  hauteur  atteint  100  à  120  pieds.  Son  port 
n'est  pas  celui  du  Mammea,  du  Caimitier  et  de 


CHAPITRE   XXIV.  1.8  ft 

i 

plusieurs  .autres  arbres  des  tropiques  dont  les 
branches  (comme*  dans  les  Lauriers  de  la  zone 
tempérée)  s'élèvent  presque  droit  y  ers  le  ciel; 
Dans  le*  Bertholletia,  les  rameaux  sont  ouverts, 
très4ongs ,  presque  nus  vers  la  base ,  et  chargés 
à  leurs  sommets  de  touffes  de  feuillage  très- 
rapprochées.  Cette  disposition  de  feuilles  à  demi* 
coriaces,  un  peu  argentés  par»  dessous,  et  longues 
de  plus.de  2  pieds  y  fait  replier  les  branches  vers 
le  soi,  comme  cela  arrive  aux  flèches  {frondes^ 
clés  palmiers.  Nous  n'avons  pas  vu  fleurit^  cet 
arbre  majestueux.  U  n'est  .chargé  de  fleurs  que 
dans  sa  quinzième  année  >  et  ces»  fleurs.1  parois* 
sent,  depuis  la  foi  de  mars  jusqu'au  commence- 
cément  d'avril.  Les  fruits  mûrissent  vers  la  fin 
de  mai,  quelques  troncs  les  conservent  jusqu'au 
mois  d'août.  Gomme  ces  fruits  ont  la  grosseur  de 
la  tête  d'un  enfant,  souvent  12  à  i3  pouces  de 
diamètre ,  ils  font  un  énorme  bruit  en  tombant 
de  la  cime  des  arbres.  Je  ne  connois  rien  déplus 
.propre  à  faire  admirer  la  puissance  des  forces 
organiques  dans  la  zone  èquinoxiale,  que  l'aspect 

x-  D'<après  des  notions  assez  vagues ,  elles  sont  jaunes ,  très- 
grandes,  et  ont  quelques  rapports  avec  celles  du  Bombax  Ceiba. 
M.  Bonrjland  dit  cependant  dans  son  Journal  botanique,  écrit 
sur  les  bords  du  Rio  Negro,  flos  violaceus.  C'est  ainsi  que  les 
Indiens  de  cette  rivière  lui  avoient  indiqué  ia  couleur  de  la 
corolle» 


l82  L1VBE    VIII. 

de  ces  grands  péricarpes  ligneux,  par  exemple 
du  Cocotier  de  mer  (Lodoïcea)  parmi  les  Mono- 
cotylédonées ,  et  du  Bertliolletia  et  du  Lecythis 
parmi  les  Dicotylédonées.  Sous  nos  climats,  les 
Cucurbitace'es  seuls  produisent,  dans  l'espace  de 
quelques  mois,  des  fruits  d'un  volume  extraordb 
naire,  mais  ces  fruits  sont  pulpeux  et  succuleqs. 
Entre  les  tropiques,  le  Bertliolletia  forme,  eu 
moins  de  5o  à  60  j  ours,  un  péricarpe  dont  la  partie 
ligneuse  a  un  demi-pouce  d'épaisseur,  et  que  l'on 
a  de  la  peine  à  scier  avec  les  instrumens  les  plus 
tranchans.  Un  grand  naturaliste  ■  a  déjà  observé 
que  h:  bois  des  fruits  atteint  en  géne'ral  une  dureté 
que  l'on  ne  trouve  guère  dans  le  bois  du  tronc 
des  arbres.  Le  péricarpe  du  Bertliolletia  offre 
des  rudimens  de  quatre  loges,  quelquefois  j'en 
ai  trouvé  jusqu'à  cinq.  Les  graines  ont  deux 
enveloppes  très-distinctes,  et  cette  circonstance 
rend  la  structure  du  fruit  plus  compliquée  que 
dans  les  Lecythis,  les  Pekea  ou  Caryocar  et  les 
Saouvari.  Le  premier  tégument  est  osseux  ou 
ligneux,  triangulaire,  tubercule  à  sa  surface 
extérieure,  et  couleur  de  cannelle.  Quatre  à  cinq, 
quelquefois  huit  de  ces  noix  triangulaires,  sont 
attachées  à  une  cloison  centrale.  Comme  elles 
se  détachent  avec  le  temps,  elles  se  meuvent 

'  Richard,  Analyse  îles  finils,  p,  g. 


CHAPITRE    XXIV.  lt&S 

librement  dans  le  grand  péricarpe  sphériquet  Le& 
singes    Capucins   (Simia    chiropotes)  aû&e&t 
singulièrement  les  châtaignes  4u  Bré&U;  et  le 
seul  bruit  que  font  les  graines  lorsqu'on  agite  le 
fruit  *  tel  qu'il  tombe  de  l'arbre,  excite  au  plus, 
haut  degré  la  gourmandise  de  ces  animaux.  Lfr 
plus  sauvent  je  n'ai  trouvé  que  i5  à  a  a.  noix  dans, 
qhaque  fruit  Le  second  tégument  dea  amandes 
est  membraneux  et  brun-jaunâtre.  Leur  goût 
est  extrêmement    agréahle,   lorsqu'elles  sont 
encore  fraîches;,  m  ak  l'huile  dont  elles  abondent,, 
pt  qui  les  rend  si  utiles  aux  arts*  rancit  facilement. 
Quoique  jt  dans  le  Haut«Orénoque,  nous  ayons, 
mangé  souvent,  par  manque  de  nourriture,  des 
quantités  considérables  de  ces  amandes,  nous  n'en, 
ayons  jamais  éprouvé  aucune  suite  fâcheuse. 
Le  péricarpe  sphérique  du  Rertholletia  perforé 
au  sommet  n'est  pas  déhiscent  :  le  bout  supérieur 
et  renflé  de  la  columelle  forme  bien  (selon 
M.  Kunth)  une  espèce  de  couvercle  intérieur 
comme  dans  le  fruit  du  Lecythis,  mais  il  ne 
s'ouvre  guère  de  lui-même.  Beaucoup  de  grainea 
perdent,  par  la  décomposition  de  l'huile  ren- 
fermée dans  les  cotylédons,  la  faculté  de  germer, 
avant  que,  dans  la  saison  des  pluies,  le  tégument 
ligneux  du  péricarpe  se  soit  ouvert  par  l'effet  de 
la  putréfaction.  C'est  un  conte  très- répandu  sur 
les  bords  du   Bas-Orénoque ,  que  les  singes 


l84  LIVRE    VIII. 

GaplUÙtS  et  le  Cacajao  (Siraia  cbiporotes  e( 
Simili  melanoeepliala)  se  placent  en  cercle,  et 
réussissent,  en  frappant  avec  une  pierre,  à  ouvrir 
les  fruils  pour  faire  sortir  les  amandes  triangu- 
laires. Cfitta  opération  serait  impossible  à  cause 
tic  l'extrême  dureté  et  de  l'épaisseur  du  péri- 
carpe. On  peut  avoir  vit  des  singes  occupés  à 
rouler  les  fruits  du  lïertholletia;  mais,  quoique 
ces  fruits  nient  un  petit  trou  auquel  s'applique 
l'extrémité  supérieure  de  la  cohimeHe,  la  nature 
n'a  pas  facilité  au\  singes  les  voies  pour  ouvrir 
le  péricarpe  ligneux  du  Juvia,  comme  pour  ôter 
le  couvercle  du  Apct/Am,  appelé  dans  tes  missions 
SOUVûrctt  i/u  coco  des  singes  ',  Selon  te  rapport 
de  plusieurs  Indiens  très-véridiques,  il  n'y  a 
que  les  petits  Honneurs,  surtout  les  Agutis 
(  l'./i7//f'et  le  Lapa"1)  qui,  par  la  structure  de 
leurs  dents  et  par  l'inconcevable  ténacité  avec 
laquelle  ils  poursuivent  leurs  travaux  destruc- 
teurs, parviennent  à  perforer  le  fruit  du  Ber- 
IlioUitia,  Des  que  les  noix  triangulaires  sont 
répandues  sur  le  sol.  on  voit  accourir  tous  les 
animaux  de  la  foret  :  les  singes,  les  Manaviris, 
les  écureuils,  lesCnvia,  les  perroquets  et  les  Aras 
se  disputent  la  proie.  Ils  sont  tous  assez  rOrts 
pour  briser  le  tégument  ligneux  de  la  grain-?; 

'    l.>  t*fm  |  lo  .vmnvt.'ï  .1,1  ..'.-!■  de  Mohqs. 
■  (S» vin  Agiin-C   IV*, 


CHAPITRE   XXIV.  iÔ5 

Us  font  sortir  l'amande  et  l'emportent  au  haut 
des  arbres,  ce  C'est  leur  fête  aussi,  disoient  les 
Indiens  qui  revenoient  de  la  récolte;»  et,  à 
entendre  leurs  plaintes  contre  les  animaux,  on 
sent  qu'eux  seuls  se  croient  les  maîtres  légitimes 
de  la  forêt. 

La  fréquence  du  Juvia,  à  l'est  de  l'Esmeral- 
da ,  semble  indiquer  que  la  Flore  de  l'Amazone 
commence  dans  la  partie  du  Haut-Orénoque 
qui  s'étend  au  sud  des  montagnes.  C'est  pour 
ainsi  dire  une  nouvelle  preuve  de  la  réunion 
de  deux  bassins  de  rivières.  M.  Bonpland  a  très- 
bien  exposé  les  moyens  qu'il  faudroit  employer 
pour  multiplier  le  Bërtholletia  excelsa  sur  les 
bords  de  FGrénoque,  de  l'Apure,  du  Meta  et 
dans  toute  la  province  de  Venezuela.  Il  faudroit 
ramasser,  dans  les  endroits  où  croît  naturel- 
lement cet  arbre,  des  milliers  de  graines  dont 
la  germination  auroit  déjà  commencé,  et  les 
mettre  en  pépinière  dans  des  caisses  remplies 
de  la  même  terre  où  elles  ont  commencé  à 
végéter.  Les  jeunes  plants  abrités  contre  les 
rayons^  du  soleil  par  des  feuilles  de  Musacées 
où  de  palmiers ,  seroient  transportés  dans  des 
pirogues  ou  sur  des  radeaux.  On  sait  combien 
on  a  de  la  peine  à  faire  germer  en  Europe  (malgré 
l'emploi  du  chlore  que  j'ai  indiqué  ailleurs)  les 


]88  livre  vnr. 

des  ponchos  et  nuinas  de  coton  qui  sont  si 
communs  dans  la  Nouvelle-Grenade,  à  Quito  el 
au  Pérou.  Comme  dans  ces  climats  la  richesse 
et  la  bienfaisance  de  la  nature  sont  regardées 
comme  les  causes  premières  do  la  paresse  des 
habita  n  s ,  les  missionnaires  ne  manquent  pas  de 
dire  ,  en  montrant  les  chemises  de  Marima, 
«que,  dans  les  forêts  de  l'Orénoque,  les  vète- 
mens  se  trouvent  tout  faits  sur  les  arbres.  »  On 
peut  ajouter  à  ce  conte  sur  les  chemises ,  les 
bonnets  pointus  que  fournissent  les  spathes  de 
certains  palmiers,  et  qui  ressemblent  à  un  tissu 
à  larges  mailles  ". 

Dans  le  festin  auquel  nous  assistâmes,  les 
femmes  étoient  exclues  de  la  danse  et  de  toute 
espèce  de  réjouissance  publique  :  elles  étoient 
tristement  occupées  à  servir  aux  hommes  du 
singe  rôti,  des  boissons  fermentées  et  du  choux 
palmiste.  Je  ne  cite  cette  dernière  production, 
quia  le  go  ùt  de  nos  choux-fleurs,  que  parce 
que  dans  aucun  pays  nous  n'en  avons  vu  des 
masses  d'une  si  prodigieuse  grandeur.  Les  feuilles 
non  développées  se  confondent  avec  la  jeune 
tige,  el  nous  en  avons  mesuré  des  cylindres  de 
6  pieds  de  long  sur  5  pouces  de  diamètre.  Une 
autre  substance  et  qui  est  beaucoup  plus  nutri- 

1  «yrwTom.V.p.ajS 


CHAPITRE   XXIV.  ]$g 

tire  est  tirée  du  règne  animal  :  c'est  la  farine  de 
poisson  x.  DanS  tout  le  Haut-Orénoque  *  les 
Indiens  font  frire  le  poisson,  le  sèchent  au  soleil 
et  le  réduisent  en  poudre  sans  en  séparer  les 
arêtes.  J'ai  tu  de$  masses  de  5o  à  60  livres  de 
cette  farine  qui  ressemble  à  celle  de  manioc 
Lorsqu'on  veut  en  manger,  op  y  mêle  de  l'eau 
pour  la  réduire  en  pâte.  .Sous  tous  les  climats., 
Fabonflance  des  poissons  a  fait  imaginer  les 
mêmes  moyens  de  conservation,  Pline  et  Dio- 
dore  de  Sicile  ont  décrit  le  pain  de  poisson  des 
Ichthy  ophagesa,  habitans  du  golfe  persique  et  des 
côtes  de  la  mer  Rouge. 

A  l'Esmeralda  ,  comme  partout  ailleurs  dans 
les  missions ,  les  Indiens  qui  n'ont  pas  voulu 
se  faire  baptiser,  et  qui  sont  simplement  agré*- 
gés  à  la  commune ,  vivent  en  polygamie.  Le 
nombre  des  femmes  diffère  beaucoup  chez  les 
différentes  tribus  :  il   est  le  plus  grand  chez 

*  Manioc  de  pescado. 

a  Ces  peuples ,  plus  abrutis  encore  que  les  naturels  de  VO* 

rénoque ,  se  contentaient  de  sécher  le  poisson  frais  au  soleil  : 

la  pâte  de  poisson  a  voit  chez  eux  la  forme  de  briques ,  et 

Ton  y  mêloit  quelquefois  la  graine  aromatique  du  Paliurus 

(Rhamnus),  comme  en  Allemagne  et  dans  quelques  autres 

pays  du  nord  on  mêle  de  la  graine  de  cumin  et  de  fenouil 

au  pain  de  froment.  Pline,  Lib.  VU,  Çap.   ni  (Tom.  I, 

p.  374,  éd.  Par;  1723)^  Diod.  Sic,  p<  i54-  Arrian.  Ind. , 

p.  566. 


igo  i.ivnE  viii, 

les  Caribes  et  chez  toutes  les  nations  qui  ont 
conservé  long-temps  l'habitude  d'enlever  de 
jeunes  filles  chez  les  peuplades  voisines.  Com- 
ment parler  de  bonheur  domestique  dans  une 
association  aussi  inégale  ?  Les  femmes  vivent 
dans  une  espèce  d'esclavage  comme  chez  la 
plupart  des  nations  très-abruties.  Comme  les 
maris  sont  dans  la  pleine  jouissance  du  pouvoir 
absolu,  aucune  plainte  ne  se  fait  entendre  en 
leur  présence.  11  règne  un  calme  apparent  dans 
la  maison ,  et  les  femmes  s'empressent  toutes  à 
prévenu- les  vœux  d'un  maître  exigeant  et  maus- 
sade :  elles  soignent  indistinctement  leurs  propres 
enfans  et  ceux  de  leurs  rivales.  Les  mission- 
naires assurent  (et  il  est  facile  d'ajouter  foi  à 
leur  récit)  que  cette  paix  intérieure,  effet  d'une 
crainte  commune,  est  singulièrement  troublée 
si  le  mari  fuit  de  longues  absences.  C'est  alors 
(pie  la  femme  qui  a  contracté  les  premiers  liens 
qualifie  les  autres  de  concubines  et  de  servantes. 
Les  rixes  se  prolongent  jusqu'au  retour  du 
maître,  qui  sait  calmer  les  passions  par  le  sou  de 
sa  voix,  par  un  simple  geste,  et,  s'il  le  juge  utile, 
par  des  moyens  un  peu  plus  violeus.  Une  cer- 
taine inégalité  entre  les  droits  des  femmes  est 
sanctionnée  par  le  langage  chez  les  ïamanaques 
Le  mari  iippellc  la  seconde  et  la  troisième  femme 
les  compagnes  de  la  première  :  la  première  Irait"-' 


CHAPITÎlE    XXI  Y.  loi 

les  compagnes  de  rivales  et  d'ennemies  [ipuc- 
fatoje),  ce  qui  est  moins  poli  sans  doute,  mais 
plus  vrai  et  plus  expressif.  Comme  tout  le  poids 
du  travail  repose  sur  ces  malheureuses  femmes, 
il  ne  faut  pas  être  surpris  qu'il  y  ait  des  nations 
où  leur  nombre  est  extrêmement  petit.  Dans  ce 
cas,  il  se  forme  une  espèce  de  polyandrie  que 
nous  retrouvons,  mais  plus  développée,  au  Tibet 
et  dans  les  montagnes  situées  à  l'extrémité  de 
la  péninsule  de  l'Inde.  Chez  les  Avanos  et  les 
Maypures,  plusieurs  frères  n'ont  souvent  qu'une 
même  femme.  Lorsqu'un  Indien  qui  vit  en 
polygamie  se  fait  chrétien,  les  missionnaires 
le  forcent  à  choisir  parmi  ses  femmes  celle  qu'il 
veut  garder,  et  à  répudier  les  autres.  Ce  mo- 
ment de  la  séparation  est  le  moment  critique  : 
le  nouveau  converti  trouve  aux  femmes  qu'il 
doit  abandonner  les  plus  précieuses  qualités. 
L'une  s'entend  bien  au  jardinage,  l'autre  sait 
préparer  le  chiza ,  boisson  enivrante  que  donne 
la  racine  du  manioc  :  toutes  lui  paroissent  éga- 
lement nécessaires.  Quelquefois  le  désir  de  con- 
server les  femmes  l'emporte  chez  l'Indien  sur 
le  penchant  pour  le  christianisme;  mais  le  plus 
souvent  le  mari  préfère  de  se  soumettre  au 
choix  du  missionnnaire,  comme  à  une  aveugle 
fatalité. 

C'est  par  les  Indiens  qui,  depuis  le  mois  de 


ÏQ2  LIVRE    VIII. 

mai  jusqu'au  mois  d'août,  font  des  voyages  à  l'est 
de  l'Esmeralda,  pour  recueillir  les  productions 
végétales  des  montagnes  de  Yumariquin,  que 
nous  avons  pu  avoirdes  notions  précises  sur  le 
cours  de  l'Oi'énoque,  à  l'est  de  la  mission.  Cette 
partie  de  ma  Carte  itinéraire  diilère  entièrement 
des  cartes  qui  l'ont  précédée.  Jer  vais  commencer 
la  description  de  ces  pays  par  le  groupe  grani- 
tique du  Duida,  au  pied  duquel  nous  séjour- 
nâmes. Ce  groupe  est  bordé  à  l'ouest  par  le  Rio 
Tamatama,  à  l'est  par  le  Rio  Guapo.  Entre  ces 
deux.  alUuens  de  l'Orénoque,  au  milieu  des 
Morichales  ou  bosquets  de  Palmiers  Mauritia, 
qui  environnent  l'Esmeralda,  descend  le  Rio 
Sodomnni;  il  est  célèbre  par  l'excellence  des 
Ananas  qui  croissent  sur  ses  rives.  J'ai  mesure, 
le  a:i  mai,  dans  une  savane  qui  s'étend  au  pied 
du  Duida,  une  base  de  ^■j'ô  mètres  de  longueur: 
l'angle  sous  lequel  le  sommet  de  la  montagne 
paroîta  la  distance  de  13,327  mètres  est  encore 
de  i)".  Une  mesure  tiïgonométriqué  faite  avec 
soin  m'a  donné  pour  le  Duida  (c'est-à-dire  pour 
le  pic  le  plus  élevé  qui  est  au  sud-ouest  de  Cerro 
Muruguaca)  2179  mètres  ou  1.1 18  toises  au- 
dessus  de  la  plaine  de  l'Esmeralda  '.  Sa  hauteur 

'    Itjise-  dirigée  vers  le-  sommel  il»  Duida,  /(--s  mètres.  Doubles 

unglra  du  liant ':m\  det»  extrémités  de  la  base,  1 8»  o' 1  nff  *t 

iS"  3B'u".  Hauteur  1I11  Un  idn  au-dessus  delà  base,  ai-gniKlrW 


/ 

I 


CfUPfTR*    **  IT.  IgS 

eu-dea&us  du  niveau  de  l'Océan  eat  donc  prar 
hahlmaent  près  de  1 3oo  toises  ;  y&  dis  probable? 
me&t,  car  j'ai  eu  le  malheur  de  hrise*  mon 
baromètre  avant  d'atteindre  l'Ssmeralda.  Les 
pluies étaient  si  fortes  que,  dans  les  bivouacs, 
noua  ne  pouvions  garantir  l'instrument  des  effets 
de  l'humidité.  Le   tuhe  céda  à   la  dilatation 
inégale  du  bois.  Cet  accident  me  peina  d'autant 
plus  que  jamais  baromètre  n'a  résisté  £  de  plus 
plus  longs  ¥0 jages.  Je  m'en  étois  servi  depuis 
frais  ans  en  Europe  dans  les  montagnes  de  la 
feyrie,  de   la   France   et  de  l'Espagne,  on 
Amérique  dans  le  chemin  de  Cumana  au  Haut- 
Cteénctque.  Le  pays  entre  Javita,  Vasiva  et 
l'Efflieralda  est  une  vaste  plaine;  et,  comme 
fvà  ouvert  le  baromètre  dans  les  deux  premiers 
de  ©es  endroits,  je  ne  crains  pas  de  pie  tromper 
de  plus  de  i5  à  20  toises  sur  la  hauteur  absolue 
des  savanes  du  Sodomoni.  Le  Cervo  Duida  ne 
te  cède  en  hauteur  que  très-peu  (  à  peine  de  80 
À  100  toises)  à  la  cime  ?  du  Saint-Gothard  et  à 
la  Sylla  de  Caracas  sur  le  littoral  de  Venezuela. 
Aussi  est-il  regardé  dans  ces  contrées  comme 
une  montagne  colossale ,  célébrité  qui  nous 


=;xii8  toises  —  2605  Taras  cast.  Hauteur  de  FEsmeralda  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer,  probablement  ^77  toises.  Voyez 
plus  haut ,  p.  7  2 ,  et  'Bom.  Yn ,  p.  5o6. 
f  l*  Pejtine. 

Bêlât.  lustor.  Tom.  8.  i3 


ïg4  livre  vin. 

donne  une  idée  précise  de  la  hauteur  moyenne 
de  la  Sierra  Parime  et  de  toutes  les  montagnes 
de  l'Amérique  orientale.  A  l'est  de  la  Sierra 
IV évada  de  Merida,  comme  au  sud-est  du  Paramo 
de  las  Rosas ,  aucun  des  chaînons  qui  s'étendent 
dans  le  sens  d'un  parallèle  n'atteint  la  hauteur 
de  la  crête  centrale  des  Pyrénées. 

Le  sommet  granitique  du  Duida  est  tellement 
coupé  à  pic  que  les  Indiens  ont  vainement  tente 
d'y  parvenir.  On  sait  que  les  montagnes  les  moins 
élevées  sont  souvent  les  plus  inaccessibles.  À 
l'entrée  et  à  la  fin  de  la  saison  des  pluies,  on 
voit,  à  la  cime  du  Duida,  de  petites  flammes 
qui  semblent  changer  de  place.  Ce  phénomène, 
qu'il  est  difficile  de  révoquer  en  doute  à  cause 
delà  concordance  des  témoignages,  a  fait  donner 
à  la  montagne  le  nomimpropre  de  volcan.  Comme 
elle  se  trouve  assez  isolée,  on  pourroit  croire 
que  la  foudre  y  met  de  temps  en  temps  le  feu  aux 
broussailles;  mais  cette  supposition  perd  de  sa 
vraisemblance,  si  l'on  réfléchit  sur  l'extrême 
difficulté  avec  laquelle  les  végétaux  s'enflamment 
dans  ces  climats  humides.  H  y  a  plus  encore  : 
on  assure  que  de  petites  flammes  paroissent  sou- 
vent là  où  le  roc  semble  à  peine  couvert  de 
gazon,  et  que  les  mêmes  phénomènes  ignés  se 
présentent,  dans  des  jours  entièrement  exempts 
d'orage,  au  sommet  du  Guaraco  ou  Murcielago, 


CHAPITRE   XXIV.  jg5 

colline  située  vis-à-vis  l'embouchure  du  Rio  Ta- 
matama,  sur  la  rive  méridionale  de  VOrénoque. 
Cette  colline  est  à  peine  élevée  de  1  oo  toises  au- 
dessus  des  plaines  voisines.  Si  les  assertions  des 
naturels  sont  vraies ,  il  est  probable  que ,  dans  le 
Duida  et  le  Guaraco ,  il  existe  quelque  cause 
souterraine  qui  produit  les  flammes  :  car  on  n'en 
voit  jamais  paroîlre  dans  les  hautes  montagnes 
vo  isines  du  Rio  Jao  et  dans  le  MaraguaCa  ,  si  sou- 
vent enveloppé  d'orages  électriques.  Le  granité 
du  Cerro  Duida  est  rempli  de  filons  en  partie  ou- 
verts, en  partie  remplis  de  cristaux  de  quarz  et  de 
pyrites.  Des  émanations  gazeuses  et  inflammables 
(soit  d'hydrogène ,  soit  de  naphte  )  peuvent  se 
faire  jour  à  travers  ces  filons.  Les  montagnes  de  la 
Caramanie,  de  l'Hindoo-kho  et  de  l'Himalaya 
nous  offrent  de  fréquens  exemples  de  ces  phé- 
nomènes. Nous  voyons  l'apparition  de  flammes 
dans  beaucoup  de  parties  de  l'Amérique  orien- 
tale, sujettes  aux  tremblemens  de  terre,  même 
(comme  au  Cuchivero,  près  de  Cumanacoa') 
dans  des  roches  secondaires.  Le  feu  se  montre 
lorsque  le  sol,  fortement  échauffé  parles  ardeurs 
du  soleil,  reçoitles  premières  pluies,  ou  lorsque, 
après  de  fortes  ondées,  la  terre  commence  à  se 
dessécher.  La  première  cause   de  CCS  phéno- 

*  Voyez  Tom.  III,  p.  i o .■! . 


|Of»  LIVRE   VIII. 

mènes  ignés  est  à  d'immenses  profondeurs  au- 
dessous  des  roches  secondaires,  dans  les  forma- 
tions primitives  :  les  pluies  et  In  décomposition 
de  l'eau  atmosphérique  n'y  jouent  qu'un  rôle 
secondaire.  Les  sources  les  plus  chaudes  du 
monde  sortent  immédiatement  du  granité  *.  Le 
pétrole  jaillit  du  mica-schiste;  des  détonations 
effrayantes  se  sont  fait  entendre  à  l'Encaramada 
entre  les  rivières  Arauca  et  Cuchivero,  au  mi- 
lieu du  terrain  granitique  a  de  l'Grénoque  et  de 
la  Sierra  Parime.  Ici ,  comme  partout  ailleurs  sur 
le  globe,  le  foyer  des  volcans  est  dans  les  terrains 
les  plus  anciens ,  et  il  paraît  qu'il  existe  une 
liaison  intime  entre  les  grands  phenomèmes  qui 
soulèvent  et  liquéfient  la  croûte  de  notre  planète 
et  ces  météores  ignés  qui  paraissent  de  temps  en 
temps  à  la  surface ,  et  que  par  leur  petitesse  on 
est  tenté  d'attribuer  à  la  seule  influence  de  l'at- 
mosphère. 

Le  Duida ,  quoique  inférieur  a  la  hauteur  que 
lui  assigne  la  croyance  populaire ,  est  cependant 
le  point  culminant  de  tout  le  groupe  des  mon- 
tagnes qui  séparent  le  bassin  du  Bas-Orénoque 
de  celui  de  l'Amazone.  Ces  montagnes  s'abaissent 
plus  rapidement  encore  vers*  le  nord-ouest,  vers 

1    Vojrei  Tara.  Y,  p.  207  i-t  a4o. 
1  Tom.II,  p.3;S;  Tom.V,  p.  S7. 


CHAPITRE   XXIV.  ££p 

le  Puftiftâme,  qu'à  FeAt  veto  le  Padanto  «t. le  fti# 
Ocamo.  Dans  la  première  direction,  les  âiméfc 
les  plus  élevées  après  le  Dtûda  sont  Je  CimeuM^ 
aux  rouiras  du  Bip  Para  {un  des  affluons  du 
Yentuari) ,  le  Sipapo^  le  Galitamini  qui  forme 
on  même  groupe  avec  le  Cumwatni  *X\&  pie  d'#- 
niuua1.  A  Test  du  Duida  ,  se  distinguent  par  leur 
aération,  sur  la  rive  droite  de  FOrénoque,  le 
Marûvaca  ou  Sierra  Maraguaea ,  entre  le  Bào 
CaUrimom-et  le  Padamo;  sur  1a  Titre  gaapte  de 
rOrerK)que?lesnKttitûgDesde  û^wtf/iïetd^  ¥n- 

,  '  Voyei  plus  haut,  p.  5  et  88  ;  Tom.  VI,,  p.  55,  a63f  .$Byi 
Tom.  VII,  p.5a ,  164 ,  216,  216.  Je  n'ai  point  entendu  nommer 
.  aux  Indiens  du  Haut-Orénoque  lès  noms  dés  trois  montagnes , 
Jdjamari ,  Javi  et  Siamaou ,  que  le  imsN0BQftli«  JMi  {  Tom.  I , 
P«$9*  Î33 ,  i56 ;  Tom.  H ,  p.  38)  ffidiquerOomme  très-éjevàas 
tout  entonnant  les  notions  les  plus  confuses  sur  leur  .position 
géographique.  Le  Jujamari  paroit  placé  au  nord-est  du  Gerro 
de  Sipapo  que  j'ai  décrit  plus  haut  :  le  Javi  et  le  SiamaoU 
(Chaatiâcu,  Samacu),  dont  Caulki  a  aussi  ignoré  l'existence, 
fie  trouve  (à  ce  que  je  crois)  entre  les  sources  du  Yentuari  et 
du  Cucbivero.  Les  naturels  dépeignirent  au  père  Gili  le  Sia- 
macu  comme  un  lieu  extrêmement  froid.  Or ,  sur  une  montagne 
de  $00  toises  de  hauteur,  le  thermomètre  centigrade  peut 
baisser ,  sous  cette  sone ,  jusqu'à  io°  ;  ce  qui1  cause  déjà  un 
aentintent  de  froid  très-$ensible  à  des  peuples  habitués  À  une 
température  de  28°-3o°.  A  Caracas  (haut.  4$4  toises) ,  j'ai  vu 
le  thermomètre  à  i2°„5.  Le  nom  de  Siamacu  dérive  peut-être 
de  la  forme  arrondie  de  la  meatagne.  Ce  nom  indique.,  en 
lamanaque ,  un  vase  de  forme  héniispfaàrigue  4cstiné  à  con- 
server le  cftiza. 


igo  livre  rrn. 

mariquin,  entre  les  Rios  Amaguaca  etGehette. 
11  est  presque  superflu  de  rappeler  de  nouveau 
que  la  ligne  qui  passe  par  ces  hautes  cimes  est 
(  comme  dans  les  Pyrénées ,  dans  les  Carathes 
et  tant  d'autres  chaînes  de  l'ancien  continent) 
très-distincte  de  la  ligne  qui  marque  le  partage 
des  eaux.  Cette  dernière  ligne  qui  sépare  les  af- 
fluens  du  Bas  et  du  Haut-Orénoque  coupe  le 
méridien  de  64°  par  les  f\a  de  latitude.  Après 
avoir  séparé  les  sources  du  Rio  Branco  et  du  Ca- 
roni,  elle  se  dirige  au  nord-ouest,  en  envoyant 
vers  le  sud  les  eaux  du  Padamo,  du  Jao  et  du 
Ventuari;  vers  le  nord,  les  eaux  de  l'Arui,  du 
Caura  et  du  Cuchivero. 

On  peut  remonter  sans  danger  l'Orénoque, 
de  l'Esmeralda  jusqu'aux  cataractes  occupées 
par  les  Indiens  Guaicas  qui  empêchent  tout 
progrès  ultérieur  des  Espagnols;  c'est  une  navi- 
gation de  six  journées  et  demie  *,  Dans  les  deux 
premières  on  arrive  à  l'embouchure  du  Rio 
Padamo,  après  avoir  passé  au  nord  les  petites 
rivières  de  Tamatama,  du  Sodomoni,  deGuapo, 
de  Caurimoni  et  de  Simirimoni ;  au  sud,  le 
confluent  du.Cu.ca,  placé  entre  le  rocher  Gua- 

'  Del'Esint^  rjliîn  \  l'uiujmticlmi'fdu  llio  Padamo,  a  journées; 
du  Padamo  au  confluent  do  Mavaca  ,  i  j  ;  du  Mavaca  au  Rio 
Manaviche,  i  ;  du  Mauaviche  au  Rio  Gelietlc,  i  ;  du  GeUelte 
au  Ruudal  des  Gua|iaribos,  i  ;  ai  toul  G  \  journées. 


CHAPITRE   XXIT.  19g 

raco,  qu'on  dit  jeter  des  flammes,  et  le  Cerro 
Ganelilla.  Dans  ce  trajet,  l'Orénoque  conserve 
trois  à  quatre  cents  toises  de  large.  lies  affluens 
de  la  rive  droite  sont  plus,  fréquens,  parce  que  le 
fleuve  est  bordé  de  ce  côté-là  des  hautes  mon- 
tagnes de  Duida  et  de  Maraguaca,  sur  lesquelles 
s'amoncellent  les  nuages,  tandis  que  la  rive 
«gauche  est  basse  et  contigue  à  la  plaine  dont  la 
pente  générale  incline  au  sud-ouest.  De  superbes 
bois  de  construction  couvrent  les  Cordillères 
septentrionales.  L'accroissement  des  végétaux 
est  tel  dans  ce  climat  ardent  et  constamment 
humide,  que  le  Bombax.  Çeiba*  y  offre  des 
troncs  de  16  pieds  de  diamètre.  Le  Rio  Padamo 
ou  Patamo,  par  lequel  les  missionnaires .  du 
Haut-Orénoque  communiquoient  jadis  avec 
ceux  du  Rio  Caura,  est  devenu  une  source 
d'erreurs  pour  les  géographes.  Le  père  Gaulin 
le  nomme  Macoma,  et  place  un  autre  Rio 
Patamo  entre  le  point  de  la  bifurcation  de 
l'Orénoque  et  une  montagne  Ruida,  qui  est 
sans  doute  identique  avec  le  Cerro  Duida. 
Surville  fait  communiquer  le  Padamo  avec  le 
Rio  Ocamo  (Ucamu)  qui  en  est  entièremen 
indépendant;  enfin,  dans  la  grande  carte  de 

1  Les  dimensions  extraordinaires  qu'atteignent  les  espèces 
de  Bombax  qui  ont  un  bois  très-léger ,  étoient  déjà  connue? 
au  cardinal  Bembo.  Hist,  Ven.,  i55i  ,  fol.  83. 


aoo  LIVRE  VIII. 

Lu  Cruz,  un  petit  affinent1  de  l'Orénoipie,  à 
l'ouest  de  la  bifurcation,  est  indiqué  comme 
Ilio  Padamo',  et  lu  véritable  rivière  de  ce  nom 
est  appelée  Rio  Maquiiïtari.  En  partant  de 
l'embouchure  de  cette  rivière,  quia  une  largeur 
assez  considérable,  les  Indiens  arrivent,  en 
une  journée  et  demie,  au  Rio  Mavaca  o,ui  naît 
dans  les  hautes  montagnes  d'Unturan  a  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut.  Le  portage  entre  les 
sources  de  cet  affluent  et  celles  de  Tldapa  ou 
Si:i|i.<  a  donné  heu  à  la  fable  d'une  communi- 
cation de  i'Jdapa  avec  le  Huut-Orénoque.  Le 
Rio  Mavaca  communique  avec  un  lac  sur  les 
bords  duquel  les  Portugais  3  du  Rio  Negro 
viennent,  à  l'insu  des  Espagnols  de  l'Esmeralda, 

'  Ce  Patamo  de  La  'Ci  uz  est  changé  et  presque  gréeîaè  en 
Pcitumo  dans  la  carie  d'Anowsmilh. 

3   Voyez  plus  haut,  p.  5  cl  Si. 

1  Ils  s' introduis  oient  sur  le  territoire  espagnol  par  la  com- 
munication entre  le  Cababnry  et  lo  Putiuioiii.  La  li-v'e  l'ichuriin 
.■»t  le  PUchiri  de  M.  de  La  Condamine ,  ijui  abonde  dans  lu 
Hio  Xingu  (affluent  de  l' Amazone)  et  sur  les  rives  de  l'Hyù- 
rubaiy  ou  Jurabesh  du  père  Fritz,  qui  est  un  affluent  du  Ilio 
Negro.  Viiyagt;  ù  l 'Amazone  ,  page  «46  >  et  Corogr.  bras., 
Tom.  H, p.  378,  325,  SSl.  Ou  Puchcry  où  Pîchurim,  qu'on 
râpe  comme  de  la  noix  muscade ,  di/ière  un  autre  fruil  aroma- 
tique (de  Laurier?)  connu  dans  le  commerce  du  Grand-Pari 
sous  les  noms  de  Cnchcri ,  Cucnirï  00  CraVo  fClarns)  ilo 
Maranhaa  qu'dti  compare ,  pour  sou  odeur,  aux  clous  de 
«irelfc. 


CHAPITHE  XXIV.  SOI 

les  graines  aromatiques  du  Lfcurus 
Pucheri ,  connues  dans  le  commerce  sous  les 
noms  Atféve  de  Pichurim  et  de  Toda  Speàie. 
Entre  tes  confluais  du  Padamo  et  du  Mavaca  , 
VGrénoque  reçoit  au  nord  l'Ocanho  dans  letjuel 
se  jette  te  Rio  Matacona.  C'est  aux  sources  de 
ce  dernier  fleuve  que  vivent  les  Indiens  Guai- 
nares,  qui  sont  beaucoup  moins  cuivrés  ou 
bafeanéfe  que  les  autres  habitahs  de  cfes  contrées. 
Cette  tribu  est  une  de  celles  que  les  missionnaires 
appellent  Indiens  blanchâtres,  ou  Indios  blmneosy 
et  sur  lesquels  je  donnerai  bientôt  des  notions 
plus  détaillées.  Près  de  l'embouchure  -de  l'Or 
canto ,  on  montre  aux  voyageurs  uà  rocher  qui 
est  la  merveille  du  pays.  G'est  un  granité  pas** 
saÉtt  au  gneiss  remarquable  par  la  distribution 
particulière  du  mica  noir  qui  forme  de  petites 
veines  ramifiées.  Les  Espagnols  appellent  <fé 
rfrcher  Piedra  Mapaya  (pierre  mappemonde  ). 
Le  petit  fragment  que  je  m'en  suis  procuré 
indiquent  une  roche  stratifiée,  riche  en  feldspath 
Mftnc,  et  renfermant,  outre  des  paillettes  de 
nfaica  qui  isoht  agroupées  par  stries  et  diverse- 
ment "contournées ,  quelques  cristaux  d'amphi- 
bble.'Gen'estpas  une  syénite,mais  probablement 
un  granité  de  nouvelle  formation,  analogue  à 
ceux  auxquels  appartiennent  les  granités  s  tamni- 


202  LIVRE   VIII. 

fères  (hyalomictes)  et  les  pegmalites  on  granités 
graplùques. 

Lorsqu'on  a  dépassé  le  confluent  du  Mavaca, 
l'Orénoque  diminue  tout  d'un  coup  de  largeur 
et  de  profondeur.  Il  devient  extrêmement  si- 
nueux, semblable  à  un  torrent  alpin.  Ses  deux 
bords  sont  environnés  de  montagnes  :1e  nombre 
des  afll  tiens  du  sud  augmente  considérablement; 
cependant  la  Cordillère  du  nord  reste  la  plus 
élevée.  De  la  bouche  du  Mavaca  au  Rio  Gehettc 
il  y  a  deux  journées  de  chemin,  parce  que  la 
navigation  est  très-incommode ,  et  que  souvent, 
à  cause  du  manque  d'eau,  il  faut  traîner  la 
pirogue  le  long  du  rivage.  Sur  cette  distance, 
les  aflluens  du  sud  sont  le  Daracapo  et  l'Ama- 
guaca;  ils  bordent,  à  l'ouest  et  à  l'est,  les 
montagnes  de  Guanaya  et  de  Yumariquin  où 
l'on  récolte  les  fruits  du  Bertholletia  {châtaignes 
du  Maragnen).  C'est  des  montagnes  du  nord, 
dont  l'élévation  diminue  progessivement  depuis 
le  Cerro  Maraguaca ,  que  descend  le  Rio  Mana- 
viche.  A  mesure  que  l'on  continue  à  remonter 
l'Orénoque,  les  tournoicmens  et  les  petits 
rapides  (chorros  y  remolinos)  deviennent  de 
plus  en  plus  fréquens;  on  passe  à  gauche  le 
Cafto  Chiguire  habité  par  les  Guaicas,  autre 
îrihu  d'Indiens  blancs;  et,  à  deux  lieues  de 


CHAPITRE   XXIV.  *<)3 

distance,  on  parvient  à  l'embouchure  du 
Gehette  [où  se  trouve  une  grande  cataracte. 
Une  digue  de  rochers  granitiques  traverse 
FOrenoque  ;  ce  soiit  les  colonnes  d'Hercule  au- 
delà  desquelles  aucun  homme  blanc  n'a  pu 
pénétrer.  €1  paroît  que  ce  point ,  connu  sous  le 
nom  du  grand  Raudalde  Giiaharibos,  est  de  \àè 
degré  à  l'ouest  de  l'Esineralda,  par  conséquent 
par  les  67  °  38 '  de  longitude.  C'est  par  une 
expédition  militaire  que  le  commandant  du 
fortin  de  San  Carlos ,  Don  Francisco  Bovadilla , 
avoit  entrepris  pour  découvrir  les  sources  de 
FOrenoque,  qu'on  a  eu  les  notions  les  plus 
détaillées  sur  les  cataractes  des  Guaharibos.  Ce 
Commandant  avoit  appris  que  des  nègres  fugitifs 
de  la  Guyane  hollandaise  s'étoient  mêlés,  en 
avançant  vers  l'ouest  (au-delà  de  l'isthme  qui 
sépare  les  sources  du  Rio  Carony  et  du  Rio 
Branco),  aux  Indiens  indépendans.  H  tenta  une 
entrada  (incursion  hostile)  sans  en  avoir  obtenu 
la  permission  du  gouverneur  ;  le  désir  de  se 
procurer  des  esclaves  africains ,  plus  propres 
au  travail  que  les  hommes  de  race  cuivrée, 
Femporta  de  beaucoup  sur  le  zèle  pour  les 
progrès  de  la  géographie.  J'ai  pu  interroger  à 
FEsmeralda  et  au  Rio  Negro  plusieurs  militaires 
très-intelligens  qui  avoient  fait  partie  de  cette 
expédition.  Bovadilla  arriva  sans  difficulté  jus- 


au4  livre  vin. 

qu'au  pclît  Uaudtil1  qui  se  trouve  vis-à-vis  du 
Gehette;  mais,  s'etant  avancé  jusqu'au  pied  de 
la  digue  rocheuse  qui  forme  la  grande  cataracte) 
il  l'ut  attaqué  ^inopinément,  pendant  qu'il  déjeû- 
noit,  par  les  Indiens  Guaharibos  et  Guaycas, 
deux  tribus  guerrières  et  célèbres  par  l'activité 
du  Cuvave  dont  leurs  flèches  sont  empoisonnées. 
Les  Indiens  oecupoieut  les  rochers  qui  s'élèvent 
au  milieu  de  la  rivière.  Voyant  les  Espagnols 
sans  arcs  et  n'ayant  aucune  connoissance  des 
armes  à  feu,  ils  provoquèrent  des  hommes  qu'ils 
croy  oient  sans  défense.  Plusieurs  des  blancs 
fuient  dangereusement  blessés,  et  liovadilla 
se  vit  forcé  de  combattre.  Il  y  eut  un  carnage 
ni  freux  parmi  les  naturels,  mais  on  ne  trouva 
aucun  des  nègres  liollandois  qu'on  avoit  cru 
réfugiés  dans  ees  lieux.  Malgré  une  victoire  si 
facile  à  remporter,  les  Espagnols  n'osèrent  pas 
avancer  vers  Test  dans  un  pays  mont  ne  us.,  le 
long  d'une  rivière  profondément  encaissée. 

Les  Gutthtiribtis  blaneos  ont  établi  un  pont  de 
lianes  au-dessus  de  la  cataracte  en  l'appuyant 
sur  des  ruchers  qui  s'élèvent,  comme  cela  arrive 
as.scz  généralement  dans  les  Pongos  du  Haut- 
Moragnon,  au  milieu  du  lit  du  fleuve.  L'exk- 

'  On  nppulle  celto  cntoi'Bclfl  Rutulul  de  uba.ro  ou  opposition 
.m  jailli  liuiiihU  du  Gtiahariboi ,  qui  so  trouve  plus  huit 


CHAPITRE   XXIV.  205 

tence  de  ce  pont f,  qui  est  connue  de  tous  les 
habitans  de  FEsmeralda,  paroît  indiquer  que 
POrénOque  est  déjà  très-étroit  sur  ce  point.  Les 
Indiens  ne  lui  donnent  généralement  que  deux 
à  trois  cents  pieds  de  largeur  ;  ils  prétendent  que 
FÔrénoque,  au-dessus  du  Raudal  des  Guaha- 
ribos,  n'est  plus  un  fleuve,  mais  un  torrent 
frùtehuelo);  tandis  qu'un  religieux  très-instruit, 
Wraj  Juan  Gonzales,  qui  avoit  visité  ces  mêmes 
contrées,  m'assuroit  que  POrénoque,  là  où 
¥on  ne  connoît  plus  son  Cours  ultérieur,  con- 
serve encore  deux  tiers  de  la  largeur  du  Rio 
•Hegro,  près  de  San  Carlos.  Cette  dernière  opi- 
ttOn  me  paroît  moins  probable;  je  rapporte  ce 
que  j*ai  pu  recueillir,  et  je  n'affirme  rien  posi- 
tivement. Je  sais,  parles  mesures  nombreuses 
•que  j*ai  faites,  combien  il  est  facile  de  se  tromper 
*ur  les  dimensions  du  lit  des  fleuves.  Partout 
les  fleuves  paraissent  plus  ou  moins  larges,  selon 
qu'ils  sont  environnés  de  montagnes  ou  de 
plaines,  libres  d'îlots  ou  remplis  d'écueils, 
gonflés  par  de  fortes  pluies  ou  dépourvus  d'eau 

*  On  passe  aussi  deux  fois  l'Amazone  sur  des  ponts  de  bois 
.  ptès  de  son  origine  dans  le  lac  Laurioocha  ;  d'abord  au  nord  de 
Chavin ,  et  puis  au-dessous  du  confluent  du  Rio  de  Àguamiras. 
Ces  deux  ponts ,  les  seuls  que  Ton  trouve  jetés  sur  la  plus 
grande  des  rivières  connues  jusqu'à  ce  jour ,  s'appellent  Puente 
de  Quivilla  et  Puente  de  Guancaybamba. 


ao6  LIVRE  VtlI. 

après  de  longues  sécheresses.  11  en  est  d'ailleurs 
de  l'Orénoque  comme  du  cours  du  Gange  qui 
n'est  pas  connu  au  nord  de  Gangoutra.  C'est 
aussi  à  cause  de  son  peu  de  largeur  qu'on  croit 
déjà  ce  point  très-rapproché  des  sources. 

Dans  la  digue  rocheuse  qui  traverse  l'Oré- 
noque, en  formant  le  Iïaudal  des  Guaharibos, 
des  soldats  espagnols  prétendent  avoir  trouvé 
labellc  espèce  de  Saussurite  (pierre  des  ama- 
zones) dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Cette 
tradition  est  très-incertaine  ;  et  les  Indiens  que 
j'ai  interrogés  à  ce  sujet  m'ont  assuré  que  les 
pierres  vertes,  que  l'on  appelle  à  l'Esmeralda 
Piedras  de  Macagua  ■ ,  ont  été  acquises  des 
Indiens  Guaicas  et  Guaharibos  qui  trafiquent 
avec  des  hordes  beaucoup  plus  orientales.  11  en 
est  de  ces  pierres  comme  de  tant  d'autres  pro- 
ductions précieuses  des  Indes.  Sur  les  côtes,  à 
quelques  centaines"  de  lieues  de  distance,  on 
nomme  très- positivement  la  contrée  où  elles 
naissent;  mais,  lorsqu'après  beaucoup  de  peine 
on  pénètre  dans  cette  contrée,  on  découvre 
que  les  naturels  ignorent  jusqu'au  nom  de  l'objet 

'   Voyez  plus  haut,  p.   i/j.  L'étymologic  de  ce  nom,  qui 
m'est  inconnue,  pouirull-cllc  conduire  à  la 
gisement  Je  ta  pieire?  J'ai  cherche 
cagiia  parmi  les   nombreux    allluens  du 
du  Rupunuij  et  du  ïlio  Troinbelas. 


CHAPITRE  XXIV.  20J 

que  l'on  cherche.  On  pourroit  supposer  que 
les  amulettes  de  Saussurite  trouvés  entre  les 
mains  des  Indiens  du  Rio  Negro  viennent  du 
Bas~Maragnon ,  tandis  que  ceux  que  l'on  reçoit 
par  les  missions  du  Haut-Orénoque  et  du  Rio 
Carony  viennent  d'un  pays  situé  entre  les 
sources  de  l'Essequebo  et  du  Rio  Branco. 
Cependant  ni  le  chirurgien  Hortsmann,  natif  de 
Hildesheim,  ni  Don  Antonio  Santos,  dont  j'ai 
pu  examiner  les  journaux  de  route;  n'ont  vu 
en  place  la  pierre  des  amazones  ;  et  c'est  une 
opinion  dénuée  de  tout  fondement,  quoique 
très-répandue  à  l'Angostura ,  que  cette  pierre 
est  tirée,  dans  un  état  de  ramollissement  pâteux, 
du  petit  lac  Amucu,  transformé  en  Lagana  del 
Do r ado.  Il  reste  une  belle  découverte  géognos- 
tique  à  faire  dans  cette  partie  orientale  de  l'A- 
mérique ,  celle  de  trouver,  au  milieu  du  terrain 
primitif,  une  roche  d'Euphotide  renfermant  la 
Piedrade  Macagua. 

Je  vais  donner  ici  quelques  éclaircissement 
sur  ces  tribus  d'Indiens  nains  et  blanchâtres  que 
d'anciennes  traditions  placent,  depuis  des 
siècles,  près  des  sources  de  l'Orénoque.  J'ai 
eu  occasion  d'en  voir  à  l'Esmeralda,  et  je  puis 
affirmer  que  l'on  a  également  exagéré  la  peti- 
tesse de  la  taille  des  Guaicas1  et  la  blancheur 

^  •  Il  parolt  aussi  qu'il  y  a  des  Guaicas  au  nord-est  de  l'Es- 


208  LIVRE   Vllt. 

des  Gualiaribos ,  que  le  père  Caulin  *  appelle 
Guaribas  blancos.  Les  Guaicns  que  j'ai  mesures 
avoient  une  taille  moyenne  de  4  pieds  7  pouces 
à  4  pieds  8  pouces  (ancienne  mesure  de  France). 
On  assure  que  toute  la  tribu  est  de  cette  extrême 
petitesse;  mais  Une  faut  pas  oublier  que  ce  que 
l'on  appelle  ici  une  tribu  ne  constitue ,  à  propre- 
ment parler,  qu'une  seule  famille.  L'exclusion 
de  tout  mélange  étranger  contribue  à  perpétuer 
les  variétés  ou  les  aberrations  d'un  type  com- 
mun. Après  les  Guaicas,  les  Guainares  et  les 
Poignaves  sont  les  Indiens  les  plus  petits.  11  est 
bien  remarquable  que  tous  ces  peuples  se  trou- 
vent à  côté  des  Caribes  qui  sont  d'une  taille 
singulièrement  élancée.  Les  uns  et  les  autres 
habitent  le  même  climat  et  se  nourrissent  des 
mêmes  alimens.  Ce  sont  des  variétés  de  race  qui 
ont  sans  doute  préexisté  à  l'établissement  de  ces 
tribus  (grandes  et  petites ,  blanchâtres  et  brun- 
obscures)  dans  une  même  contrée.  Les  quatre 
nations  les  plus  blanches  du  Haut-Orcnoquc 
m'ont  parûtes  Guaharihas  du  Rio  Gehelte,les 


mcralda,  près  il»  l\io  Cuyuni,  dans  les  missions  de*  Capucins. 
Caulin,  p.  5t- 

1  II  les  place  aux  sources  du  Cano  Amaguaca  {Carogr.. 
p.  Ri).  Anjou ril'liui  ils  errent  plus  au  nord-est,  près  de  h 
r.raiidc-Calaraclc,  an-dessus  du  Gcliette  et  du  Cliiguin'.Gili 
(Tarn.  I,  p.  334)  le»  appelle,  en  italien,  Guaivi  blanchi. 


CHAPITRE  XX1T.  ^09 

Guainares  de  l'Ocamo  f  les  Guaicas  du  Cuho 
Ghiguire  et  les  Maquiritares  des  sources  du 
Padamo,  du  Jao  et  du  Ventuari.  Comme  ou 
est  frappé  de  voir  des  naturels  à  peau  blanchâtre 
tious  un  ciel  brûlant  et  au  milieu  de. nations 
d'un  teint  très-obscur,  les  Espagnols  ont  forgé 
deux  hypothèses  très-hasardées  pour  expliquer 
ce  phénomène.  Les  uns  prétendent  que  des 
Hollandois  de  Surinam  et  du  Rio  Essequebo 
auraient  pu  se  mêler  aux  Guaharibos  et  aux 
Guainares;  d'autres  veulent,  par  haine  contre  les 
Capucins  de  Garony  et  les  Observantins  de 
VOrénoque ,  que  ces  Indiens  blanchâtres  soient 
Ce  qu'en  Dalmatie1  on  appelle  muso  di  frate, 
des  enfans  dont  la  légitimité  est  un  peu  douteuse. 
Dans  l'un  et  l'autre  cas,  les  Indios  blancqs 
seraient  des  métis ,  fils  d'Indienne  et  de  blanc. 
Or,  ayant  vu  des  milliers  de  métis  (mestizos)  f 
je  puis  assurer  que  cette  comparaison  manque 
absolument   d'exactitude.   Les  individus  des 
tribus  blanchâtres,  que  nous  avons  pu  examiner, 
ont  les  traits,  la  stature  et  les  cheveux  plats, 
droits    et  noirs  qui    caractérisent  les  autres 
Indiens.  Il  serait  impossible  de  les  prendre  pour 
une  race  mixte ,  semblable  aux  descendans  des 
indigènes  et  des  Européens.  Quelques-uns  d'eux 

'    *  A  Catarro  et  à  Raguse. 

Retat.  hislor.  Tom.  8.  i  \ 


3IO  LIVRE    VIII. 

sont  en  même  temps  très-petits ,  d'autres  ont  la 
taille  ordinaire  des  Indiens  cuivrés.  Ils  ne  sont 
ni  foibles,ni  maladifs,  ta  albinos:  ils  ne  diffèrent 
des  races  cuivrées  que  par  une  peau  beaucoup 
moins  basanée.  D'après  ces  considérations,  il 
seroit  inutile  d'insister  sur  la  distance  qu'il  y  a 
des  montagnes  du  Haut-Orcnoque  au  littoral 
habité  par  les  Hollandois.  Je  ne  nierai  pas  qu'on 
n'ait  pu  voir  des  descendans  de  nègres  fugitifs 
{negros  afcados  de!  paleri(jiie)  parmi  les  Garibes, 
aux  sources  de  l'Essequebo;  mais  jamais  aucun 
homme  blanc  n'est  venu  des  côtes  orientales  au 
Rio  Gebette  et  à  l'Ocamo,  dans  cet  intérieur  de 
la  Guyane.  11  y  a  plus  encore  :  quoiqu'on  puisse 
être  frappé  de  la  réunion  singulière  de  peuplades 
blanchâtres  sur  un  même  point,  à  Test  de  l'Es- 
meralda,  il  n'en  est  pas  moins  sûr  que,  dans 
d'autres  parties  de  l'Amérique,  on  a  aussi  trouve 
des  tribus  qui  se  distinguent  des  tribus  voisines 
par  la  couleur  de  leur  peau  beaucoup  moins 
basanée.  Tels  sont  les  Arivirianos  et  Maquiri- 
tares  du  Rio  Ventuarîo  et  du  Padamo,  les  Pau- 
daeotos  et  Paravenas  de  l'Erevato,  les  \  iras  et 
A  ri  gu  as  du  Canra,  les  Melogagos  du  Brésil  et 
les  Guayanasde  l'Uruguay  '. 

'  Les  Cumangotos  ,  les  Maypiires ,  li'S  Mapojos  el  quelquw 
Iicmlcs  île  TamanaqUes  sont  I  il  a  ne  lia  très  aussi,  mais  à  un 
moindre  degri  iiue  les  Iribmqite  je  lien?  dénommer.  Ouf*"1 


cnAPlTKE   XXIV.  SU 

L'ensemble  de  ces*  phénomènes  mérite  d'au- 
tant plus  d'attention  qu'ils  se  présentent  dans 
cette  grande  branche  des  peuples  américains 
qu'on  oppose  généralement  à  la  branche  cir- 

encore  ajouter  à  cette  lifte  (que  les  recherches  de  MM.  SW- 
mering ,  Blumenhach  et  Prichard ,  sur  les  variétés  de  l'espèce 
humaine ,  ont  rendues  si  intéressantes)  les  Ojes  du  Cuchivero , 
le»  Boanes  (  aujourd'hui  presque  détruits  )  de  l'intérieur  da 
Bfcésil ,  et ,  dans  le  nord  de  l'Amérique ,  loin  de»  côtes  du  nord- 
pueat,  les  Mandanes  et  les  Akanzas.  (fValkenaer,  Géogr,  , 
p.  645.  Gili ,  Tom.  II,  p.  34-  Voter,  Amerikan.  Sprachen, 
p.  8t.  Southey ,  Tora.  I ,  p.  60 3.  )  Les  variétés  les  plus  basanées 
(on  peut  presque  dire  les  plus  noires)  de  la  race  américaine 
sont  le»  Otomaques  et  les  Guanos  :  ce  sont  elle»  peut-être  <rai 
«Ht  donné  lieu  à  ces  notions  confuses  de  nègres  américains, 
répandues  en  Europe  dans  les  premiers  temps  de  la  conquête. 
{Herera,  Dec.  I,  Lib.  III ,  Cap.  ix ,  Tom.  I,  p.  79.  Garcia, 
QHgen  de  los  Americanos ,  p.  25g.  )  Qu'est-ce  que  les  negrot 
dt  Quareea  placés  par  Gomara  (p.  277  )  dans  ce  même  isthme 
de  Panama  d'où  nous  avons  reçu  les  premiers  contes  absurdes 
dW  peuple  américain  d'Albinos  ?  En  lisant  avec  attention  les 
auteurs  du  commencement  du  16.*  siècle,  on  voit  que  là  dé- 
couverte de  l'Amérique ,  qui  étoit  celle  d'une  nouvelle  race 
d'hommes,  avoit  singulièrement  fixé  l'intérêt  des  voyageurs 
sur  le»  variétés  de  notre  espèce.  Or ,  si  une  race  noire  avoit  été 
mêlée  aux  hommes  cuivrés  comme  dans  les  îles  de  la  mer  du 
Sud,  les  Conquistadores  n'auroient  pas  manqué  d'en  parler 
d'une  manière  plus  précise.  D'ailleurs ,  les  traditions  religieuse» 
des  Américains  nous  montrent  bien ,  dans  les  temps  héroïques, 
<ks  hommes  blancs  et  barbus  qui  paroissent  comme  prêtres 

et  législateurs ,  mais  aucune  de  ces  traditions  ne  fait  mention 

d'une  race  noire. 

14* 


313  LIVRE   rut. 

compolaire,  à  celle  desEsqutrnaux-T'ckougases' 
dont  les  enfans  sont  blancs,  et  qui  ne  prennent 
une  teinte  mongole  on  jaunâtre  que  par  l'in- 
fluence de  l'air  et  de  l'humidité.  Dans  la  Guyane, 
les  hordes  qui  vivent  au  milieu  des  forêts  les  plus 
épaisses  sont  généralement  moins  basanées  que 
celles  qui  habitent  les  plages  de  l'Orénoque  et 
qui  s'adonnent  aux  travaux  de  la  pèclie.  Mais 
cette  différence  légère  a ,  qui  se  présente  égale- 
ment en  Europe  parmi  les  artisans  des  villes  et 
les  cultivateurs  des  champs  ou  les  pêcheurs 
côtiers,  n'explique  aucunement  le  problême  des 
Indios  blancos  y  l'existence  de  ces  tribus  améri- 
caines à  peau  de  métis.  Ceux-ci  se  trouvent 
environnés  d'autres  Indiens  des  bois  [Indios  àd 
monte)  qui  sont  brun-rougeàtres,  quoique  ex- 
posés aujourd'hui  aux  mêmes  influences  phj- 

■  Voyez  Tom.  m,  p.  3S^-37i.  Le  chevalier  Giesel* 
a  confirmé'  récemment  lout  ce  que  Crantz  a  rapporté  de  1» 
couleur  do  la  peau  des  Esquimaux.  Celte  race  (même  pr  les 
•jb'  et  7I)0  de  latitude,  sous  le  climat  le  plus  rigoureux)  n'est 
d'ailleurs  pas  généralement  si  petite  qu'on  l'a  cru  pendant 
long-temps.  ïloss.  Voyogr  U>  l/ia  -Surth,  p.   117. 

'  Gomnra  (p.  278)  s'est  exprimé  sur  ce  point  avec  la  pré- 
cision qui  distingue  sou  style  cl  s;i  m;iiiii:ie  île  peindre  le 
olijeta  :  «  Los  Indiiis  son  kon;n](>.=  <i  mciulii  illus  ceci  Los  ,  0  liri- 
ciados  o  caslanos  por  naluralew  y  no  por  desnudei,  como 
pensa  van  muchos,  aunque  alga  les  ajuda  para  ello  ir  de»- 
nudos.» 


CHAPITRE   XXIV.  *l5 

Sîqueg,  Les  causes  de  ces  phénomènes  sont 
très-anciennes,  et  nous  répéterons  avec  Tacite: 
est  durons  origin  is  vis . 

Ces  tribus,  à  peau  blanchâtre,  que  nous  avons 
eu  occasion  de  voir  à  la  misssion  de  l'Esmeralda, 
habitent  une  partie  du  pays  montueux  qui  s'étend 
entre  les  sources  de  six  affluens  de  l'Orénoque, 
entre  le  Padamo,  le  Jao,  le  Ventuari,  l'Erevato, 
PAruy  et  le  Paragua  «.  Les  missionnaires  espa* 
gnols  et  portugais  ont  coutume  de  désigner  ce 
pays  plus  particulièrement  par  le  nom  de  la 
Parime.  Ici,  comme  dans  plusieurs  autres  con- 
trées de  l'Amérique  espagnole,  les  sauvages  ont 
reconquis  ce  que  la  civilisation,  ou,  pour  mieux 
dire,  ce  que  les  missionnaires,  qui  sont  les 
précurseurs  de  la  civilisation ,  leur  avoient  en- 
levé. L'expédition  des  limites  de  Solano  et  le 
zèle  extravagant  déployé  par  un  gouverneur  de 
la  Guyane  a  pour  la  découverte  du  Dorado, 

« 

1  Ce  sont  six  affluens  de  la  rive"  droite  de  rOrénoque  :  lei 
trois  premiers  courent  vers  le  sud  ou  vers  le  Haut-Orénoque  ; 
les  trots  autres ,  vers  le  nord  ou  le  Bas-Orénoque.  Le  mot  Pa- 
rime ,  qui  signifie  eau ,  grande  eau  ,  est  appliqué  tantôt ,  et 
plus  spécialement ,  au  terrain  qu'arrose  le  Rio  Parime  ou  Rio 
Branco  (Rio  de  Aguas  Blancas) ,  affluent  du  Rio  Negrov 
tantôt  aux  montagnes  (Sierra  Parime)  qui  divisent  le  Haut  et 
le  Bas-Orénoque. 

3  Don  Manuel  Centurion ,  Goveraador  y  Comendante  gê- 
nerai de  la  Guayana  de  1766  à  1777* 


3)4  LIVRE    Tilt. 

avoient  fait  revivre,  clans  la  dernière  moitié  du 
18.™  siècle,  chez  quelques  individus,  l'esprit 
d'entreprises  qui  caraetérisoit  les  Castillans  lors 
de  la  découverte  de  l'Amérique.  En  longeant  le 
Rio  Padamo,  on  avoit  reconnu,  à  travers  des 
forêts  et  des  savanes,  un  cliemin  de  dix  journées 
de  l'Esuieralda  aux  sources  du  Ventuari  :  en 
deux  autres  journées  on  étoit  parvenu  de  ces 
mêmes  sources,  par  l'Erevato,  aux  missions  du 
Rio  Caura.  Deux  hommes  intelligens  et  hardis, 
Don  Antonio  Santos  et  le  capitaine  Bareto, 
avoient  établi,  à  l'aide  des  Maquiritares,  une 
chaîne  de  postes  militaires  sur  celte  ligne  <le 
l'Esmeralda  au  Rio  Erevato;  c'éloient  de  ces 
maisons  à  deux  étages  (casas  fuertes  ),  garnies 
de  pierriers,  que  j'ai  décrites  plus  haut',  et  qui 
figuroient  comme  dix-neuf  villages  sur  les  cartes 
publiées  à  Madrid.  Les  soldats,  abandonnés  à 
eux-mêmes,  exercoîent  toutes  sortes  de  vexa- 
tions sur  les  naturels  (Indiens  de  paix)  qui 
avoient  leurs  cultures  autour  des  casas  fuertes; 
et,  comme  ces  vexations  éloient  moins  métho- 
diques, c'est-à-dire  plus  mal  combinées  que 
celles  auxquelles  les  Indiens  s'accoutument  peu 
à  peu  dans  les  missions,  plusieurs  tribus  se 
liguèrent,  en  1776,  contre  les  Espagnols.  Dans 

•  Paye*  plu»  haut ,  p.  36. 


\ 

CHAPITRE   &JX.IV.  ftl5 

une  même  nuit,  tous  les  postes  mi^Jaittes  furent, 
attaqués  sur  une  ligne  de  près  de:5o  tieqes  de 
long.  On  brûla  les  maisons ,  beaucoup  de  -sol- 
dats furent  égorgés  :  un  très-petit  nombre  dut 
son  salut  à  la  pitié  des  femmes  indiennes.  On 
parle  encore  avec  effroi  de  cette  expédition 
nocturne.  Concertée  dans  le  plus  grand  silence, 
elle  fut  exécutée  avec  cet  accord  que  les  natu- 
rels des  deux  Amériques,  habUps  A  renfermer 
en  eux  des  passions  haineuses,  savent  mettre 
dans  tout  ce  qui  concerne  leurs  intérêts  com- 
muns. Depuis  1776  on  n'a  pas  songé  à  rétablir 
le  chemin  de  terre  qui  conduit  du  Haut  au  Bas- 
Qrénpque ,  et  aucun  homme  blanc  n'a  pu  aller 
de  l'Esmeralda  à  FErevato.il  est  certain  cepen- 
dant  que,  dans  ces  terrains  montueux,  entre 
les  sources  du  Padamo  et  du  Ventuari  (  près  des 
sites  que  les  indiens  appellent  Àurichapa  ? 
Ichuana  et  Irique  ),  il  y  a  plusieurs  endroits  d'un 
climat  tempéré  et  des  pâturages  propres  à  nour- 
rir un  grand  nombre  de  bestiaux1.  Les  postes 

Voici  les  notions  plus  précises  que  je  me  suis  procurées  aur 
les  lieux ,  et  qui  diffèrent  beaucoup  de  celles  que  le  père  Caulin 
avoit  acquises  en  Espagne  long-temps  après  son  retour  «lu 
Bas-Orénoque  :  le  chemin  de  TErevato  passoit  entre  les  mon- 
tagnes du  Duida  et  de  Maraguaca,  près  des  sources  du  Rio 
Guapo.  Les  postes  militaires  étoient  Mâcha ,  Mauracare ,  Ma- 
racune ,  Jdatapi  sur  les  rives  du  Padamo  ,  Cointinamo  sur  un 
aflnoat  du  Rio  Padamo ,  Mereico ,  el  Orejon ,  Aurichapa , 


v        r 


âl6  LIVRE    ri  If. 

militaires  ont  été  jadis  très-utiles  pour  empêche  t* 
les  incursions  (les  Caribes  qui  enlevoicnt  de 
temps  en  temps  des  esclaves,  quoique  en  petit 
nombre,  entre  l'Erevato  et  le  Padamo.  Ils  au— 

Irique,  Ichuana  de'Ia  Savana ,  Maveina  et  Pcriquete  sur  le 
Haut-Yentuarim  Comme ,  par  la  configuration  extraordinaire 
du  terrain  {voyez  plus  haut,  p.  88),  une  partie  du  Haut— 
Ore'noque  court  do  l'est  à  l'ouest  dans  une  direction  parallèle 
au  Bas-Orénoque,  qui  se  dirige  de  l'ouest  à  l'est,  les  géographes  * 
dépourvus  de  données  sur  les  longitudes  des  conduens  dot»« 
plusieurs  se  trouieul  sous  un  même  méridien,  ont  commis  dl« 
graves  erreurs  dans  le  gisement  respectif  qu'ils  leur  assignen*- 
D'après  des  observations  astronomiques  (celles  surtout  que  j'a." 
faites  le  38  mai  elle  12  juin),  le  village  de  l'Esmeralda ,  sixr 
le  Ilaut-Orénoque,  est  de  i°  1 8'  à  X ouest  de  la  ville  de  Muitaco  ou 
Real  Corona  sur  le  Bas-Oiénoquc  ;  d'après  les  cartes  de  La 
Cruz  et  de  Surville ,  1  Esmeralda  est  de  0°  aS>  à  l'est  de  Real 
Corona.  Le  confluent  du  Rio  Ami  avec  le  Bas  Orénoque  se 
trouve,  d'après  les  caries  espagnoles,  sur  le  méridien  qui  coupe 
Je  Ilaut-Orénoque  au  point  de  la  bifurcation  :  d'après  mes  ob- 
servations astronomiques  et   les  cartes   pûWiées   depuis  mon 
voyage  à  l'Orénoque ,  lu  méridien  tk  la  bifurcation   (celui  de 
l'origine  du  Cassiquiare)  traverse  le  Bas-Or éuoque,  34  lieues  à 
l'ouest  de  la  Louche  de  l'Ami,  entre  la  ville  d'Alta-Graeiaetle 
confluent  du  Cuchivero.  Or,  en  rattachant  l'embouchure  du 
Rio  Caura  à  la  métairie  du  Capueliino  el  à  Real  Corona  ,  dem 
points  dont  j'ai  déterminé  dirci  teinent  la  position  ,  on  la  trouve 
par  G70  42',  au  plus  par  Gi"  ^h'  de  longitude.  Un  chemin 
tracé  du  Padamo  à  cette  bouche  se  dirigerait  au  nord-est  bu  lieu 
de  se  diriger  au  nonl-ouest ,  comme  l'indiquent  les  cartes  de 
La  Cruz  et  de  Surville.  Ce  résultat  est  bien  important  pour 
X orientation  des  sources  du  Yentuari  et  de  l'Erevato.  Comme 
kl  géographes  qui  m'ont  précédé  placent  la  bouche  du  Padamo 


CHAPITRE  HXir.  217 

roient  résisté  aux  attaques  des  naturels  si ,  au 
&«u  de  les  laisser  isolés  et  dans  la  seule  dépen- 
«mce  des  militaires  ,  on  les  avoit  transformés 
£»  villages  et  gouvernés  commme  des  commu- 
nautés d'Indiens  néophytes. 

Nous  quittâmes  la  mission  de  l'Esmeralda  le 
23  mai  :  sans  être  malades,  nous  nous  sentions 
tous  dans  un  état  de  langueur  et  de  foiblesse 
causé  par  le  tourment  des  insectes ,  par  la  mau- 
vaise nourriture  et  une  longue  navigation  dans 
des  canots  étroits  et  humides.  Nous  n'avons  pas 
remonté  l'Orénoque  au-delà  de  l'embouchure 
du  Rio  Guapo;  nous  l'aurions  fait,  si  nous 
eussions  pu  tenter  de  parvenir  aux  sources  de 
ce  fleuve.  Dans  l'état  actuel  des  choses,  de 
simples  particuliers ,  à  qui  l'on  permet  d'entrer 

4</  plus  à  Test  de  la  bifurcation  de  rOrénoque  qu'elle  ne  Test 
effectivement,  ils  trouvent  cette  bouche,  non  de  o°  96'  à  V ouest, 
comme  dans  mon  Atlas  de  l'Amérique  méridionale ,  mais  de 
a°  io7  à  Y  est  du  confluent  du  Caura.  Nous  ignorons,  il  est 
vrai,  la  différence  de  longitude  entre  l'embouchure  du  Rio 
Caura  et  le  point  de  FErevato  (affluent  du  Caura)  auquel  abou- 
tissoit  l'ancien  chemin  de  l'Esmeralda;  mais  il  est  difficile  de 
croire  que  le  Haut-Erevato  se  trouve  dans  la  nature  tellement 
rejeté  vers  l'ouest  que  la  direction  du  chemin  du  Fadamo  à 
l'Erevato  soit  au  nord -ouest  Ce  qui  est  plus  certain  et  très- 
remarquable  ,  a  cause  de  la  position  de  l'embouchure  du  Yen- 
tuari  (i°  36'  à  Y  ouest  de  l'Esmeralda  ) ,  c'est  que  les  sources  du 
Ventuari,  ou  plutôt  la  partie  supérieure  de  son  cours,  se 
trouvent  sur  la  direction  du  chemin  du  Padamo  à  FErevato. 


2  I  S  LIVRE    VIII. 

dans  les  missions ,  doivent  borner  leurs  courses 
à  la  partie  pacifiée  du  pays.  Il  reste  1 5  lieues  du 
Guapo  au  Ilaudal  des  Guaharibos.  A  cette  ca- 
taracte, que  l'on  passe  sur  un  pont  de  lianes, 
sontpostés  des  Indiens  armes  d'arcs  et  de  flèches: 
ils  empêchent  les  blancs  ou  ceux  qui  viennent 
du  territoire  des  blancs  d'avancer  vers  l'ouest. 
Comment  aurions-nous  pu  espérer  de  dépasser 
un  point  où  se  vit  arrêté  le  commandant  du  Rio 
Negro ,  Don  Francisco  lïovadilla  ,  lorsque, 
accompagné  de  ses  soldais,  il  essaya  de  péné- 
trer au-delà  du  Gehelte?  Le  carnage  qu'on  lit 
alors  parmi  les  naturels,  les  a  rendus  plus  mé- 
lians  et  plus  haineux  contre  les  babitans  des 
missions.  11  faut  se  rappeler  que  l'Orénoque 
avoit  oll'erl  jusqu'ici  aux  géographes  deux  pro- 
blèmes distincts,  mais  également  importans:  la 
position  de  ses  sources,  et  le  mode  de  sa  com- 
munication avec  l'Amazone.  Le  dernier  de  ces 
problèmes  a  été  l'objet  du  voyage  que  je  viens  de 
décrire  ;  quanta  la  découverte  des  sources,  c'est 
aux  gouvernera  ens  espagnole!  portugais  à  la  com- 
pléter. Un  foible  détachement  de  soldats,  partant 
de  l'Angostura  ou  du  ItioîNcgro,  sufuroitpour 
résister  aux  Gualiaribos,  aux  Guaycas  et  aux 
Caribes  dont  on  exagère  également  et  la  force  et 
le  nombre. Cette  expédition  pourroit  se  diriger, 
soit  de  l'Esmeraldn  vers  l'est,  soit  par  le  Rio 


CHAPITRE   XXIT.  2\Q 

Caroni  et  le  Paragua  vers  le  sud-ouest,  soit  enfip 
par  le  Rio  Padaviri  ou  le  Rio  Branco  et  l'Urari- 
quera  vers  le  nord-ouest.  Gomme  l'Orénoque , 
près  de  son  origine,  n'est  probablement  connu 
ni  sous  ce  nom  ni  sous  celui  de  Paragua x ,  il 
seroit  plus  sûr  de  le  remonter  au-delà  du 
Gehette,  après  avoir  traversé  le  pays  entre 
l'Esmeralda  et  le  Raudal  des  Guaharibos  dont 
j'ai  donné  plus  haut  une  description  détaillée. 
De  cette  manière  on  ne  confondrait  pas  le  tronc 
principal  du  fleuve  avec  un  affluent  supérieur , 
et  l'on  contàaûeroit  à  suivre  les  bords  de  l'O- 
rénoque, sur  l'une  ou  l'autre  rive,  là  où  le  lit 
seroit  obstrué  par  des  rochers.  Si  toutefois ,  au 
lieu  d'aller  vers  l'est,  on  vouloit  chercher  les 
sources  en  se  dirigeant  vers  l'ouest  par  le  Rio 
Cârony,  l'Essequebo  ou  le  Rio  Branco,  il  ne 
faudrait  regarder  le  but  de  l'expédition  comme 
atteint  qu'autant  qu'on  auroit  pu  descendre  la 

•  €?estkiiom  indien  du  Haut-t)rénoque.  (  Voyez  Tom.  "VII, 
p.  «67. )» Gomme  les  mots  JParagua  et  JParime  signifient  eau, 
grande  eau,  mer,  lac,  il  ne  faut  pas  être  surpFÎs  que  des 
vwsans  entièrement  indépendans  les  uns  des  autres  portent 
ew  noms,  lie*  Espagnols  appellent  Paragua  un  affluent  du  Rio 
Cûïony ,  celui  qui  reçoit  le  Paruspa  par  lequel  -les  Caribes 
TODOHmt  jadis- dans  la  vallée  du  Caura  (PI.  xx  de  mon  Atlas 
géographique).  Les  Portugais  désignent  sous  le  nom  de  Rio 
Parime  tantôt  tout  le  Rio  Branco  (Rio  de  Aguas  Blanca*), 
tantôt  un  petit  affluent  de  ce  fleure.  ^ 


330  LIVRE     vin 

rivière  dont  on  supposerait  l'identité  avec  l'O- 
rénoque  jusqu'à  l'ambouclmr  e  du  Gehette  et  à 
la  mission  de  l'Esmeralda.  Le  fort  portugais  de 
San  Joaquim,  sur  la  rive  gauche  du  Rio  Branco, 
près  rlu  confluent  duTacutu,  seroit  un  autre 
point  de  départ  favorablement  situé;  je  le  re- 
commande, parce  que  j'ignore  si  l'on  n'a  pas 
déjà  détruit  '  la  mission  de  Santa  Rosa,  établie 
plus  à  l'ouest  sur  les  rives  de  l'Qrariapara,  «OUS 
le  gouvernement  de  Don  Manuel  Centurion,  lors 
de  la  fondation  de  la  Ctudadde  G  uirior.  Ce  seroil 
en  suivant  le  cours  du  Paragua  à  l'ouest  du  des- 
tacamculo  ou  poste  militaire  de  Guirior ,  situé 
dans  les  missions  des  Capucins  Catalans,  ou  bien 
en  avançant  vers  l'ouest  du  fort  portugais  de  San 

'  Le  nom  de  San!»  Rosa  se  trouve  sur  les  caries  les  plus 
rcceni.es  du  di'pi'it  de  Rio  Janeiro  ,  qui  sont  Irès-détaillées  dans 
tu  parité  sepli-niriouale  du  ]lio  liruncu.  L'Uiariapara  tora!>e 
dans  le  ltiu  ITrariqueia  (  Curaneura  de  l;i  carte  de  Surïille)  qui 
recuit  le  petit  Rio  Pariinc ,  et  qui,  avec  le  Taculu,  forme, près 
du  fort  San  Joaquim,  le  Rio  Rranco.  Comme  l'Urariquer» 
Coule  de  l'est  à  l'ouest,  c'est  eu  le  remontant  qu'on  approcho 
le  plus  de  l'Esmeralda  cl  îles  sources  de  l'Orcnoque.  Au  nord 
île  l'Urariquera  se  pi  dhui^e,  ainsi  dans  le  .'eus  d'un  parallèle, 
la  Cordillère  de  Paca  rai  m  a ,  que  Don  Antonio  Santoi  a  tra- 
versée. Elle  fait  le  point  de  parlage  entre  les  eaui  du  Ri° 
Rranco  et  celles  de  l'Lsseqitelio  et  du  Carony.  (Foyes  pluï 
haut,  p.  i  iS.)  L'ne  réunion  de  cabanes,  qu'on  appelle  faslueu- 
sement  Ciuilad  de  Guirîur ,  est  placée  sur  le  Rio  Paragua  («!• 
IJueiii  du  Carony]  là  où  il  reçoit  le  Paraguamusi. 


CHAPITRE   XXI*.  in 

Joaquim,  dans  la  vallée  du  Rio  Uruariquera, 
qu'on  arriverait  le  plus  sûrement  aux  sources 
de  l'Orénoque.  Les  observations  de  longitude 
que  j'ai  faites  à  l'Esmeralda  pourront  faciliter 
cette  recherche,  comme  je  l'ai  exposé  dans  un 
mémoire  adressé  au  ministère  espagnol,  sous 
le  règne  du  roi  Charles  IV. 

Si  le  grand  et  utile  établissement  des  missions 
américaines  éprouvoit  peu  à  peu  les  perfection- 
nemens  que  plusieurs  évoques  ont  demandés;  si, 
au  Heu  de  recruter  les  missionnaires  comme  au 
hasard  dans  les  couvens  d'Espagne  ,  on  élevoit 
de  jeunes  religieux  dans  des  séminaires  ou  col- 
lèges de  missions ,  fondés  en  Amérique ,  les 
expéditions  militaires  que  je  propose  devien- 
droient  inutiles.  L'habit  de  saint  François ,  qu'il 
Soit  brun  comme  celui  des  Capucins  du  Caroiiy, 
ou  bleu  comme  celui  des  Observantins  de  l'O- 
rénoque,  a  conservé  un  certam  charme  pour 
les  Indiens  de  ces  contrées.  Ils  y  attachent  je  ne 
sais  quelles  idées  de  prospérité  et  d'aisance, 
l'espoir  d'acquérir  des  haches ,  des  couteaux  et 
des  instrumens  de  pèche.  Ceux  même  qui,  jaloux 
de  leur  indépendance  et  de  leur  isolement,  re- 
fusent de  se  laisser  «  gouverner  par  le  son  de  la 
cloche,»  reçoivent  avec  plaisir  la  visite  d'un 
missionnaire  voisin.  Sans  les  exactions  des  mi- 
litaires et  les  incursions  hostiles  des  moines , 


222  LIVRE    Tilt, 

sans  les  entradas  et  conquistas  apostolicas ,  les 
naturels  ne  se  seraient  pas  éloignés  des  rives  du 
fleuve.  En  abandonnant  le  système  déraison- 
nable d'introduire  le  régime  des  couvens  dans  les 
forets  et  les  savanes  de  l'Amérique,  en  laissant 
jouir  les  Indiens  des  fruits  de  leurs  travaux  et 
en  les  gourvernant  moins ,  c'est-à-dire  en  n'en- 
travant pas  à  chaque  instant  leur  liberté  natu- 
relle, les  missionnaires  verroient  s'agrandir  ra- 
pidement la  sphère  de  leur  activité ,  qui  devrait 
être  celle  de  la  civilisation  humaine. 

Les  établissemens  monastiques  ont  répandu, 
dans  la  partie  équinoxiale  du  Nouveau-Monde 
comme  dans  le  nord  de  l'Europe,  les  premiers 
germes  de  la  vie  sociale.  Ils  forment  encore  au- 
jourd'hui  une  vaste  ceinture  autour  des  pos- 
sessions européennes:  et,  quels  que  soient  les 
abus  qui  se  sont  introduits  dans  des  institutions 
où  tous  les  pouvoirs  se  trouvent  confondus  en 
un  seul,  il  serait  difficile  de  les  remplacer  par 
d'autres  qui,  sans  présenter  des  inconverùens 
beaucoup  plus  graves,  fussent  aussi  peu  coû- 
teuses, et  aussi  bien  appropriées  au  flegme  silen- 
cieux des  indigènes.  Je  reviendrai  sur  ces  établis- 
semens chrétiens  dont  l'importance  politique 
u  est  pas  assez  reconnue  en  Europe.  Il  suffit  (Je 
rappeler  ici  que  ceux  qui  sont  les  plus  éloignes  - 
de  1»  cote  sont  aujourd'hui  les  plus  négligés.  LesS 


Cil  APITRE    XXIV.  225 

religieux  s:v  trouvent  dans  une  profonde  misère. 
Occupés  de  leur  subsistance,  travaillant  sans 
cesse  à  être  placés  dans  quelque  mission  plus 
rapprochée  de  la  civilisation,  c'est-à-dire  de 
gens  blancs  et  raisonnables  ' ,  ils  ne  sont  guère 
tentés  de  se  porter  en  avant.  Leurs  progrès  de- 
viendront rapides  dès  que  l'on  assignera  (à 
l'exemple  des  jésuites)  des  secours  extraordi- 
naires aux  missions  les  plus  éloignées ,  et  que 
l'on  placera,  comme  aux  postes  tes  plus  avancés, 
à  Guirior ,  à  San  Luis  del  Erevato  et  à  l'Esme- 
ralda3,  les  religieux  les  plus  courageux,  les  plus 
intelligens  et  les  plus  versés  dans  les  langues 
indiennes.  Le  peu  qui  reste  à  découvrir  de  l'O- 
rénoque  (probablement  un  espace  de  a5  à 
3o  lieues)  sera  bientôt  exploré;  dans  les  deux 
Amériques,  les  missionnaires  arrivent  partout 
les  premiers,  parce  qu'ils  trouvent  des  facilités 
qui  manquent  aux  autres  voyageurs.  «  Vous 
vous  vantez  de  vos  courses  au-delà  du  Lac 
Supérieur,  disoit  un  Indien  du  Canada  à  des 
marchands  de  fourrures  des  Etats-Unis;  il  ne 
vous  souvient  donc  pas  que  les  robes  noires  y 
ont  passé  avant,  et  que  ce  sont  eux  qui  vous  ont 
montré  le  chemin  du  couchant.  » 

■    fqrezTom.  VII,  p.  33o. 

*  Ces  trois  points  sont  places  aux  confins  des  mission»  du  Rio 
Carony,  du  Rio  Catira  et  du  Haut-Qr&ioque. 


Sl4  livre  y  1 1  r. 

Notre  pirogue  ne  fut  prête  à  nous  recevoir 
que  vers  les  trois  heures  du  soir.  Elle  s'étoit 
remplie  d'une  innombrable  quantité  de  fourmis 
pendant  la  navigation  du  Cassiquiare,  et  l'on 
parvint  avec  peine  à  en  délivrer  le  toldo  ou  toit 
de  feuilles  de  palmiers  sous  lequel  de  nouveau 
nous  devions  rester  étendus  pendant  vingt-deux 
jours.  Nous  employâmes  une  partie  de  la  ma- 
tinée à  répéter  aux  habitons  de  l'Esmeralda  les 
questions  que  nous  leur  avions  déjà  faites  sur 
l'existence  d'un  lac  situé  vers  l'est.  Nous  mon- 
trâmesaux  vieux  militaires, postés  dans  la  mission 
depuis  son  premier  établissement,  des  copies 
des  cartes  de  Surville  et  de  La  Cruz.  Ils  rioient 
de  la  prétendue  communication  de  l'Orénoque 
avec  le  Rio  Idapa,  et  de  cette  Mer  Blanche  que 
doit  traverser  le  premier  de  ces  fleuves.  Ce  que 
nous  appelons  poliment  des  fictions  de  géo- 
graphes leur  paroissoit  des  mensonges  de  tauire 
monde  (  mentiras  de  par  alla  ).  Ces  bonnes  gens 
ne  pouv  oient  comprendre  comment,  en  faisant 
la  carte  de  pays  qu'on  n'a  jamais  visités,  on 
prétend  Savoir,  dans  un  minutieux  détail,  tout 
ce  que  l'on  ignore  sur  les  lieux.  Le  lac  de  la  Pa~ 
rime,  la  Sierra  Mey,  les  sources  qui  se  divisent 
au  point  où  elles  sortent  de  la  terre,  sont  entiè- 
rement inconnues  à  l'Esmeralda.  On  nous  ré- — 
pétoît  sans  cesse  que  personne  n'a  jamais  été  J»- 


CHAPITRE    XXIV.  3a5 

l'est  du  Raudal  des  Gualiaribos,  qu'au-delà  de 
ce  point,  d'après  l'opinion  de  quelques  indi- 
gènes, l'Orénoque  descend,  comme  un  petit 
t  orrent ,  d'un  groupe  de  montagnes  habité  par  les 
Indiens  Corotos.  J'insiste  sur  ces  circonstances  j 
car  si  ,  du  temps  de  l'expédition  royale  des  li- 
mites ou  après  cette  mémorable  époque,  quelque 
homme  blanc  étoit  effectivement  parvenu  aux 
sources  de  l'Orénoque  et  à  ce  prétendu  lac  de 
la  Parime,  la  tradition  devroit  s'en  être  con- 
servée dans  la  mission  la  plus  voisine,  dans  celle 
à  travers  laquelle  il  falloit  passer  pour  faire  une 
découverte  si  importante.  Or  les  trois  personnes 
qui  ont  eu  connoissance  des  travaux  de  l'expé- 
dition des  limites,  le  père  Caulin,  La  Cruz  et 
Surville,  ont  donné  des  notions  diamétralement 
contradictoires  sur  l'origine  de  l'Orénoque.  Ces 
contradictions  existeraient-elles ,  si,  au  lieu  de 
fonder  leurs  cartes  sur  des  combinaisons  et  des 
hypothèses  forgées  à  Madrid,  ces  savans  avoient 
eu  devant  les  yeux  la  relation  d'un  voyage  réel. 
L*e  père  Gili,  qui  avoit  habité  les  rives  de  l'O- 
rénoque pendant  dix-huit  ans1,  dit  expres- 
sément «que  Don  Apollinario  Diez  fut  envoyé, 
en  1765,  pour  tenter  de  découvrir  les  sources 
été  l'Orénoque;  qu'il  trouva,  à  l'est  de  l'Esme- 
**&lda,  le  fleuve  rempli  d'écueils; 'qu'il  s'en  re- 

'  De  154g  à  1767.   Gili,  Tom.  I,  p.  9  el  3aij. 

Retat.  htst.  tom.  8.  i5 


Ȕ6  lithe  vnr. 

tourna,  parce  qu'il  manquoit  de  vivres ,  et  qu'il 
n'apprit  rien,  absolument  rien  de  l'existence 
d'un  lac.»  Cette  assertion  est  entièrement  con- 
forme à  ce  que  j'ai  appris  trente-cinq  ans  plus 
tard  à  l'Esmeralda,  où  le  nom  de  Don  Apolli- 
nario  est  encore  dans  la  bouche  de  tous  les  ha- 
bitons, et  où  l'on  fait  sans  cesse  des  voyages 
au-delà  du  confluent  du  Gehette. 

La  probabilité  d'un  fait  se  trouve  fortement 
ébranlée,  lorsqu'on  peut  prouver  qu'il  est  in- 
connu là  où  l'on  est  le  plus  dans  le  cas  de  le 
connoître ,  et  lorsque  ceux  qui  le  rapportent  se 
contredisent,  non  dans  les  circonstances  les 
moins  essentielles,  mais  dans  toutes  celles  qui 
sont  importantes.  Je  ne  m'étendrai  pas  davantage 
sur  une  discussion  purement  géographique  :  je 
ferai  voir  dans  la  suite  comment  les  erreurs  des 
cartes  modernes  sont  nées  de  l'habitude  de  les 
calquer  sur  les  cartes  anciennes,  comment  Jes 
portages  ont  été  pris  pour  desembranchemensde 
rivières;  comment  des  rivières,  appelées  grandes 
enu.r  par  les  Indiens  ,  ont  été  transformées  en 
lacs  ;  comment  deux  de  ces  lacs  (le  Cassipa  et  le 
l'aiiuic)  ont  été  confondus  et  déplacés  depuis 
le  îo'.*  siècle;  enfin  comment,  dans  les  noms 
des  aflluens  du  Rio  Branco,  on  trouve  la  clef 
de  la  plupart  de  ces  fictions  surannées. 

Au  moment  de  nous  embarquer,  nous  (unies 


CHAPITRE  XXIV.  l|fl 

entourés  par  ceux  des  habita»  q*i  M  disent 
blancs  et  de  race  espagnole.  Ces  pauvres  gems 
nous  çonjuroient  de  solliciter  à  l'Angostura,, 
fdiptès  du  gouverneur,  leur  retour  dans  les 
Steppes  (Llanos),  ou,  à  on  leur  refusait  cette 
gtice,  lejur  transplantation  dans  les  missions 
{lu  Rio  Negro ,  comme  dans  un  pays  plus  frais 
M  plus  libre  d'insectes.  «  Quelque  graves  «que 
puissent  avoir  été  nos  fautes ,  disoient-ils ,  nous 
lès  avons  expiées  pendant  vingt  ans  de  tourmens 
flans  cet  essaim  de  moustiques.  »  J'ai  plaidé  la 
&m$e  de  ces  proscrits  dans  un  rapport  fait  au 
gouvernement  sur  l'état  industriel  et  com- 
mercial de  ces  centrées  :  les  démarches  que  j'ai 
JgAtées  Sont  restées  infructueuses.  Le  gouver- 
nement ,  à  l'époque  de  mon  voyage,  étoit  mo- 
jdéré,  et  généralement  enclin  à  des  masures  de 
<d$U€eur;  mais  ceux  qui  connoissent  la  compli- 
cation des  rouages  de  l'ancienne  monarchie 
espagnole  savent  combien  peu  d'influence  exer- 
^oit  l'esprit  du  ministère  sur  le  bien-être  des 
ttabitans  de  l'Orénoque,  de  la  Nouvelle -Cali- 
fornie et  des  îles  Philippines. 
•  Lorsque  des  voyageurs  s'en  rapportent  uni- 
quement au  sentiment  qu'ils  éprouvent,  ils  se 
-disputent  sur  l'abondance  des  mosquitos  comme 
«îr  l'accroissement  ou  la  diminution  progres- 
sive de  la  température.  La  disposition  4e  nos 

i5* 


aa8  liyrh  vm. 

organes,  le  mouvement  de  l'air,  son  degré' 
d'humidité  et  de  sécheresse,  sa  tension  élec- 
trique, mille  circonstances  contribuent  à  la 
fois  à  nous  faire  souffrir  plus  ou  moins  de  la 
chaleur  et  des  insectes.  Mes  compagnons  de 
voyage  croyoient  unanimement  que  l'Esmeralda 
l'emportoit,  pour  le  tourment  des  mosquitos, 
sur  les  rives  du  Cassiquiare,  et  même  sur  les 
deux  missions  des  Grandes-Cataractes  :  comme 
j'étois  moins  sensible  qu'eux  à  la  haute  tempé- 
rature de  l'air,  il  me  sembloit  que  l'irritation 
produite  par  les  insectes  étoit  moindre  à  l'Es- 
meralda qu'à  l'entrée  du  Haut-Orénoque.  Nous 
faisions  usage  de  lotions  rafraîchissantes.  Le 
jus  de  citron,  et  plus  encore  celui  d'ananas, 
calment  sensiblement  la  démangeaison  des  an- 
ciennes piqûres  :  sans  diminuer  les  enflures,  ils 
les  rendent  moins  douloureuses.  Lorsqu'on 
entend  parler  de  ces  fâcheux  insectes  des  pays 
chauds,  on  a  de  la  peine  à  se  persuader  que 
leur  absence,  ou  plutôt  leur  disparition  inatten- 
due, puisse  devenir  un  sujet  d'inquiétude.  Les 
habitans  de  l'Esmeralda  nous  ont  raconté  que, 
dans  l'année  i-g5,une  heure  avant  le  coucher 
du  soleil,  lorsque  les  mosguitos  forment  une 
nuée  très-dense,  l'air  en  resta  subitement  libre 
pendant  30  minutes.  Pas  un  seul  insecte  ne  se 
lil    apercevoir:    cependant    le   ciel    étoit    sans 


chapitre  xxiy.  *sg 

nuages,  et  aucun  vent  n'annonçoit  la  pluie.  Il 
faut  avoir  -vécu  dans  ces  contrées  pour  com- 
prendre le  degré  de  surprise  que  dut  produire 
cette  disparition  subite  des  insectes.  On  se 
féhcitoît  les  uns  les  autres ,  on  se  demandoit  si 
cet  état  de  bonheur,  cet  adoucissement  des 
peines  {felicidady  alivio)  pouvoit  être  de  quel* 
que  durée?  Mais  bientôt,  au  lieu  de  jouir  du 
présent ,  on  se  livra  à  des  craintes  chimériques  : 
on  s'imagina  que  l'ordre  de  la  nature  étoit  inter- 
verti. De  vieux  Indiens,  les  sa  vans  du  lieu,  assu- 
raient, que  la  disparition  des-  moustiques  ne 
pouvoit  être  que  l'avant-coureur  d'un  grand 
tremblement  de  terre.  On  disputoit  avec  chaleur, 
on  prêtoit  l'oreille  au  moindre  bruit  dans  le 
feuillage  des  arbres  ;  et ,  lorsque  l'air  se  remplit 
de  nouveau  de  moustiques,  on  les  vit  reparoître 
avec  plaisir;  Quelle  modification  de  l'atmosphère 
a  causée  ce  phénomène  qu'il  ne  faut  pas  con- 
fondre avec  le  remplacement  périodique  d'une 
espèce  d'insectes  par  une  autre  espèce  ?  Nous 
ne  pûmes  résoudre  cette  question ,  mais  le  récit 
animé  des  indigènes  fixa  notre  intérêt.  Nous 
crûmes  voir  l'homme,  méfiant,  incertain  de  ce 
qui  le  menace,  regretter  ses  vieilles  douleurs. 
A  notre  départ  de  l'Esmeralda ,  le  temps  étoit 
très-orageux.  Le  sommet  du  Duida  paroissoit 
enveloppé,  de  nuages;  mais  ces  amas  de  vapeurs^ 


*3o  livre  viii, 

si  noirs  e\  si  fortement  condensés ,  se  soute- 
noient  encore  à  plus  de  900  toises  de  hauteur 
au-dessus  des  plaines  environnantes.  En  jugeant 
de  l'élévation  moyenne  des  nuages,  c'est-à-dire 
de  leur  couche  inférieure  sous  Les  différentes 
zones ,  il  ne  faut  pas  confondre  des  groupes 
sporadiques  ou  isolés,  avec  les  rideaux  de 
vapeurs  qui,  étendues  d'une  manière  continue 
au-dessus  des  plaines ,  aboutissent  à  une  chaîne 
de  montagnes.  Ces  derniers  sont  les  seuls  que 
l'on  peut  considérer  comme  donnant  des  ré- 
sultats certains  :  les  groupes  isolés  de  nuages 
s'engouffrent  dans  les  vallées,  souvent  par  le 
seul  effet  des  courans  desccndans.  Nous  en 
avons  vu,  près  delà  ville  de  Caracas  ',  à  5oo  toises 


1  Au-dessous  de  La  Cruz  de  la  Guayra.  Payez  Tom.  IV , 
pag.  180;  et  Obs.  asti:,  Tom.  I,  pag.  a^6.  Je  suis  entré 
dans  ces  détails  sur  la  hauteur  des  images  pour  faire  voir 
combien  il  seroit  à  désirer  que  celte  hauteur  eût  été  plus  sou- 
vent déterminée  par  des  voyages  aéïos  ta  tiques.  Lorsque  le 
ballon  s'élève  au  milieu  d'uue  plaine ,  on  est  sûr  d'obtenir  des 
résultats  iudépeudans  Je  l'dlét  local  que  nous  venons  de  dé- 
signer, MM.  llay-Lussac  et  Biot  ont  trouve ,  dans  leurs  ascen- 
sions aérosla'.iques ,  la"  limite  inférieure  des  images  au-dessus  de 
Paris  ,  au  milieu  des  fortes  chaleurs  de  l'été  ,  à  600  toises.  Les 
brunies  dans  lesquelles  on  est  si  fréquemment  enveloppé  à 
Xalapa  ,  sur  la  pente  orientale  de  la  Cordillère  du  Mexique, 
m 'a  votent  lait  admettre  jadis  que  la  hauteur  moyenne  des 
nuages,  au-dessus  de  la  \era-Ciu/.  n'étoil.  aussi  que  de 
;oo  toiles  :  mais  la  proximité  de  montagnes  boisées  et  humide* , 


CHAPITRE   XXI V.  $3,1 

au-/dessus  du  ruv^au  de  la jdcj^  et  cepçud^  ij 
seroit  difficile  d'admettre  ^uç  les  nu?ge$  q^ç 
Ton  apçfrcoit  au-dessus  desçôtçs  de  Çijgiaaq  gt 
de  £îlç  de  la  Marguerite  se  sçut^maçj^  à  WyP  si 
jetite  hauteur.  Voraj^Qqiù  grpij^Q^  «WtttW  <fc 
I9  cime  du  Duida  ne  descencjoit  pasdatt^la  y  allés 
de  fOrénoque  :  nous  n'avoa§  généralement  pa$ 
observé,  dans  cette  yaflée^  ces  fprteâ  ezjjj&pQp? 
électrique^  qui  éppuvantejut*  nendaaUa^aiaW 
lies  çfoies  ?  presque  toute|fôs  i&u^  Jle  YQyagftyp 
c(an$.  le  Rio  Magdalenà ,  ,e^  refonte»*  «fc  Ç?f^ 
thagèue  à^Hoçda.  Ou  diroit  que,  dans  Wf  pays 
1>H$,  les  orages  suivent  plus  cégi^wçpae^t  Je 
S)HqP  ou  fit  <Fûn  grand  fleuye:,"  qua,dfUp$  u» 
paj&  inégalement  hérissé  de  n^ritagaes ,  et  qui 
offre  un  embranchement  varié  de  vallées  laté- 
raies.  Nous  examinâmes  à  plusieurs  reprises  la 
température  de  Teaude  fQréhQqué  à  sa  surfacç, 
le  thermomètre,  à  Pair,  se',  sp^nfLQt  ^q%3: 
elle  n'était  que  de  26°  cpnté^ipiaux ,  par  consé- 
quent de  3°  plus  basse  que  dw5  i«3.  Çrrpft/çteP"" 
Cataractes,  de  %*  plus  éfevée  que  ia  tempéra- 
ture'des  eaux  du  Rio  Negro.  Sous  la  zone 

le  rayonnement  du  soi  et  des  feuilles  pendant  la  nuit  par  un 
ciel  serein ,  et  la  conductibilité  électrique  de  la  roche ,  rendent 
*  assez  incertaines  les  conclusions  tirées  de  la  mesure  de  hauteur 
des  nuages  qui  sont  adhérens  à  4«s  montagnes. 


a5a  LIVRE   VIII. 

tempérée,  en  Europe,  le  Danube  et  l'Elbe' 
n'atteignent,  au  milieu  de  l'été,  que  170  à  1g0. 
'A  l'Orénoque  je  n'ai  jamais  pu  trouver  de  diffé- 
rence entre  la  chaleur  diurne  et  la  chaleur 
nocturne  des  eaux,  à  moins  que  je  ne  plongeasse 
le  thermomètre  dans  les  parties  de  la  rivière  où, 
ayant  très-peu  de  fond,  elle  coule,  avec  une 
extrême  lenteur,  sur  des  plages  très-larges  et 
sablonneuses ,  comme  à  Uruana  et  vers  les 
bouches  de  l'Apuré.  Quoique,  sous  un  ciel 
généralement  couvert,  dans  les  forêts  de  la 
Guyane,  le  rayonnement  du  sol  soit  très -ra- 
lenti, la  température  de  l'air  diminue  sensible- 
ment pendant  la  nuit.  La  couche  superficielle  de 
l'eau  est  alors  plus  chaude  que  le  sol  environ- 
nant et  si  le  mélange  de  deux  airs  presque  s'a- 

'  Voici  tes  différences  fondées  sur  îles  expériences  directes 
faites  avant  mon  dépail  d'Europe  ,  pendant  un  long  séjour  il 
Vienne  et  k  Dresde  : 

lâtituhe  ;'i8°— 49". 

Température  des  rivières  en  été i-° — 19*  cent.     _ 

Température  de  fair  dans  la  mois  le  plus.   . 

'   chaud .8°~iân,5. 

Température  mojciuic  'lu  l'année 10° — n". 

LATITUDE    S" 8°. 

î6° — 29"  (Orénoque).       i 


CHAPITRE  XXI T.  433 

turés x  d'humidité,  et?  reposant  sur  la  forêt  et  sur 
le  lit  de  la  rivière ,'  ne  produit  aucun  brouillard 
sensible,  il  est  difficile  d'attribuer  cette  circons- 
tance au  peu  de  fraîcheur  de  la  nuit*.  Pendant 
moû  séjour  sur  les  bords  de.  FOrénoque  et  du 
Rio  Pfegro,  l'eau  de  ces  fleuves  a  souvent  été 
de  2°  à  3°  plus  chaude  que  la  température  noc- 
turne' de  l'air  non  agité  par  le  vent. 
'*  Après  4  heures  de  navigation  en  descendant 
FOrénoque,  nous  arrivâmes  au  point  dé  la 
bifurcation.  Notre  bivouac  fut  établi  sur  la  même 

* 

plage  du  Cassiquiare  où,  peu  de  jours  auparavant, 
selon  toute  probabilité,  les  Jaguars  nous  aVbient 
enlevé  notre  grand  chien*  dogue:  Toutes  les 
recherches  faites  par  les  Indiens  pour  découvrir 
quelques  traces  de  cet -animal1  furent  inutiles. 
Comme  le  ciel- restoit  couvert ,  fattendois  Vài- 
nement  les  étoiles;  mais  je  répétai  l'observation 
dç  l'inclipaison  magnétique  que  j'avois  faite  à 

'    '  Voyez  Tom.' II,  p.  98,  et  Tom.  VII,  p.  io5/ 

9  Voyez  l'intéressant  Mémoire  de  sir  Homphry  Davy  9  sur  la 
'  formation  des  brouillards.  (Phil.  Traits.  1819,  P.  1 ,  p.  an.} 

Bans  lés  Grandes -Cataractes,  l'air  étbit,  de  nuit,  entre  37° 

» .  ■»      ■  >     '  • 

et  39°,  et  l'eau  de  TOrénoque  à  2.7°, 6;  mais,  sur  les  [bords 
du  Rio  Negro ,  j'ai  vu  baisser  de  nuit  le  thermomètre  cent. , 
à  l'air,  à  23°;  la  surface  du  fleuve  se  maintenant  a  34° . 
(Voyez  Tom.  VII,  p.  ao5  et  418.)  Aussi ,  dans  le  Bas-Or^ 
noque,  à  Test  de  l'embouchure  de  l'Apure,  où  la  brise  arrive 
librement,  l'eau  du  fleuve  a  généralement  s 8°,  tandis  que  la 
température  nocturne  de  l'air  s*àbaisse  jusqu'à  a  5"  et  au- 
dessous. 


aS/f  LIVRE    VI  tl. 

l'Esmeralda.  Au  pied  du  Cerro  Duida,  j'avois 
trouvé  28*,  ao  div.  cent.,  presque  5°  de  plus  qu'à 
fllandavaca.  A  la  bouclie  du  Cassiqiûare,  j'obtins 
a8*,.75  :  l'iuUuejice  du  Duida  paraissait  donc 
insensible.  Les  Jaguars  *  firent  entendre  leurs 
cris  pendant  toute  la  nuit.  Ils  sont  extrêmement 
fréquent  dans  ces  contrées,  entre  le  Ceirç. 
Maiaguaca ,  l'IJnturau  et  les  rives  du  Pampni. 
C'est  là  quel'on  trouve  aussi  ce  tigre  noir  a  dont 
j'ai  vu  de  belles  peaux  à  l'Esmera^la.  Cet  animal 
est  célèbre  par  sa  force  et  par  sa  férocité;  il 
pareil  être  plus  grand  encore  que  le  Jaguar 
commun.  Les  taches  noires  sont  à  peine  visibles 
sur  le  fond  brun-noir  de  sa  peau.  Les  Indiens 
assurent  que  les  tigres  noirs,  sont  très-rares,  qu'ils 
ne  se  mêlent  jamais  aux  Jaguars  communs,  et 
«  qu'ds  forment  une  autre  race.  ï  Je  crois  que 

'  Celte  fréquence  des  s^i" Tj*  Jii^unrs  est  assez  remarquable 

dam  un  pays  dépourvu  de  Uctait.  I.ts  libres  du  Hnirt-Orénoque 
mènent  une  vie  miscialilccn  comparaison  deceux  dos  Parnpaf  de 
Buenos- Ayrcs,  do  Llami^Ac  C:\racMi  Ad  autres  plaines  couvertes 
de  troupeaiiMjcbi'tesà  cornes.  On  tnedjnslescolonies espagnole' 
annuelle  ment  pins  de  ,[ooo  Jaguars ,  dont  plusieurs  atteignent 
la  grandeur  moyenne  du  tigre  royal  de  l'Asie.  Bueuos-Àyres 
seul  exportait  jadis,  par  an  ,  3000  peaux  de  Jaguar»  ,  que  les 
fourreurs  d'Europe  nomment  puaux  du  la  gratuit;  Panthère. 

3  Gradin  a  indiqua  cet  animal  sous  le  uou»  de  F  élis  discolor- 
Il  ne  faut  jias  le  Confondre  arec  le  grand  i.ion  américain ,  Felis 
roncolor,  qui  est  très-dilli-Tciii  du  petit  Lion  (  i'iinia)  des  And« 
de  Quito.  (Liri.,SjsL  \vl.,  Tom.  \-  p.  -g.  Cuvitr ,  Règne 


CHAPITRE  xxiv.  ;i55 

le  prince  Maximilien  de  Neuwied,  qui  a  enri- 
chi la  zoologie  américaine  de  tant  d'observa^ 
ùoés  inportantes,  a  recueilh  ces  même*  notions 
plus  au  sud,  dans  la  partie  chaude  du  Brésil. 
On  a  vu,  dans  le  Paraguay,  des  variétés  albinos 
de  Jaguars;  car  ces  animaux,  que  Von  poufrok 
appeler  la  belle  Panthère  de  F  Amérique,  offrent 
quelquefois  des  taches  si  pâles  qu'on  ne  les 
reconnaît  presque  plus  sur  un  fond  entièrement 
blanc.  Dans  les  Jaguars  noirs,  c'est  au- cofctefehfe 
la  coloration  du  fond  qui  fait  disparaître  les 
taches.  11  faudroit  vivre  très-long-temps  -  dfois 
ces  contrées  et  pouvoir  accompagner  lés  laditens 
de  l?£fimeralda  à  la  chasse  dangereuse  des  tigrët, 
pour  prononcer  avec  certitude  entre  des  va- 
riétés et  des  espèces.  Dans  tous  les  mammifères, 
et  surtout  dans  la  famille  nombreuse  des  singes, 
on  doit,  à  ce  que  je  crois,  moins  fixer  son  atten- 
tion sur  le  passage  d'une  couleur  à  l'autre  dans 
quelques  individus  ,  que  sur  l'habitude  '  des 
animaux  de  s'isoler  et  de  former  des  bandes 
•  séparées. 

Le  »4  mai.  Nous,  quittâmes  notre  bivouac 
avantle  lever  du  soleil.  Dansune  anse  rocheuse, 
qui  avoit  été  la  demeure  des  Indiens  Durimundi, 
Fbdeur  aromatique  des  végétaux  étoit  si  forte 
que  nous  en  étions  incommodés ,  quoique  cou- 
chant à  la  belle  étoile,  et  ayant,  par.  les  habitudes 


a56  livre  viir. 

d'une  vie  exposée  aux  fatigues ,  le  système  ner- 
veux très-peu  irritable.  Kous  ne  pûmes  décou- 
vrir quelles  étaient  les  fleurs  qui  répandoient 
cet  arôme.  La  forêt  étoit  impénétrable  :  M.  Bon- 
pland  croyoit  que  de  grandes  touffes  de  Pan- 
cratium  et  de  quelques  autres  plantes  Liliacées 
se  trouvoient  cachées  dans  les  marécages  voi- 
sins ;  et  |  en  descendant  l'Orénoque  à  la  faveur 
du  courant,  nous  passâmes  d'abord  l'embou- 
chure du  Rio  Cunucunumo,  puis  le  Guanami 
et  le  Puruname.  Les  deux  rives  du  fleuve  prin- 
cipal sont  entièrement  désertes  ;  vers  te  nord, 
s'élèvent  de  hautes  montagnes;  au  sud,  une  vaste 
plaine  s'étend,  à  perte  de  vue,  au-delà  des  sources 
de  l'Atucavi ,  qui  prend  plus  bas  le  nom  d'Ata- 
bapo.  11  y  a  quelque  chose  de  triste  et  de  pé- 
nible dans  cet  aspect  d'un  fleuve  sur  lequel 
on  ne  renconte  pas  même  nue  pirogue  de  pê- 
cheurs. Des  peuplades  indépendantes,  les  Abiria- 
nos  et  les  Maquiritares ,  vivent  dans  ce  pays 
montueux;  mais  ,  dans  les  savanes  •  voisines 
bordées  parle  Cassiquiarc,  l'Âtabapo,  l'Oré- 
noque et  le  Rio  Negro  ,  il  n'y  a  aujourd'hui 
presque  aucune  trace  d'habitation  humaine.  Je 

'  Elles  forment  un  quadrilatère  de  mille  lieues  carrées, 
dont  les  entés  opposes  ont  des  pentes  contraires ,  le  Cassi- 
tjui:ire  roulant  vers  le  sud,  l'Atabapo  vers  le  nord,  rOreiit'rpif 
voii  Je  nord-ouest,  cl  le  Rio  Negro  vers  le  sud-est, 


CHAPITRE    XXIV.  afy 

<Jis  aujourd'hui;  car,  ici  comme  dans  d'autres 
parties  de  la  Guyane  ,   des  figures  grossières  *, 
représentant  le  soleil,  la  lune  et  des  animaux, 
sont  tracées  sur  les  rochers  de  granité  les  plus 
durs  ,  et  attestent  l'existence  antérieure  d'un 
peuple  très-différent  de  ceux  que  nous  avons 
appris  à  connoître  sur  les  bords  de  l'Orénoque. 
D'après  le  récit  des  indigènes  et  des  mission- 
naires les  plus  intelli gens ,  ces  signes  symbo- 
liques ressemblent  entièrement  aux  caractères 
que  nous  avons  vus ,  cent  lieues  plus   au  nord , 
près  de  Caycara,  vis-à-vis  de  l'embouchure  du 
Rio  Apure. 

On  est  d'autant  plus  frappé  des  restes  d'une 
ancienne  culture ,  qu'ils  occupent  un  espace 
plus  grand  ,  et  qu'ils  contrastent  davantage 
avec  l'abrutissement  dans  lequel  nous  voyons, 
depuis  la  conquête  ,  toutes  les  hordes  des  ré- 
gions chaudes  et  orientales  de  l'Amérique  du 
Sud.  En  avançant  des  plaines  du  Cassiquiare  et 
du  Conoriehite,  i4o  lieues  vers  l'est,  entre  les 
sources  du  Rio  Branco  et  du  Rio  Essequebo, 
on  rencontre  aussi  des  rochers  avec  des  ligures 
symboliques.  Je  viens  de  vérifier  ce  fait,  qui  me 
paroît  extrêmement  curieux,  dans  le  journal  du 

1   Comparez  plus  haut ,  p.  o, ,  tl  Tum.   VI ,  p-  370. 


a38  1.1  vue  vin. 

voyageur  Hortsmann  dont  j'ai  sous  les  yeux  une 
copie  delamain  du  célèbre  D'Anville.  Ce  voya- 
geur, que  j'ai  eu  occasion  de  nommer  plusieurs 
fois  dons  cet  ouvrage,  remonta  le  Rupunuvini1, 
un  des  aflluens  de  l'Essequebo.  Là  où  le  fleuve, 
rempli  de  petites  cascades  ,  serpente  entre  les 
montagnes  de  Macarana,  il  trouva  a,  avant  d'ar- 
river au  lac  Amucu ,  «des  rochers  couverts  de 
figures  ou  (  comme  il  dit  en  portugais  )  de  carias 
letras,  y>  INous  ne  prendrons  pas  ce  mot  de 
lettres  dans  sa  véritable  signification.  On  nous  a 
aussi  montré,  près  du  rocher  Culimacari  sur 
les  bords  du  Cassiquiare,  et  au  port  de  Caycara 
dans  le  Bas-Orénoque ,  des  traits  qu'  on  croit 
être  des  caractères  alignés.  Ce  n'etoient  cepen- 
dant que  des  ligures  informes  représentant  les 
corps  célestes,  des  tigres,  des  crocodiles,  des 
boas  et  des  instrumens  servant  à  la  fabrication 

1  Ce  mot  signifie  sans  doute  eau  (  t-e/ii,  oueni)  de  Rupn- 
ntmi ,  ou  Riiputiuri.  (foje:  plus  haut,  p.  17.)  Veni  est  un 
mot  du  grand  rameau  des  langues  uiayjiure,  cabre,  guaipu- 
nave,  avane  et  pareni. 

'  Le  "S  avril  î-^y.  Nicolas  Hortsmann  écriroit ,  jour  pï 
jour,  sur  les  lieux,  tout  ce  qui  lui  paroissoit  digne  de  ri>- 
marque.  Il  mrriie  d\uii;iut  plus  de  confiance  que,  mécantait 
d'avoir  manqué  le  liut  de  ses  rcc.hcrcb.c5  (le  lac  Dorado  et  des 
mines  d'or  et  de  diamans),  il  semble  regarder  avec  dédain 
tout  ce  qu'il  rencontre  sur  sa  roule. 


CHAPITRE    XXir.  *jà$$ 

de  la  farine  de  manioc.  Il  étoit  impossible  de 
réftdnnoîtrè  dans  les  roches  peintes*  (c'est  le  mot 
par  lequel  les  indigènes  désignent  ces  masses 
tchstfgéesdë  figures)  un  arrangement  symétrique, 
des  caractères  régulièrement  espacés.  Les  traits 
couverts  dans  les  montagnes  d'Uruana ,  par  le 
missionnaire  Fray  Ramôn  Bueno,  se  rap- 
prochent davantage  d'une  écriture  alphabétique  j 
Dépendant  ces  mêmes  erractères,  que  j'ai  dis- 
cutés ailleurs ,  laissent  encore  beaucoup  de 
doutes*. 

Quels  que  soient  le  sens  de  ces  figures  et  le 
bat  dans  lequel  elles  ont  été  tracées  sur  le  gra*- 
ttite,  elles  n'en  méritent  pas  moins  l'intérêt  de 
«eux.  qui  s'occupent  de  l'histoire  philosophique 
de  ndtre  espèce.  En  voyageant  des  côtes  de 
Caracas  vers  l'équateur ,  on  est  porté  d'abord 
a  croire  que  ce  genre  de  monumens  est  propre 
à  la  chaîne  de  montagnes  de  l'Encaramada  ;  on 
les  trouve  au  port  de  Sedeûo,  près  de  Cay- 

*  En  tamanaque,  tepumerème.  (Tepuy  pierre,  rocher,  comme 
en  mexicain,  tetl,  pierre,  et  tepetl,  montagne  ;  enturc-tartare, 
tepe.)  Les  Espagnols-Américains  nomment  aussi  Piedraspin- 
fadas  dés  rochers  couverts  de  figures  sculptées ,  par  exemple 
teûx  que  Ton  trouve  sur  le  sommet  du  Paramo  de  Guanacas  9 
^aûslaNôuvéîle- Grenade,  et  qui  rappellent  les  tepumereme 
de  TOrénoque ,  du  Cassiquiare  et  du  Rupunuvini. 

*  Voyez  *Tôm.  VI  r  p.  3oi ,  et  mes  Vues  des  Cordillères  et 
Monument  des  peuples  indigènes,  p.  61, 


l40  LIYKE    YIII. 

cara  »,  à  San  Rafaël  del  Capuchino,  vis-4-yis 
de  Cahruta,  et  presque  partout  où  la  roche 
granitique  perce  le  sol  dans  la  sarane  qui  s'é- 
tend depuis  le  Cerro  Curiquima  yers  les  rires 
du  Caura.  Les  peuples  de  race-  tamanaque, 
anciens  habitans  de  ces  contrées,  ont  une 
mythologie  locale ,  des  traditions  qui  ont  rap- 
port à  ces  roches  sculptées.  Amali»aca9  le 
père  desTamanaques,  c'est-à-dire  le  créateur 
du  genre  humain  (chaque  peuple  se  regarde 
comme  la  souche  des  autres  peuples),  arriva 
dans  une  barque ,  lors  de  la  grande  inondation , 
qu'on  appelle  Vâge  de  Veau , a  lorsque  les  flots 
de  l'Océan  se  brisoient,  dans  l'intérieur  .des 
•  terres  *  contre  les  montagnes  de  l'Eucaramada. 
Tous  les  hommes ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  tous 
les  Tamanaques ,  furent  noyés ,  à  l'exception 
d'un  homme  et  d'une  femme  qui  se  sauvèrent 
sur  une  montagne  près  des  rives  de  l'Asiveru  , 
que  les  Espagnols  appellent  Guchivero  3.  Cette 
montagne  est  l'Àrarat  des  peuples  araméens  ou 
sémitiques,  le  Tlaloc  ou  Colhuacan  des 


'  Dans  les  montagnes  du  tyran ,  Cerros  del  tyrarto. 

3  Cest  X Atonatiuh  des  Mexicains ,  le  quatrième  âge ,  la 
quatrième  régénération  du  monde.  Voyez  mes  Monum.  amer., 
PL  xxxii. 

3  Voyez  Tom.  VI,  p.  264;  et  Giti,  Tom.  II,  p.  a  54; 
Tom.  II ,  p.  4  et  8. 


CHAPITRE  xxîv.  a4i 

gains.  Amalivaca  ,  voyageant  dans  sa  barque , 
grava  les  figures  de  la  lune  et  du  soleil  sur  la 
Roche  peinte  (Tepumereme)  de  PEncaramada. 
Des  blocs  de  granité  appuyés  les  uns  sur  les 
antres,   et  formant  une  espèce  de  caverne , 
s'appellent  encore  aujourd'hui  la  maison  ou  de- 
meure du  grand  aïeul  des  Tamanaques  *.  On 
montre  également,    près   de  cette  caverne, 
dans  les  plaines  de  Maita,  une  grande  pierre;^ 
c'était,  disent  les  indigènes ,  un  instrument  de 
musique,  la  caisse  de  tambour  d'Àmalivaea  9« 
Nous  rappellerons ,  à  cette  occasion ,  que  ce 
personnage  héroïque   avoit  un  frère,  Vochi, 
qui  l'aida  à  donner  à  la  surface  de  la  terre  sa 
forme  actuelle.  Les  Tamanaques  racontent  que, 
les  deux  frères ,  dans  leur  système  de  perfec- 
tibilité ,  vouloient  d'abord  arranger  l'Orénoque 
de  manière  à  ce  que  l'on  pût  toujours  suivre 
le  fil  de  l'eau  pour  descendre  et  pour  remonter 
la rivière.  Par  ce  moyen,  ils  espéroient  épargner 
aux  hommes  la  peine  de  se  servir  de  rames  en 
allant  vers  les  sources  des  fleuves  ;  mais ,  quelle 
îue  fût  la  puissance  de  ces  régénérateurs  du 
^onde,  ils  ne  purent  jamais  venir  à  bout  de 
donner  une  double  pente  à  l'Orénoque  :  ils  se 


*  Amalâvica-jeutitpe. 
a  Amalavica-chambural. 

Refat,  hi$tor,  Tom.  8.  16 


a4a  livue  vin! 

virent  obligés  de  renoncer  à  un  problême  hy- 
draulique si  bizarre.  Amalivaca  eut  des  filles 
quiavoient  un  goût  très-décidé  pour  les  voyages. 
La  tradition  dit,  sans  doute  en  style  figuré, 
qu'il  leur  cassa  les  jambes  pour  les  rendre  sé- 
dentaires et  les  forcer  de  peupler  la  terre  des 
Tamanaques.  Après  avoir  tout  réglé  en  Amé- 
rique, de  ce  côté  de  la  grande  eau,  Amalivaca 
s'embartma  de  nouveau ,  et  «  retourna  à  l'autre 
rive,  »  au  même  endroit  d'où  il  étoit  venu. 
Depuis  que  les  indigènes  voient  arriver  des 
missionnaires,  ils  s'imaginent  que  l'Europe  est 
cette  autre  rive  '  un  d'eux  demanda  naïvement 
au  père  Gili  s'il  avoit  vu  par-là  le  grand  Ama- 
livaca, ce  père  des  Tamanaques,  qui  a  couvert 
les  rodiers  de  figures  symboliques. 

Ces  notions  d'un  grand  cataclysme;  ce  couple 
sauvé  sur  le  sommet  d'une  montagne,  et  jetant 
derrière  lui  les  fruits  du  palmier  Mauritia  pour 
repeupler  le  monde';  cette  divinité  nationale, 
Amalivaca,  qui  arrive  par  eau  d'une  terre  loin- 
taine, qui  prescrit  des  lois  à  la  nature  et  force 
les  peuples  à  renoncer  à  leurs  migrations;  ces 
traits  divers  de  système  de  croyance  très-an- 
ciens, sont  bien  dignes  de  fixer  notre  attention. 
Ce  que  les  Tamanaques,  et  des  tribus  qui  parlent 

;   fr0jCZ  loin.  VI,  p.  a6g. 


CHAPITRE   XXIV.  243 

des  langues  analogues  à  la  langue  tamanaque, 
nous  rapportent  aujourd'hui ,  ils  le  tiennent  sans 
doute  d'autres  peuples  qui  ont  habité  ces  mêmes 
régions  avant  eux".  Le  nom  S Amalivaca  est 
répandu  sur  un  espace  de  plus  de  5ooo  lieues 
carrées  ;  il  se  retrouve  comme  désignant  le  père 
des  hommes  {  notre  grand  aïeul)  jusque  chez  les 
notions  caribes3  dont  l'idiome  ne  se  rapproche 
du  tamanaque  qu'au  même  degré  que  l'allemand 
se  rapproche  du  grec ,  du  persan  et  du  sans- 
crit. Amalivaca  n'est  pas  originairement  le 
Grand-Esprit ,  le  Vieux  du  Ciel,  cet  être  invi- 
sible dont  le  culte  naît  de  celui  des  forces  de  la 
nature  lorsque  des  peuples  s'élèvent  insensible- 
ment au  sentiment  de  l'unité  de  ces  forces;  c'est 
plutôt  un  personnage  des  temps  héroïques,  un 
homme  qui,  venant  de  loin ,  a  vécu  dans  la  terre 
des  Tamanaques  et  des  Caribes,  qui  a  gravé 
des  traits  symboliques  sur  les  rochers,  quia  dis- 
paru en  allant  au-delà  de  l'Océan  dans  le  pays 
qu'il  avoit  anciennement  habité.  L'anthropo- 
morphisme de  la  divinité  a  deux  sources3  dia- 
métralement opposées,  et  cette  opposition  ne 
semble  pas  naître  autant  des  divers  degrés  de 

■  Les  Parecas,  &vartgeKu ,  Quiriijuiripas,  Mariqnitarcs. 
*  Lea  Caribes  ilisent  Amarwaca ,   comme  ils  se  non: meut 
euK-mémes  Carîiia  el  Câlina  (Gai/bis) ,  eu  changeant  le  r  en  /. 
3  Creuser  Siiid'olik  der  alten  f'ù'/ker ,  Toin.  III ,  p.  Sa- 

16* 


■J.-J.4  LIVRE    ïlll. 

cultui'e  intellectuelle  que  des  dispositions  des 
peuples  dont  les  uns  sont  plus  enclins  à  la  mys- 
ticité ,  les  autres  plus  dominés  par  les  sens ,  par 
les  impressions  extérieures.  Tantôt  l'homme  fait 
descendre  les  divinités  sur  la  terre  en  les  char- 
geant du  soin  de  gouverner  les  peuples  et  de  leur 
donner  des  lois  ,  comme  dans  les  mythes  de 
l'Orient  ;  tantôt ,  comme  chez  les  Grecs  et 
d'autres  nations  de  l'Occident,  ce  sont  les  pre- 
miers monarques ,  les  prêtres-rois ,  que  l'on  dé- 
pouille de  ce  qu'ils  ont  d'humain  pour  les  élever 
au  rang  de  divinités  nationales.  Amalivaca  étoit 
un  étranger,  comme  Manco-Capac,  Bochica  et 
Quetzaleohuatl ,  ces  hommes  extraordinaires 
qui ,  dans  la  partie  alpine  ou  civilisée  de  l'Amé- 
rique, sur  les  plateaux  du  Pérou,  de  la  Nouvelle- 
Grenade  et  d'Anahuac,  ont  organisé  la  société 
civile,  réglé  l'ordre  des  sacrifices  et  fondé  des 
congrégations  religieuses.  Le  Mexicain  Quetzal- 
eohuatl, dont  Montczuma  '  croyoit  reconnoître 
les  descendans  dans  les  compagnons  de  Cortès, 
offre  une  ressemblance  de  plus  avec  Amalivaca, 
le  personnage  mythologique  de  l'Amérique  bar- 
bare ou  des  plaines  de  la  zone  torride.  Avancé 
en  âge,  le  grand-prêtre  de  Tula  quitta  le  pays 
d'Anahuac   qu'il  avoit  rempli   de   ses   miracles 

*  Le  second  roi  de  ce  uom  ,  de  la  race  d'Acaraapîtiin ,  pro. 
priment  appelé  Monteiuma-Illiuicgmina. 


CHAPITRE   iï'lT.  245 

pour  retourner  dans  une  contrée  inconnue,  ap- 
pelée Tlalpallan.  Lorsque  le  moine  Bernard  de 
Sahagun  arriva  au  Mexique,  on  lui  fit  exactement 
les  mêmes  questions  qu'on  adressa,  deux  cents 
ans  plus  tard ,  au  missionnaire  Gili ,  dans  les 
forêts  de  l'Orénoque  :  on  voulut  savoir  s'il  ve- 
noit  de  Vautre  rive ,  des  pays  où  Quetzalcohuatl 
s'étoit  retiré'. 

Nous  avons  vu  plus  haut  que  la  région  des 
roches  sculptées  ou  des  pierres  peintes  s'étend 
bien  au-delà  du  Bas-Orénoque ,  au-delà  de  la 
contrée  (lat.  70  5'  à  70  4o'  ;  long.  68°  5o'  à 
Gg°  45  '  )  à  laquelle  appartient  ce  que  l'on  peut 
appeler  le  mythe  local  des  Tamanaques.  On 
retrouve  ces  mêmes  roches  sculptées  entre  le 
Cassiqniare  etl'Atubapo  (lat.  2°  5'  à  3° 20';  long. 
69°à70D):  entre  les  sources3  de  l'Esscquebo  et 
du  RioBranco(lat.  3°5o';long.  62° 32'  ).  Je  ne 
prétends  pas  que  ces  figures  prouvent  la  con- 
noissance  de  l'usage  du  fer,  ni  qu'elles  annoncent 
une  culture  singulièrement  avancée;  mais,  en 

1  Torquemada,  Tom.  H",  p.  53. 
1  a  La  position  indiqué.:  long.  6i°  02'  est  proprement  celle  du 
confluent  du  Pirara  avec  le  Rio  Maliu  ,  une  des  branches  supé- 
rieures du  Rio  Brauco.  J'aj  trouvé  cette  position  en  m'appujant 
sur  la  différence  de  longitude  que  M.  de  La  Condamine  a 
reconnue  entre  le  Para  et  lu  fort  du  Rio  Negro,  et  en  déter- 
minant l'embouchure  du  Rio  Branco  (long.  64" 38')  d'après 
la  position  ue  ce  fort. 


a46  LIVRE    Vllt. 

supposant  même  que  ,  loin  d'être  symboliques, 
elles  sont  le  produit  de  l'oisiveté  des  peuples 
chasseurs,  il  faut  toujours  admettre  l'antériorité 
d'une  race  d'hommes  très-différens  de  ceux  qui 
habitent  aujourd'hui  les  rives  de  l'Orénoque  et 
du  Rupunuri.  Plus  un  pays  est  dépourvu  de  sou- 
venirs des  générations  éteintes,  et  plus  il  est 
important  de  suivre  les  moindres  traces  de  ce 
qui  paraît  être  monumental.  Les  plaines  de  l'est 
de  l'Amérique  septentrionale  n'offrent  que  ces 
circonvallations  extraordinaires  qui  rappellent 
les  camps  fortifies  (les  prétendues  villes  d'une 
étendue  immense)  des  peuples  nomades  anciens 
et  modernes  de  l'Asie.  Dans  les  plaines  orien- 
tales de  l'Amérique  du  Sud ,  la  force  de  la  végé- 
tation, l'ardeur  du  climat  et  une  nature  trop 
prodigue  de  ses  dons  ont  opposé  de  plus  fortes 
entraver  aux  progrès  de  la  civilisation  humaine. 
Entre  l'Orénoque  et  l'Amazone,  je  n'ai  point  en- 
tendu parler  d'un  mur  de  terre,  d'un  reste  de 
digue,  d'un  tumulus  sépulcral;  les  roches  seuls 
nous  montrent,  et  sur  une  grande  étendue  de 
pays,  îles  traits  grossiers  que,  dans  des  temps 
inconnus ,  la  main  de  l'homme  a  tracés  et  qui  se 
lient  ;Vdes  traditions  religieuses.  Lorsque  les  ha-  - 
bilans^  des  deux  Amériques  regarderont  avec  - 
moins  de  dédain  le  sol  qui  les  nourrit,  les  ves- 
tiges des  siècles  antérieurs  se  multiplieront  à  nosŒ 


CHAPITRE  XXIV.  2^7 

yeux  de  jour  en  jour.  Une  foible  lueur  se  ré- 
pandra sur  l'histoire  des  peuples  barbares ,  sur 
ces  rochers  escarpes  qui  nous  disent  que  des 
régions,  désertes  aujourd'hui ,  furent  jadis  peu- 
plées par  des  races  d'hommes  plus  actifs  et  plus 

intelligens. 

J'ai  cru  devoir  rappeler,  avant  de  quitter  la 
partie  la  plus  sauvage  du  Haut-Orénoque,  des 
faits  qui  ne  deviennent  importans  que  lorsqu'on 
les  considère  dans  leur  ensemble»  Ce  que  je 
pourrois  rapporter  de  notre  navigation  depuis 
i'Esmeralda  jusqu'à  l'embouchure  de  l'Atabapo, 
ne.  seroit  qu'une  énumération  aride  de  rivières, 
et  de  lieux  inhabités.  Du  a  A  au  27  mai,  nous 
n'avons   couché   que   deux  fois  à  terre,    en 
bivouaquant  d'abord  au  confluent  du  Rio  Jao, 
et  puis  au-dessous  de  la  mission  de  Santa  Bar- 
bars*  ,  dçtns  l'île  de  Minisi.  Gomme  l'Orénoque 
est  libre  d'écueils ,  le  pilote  indien  nous  fit  na- 
viguer toute  la  nuit ,  en  abandonnant  la  pirogue 
au  courant  du  fleuve.  Cette  partie  de  ma  carte, 
entre  le  Jao  et  le  Ventuari ,  est  par  conséquent 
.  peu  exacte  pour  tout  ce  qui  regarde  les  sinuo- 
sités de  l'Orénoque.  En  décomptant  le  séjour 
fait  sur  le  rivage  pour  apprêter  le  riz  et  les  ia- 
nanes  qui  nous  ser voient  de  nourriture 9.  nous 
n'avons  mis  que  35  heures  de  I'Esmeralda  à 
Santa  Barbara.  Le  chronomètre  m'a  donné, 


a4S  livki  vin. 

pour  la  longitude  de  cette  dernière  mission, 
7O0  5';  nous  avions  donc  fait  près  de  4  milles 
par  heure,  vitesse  (de  i',o5  par  seconde)  qui 
est  due  en  partie  au  courant,  en  partie  à  l'action 
de  la  rame.  Les  Indiens  prétendent  que  les  cro- 
codiles ne  remontent  pas  l'Orénoque  au-dessus 
de  l'embouchure  du  Rio  Jao,  el  que  les  la- 
mcnlins  ne  se  trouvent  pas  même  au-dessus  (le 
la  cataracte  de  Maypures.  11  est  facile  de  se 
tromper  sur  les  premiers  de  ces  deux  animaux. 
Le  voyageur  le  plus  habitué  à  les  voir  peut 
prendre  un  tronc  d'arbre  de  12  ou  i5  pieds  de 
long  pour  un  crocodile  qui  nage  et  dont  des 
parties  seules  de  la  tête  et  de  la  queue  sortent 
de  l'eau. 

La  mission  de  Santa  Barbara  est  située  un 
peu  à  l'ouest  de  l'embouchure  du  Rio  'Ventuari 
ou  Yenituari,  qui  a  été  examinée,  en  1800,  par 
le  père  Francisco  Valor.  Nous  trouvâmes,  dans 
ce  petit  village  de  1 20  habitans ,  quelques  traces 
d'industrie.  Les  produits  de  cette  industrie  ne 
profitent  guère  aux  indigènes,  mais  seulement 
aux  moines,  ou,  comme  on  dit  dans  ces  con- 
trées, à  l'église  et  au  couvent.  On  nous  assura 
qu'une  grande  lampe,  qui  sera  d'argent  massif, 
et  achetée  aux  frais  des  néophytes ,  est  attendue 
de  Madrid.  11  faut  croire  que,  lorsqu'elle  sera 
arrivée ,  on  pensera  aussi  à  habiller  les  Indiens, 


CHAPITRE  XXIV.  a4g 

à  leur  procurer  quelques  instrumens  d'agricul- 
ture et  à  réunir  leurs  enfans  dans  une  école. 
Quoiqu'on  ait  quelques  bœufs  dans  les  savanes 
autour  de  la  mission ,  on  ne  les  emploie  guère 
à  tourner  le  moulin  (trapiche)  pour  exprimer  le 
suc  de  la  canne  à  sucre;  c'est  l'occupation  des 
Indiens  qui  travaillent  sans  paye,  comme  par- 
tout où  ils  sont  censés  travailler  pour  l'église.  11 
y  a ,  au  pied  des  montagnes  qni  entourent  Santa 
Barbara,  des  pâturages  moins  gras  qu'à  l'Esme- 
ralda,  mais  supérieurs  à  ceux  de  San  Fernando 
de  Atabapo.  Le  gazon  est  court  et  serré;  ce- 
pendant la   couche   superficielle  de  la  terre 
n'offre  qu'un  sable  granitique ,  sec  et  aride.  Ces 
'  savanes  peu  fertiles  des  bords  du  Guaviare,  du 
Meta  et  du  Haut-Orénoque,  sont  également  pri- 
vées du  terreau  qui  abonde  dans  les  forêts  envi- 
ronnantes y  et  de  la  couche  épaisse  d'argile  qui 
couvre  les  grès  des  Llanos  ou  steppes  de  Ve- 
nezuela, De  petites  Mimoses  herbacées  contri- 
buent, sous  cette  zone,  à  engraisser  le  bétail, 
toais  elles  deviennent  très-rares  entre  le  Rio 
Jao  et  l'embouchure  du  Guaviare. 

Pendant  le  peu  d'heures  que  nous  nous 
sommes  arrêtés  à  la  mission  de  Santa  Barbara , 
**ous  avons  obtenu  des  notions  assez  exactes  sur 
te  Rio  Ventuari  qui>  après  le  Guaviare,  m'a  paru 
te  plus  considérable  de  tous  les  affluens  du  Haut- 


a5o  LIVRE  VIII. 

Orénoque.  Ces  rives,  anciennement  occupées 
par  les  Maypures,  sont  peuplées  encore  au- 
jourd'hui d'un  grand  nombre  de  nations  indé- 
pendantes. En  remontant  par  la  bouche  du 
Ventuari  qui  forme  un  delta  couvert  de  pal- 
miers ' ,  on  rencontre ,  à  l'est,  à  troi  s  journées 
de  chemin ,  le  Cumaruita  et  le  Paru ,  deux  af- 
lluens  qui  naissent  au  pied  des  hautes  mon- 
tagnes de  Cunevn.  Plus  haut,  à  l'ouest,  se 
trouvent  le  Mariata  et  le  Manipiare  3  habités  par 
les  Indiens  MacOS  et  Curacicanas.  Celte  dernière 
nation  est  remarquable  par  le  zèle  avec  lequel 
elle  s'adonne  à  la  culture  du  coton.  Dans  une 
incursion  hostile  (  entrada  ) ,  on  trouva  une 
grande  maison  dans  laquelle  il  y  avoit  plus  de 
3o  à  4o  hamacs  d'un  tissu  très-fin ,  du  coton 
filé,  des  cordages  et  des  iiistrumens  de  pêche, 
Les  indigènes  s' étoient  enfuis,  elle  pèreYalor 
nous  raconta  «que  les  Indiens  de  la  mission  qui 
l'accouipagnoient  avoient  mis  le  feu  à  la  maison 
avant  qu'il  pût  sauver  ces  produits  de  l'industrie 
des  Curacicanas.  »  Les  néophytes  de  Santa  Bar- 
bara, qui  se  croient  très-supérieurs  à  ces  pré- 
tendus sauvages ,  m'ont  paru  bien  moins  indus- 
trieux. Le  Rio  Manipiare,  une    des  brandies 

'  Palma  del  Ùtcunto. 

1  Rio  Manapiari ,  selon  la  prononciation  tlca  Indiens 


CHAPITRE    XXIV.  *5l 

principales  du  Ventuari,  s'approche,  vers  sa 

source,  de  ces  hautes  montagnes  dont  le  revers 

septentrional  donne  naissance  au  Cuchivero. 

C'est  une  prolongation  de  la  chaîne  du  Baraguan, 

et  c'est  là  que  le  père  Gili  place  le  plateau  du 

SiamacU)  dont  il  vante  le  climat  tempéré1.  Le 

cours  supérieur  du  Rio  Ventuari,  au-delà  du 

confluent  de  l'Asisi  et  des  Grands  Raudales , 

est  presque  inconnu.  J'ai  appris  seulement  que 

le  Haut-Ventuari  incline  à  tel  point  vers  l'est a 

que  l'ancienne   route   de  l'Esmeralda  au  Rio 

Caura  traverse  le  Ut  du  fleuve.  La  proximité 

entre  les  aflluens  du  Carony,  du  Caura  et  du 

Ventuari  a  donné  heu,  depuis  des  siècles,  à 

l'apparition  des  Caribes  sur  les  bords  du  Haut- 

•Orénoque.  Des  bandes  de  ce  peuple  guerrier 

#  marchand  remontoient  du  Rio  Carony  par  le 

Paragua  aux  sources  du  Paruspa.  Un  portage  les 

conduisoit  au  Chavarro,  affluent  oriental  du  Rio 

C^ura  :  ils  descendoient  avec  leurs  pirogues , 

d'abord  cet  affluent,  et  puis   le  Caura  même 

jusqu'à  l'embouchure  de  l'Erevato.  Après  avoir 

remonté  celui-ci  vers  le  sud-ouest,  ils  entroient, 

en  traversant  pendant  trois  jours  de  vastes  sa-> 

9  Voyez  plus  haut,  p.  198. 

■  Voyez  plus  haut ,  p.  ai5,  note. 


252  HVRE    VIII. 

■çaneSjpar  le  Manipiore  au  grand  Rio  Ventuari1. 
Je  trace  cette  route  d'une  manière  précise ,  non 
seulement  parce  que  c'étoit  la  route  sur  laquelle 
Se  faisoit  la  traite  des  esclaves  indigènes,  mais 
aussi  pour  appeler  l'attention  des  hommes  qui 
gouverneront  un  jour  la  Guyane  pacifiée  sur  la 
Iiaute  importance  de  ce  dédale  de  rivières. 

C'est  par  quatre  a/Ilueus  de  l'Orénoque,  les 
plus  grands  tic  ceux  que  cette  rivière  majes- 
tueuse reçoit  a.  sa  droite,  par  le  Carony  et  le 
dura,  le  Padaino  et  le  Ventuari,  que  la  civili- 
sation européenne  pénétrera  dans  ce  pays  de 
forêts  et  de  montagnes  qui  a  une  surface  <le 
1  o,(ion  lieues  carrées ,  et  qu'entoure  l'Orénoque 
au  nord,  a.  l'ouest  et  au  sud.  Des  Capucins  de 
Catalogue  et  des  Observantins  d'Andalousie  et 
de   Valence   ont  déjà  fait    des   établissemens 

*  Voyez  mon  Allas  géographique,  PI.  xvi  et  xx.  Le  Rw 
Cuyuni,  le  l'arapjael  les  affluera  du  Caura  (le  Chavarroel 
l'Ercmto)  coulent  Ions ,  plus  ou  moins  ,  dans  le  sens  d'un  pa- 
rallèle ;  de  sorte  que ,  sauf  quelques  portages  ,  on  peut  na- 
viguer de  l'est  à  l'ouest,  eu  partant  dT.ssequebo  et  de  Dénie- 
ra ry ,  sur  une  distance  de  i.-jo  lieues  ,  par  les  G"  et  i"  àe 
latitude.  C'est  une  navigation  exécutée  dans  l'intérieur  des 
terres,  parallèlement  au  cours  du  Has-Orénoque ,  eu  restant 
éloi;.;  ■:•'■  ds  ce  yiand  lleuvc  île  ''■■  à  .1"  lieues  mi  sud.  On  peut  com- 
parer celte  mute  en  petit  à  la  grande  lii^ic  de  UBrigabini 
éluLlie  en  Sibérie,  de  l'ouest  à  l'est,  par  la  direction  uni- 
forme des  alUueus  de  l'Olâ,  du  Jcnisci  et  du  Lena. 


CHAPITRE    XXIV.  a53 

dans  les  -vallées  du  Carony  et  du  Caura  :  il 
étoit  naturel  que  les  aflluens  du  Bas-Orénoque , 
comme  les  plus  rapprochés  de  la  côte  et  de 
la  région  cultivée  de  Venezuela  ,  fussent  les 
premiers  à  recevoir  des  missionnaires  ,  et  avec 
eux  quelques  germes  de  la  vie  sociale.  Déjà, 
en  1797  ,  les  établissemens  des  Capucins  dans 
le  Rio  Caroni  renfermoient  i6,(ioo  Indiens  ha- 
bitant paisiblement  des  villages.  Dans  le  Rio 
Caura,  il  n'y  en  avoit,  à  cette  époque,  sous  le 
régime  des  Observantins  ,  d'après  des  recen- 
semens  également  officiels ,  que  64o.  Cette 
différence  résulte  de  la  vaste  étendue  et  de 
l'excellence  des  pâturages  sur  les  rives  du  Ca- 
roni,  de  l'Upatu  et  du  Guy  uni ,  de  la  proxi- 
mité des  bouches  de  l'Orénoque  et  de  la 
capitale  de  la  Guyane  aux  missions  des  Ca- 
pucins; enfin,  du  régime  intérieur,  de  l'activité 
industrielle  et  de  l'esprit  mercantile  des  moines 
catalans.  Au  Caroni  et  au  Caura,  qui  coulent 
vers  le  nord ,  correspondent  deux  grands  af- 
fluens  du  Haut-Orénoque  qui  envoient  leurs 
eaux  vers  le  sud  ;  ce  sont  le  Padamo  et  le 
Yentuari.  Jusqu'à  présent,  pas  un  village  ne 
s'élève  sur  leurs  rives  ,  et  cependant  l'un  et 
l'autre  offrent  à  l'agriculture  et  à  l'économie 
pastorale  des  avantages  qu'on  chercherait  en 
vain  dans  la  vallée  du  grand  fleuve  dont  ils 


254  LIVRE   V  I  i  r. 

sont  tributaires.  Au  centre  de  ces  sauvages 
contrées  ,  où  long-temps  encore  il  n'y  aura 
d'autres  chemins  que  les  rivières  ,  tous  les 
projets  de  civilisation  doivent  être  hases  sur 
la  connoissance  intime  du  système  hydraulique 
et  de  l'importance  relative  des  afïluens. 

Nous  ttuiitam.es,  le  26  mai  dans  la  matinée, 
le  peut  village  de  Santa  Barbara  ,  où  nous 
trouvâmes  plusieurs  Indiens  de  l'Esmeralda 
que  le  missionnaire  avait  fait  venir,  à  leur  plus 
grand  regret,  pour  lui  construire  une  maison 
de  deux  étages.  Nous  jouîmes,  pendant  toute 
la  journée,  de  la  vue  des  belles  montagnes  de 
Sipapo  '  qui  se  présentent  à  une  distance  de 
plus  de  iS  lieues  vers  le  nord-nord-ouest.  La 
végétation  des  rives  de  l'Orénoque  est  singu- 
lièrement variée  dans  cette  contrée  :  les  fou- 
gères en  arbre  a  descendent  des  montagnes 
pour  se  mêler  aux  palmiers  de  la  plaine.  Nous 
bivouaquâmes  la  nuit  à  l'île  de  Minisi;  et,  après 
avoir  passé  les  embouchures  des  petites  ri- 
vières  de  Quejanuma  ,   d'Ubua  et   de  Masaô, 

'   Voyez.  Tom.  VII,  p.  aiS. 

1  Ces  végétaux  offrent  beaucoup  iio  singularité  dans  leur 
distribution  gcngrapliiquc.  Au  Ilréâil  ,  ils  ne  se  trouvent  guère 
sur  la  côte  onctilale.  (  Voyez,  l'intéressant  ouvrage  du  priDce 
MMtimilicn  de   Ncuwîed  ,   Seise  noch  Brésilien ,    Tom.  I  . 


CHAPITRE   XXIV.  a55 

nous  arrivâmes ,  le  37  mai ,  à  San  Fernando 
de  Atabapo.  Il  y  avoit  un  mois  que  nous  avions 
été  logés  dans  la  même  maison  du  président 
des  missions  ,  en  allant  au  Rio  Negro.  Nous 
nous  étions  dirigés  alors  vers  le  sud ,  par  l' Ata- 
bapo et  le  Terni  :  à  présent  nous  revenions  du 
côté  de  l'ouest,  ayant  fait  un  long  détour  par 
le  Cassiquiare  et  le  Haut-Orénoque.  Pendant 
cette  longue  absence,  le  président  des  missions 
avoit  conçu  de  graves  inquiétudes  sur  le  vé- 
ritable but  de  notre  voyage,  sur  mes  relations 
avec  les  membres  du  liaut  clergé  en  Espagne, 
et  sur  la  connoissance  que  j'avois  acquise  de 
l'état  des  missions.  Au  moment  de  notre  départ 
pour  l'Angostura ,  capitale  de  la  Guyane ,  il 
me  pressa  vivement  de  laisser  entre  ses  mains 
un  écrit ,  dans  lequel  je  rendrois  témoignage 
du  bon  ordre  qui  règne  dans  les  établissemens 
chrétiens  de  l'Orénoque,  et  de  la  douceur  avec 
laquelle  les  indigènes  y  sont  généralement 
traités.  Cette  démarche  du  Supérieur,  motivée 
par  un  zèle  très-louable  pour  le  bien  de  son 
Ordre  ,  ne  laissa  pas  de  m'embarrasser.  Je  ré- 
pondis que  le  témoignage  d'un  voyageur  né 
dans  le  sein  de  l'église  calviniste  ne  pourroil 
guère  être  de  quelque  poids  dans  les  intermi- 
nables querelles  qui  divisent  presque  partout , 
dans  le  Nouveau-Monde  ,  les  deux  pouvoirs 


356  LIVRE    VIII. 

séculier  et  ecclésiastique.  Je  lui  fis  entrevoir 
que  ,  me  trouvant  à  deux  cents  lieues  des 
côtes ,  au  centre  des  missions,  et,  comme  disent 
malignement  les  liabitans  de  Cumana  ,  en  el 
potier  de  los  frayles  ',  l'écrit  que  nous  compo- 
serions ensemble  sur  les  bords  de  l'Atabapo 
ne  paroîtroit  pas  tout-à-fait,  de  mon  coté,  un 
acte  librement  consenti.  Le  président  ne  fut 
pas  effrayé  de  l'idée  d'avoir  donné  l'hospitalité 
à  un  calviniste.  Je  pense  qu'avant  mon  ar- 
rivée, on  n'en  avoit  guère  vu  dans  les  missions 
de  Saint-François  ;  mais  les  missionnaires  ,  en 
Amérique,  ne  peuvent  être  accusés  d'intolé- 
rance. Les  hérésies  de  la  vieille  Europe  ne  les 
occupent  pas,  si  ce  n'est  sur  les  confins  de  la 
Guyane  hollandoise,  où  les  prédicans  s'avisent 
aussi  d'aller  en  mission.  Le  président  n'insista 
plus  sur  l'écrit  que  je  devais  signer  ,  et  nous 
profitâmes  du  peu  de  momens  qui  nous  res- 
loient  pour  nous  entretenir  avec  franchise  (le 
l'état  de  ce  pays  et  de  l'espoir  de  faire  parti- 
ciper les  Indiens  aux  bienfaits  de  la  civili- 
sation. J'insistai  .sur  le  mal  qu'avoient  produit 
les  (•ntradas  ou  incursions  hostiles  ,  sur  le  peu 
de  fruit  que  les  indigènes  tirent  de  leur 
travail,    sur  les  voyages   qu'on   les  force  de 

1   Au  pouvoir  des  moines. 


CHAPITRE    XXIV.  J^ 

faire  dans  des  intérêts  qui  ne  sont  pas  les 
leurs ,  enfin  sur  la  nécessité  de  donner,  dans 
un  collège  particulier  ,  quelque  éducation  aux 
jeunes  religieux  appelés  à  gouverner  des  com- 
munes très-nombreuses.  Le  président  sembloit 
m'écouter  avec  bienveillance.  Je  crois  cepen- 
dant qu'il  auroit  désiré  (  sans  doute  par  zèle 
pour  l'histoire  naturelle  )  que  ceux  qui  rar- 
massent  des  plantes  et  qui  examinent  des 
roches  renonçassent  à  cet  intérêt  indiscret  pour 
la  race  cuivrée  et  les  affaires  de  la  société  hu- 
maine. Ce  désir  est  assez  commun  dans  les 
deux  mondes;  on  le  retrouve  partout  où  l'au- 
torité est  inquiète ,  parce  qu'elle  se  croit  mal 
affermie. 

Nous  ne  restâmes  qu'un  seul  jour  à  San 
Fernando  de  Atabapo  ,  quoique  ce  village , 
embelli  par  le  palmier  Pihiguao  l ,  à  fruits  de 
pécher,  nous  partit  un  séjour  délicieux.  De» 
Pauxiê*  domestiques  entouroient  les  cabanes 
des  Indiens.  Dans  une  d'elles  ,  nous  vîmes 
un  singe  extrêmement  rare  qui  habite  les 
rives  du  Guaviare.  C'est  le  Caparro  que  j'ai 

3  Voyez  Tom.  VII ,  p.  a6o. 

9  Ce  n'est  pas  FOurax  de  M.  Çuvier  (€rax  Pauxi ,  Lin.  ) , 
mais  le  Crax  alector. 

3  Tom.  VII,p.  76,  i5a. 

Relat.  histor.  tom.  8.  17 


a55  livre  vin. 

fait  cOnnoîtrc  dans  mes  Observations  de  zoologie 
et  (Tanatomic  comparée1 ,  et  que  M.  Geoffroy 
croit  former  tin  nouveau  genre  (  Lagothrix) 
entre  les  Atèles  et  les  Alouates.  Le  pelage 
de  ce  singe  est  gris  3e  marte  et  d'une  douceur 
extrême  au  toucher.  Le  Caparro  se  distingue 
de  plus  par  une  tête  ronde  et  une  expression 
de  physionomie  douce  et  agréable.  Je  crois 
que  _le  missionnaire  Gili  ■  est  le  seul  auteur 
qui  ait  fait  mention  avant  moi  de  cet  animal 
curieux  autour  duquel  les  zoologistes  com- 
mencent à  grouper  d'autres  singes  du  Brésil. 
Partis  le  27  mai  de  San  Fernando ,  nous  arri- 
vâmes, à  la  faveur  du  courant  rapide  de  l'Oré- 
noque ,  en  moins  de  sept  heures, à  l'embouchure 
du  Rio  Mataveni.  Nous  passâmes  la  nuit  à  la 
belle  étoile,  au-dessous  du  rocher  granitique 
El  Gistilfito'*  qui  s'élève  au  milieu  du  fleuve, 
et  qui  rappelle,  par  sa  forme,  le  Mausethwm 
du  Hhiii,  vis-à-vis  de  Bingen.  Ici,  comme  surles 
bords  de  l'Atabapo,  nous  fûmes  frappés  de  h 
vue  d'une  petite  espèce  de  Drosera  qui  a  tout 
le  port  du  Drosera  d'Europe.  L'Orénoque  avoit 
éprouvé  une  crue  tres-scnsible  pendant  la  nuilj 

1  a  Pendant  les  dix-huil  ans  que  j'ai  pnuéi.  dans  les  mission* 
de  l'Oiïïiioquc ,  )o  n'ai  pu  voir  qu'un  seul  Caparro.  ■  Gili, 
Tom.  I,   p.  ,40. 

'  t'ayez  Xom,  VXI ,  p    '3;. 


CHAPITRE  XXIV.  *$9 

le  courant  fortement  accéléré  nous  porta,  eii 
dix  heures,  de  l'embouchure  du  MataVéni  à 
la  Grande  Cataracte  supérieure ,  cette  dû  May- 
pures  ou  de  Quittuna.  La  distance  parcourue 
fut  d<e  i5  lieues.  Nous  nous  rappelâmes  àvéé 
intérêt  des  sites  où  nous  avions  bivouaqué  en 
remontant  la  rivière  \  nous  retrouvantes  des 
Indiens  qui  nous  avoiént  accompagnée  dans  nos 
herborisations,  et  nous  visitâmes  de  nouveau  la 
belle  source  *  qui  sort  d'un  rocher  de  granité 
stratifié,  derrière  la  maisoft  démissionnaire: 
sa  température  n'avok  pas  changé  de  o°,3.  De- 
puis  Fembeuehuf  e  de  l'Atabapo  jcfequ'à  ceHe  de 
l'Apure ,  nous  voyagions  coinmé  dans  un  pays 
que  nous  aurions  habité  depuis  kmg-tëmpft 
Nous  nous  trouvions  réduits  à  la  même  abatfc 
nence;  nous  étions  piqués  par  les  mêmes  mous* 
tiques  ;  mais  la  certitude  d'arriver ,  en  peu  de 
semâmes,  au  terme  de  ûos  souffrances  physiques; 
soutenoil  notre  courage. 

Le  passage  de  la  pirogue  par  la  Grande  Car 
taracte  nous  arrêta  deux  jours  à  Maypures.  Le 
père  Bernardo  Zea ,  missionnaire  des  Raudales, 
<|ui  nous  avoit  accompagnés  au  Rio  Negro, 
voulut,  quoique  malade,  nous  conduire  encore 
avec   ses    Indiens  jusqu'à  Aturès.  Un  d'eux, 

'  Elle  étoit,  le  19  avril,  de  27°, 8  cent.  Le  3o  mai,  je  la 
4rouYai  de  27°,.^ 

V 


26o  LIVRE    VIII. 

Zerepe ,  l'interprète  qu'on  avoit  battu  si  impi- 
toyablement à  la  plage  de  Pararuma  I,  fixa 
notre  intérêt  par  l'expression  de  Sa  morne 
tristesse.  Nous  apprîmes  qu'il  venoit  de  perdre 
l'Indienne  à  laquelle  il  étoit  fiancé,  et  qu'il  l'avoit 
perdue  par  l'effet  d'une  fausse  nouvelle  répandue 
sur  la  direction  de  notre  voyage.  Né  à  May- 
pures,  Zerepe  avoit  été  élevé  dans  les  bois, 
chez  ses  parens,  de  la  tribu  des  Macos.  Il  avoit 
amené  avec  lui  à  la  mission  une  fille  de  douze 
ans  qu'il  comptoit  épouser  lors  de  notre  retour 
aux  Cataractes.  Cette  jeune  Indienne  n'aimoit 
guère  la  vie  des  missions  :  on  lui  avoit  dit  que 
les  blancs  iroient  au  pays  des  Portugais  (au 
Brésil),  et  qu'ils  amèneraient  Zerepe  avec  eux. 
Contrariée  dans  ses  espérances ,  elle  s'empara 
d'un'eanot,  traversa  le  Bandai  avec  une  autre 
fille  du  même  âge ,  et  s'enfuit  al  monte  pour 
retourner  vers  les  siens.  Le  récit  de  cet  acte  de 
courage  éloit  la  grande  nouvelle  du  lieu  :  ce- 
pendant la  tristesse  de  Zerepe  ne  fut  pas  de 
longue  durée.  Il  étoit  né  parmi  les  chrétiens; 
ayant  voyagé  jusqu'au  fortin  du  Rio  Negro, 
sachant  le  castillan  et  la  langue  des  Macos,  il  se 
croyoit  supérieur  aux  gens  de  sa  tribu.  Cora- 
llien! ne  pas  oublier  une  fille  née  dans  la  forêt? 
Le  3i  mai,  nous  passâmes  les  rapides  des 


CHAPITRE   XXIV.  26l 

Guahibos  et  de  Garcita.  Les  îles  qui  s'élèvent 
au  milieu  des  eaux  du  fleuve ,  brilloient  de  la 
plus  belle  verdure.  Les  pluies  de  l'hiver  avoient 
développé  les  spathes  du  palmier  Vadgiai  dont 
les  feuilles  montent  droit  vers  le  ciel*.  On  ne 
se  lasse  pas  de  la  vue  de  ces  sites  où  les  arbres 
et  les  rochers  donnent  au  paysage  ce  caractère 
grand  et  sévère  que  l'on  admire  dans  les  fonds  des 
tableaux  du  Titien  et  du  Poussin.  Nous  débar- 
quâmes ,  peu  avant  le  coucher  du  soleil ,  sur  la 
rive  orientale  de  l'Orénoque ,  au  Puerto  de  la 
Expédition.  C'étoit  pour  visiter  la  caverne 
d'Ajtapuipe,  dont  j'ai  parlé  plus  haut  a,  et  qui 
semble  être  le  heu  de  sépulture  de  toute  une 
nation  détruite.  Je  vais  essayer  de  décrire  cette 
caverne  célèbre  parmi  les  indigènes. 

On  gravit  avec  peine,  et  non  sans  quelque 
danger,  un  roc  de  granité  escarpé  et  entièrement 
nu.  Il  seroit  presque  impossible  de  fixer  le  pied 
sur  cette  surface  lisse  et  fortement  inclinée ,  si 
de  grands  cristaux  de  feldspath,  résistant  à  la 
décomposition,  ne  sortoient  de  la  roche  etn'of- 
froient  des  points  d'appui.  A  peine  eûmes-nous 
atteint  le  sommet  de  la  montagne ,  que  nous 
fumes  étonnés  de  l'aspect  extraordinaire  que 

.,    l  Voyez  Tom.  VII,  p.  62. 
*  Ibid.  p.  69,  147. 


■jS-2  livre  vi  ir. 

présente  le  pays  d'alentour,  Le  lit  écumeux  des 
eaux  est  rempli  d'un  archipel  d'îles  couvertes 
de  palmiers.  Vers  l'ouest,  à  la  rive  gauche  de 
l'Orénoque,  s'étendent  les  savanes  du  Meta  et 
deCasanare.  C'etoit comme  une  mer  de  verdure 
dont  l'horizon  brumeux  étoit  éclairé  par  les 
rayons  du  soleil  couchant.  Cet  astre  semblable 
à  un  globe  de  feu  suspendu  sur  la  plaine,  ce 
pie  isolé  d'Uniana,  qui  paroissoît  d'autant  plus 
élevé  que  les  vapeurs  en  enveloppoientetamol- 
lissoient  les  contours,  tout  contribuoit  à  agran- 
dir celte  scène  majestueuse.  Notre  vue  plongeoit 
de  près  dans  une  vallée  profonde  et  fermée  de 
toutes  parts.  Des  oiseaux  de  proie  et  tles  engou- 
Icvens  voloient  solitaires  dans  ce  cirque  in- 
accessible. Nous  nous  plaisions  à  suivre  leurs 
ombres  mobiles  qui  glissoient  lentement  sur  les 
flancs  du  rocher. 

Une  arête  étroite  nous  conduisit  vers  une 
montagno  voisine  dont  le  sommet  arrondi  sup- 
portoit  d'énormes  blocs  de  granité.  Ces  masses 
ont  plus  de  /\o  à  ?o  pieds  de  diamètre,  et  pré- 
sentent une  forme  si  parfaitement  sphérjque 
que,  paroissant  ne  toucher  au  sol  que  par  un 
pelit  nombre  de  points,  on  doit  supposer  qu'à 
la  moindre  secousse  d'un  tremblement  de  lerre 
elles  roulcroient  dons  l'abîme.  .le  ne  me  souviens 
pas  d'avoir  vu  ailleurs  un  phénomène  semblable 


CHAPITRE   XXIV.  263 

au  milieu  des  décompositions  qu'offrent  les  ter- 
rains granitiques.  Si  les  boules  reposoient  sur 
une  roche  d'une  nature  différente ,  comme  c'est 
le  cas  des  blocs  du  Jura,  on  pourroit  supposer 
qu'elles  ont  été  arrondies  par  l'action  des  eaux 
ou  lancées  par  la  force  d'un  fluide  élastique  ; 
mais  leur  position  sur  le  sommet  d'une  colline 
également  granitique  rend  plus  probable  qu'elle? 
doivent  leur  origine  à  une  décomposition  pro- 
gressive de  la  roche. 

La  partie  la  plus  reculée  de  lu  vallée  est  cou- 
verte d'une  épaisse  forêt.  Dans  cet  endroit  om- 
bragé et  solitaire,  sur  la  pente  d'une  montagne 
escarpée  s'ouvre  la  caverne  d'Ataruipe.  C'est 
moins  une  caverne  qu'un  rocher  saillant,  dans 
lequel  les  eaux  ont  creuse  un  vaste  enfoncement» 
lorsque,  dans  les  anciennes  révolutions  de  notre 
planète,  elles  atteignoient  à  cette  hauteur ».  Dans 
ce  tombeau  de  toute  une  peuplade  éteinte,  nous 
comptâmes  en  peu  de  temps  près  de  600  sque- 
lettes bien  conservés  et  disposés  si  régulièrement 
qu'il  aurait  été  difficile  de  se  tromper  sur  leur 

*  Je  n  y  ai  vu  aucun  filou,  aucun  Jour  à  cristaux*  (Voye% 
Tom.  III,  p.  175.  )  La  décomposition  des  roches  granitiques  et 
leur  séparation  en  grandes  mases ,  dispersées  dans  les  plaines  et 
les  vallons,  sous  la  forme  de  blocs  et  de  boules  à  couches  concen- 
triques, paroiaseni  favoriser  l'agrandissement  de  ces  excavations 
naturelles  qui  ressemblent  à  de  véritables  cavernes. 


364  tlVRE   VIII. 

nombre.  Chaque  squelette  repose  dans  une  es- 
pèce de  corbeille  faite  avec  des  pétioles  de  pal- 
mier. Ces  corbeilles,  que  les  indigènes  appellent 
mapires ,  ont  la  forme  d'un  sac  carré.  Leur  gran- 
deur est  proportionnée  à  l'âge  des  morts  :  il  y 
en  a  même  pour  des  enfans  moissonnés  à  l'instant 
de  leur  naissance.  Nous  en  avons  vudc  10  pouces 
à  5  pieds  4  pouces  de  longueur.  Tous  ces  sque- 
lettes repbés  sur  eux-mêmes  sont  si  entiers, 
qu'il  n'y  manque  ni  une  côte  ni  une  phalange. 
Les  os  ont  été  préparés  de  trois  manières  diffé- 
rentes, ou  blanchis  à  l'air  et  au  soleil,  ou  teints 
en  rouge  avec  de  YO.ioto,  matière  colorante 
tirée  du  Bixa  Orellana;  ou,  comme  de  véritables 
momies,  enduits  de  résines  odorantes  et  enve- 
loppés de  feuilles  d'IIeliconia  et  de  bananier. 
Les  Indiens  nous  racontoient  que  l'on  met  le 
cadavre  frais  dans  la  terre  humide,  afin  que  les 
chairs  se  consument  peu  à  peu.  Après  l'espace 
de  quelques  mois  ,  on  les  retire;  et,  avee  des 
pierres  aiguisées,  on  racle  la  chair  restée  sur  les 
os.  Plusieurs  hordes  de  la  Guyane  suivent  encore 
cette  coutume.  Près  des  mapires  ou  paniers,  on 
trouve  des  vases  d'une  argile  à  moitié  cuite  :  ib 
paraissent  contenir  les  os  d'une  même  famille. 
Les  plus  grands  de  ces  vases  ou  urnes  funéraires 
ont  5  pieds  de  liant  et  /j  pieds  'A  pouces  de  long. 
Ib  sont  d'une  couleur  gris-vcrdàtre  et  d'une 


CHAPITRE   XXIV.  265 

forme  ovale  assez  agréable  à  l'œil.  Les  anses 
sont  faites  en  forme  de  crocodiles  ou  de  serpens  : 
le  bord  est  entouré  de  méandres,  de  labyrinthes 
et  dé  vraies  grecques  à  lignes  droites  diverse- 
ment combinées.  Ces  peintures  se  retrouvent 
sous  toutes  les  zones,  chez  les  peuples  les  plus 
éloignés  les  uns  des  autres,  soit  à  l'égard  du  site 
qu'ils  occupent  sur  le  globe ,  soit  par  le  degré 
de  civilisation  auquel  ils  se  sont  élevés.  Les 
habitans  de  la  petite  mission  de  Maypures  les 
exécutent  encore  aujourd'hui  sur  leur  poterie 
la  plus  commune  *  ;  elles  ornent  les  boucliers 
des  Tahitiens,  les  instrumens  de  pêche  des  Es- 
quimaux, les  murs  du  palais  mexicain  de  Mitla*, 
et  les  vases  de  la  Grande-Grèce.  Partout  une 
répétition  rhythmique  des  mêmes  formes  flatte 
les  yeux,  comme  la  répétition  cadencée  des 
sons  plaît  à  l'oreille.  Des  analogies,  fondées  sur 
la  naturç  intime  de  nos  sentimens ,  sur  les  dis- 
positions naturelles  de  notre  intelligence,  ne  sont 
pas  propres  à  jeter  du  jour  sur  la  filiation  et  les 
relations  anciennes  des  peuples. 

Nous  ne  pûmes  acquérir  aucune  idée  précise 
sur  l'époque  à  laquelle  remonte  l'origine  des  ma- 
pires  et  des  vases  peints  que  renferme  la  caverne 

1  Voyez  Tom.  VU,  p.  192. 

a  Voyez  mes  Vues  des  Cordillères  et  Monumens  des  peuples 
indigènes  de  F  Amérique,  H.  L. 


a66  livre  v  1 1  r. 

ossuaire  d'Ataruipe.  La  plupart  ne  paroissoient 
pas  avoir  au-delà  d'un  siècle;  mais  il  est  à  croire 
qu'à  l'abri  de  toute  humidité,  sous  l'influence 
d'une  température  uniforme,  la  conservation 
de  ces  objets  seroit  également  parfaite  si  elle 
datoit  d'une  époque  beaucoup  plus  éloignée.  H 
circule  une  tradition  parmi  les  Indiens  Guahibes, 
.d'après  laquelle  les  belliqueux  Aturès,  poursuivis 
par  les  Caribes,  se  sont  sauvés  sur  les  rochers 
qui  s'élèvent  au  milieu  des  Grandes  Cataractes. 
C'est  là  que  cette  nation,  jadis  si  nombreuse, 
s'éteignit  peu  à  peu  ainsi  que  son  langage  '.  Les 
dernières  familles  des  Aturès  existaient  encore 
en  1 767  ,  du  temps  du  missionnaire  Gili  :  à  l'é- 
poque de  notre  voyage,  on  montrait  à  Maypures, 
et  ce  fait  est  assez  digne  de  remarque,  un  vieux 
perroquet  dont  les  habituns  disent  «qu'on  ne 
comprend  pas  ce  qu'il  dit,  parce  qu'il  parle  la 
langue  des  Aturès.  » 

]Nous  ouvrîmes,  au  plus  grand  regret  de  nos 
guides ,  plusieurs  mapives  pour  examiner  atten- 
tivement la  forme  des  crânes  :  ils  présentoient 
tous  le  caractère  de  la  race  américaine;  deux  ou 
trois  seulement  approchaient  de  la  race  du 
Caucase.  ]Nous  avons  rappelé  plus  haut  "qu'on 

■  r.i_><<;  Toin.  VA,  p.  i'6  et  ij», 

■  lùid.p,  ,r,. 


CHAPITRE   XXIV.  &6j 

trouve y  au  milieu  des  Cataractes,  dans  les  en- 
droits les  plus  inaccessibles ,  des  caisses  garnies 
de  fer  et  remplies  d'outils  européens,  de  restes 
de  vêtemens  et  de  verroterie.  Ces  objets ,  qui 
ont  donné  lieu  aux  bruits  les  plus  absurdes  sur 
des  trésors  cachés  par  les  jésuites,  appartenoient 
probablement  à  des  marchands  portugais  qui 
avoient  pénétré  dans  ces  contrées  sauvages. 
Peut-on  admettre  de  même  que  les  crânes  de 
race  européenne,  que  nous  vîmes  mêlés  aux 
squelettes  des  indigènes  et  conservés  avec  le 
même  soin ,  fussent  les  restes  de  quelque  voya- 
geur portugais  mort  de  maladie  ou  tué  dans  un 
combat?  L'éloignement  qu'affectent  les  indi- 
gènes pour  tout  ce  qui  n'est  pas  de  leur  race , 
rend  cette  hypothèse  moins  probable.  Peut-être 
des  métis  fugitifs  des  missions  du  Meta  et  de 
l'Apure  sont-ils  venus  s'établir  près  des  Cata- 
ractes ,  en  se  mariant  à  des  femmes  de  la  tribu 
des  Âturès.  De  tels  mélanges  ont  quelquefois 
lieu  sous  cette  zone,  quoique  plus  rarement 
qu'au  Canada  et  dans  toute  l'Amérique  septen- 
trionale, où  des  chasseurs  d'origine  européenne 
se  mêlent  aux  sauvages,  en  prennent  les  habitudes 
et  acquièrent  parfois  une  grande  importance 
politique. 

Nous  prîmes ,  dans  la  caverne  d'Ataruipe , 
plusieurs  crânes ,  le  squelette  d'un  enfant  de  six 


2DÔ  LIVRE   VIII. 

à  sept  ans  et  ceux  de  deux  hommes  adultes,' 
de  la  nation  des  Attirés.  Tous  ces  ossemens, 
en  partie  peints  en  rouge ,  en  partie  enduits  de 
résines  odoriférantes,  étoient  renfermés  dans 
ces  mêmes  paniers  (mapires  ou  canastas)  que 
nous  venons  de  décrire.  Ils  faisoient  presque 
la  charge  entière  d'un  mulet;  et,  comme  nous 
connoissions  l'aversion  superstitieuse  que  mon- 
trent les  indigènes  pour  les  cadavres,  dès  qu'ils 
leur  ont  donné  la  sépulture ,  nous  avions  eu 
soin  de  faire  envelopper  les  canastas  de  nattes 
fraîchement  tissées.  Malheureusement  pour 
nous  ,  la  pénétration  des  Indiens  et  l'extrême 
finesse  de  leurs  sens  rendirent  ces  précautions 
inutiles.  Partout  où  nous  nous  arrêtâmes  dans 
les  missions  des  Caribcs  ,  au  milieu  des  Llanos, 
entre  l'Angostura  et  Nueva  Barcelona,  les  in- 
digènes s'assemblèrent  autour  de  nos  mulets 
pour  admirer  les  singes  que  nous  avions  achetés 
à  l'Oiénoque.  Ces  bonnes  gens  avoient  à 
peine  touché  nos  charges  ,  qu'ils  annonçaient 
la  perte  prochaine  de  la  bête  de  somme  «  qui 
portoit  le  mort,  m  Nous  eûmes  beau  dire  qu'ils 
se  trompoient  dans  leurs  conjectures  ,  que  les 
paniers  renfermaient  des  ossemens  de  cro- 
codiles et  de  lamentins  ,  ils  persistoient  à  ré- 
péter qu'ils  scnloicnt  la  résine  qui  entouroit 
les  squelettes,  et  «  que  c'étoient  de  leurs  vieux 


CHAPITRE    XXIV.  269 

parens.  »  Il  fallut  faire  intervenir  l'autorité  des 
religieux  pour  vaincre  l'aversion  des  indigènes 
et  pour  nous  procurer  des  mulets  de  rechange. 
Un  des  Crânes  que  nous  avions  pris  dans  la 
caverne  d'Ataruipe  a  été  figuré  dans  le  bel  ou- 
vrage que  mon  ancien  maître,  M.  Blumenbach, 
a  publié  sur  les  variétés  de  l'espèce  humaine. 
Quant  aux  squelettes  des  Indiens,  ils  ont  été 
perdus  sur  la  côte  d'Afrique,  ainsi  qu'une 
partie  considérable  de  nos  collections ,  dans  un 
naufrage  qui  priva  de  la  vie  notre  ami  et  Com- 
pagnon de  voyage,  Fray  JuanGonzales  *,  jeune 
moine  de  l'ordre  de  Saint-François. 

Nous  nous  éloignâmes  en  silence  de  la  ca- 
verne d'Ataruipe.  C'étoit  une  de  ces  nuits 
calmes  et  sereines  qui  sont  si  communes  sous 
la  zone  torride.  Les  étoiles  brilloient  d'une  lu- 
mière douce  et  planétaire.  Leur  scintillation 
étoit  à  peine  sensible  à  l'horizon  2  qui  sembloit 
éclairé  par  les  grandes  nébuleuses  de  l'hémis- 
phère austral.  Une  multitude  innombrable  d'in- 
sectes répandoit  dans  l'air  une  lumière  rou- 
geâtre.  Le  sol  encombré  de  végétaux  resplen- 
dissoit  de  ces  feux  vivans  et  mobiles ,  comme 

1  Voyez  lova.  IV,  p.  55. 
3  Ibid.  p.  i5  et  285. 


370  LI VUE   VIII. 

si  les  astres  du  firmament  étoient  venus  s'abattre 
sur  la  savane.  En  quittant  la  caverne,  nous 
nous  arrêtâmes  plusieurs  fois  pour  admirer  la 
beauté  de  ce  site  extraordinaire.  La  vanille 
odorante  et  des  festons  de  Eignonia  en  déco- 
roient  l'entrée;  au-dessus,  sur  le  sommet  de  la 
colline,  les  (lèches  des  palmiers  se  balançoienf 
en  frémissant  *. 

Nous  descendîmes  vers  le  fleuve  pour  prendre 
le  chemin  de  la  mission  où  nous  arrivâmes 
assez  tard  dans  la  nuit.  Nous  avions  l'imagination 
frappée  de  tout  ce  que  nous  venions  de  voir. 
Dans  un  pays  où  l'on  est  tenté  de  regarder  la 
société  humaine  comme  une  institution  nou- 
velle, on  s'intéresse  plus  vivement  aux  souve- 
nirs des  temps  passés.  Ces  souvenirs,  il  esl 
vrai,  ne  datoient  pas  de  loin;  mais,  dans  tout 
ce  qui  est  monumental,  l'antiquité  est  une  idée 
relative,  et  nous  confondons  facilement  ce  qui 
est  ancien  avec  ce  qui  est  obscur  et  probléma- 
tique. Les  Egyptiens  trouvoient  bien  récens 
les  souvenirs  historiques  des  Grecs.  Si  les  Chi- 
nois, 011,  comme  ils  préfèrent  de  se  nommer 


"'  f'uyc:.  le  li'uisîùiic  ilisiMiiin  |iiu:;uncû  <!.ius  une  îles  siiuccs 
IHiMiqw»  du  l'teadcuiie  de  Berlin,  (  Tableaux  de  la  M) 
Uvrtuiîs  ,h-  V«tiniiaiKt par  M.  Byrièf,  Ton».  II,  |>.  aït.J 


CHAPITRE   XXIV.  *jt 

eux-mêmes,   les   habitans  du  céleste  Empire 
avoient  pu  communiquer  avec  les  prêtres  d'Hé- 
liopolis ,  ils  aur oient  souri  des  prétentions  d'an- 
tiquité des  Egyptiens.  Des  contrastes  non  moins 
(rappans  se  trouvent  dans  le  nord  de  l'Europe 
et  de  l'Asie ,  dans  le  Nouveau-Monde ,  partout 
où  le  genre  humain  n'a  pas  conservé  une  longue 
conscience  de  lui-même.  Sur  le  plateau  d'A- 
nahuac,  l'événement  historique  le  plus  ancien, 
la  migration  des  Toltèques,  ne  date  que  du 
6.e  siècle  de  notre  ère.   L'introduction  d'un 
bon  système  d'intercalalion  et  la  réforme  du 
calendrier,    foiidemens    indispensables    d'une 
chronologie  exacte ,  eurent  heu  l'an  1091.  Ces 
époques ,  qui  nous  paroissent  très-rapprochées 
de  nous ,   tombent  dans  les  temps  fabuleux ,  si 
nous  réfléchissons  sur  l'histoire  de  notre  espèce 
entre  les  rives  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone. 
Nous  y  voyons  gravés  sur  des  rochers  des  traits 
symboliques,    sans   qu'aucune  tradition   nous 
éclaire  sur  leur  origine.  Dans  la  partie  chaude 
de  la  Guyane  nous  ne  pouvons  remonter  qu'au 
temps  où  des  conquérans  castillans  et  portugais , 
et  plus  tard  de  paisibles  moines ,  ont  pénétré 
au  milieu  des  peuples  barbares. 

Il  paroît  qu'au  nord  des  Cataractes ,  dans  le 
détroit  de  Baraguan,  il  y  a  des  cavernes  rem- 
plies tVossctncns  ?    semblables  à   celles  que  je 


a;a  livre  vin. 

viens  de  décrire  ' .  Je  n'ai  appris  ce  fait  qu'après 
mon  retour,  et  les  pilotes  indiens  ne  nous  eu 
parlèrent  point  lorsque  nous  abordâmes  dans 
le  détroit.  Ces  tombeaux  ont  sans  doute  donné 
lieu  à  un  mythe  des  Otomaques,  d'après  lequel 
les  rochers  granitiques  et  isolés  du  Baraguan, 
dont  les  formes  paroissent.  très-bizarres,  sont 
regardés  comme  les  grands-pères ,  les  anciens 
chefs  deLla  tribu.  L'usage  de  séparer  avec  soin 
la  chair  des  os ,  pratiqué  très-anciennement  par 
les  Massagètes,  s'est  conservé  chez  plusieurs 
bordes  de  l'Orcnoque.On  assure  même,  et  cette 
assertion  est  assez  probable,  que  les  Guaraons 
plongent  sous  L'eau  les  cadavres  enveloppés 
dans  des  filets.  Les  petits  poissons  Carihes*,  les 
Serra-Salmes ,  dont  nous  avons  vu  partout  une 
si  innombrable  quantité,  dévorent  en  peu  de 
jours  la  chair  musculaire,  et  /'réparent  le  sque- 
lette. On  Conçoit  que  cette  opération  ne  peut  se 
faire  que  dans  des  lieux  OÙ  les  crocodiles  ne 
sont  pas  communs.  Quelques  peuplsules,  par 
exemple  lesTamonaques,ont  l'usage  de  ravager 
les  champs  du  défunt  et  de  couper  les  arbres 
qu'il  a  plantes.  Ils  disent  «  que  la  vue  des  objets 
qui  ont  appartenu  à  leurs  païens  les  attriste.» 

'   Gumilla,  Ton».  I,  p.  ^■•■:  Gili,  Tom.  [I,  p.  107. 
'   r..:>,r.  T-m.  VI,  p.  4iW. 


CHAriTIlE   XXIV.  2}5 

Ils  aiment  mieux  détruire  les  souvenirs  que  de 
les  conserver.  Ces  effets  de  la  sensibilité  indienne 
sont  très-nuisibles  à  l'agriculture ,  et  les  moines 
s'opposent  avec  force  à  des  pratiques  supers- 
titieuses que  les  naturels  convertis  au  christia- 
nisme conservent  dans  les  missions. 

Les  tombeaux  des  Indiens  de  l'Orénoque 
n'ont  pas  été  jusqu'ici  suffisamment  examinés, 
parce  qu'ils  ne  renferment  pas  des  objets  pré- 
cieux comme  ceux  du  Pérou,  et  qu'aujourd'hui, 
sur  les  lieux  même,  on  n'ajoute  plus  foi  aux 
idées  chimériques  qu'on  s'étoit  formées  jadis 
sur  la  richesse  des  anciens  habitans  du  Darado. 
La  soif  de  l'or  précède  partout  le  désir  de  l'ins- 
truction et  le  goût  des  recherches  d'antiquité. 
Dans  la  partie  montueuse  de  l'Amérique  du 
Sud,  depuis  Merida  et  Santa  Marta  jusqu'aux 
plateaux  de  Quito  et  du  Haut-Pérou,  on  a  en- 
trepris des  travaux  de  mines  pour  découvrir 
des  tombeaux,  ou,  comme  disent  les  créoles, 
en  employant  un  mot  altéré  de  la  langue  de 
l'Incas pourchercberdesg-uflCrti.  J'.iiétésur  les 
côtes  du  Pérou  ,  à  Manciclu;,  dans  k  guaea  de 
Toledo,  de  laquelle  on  a  tiré  des  masses  d'or  qui, 
au  ï6' siècle ', avoient  une  valeur  de  5  millions 

'  Je  fonde  ce  calcul  sur  le  quint  payé  en  1 5;<î  et  i  &ga  dans 
la  trésorerie  {raxas  realrs)  de  Tiuxilto.  Les  registres  oui  élu 
conserves.  V.u  Perse,  dans  la  Haute-  ;isie  ,  et  an  Egypte  où  loti 

Retat.  hist.  loin.  S.  18 


sy4  livre  v i r i. 

de  livres  tournois.  Aucune  (race  de  métaux  pré- 
cieux n'a  été  trouvée  dans  les  cavernes  qui, 
depuis  les  temps  les  plus  reculés,  servent  de 
sépulture  aux  indigènes  de  la  Guyane.  Cette 
circonstance  prouve  que,  même  dans  un  temps 
où  les  Caribes  et  d'autres  peuples  voyageurs 
faisoient  des  incursions  vers  le  sud-ouest,  l'or 
n'avoit  reflué  qu'en  très-petite  quantité  des 
montagne3  du  Pérou  vers  les  plaines  orientales. 
Partout  où  les  rochers  granitiques  n'offrent 
pas  de  ces  grandes  cavités  dues  à  leur  décom- 
position ou  à  l'entassement  des  blocs,  les  Indiens 
Confient  le  cadavre  à  la  terre.  Le  hamac  (ckîn- 
chorro),  espèce  de  filet  dans  lequel  le  défunt  a 
couché  pendant  sa  vie ,  lui  sert  de  cercueil.  On 
Serre  ce  filet  fortement  autour  du  corps,  on 
Creuse  un  trou  dans  la  cabane  même ,  et  l'on  y 
dépose  le  mort.  C'est  la  méthode  la  plus  usitée, 
il  »s  le  rapport  du  missionnaire  Gili  et  d'après 
!.'-.[  ,?Dprîs  de  la  bouche  du  père  Zea.  Je 
ne  adbptf'qtâ  csiste  un  lu""lhls  dans  U 
Guyane,  pas  mêinC  fa*  les  P,iimes  tlu  Cassl- 
quiare  et  de  l'Esse'quebC  On"  «•  rencontre  dans 
les  savanes  de  Vannas1  comme  aif  Canada,  à 


fouille  aussi  des  tombeau  v  d'époques  tri>  s-duTé  rente» ,  onna 
pmais  trouvé  ,  à  ce  que  je  crois ,  des  trésors  lî  «HMideraifci 
■■  Pris  Wij.igu.il.  rayez  Toi».  VI,  p.  64, 


CHAPITRE  XXIV.  ^5 

Vouest  des  Aleghahis  * .  11  paroît  d'ailleurs  assez 
remarquable  que ,  malgré  l'extrême  abondance 
de  bois  dans  ces  contrées,  les  naturels  de  l'Oré- 
noque  ont  aussi  peu  que  les  anciens  Scythes 
l'habitude  de  brûler  les  cadavres.  Ils  ne  forment 
•des  bûchers  qu'après  un  combat ,  lorsque  le 
nombre  des  morts  est  très-grand.  C'est  ainsi 
que  les  Parecas  brûlèrent,  en  1748,  non  seu- 
lement les  corps  de  leurs  ennemis ,  les-Tama* 
naques,  mais  aussi  ceux  de  leurs  parens  restés 
sur  le  champ  de  bataille.  Les  Indiens  de  l' Amé- 
rique du  Sud  ,  comme  tous  les  peuples  qui 
vivent  dans  l'état  de  nature ,  sont  très-attachés 
aux  lieux  où  reposent  les  ossemeps  de  leurs 
pères.  Ce  sentiment,  qu'un  grand  écrivain  a 
dépeint  d'une  manière  si  touchante  dans  l'épi- 
sode <£jàtala,  s'est  conservé  dans  toute  sa  viva- 
cité primitive  chez  les  Chinois.  Ces  hommes , 

'  *  Des  espèces  de  momies  et  des  squelettes  renfermés  dans  des 
.paniers  ont  été  découverts  récemment  dans  une  caverne  aux 
États-Unis.  On  les  croit  appartenir  à  une  race  d'hommes  ana- 
logue à  celle  des  îles  de  Sandwich.  La  description  de  ces  tom- 
beaux (Mitchell,  Bibl.  univ.,  août  1817  ,  p.  335)  offre  quelques 
rapports  avec  celle  que  je  viens  de  donner  des  tombeaux  d  A- 
•taruipe. 

Les  missionnaires  des  États-Unis  se  plaignent  de  l'odeur  in^ 
fecte  que  répandent  les  Nanticokes ,  lorsqu'ils  voyagent  avec 
les  ossemens  de  leurs  ancêtres.  Phi  lad.  his.   Uxms.   1819, 
Tom.  I ,  p.  75. 

18* 


376  I.IVBE  vur. 

parmi  lesquels  tout  est  le  produit  de  l'art,  pour 
ne  pas  (lire  de  la  plus  antique  civilisation,  ne 
changent  pas  de  demeure  sans  emporter  avec 
eux  les  ossemens  de  leurs  ancêtres.  Aux.  bords 
des  giands  fleuves,  on  voit  déposés  des  cer- 
cueils qui  doivent  être  conduits  en  bateau,  avec 
les  meubles  de  la  famille,  dans  une  province 
éloignée.  Ces  translations  des  ossemens ,  jadis 
encore  plus  communes  parmi  les  sauvages  de 
l'Amérique  du  Word,  ne  sont  point  pratiquées 
parmi  les  tribus  de  lit  Guyane.  Aussi  ces  der- 
nières ne  sont  pas  nomades  comme  les  peuples 
qui  vivent  exclusivement  de  la  chasse. 

Nous  ne  séjournâmes  dans  la  mission  d'À- 
turès  que  le  temps  nécessaire  pour  le  passage 
de  la  pirogue  à  travers  la  Grande  Cataracte.  Le 
fond  de  notre  petite  embarcation  étoit  devenu 
tellement  minée  ,  qu'il  fallut  employer  beau- 
coup de  soin  pour  ne  pas  le  fendiller.  INous  prîmes 
congé  du  missionnaire  BernardoZea,  qui  resta 
à  Aturès,  après  nous  avoir  accompagnés  pen- 
dant deux  mois,  et  avoir  partagé  toutes  nos 
souffriinces.  Ce  pauvre  religieux  avoit  toujours 
les  mêmes  accès  de  fièvre  tierce  ',  mais  ces 
accès  étoient  devenus  pour  lui  un  mal  habituel 
auquel  il  ne  faisoit  que  très-peu  d'attention. 
D'autres  fièvres  d'un  genre  plus  pernicieux 
régnoient  à  Aturès  pendant  notre  second  pas- 


CHAPITRE    XXÏV.  2JJ 

sage.  La  plupart  des  Indiens  ne  pouvoient  sortir 
de  leurs  hamacs;  et,  pour  nous  procurer  un 
peu  de  pain  de  cassave  (  la  nourriture  la  plus 
indispensable  du  pays) ,  il  falloit  l'envoyer 
chercher  chez  la  tribu  indépendante ,  mais  voi- 
sine des  Piraoas.  Nous  échappâmes  jusque-là  à 
ces  fièvres  malignes  que  je  ne  crois  pas  toujours 
contagieuses  • 

Nous  nous  hasardâmes  à  passer  dans  notre 
pirogue  la  dernière  moitié  du  Raudal  d'Aturès. 
Nous  abordâmes  plusieurs  fois  pour  grimper  sur 
les  rochers  qui,  semblables,  à  des  digues  étroites, 
joignent  les  îles  les  unes  aux  autres.  Tantôt  les 
eaux  se  précipitent  au-delà  de  ces  digues,  tantôt 
elles  tombent  en  dedans  ave€  un  bruit  sourd. 
Nous  trouvâmes  à  sec  une  portion  considérable 
de  l'Orénoque ,  parce  que  le  fleuve  s'est  ouvert 
une  issue  par  des  canaux  souterrains.  C'est  dans 
ces  lieux  solitaires  que  niche  le  coq  de  roche 
au  plumage  doré(Pipra  rupicola),  l'un  des  plus 
beaux  oiseaux  des  tropiques.  Nous  séjournâmes 
dans  le  Raudalito  de  Canucari  qui  est  dû  à  l'en- 
tassement d'énormessblocs  de  granité.  Ces  blocs, 
dont  plusieurs  sont  des  sphéroïdes  de  5  ou  6 
pieds  de  diamètre,  se  trouvent  amoncelés  de 
manière  à  former  des  cavernes  spacieuses.  Nous 
entrâmes  dans  une  d'elles  pour  recueillir  des 
conferves  qui  tapissoient  les  fentes  et  les  parois 


37B  Ï.IVRB    VIIÏ. 

humides  de  la  roche.  Ce  site  oflroit  une  des 
scènes  de  la  nature  les  plus  extraordinaires  que 
nous  ayons  rencontrées  sur  les  bords  de  l'Oré- 
noque.  Le  fleuve  rouloit  ses  eaux  au-dessus  de 
nos  têtes".  On  auroit  dit  de  la  mer  qui  brise 
contre  des  récifs;  mais,  à  l'entrée  de  la  caverne, 
on  pouvoit  se  tenir  à  sec  à  l'abri  d'une  large 
nappe  d'eau  qui  se  précipitoit  en  arc  au-dessus 
du  barrage.  Dans  d'autres  cavités  plus  profondes, 
mais  moins  vastes,  la  roche  avoit  été  percée  par 
l'ellét  des  infiltrations  successives.  Nous  vîmes 
des  colonnes  d'eau,  de  8  à  g  pouces  de  lar- 
geur, descendre  du  haut  de  la  voûte  et  trouver 
une  issue  par  des  fentes  qui  semblent  commu- 
niquer entre  elles  à  do  grandes  distances. 

Les  cascades  d'Europe  ,  qui  ne  présentent 
qu'un  saut  unique  ou  plusieurs  sauts  très-rap- 
proches,  ne  peuvent  donner  lieu  à  des  accidens 
de  paysage  au  '-si  variés.  Ces  accidenssont  propres 
aux  rapides  à  une  suite  de  petites  cataractes 
qui  occupent  plusieurs  milles  de  longueur,  à  des 
fleuves  qui  se  fraient  un  chemin  à  travers  des 
digues  rocheuses  et  des  blocs  superposés.  Nous 
jouîmes  de  l'aspect  de  ce  site  extraordinaire 
plus  long-temps  que  nous  ne  l'aurions  désiré. 
Notre    canot  devoit  suivre    la  rive    orientale 

■   VOfén  Tom.  Y!, p.  B7. 


CHAPITRE   XXIV.  JJQ 

d'une  île  étroite  ppur  nous  reprendre  après  un 
long  détour.  Nous  passâmes  une  heure  et  demie 
dans  de  vaines  attentes,  La  nuit  s'àpprochoit , 
et  avec  elle  un  orage  effroyable.  Il  pleuvoit  à 
verse.  Déjà  noqs  commencions  à  craindre  que 
notre  frêle  embarcation  n'eût  été  brisée  contre 
des  rockers,  et  que  les  Indiens ,  d'après,  leur  in- 
différence habituelle  aux  maux  d'autrui,  fussent 
retournés  à  la  mission.  Nous  n'étions  que  trois 
personnes  ; .  fortement  mouillés  et  inquiets  du 
sort  de  notre  pirogue,  nous  redoutions  dépasser, 
.«ans  dormir,  une  longue  nuit  de  la  zone  toriàde 
au  milieu  du  bruit  des  Raudales*  M.  Bonpl&nd 
résolut  de  me  laisser  seul  dans T  l'île  avec  Don 
Nicolas  Sotto f,  et  de  traverser  à  la  nage  les  bras 
de  rivière  qui  séparent  les  digues  granitiques. 
Il  espéroit  atteindre  la  forêt  et  chercher  du 
secours  à  Àturès,  chez  le  père  Zca.  Nous  eûmes 
de  la  peine  à  le  détourner  de  cette  entreprise 
hardie.  11  ne  connoissoit  guère  le  labyrinthe  des 
petits  canaux  dans  lesquels  se  divise  l'Orénoque. 
La  plupart  offrent  des  tournoiera ens  impétueux; 
et  ce  qui  se  passoit  sous  nos  yeux,  au  moment 
même  où  nous  délibérions  sur  notre  position , 
prouvoit  suffisamment  que  les  indigènes  nous 
avoient  trompés  sur  l'absence  des  crocodiles 

*  Tom.  VI,  p.  194. 


aSo  livre  vin. 

dans  les  Cataractes.  Les  petits  singes  que,  depuis 
des  mois,  nous  traînions  avec  nous ,  avoient 
été  déposés  à  la  pointe  de  notre  île.  Mouillés  par 
la  pluie  d'orage,  cl  sensibles  au  inoindre  abais- 
sement de  température,  ces  animaux  délicats 
poussoient  des  cris  plaintifs.  Ils  attirèrent,  par 
leur  présence,  deux  crocodiles  dont  la  grosseur 
et  la  couleur  plombée  annoncoient  le  grandâge. 
Cette  apparition  inattendue  nous  fil  réfléchir 
sur  le  danger  que  nous  avions  couru  en  nous 
baignant  au  milieu  du  Raudal,  à  notre  premier 
passage  par  la  mission  (VAturès.  Après  de  longues 
attentes,  les  Indiens  arrivèrent  enfin  au  déclin 
du  jour.  Le  batardeau  naturel,  par  lequel  ils 
avoient  voulu  descendre  pour  faire  le  tour  de 
l'île  ,  étoit  devenu  impraticable  à  cause  du  peu 
de  profondeur  des  eaux.  Le  pilote  avoit  cher- 
ché long-temps,  dans  ce  dédale  de  rochers  et 
de  petites  îles ,  un  passage  plus  accessible.  Heu- 
reusement notre  pirogue  n'avoit  pas  été  endom- 
magée; et,  en  moins  d'une  demi-heure  ,  nos 
instrumens  ,  nos  provisions  et  nos  animaux 
étoienl  embarqués. 

Nous  naviguâmes  une  partie  de  la  nuit  pour 
établir  de  nouveau  notre  bivouac  â  l'île  de  Pa- 
numana.  Nous  reconnûmes  avec  plaisir  les  lieux 
où  nous  avions  herborisé  en  remontant  1  Ore- 
nuque.  Nous  examinâmes  encore  une  fois  ,  à  la 


CHAPITRE   XXIV.  â8l 

plage  de  Guachaco,  cette  petite  formation  de 
grès  qui  repose  immédiatement  sur  le  granité. 
Son  gisement  est  le  même  que  celui  du  grès  que 
mon  infortuné  compatriote,  M.  Burckhardt,  a 
observé  à  l'entrée  de  la  !Nubie ,  superposé  sur  le 
«granité  de  Syène.  Nous  dépassâmes,  sans  y 
entrer,  la  nouvelle  mission  de  San  Borja,  et  nous 
apprîmes ,  à  notre  grand  regret,  quelques  jours 
plus  tard,  que  la  petite  colonie  des  Indiens  Gua- 
hibos  s'étoit  enfuie  al  monte ,  dans  la  crainte 
chimérique  que  nous  ne  les  enlevassions  pour 
lès  vendre  comme  poàos  ou  esclaves1.  Après 
avoir  franchi  les  rapides  de  Tabajé  et  le  Raudal 
de  Cariven ,  près  de  l'embouchure  du  grand  Rio 
Meta,  nous  arrivâmes  sans  accident  à  Carichana. 
Le  missionnaire  a  nous  reçut  avec  cette  franche 
hospitalité  dont  nous  avions  déjà  joui  à  notre 
premier  passage.  Le  ciel  étoit  peu  favorable  aux 
observations  astronomiques  :  nous  en  avions  fait 
de  nouveau  dans  les  deux  Grandes -Cataractes; 
mais,  de  là  jusqu'à  l'embouchure  de  l'Apure, 
il  fallut  y  renoncer.  A  Charichana,  M.  Bonpland 
eut  la  satisfaction  de  disséquer  un  Lamentin  de 
plus  de  9  pieds  de  long.  C'était  une  femelle  dont 
la  chair  ressembloit  à  celle  du  bœuf.  J'ai  parlé 

1  Tom.  VI,  p.  393. 

.*  Fray  José  Antonio  de  Torre. 


a8a  l3**-'  |  Livut  vin. 
dans  un  autre  endroit  «le  lu  pêche  de  ce  Célace'c 
herbivore  '.  Les  Indiens  Piruoas,  dont  quelques 
familles  habitent  lu  mission  de  Gariehana,  dé- 
testent cet  animal  à  tel  point  qu'ils  se  cachoienl 
pour  ne  pas  être  forces  de  le  loucher,  lorsqu'on 
le  transportait  à  notre  cabane.  Ils  disoient  «que 
les  gens  de  leur  tribu  meurent  infailliblement 
lorsqu'ils  en  mangent,  h  Ce  préjuge  est  d'autant 
plus  extraordinaire,  que  les  voisins  desPiraoas, 
lesGuiunos  elles  Otomaeos  sont  Irès-fnandsde 
la  chair  du  Lamentin.  Nuus  verrons  bientôt  que, 
dans  celte  multitude  de  peuples,  celle  du  Cro- 
codile est  tantôt  un  objet  d'horreur ,  tantôt  an 
objet  de  prédilection. 

Je  consignerai  ici  un  l'ait  peu  connu  dans  l'his- 
toire du  Lamentin.  Au  sud  du  golfe  de  Xagua, 
dans  l'île  de  Cuba,  à  plusieurs  milles  des  côtes, 
il  y  a  des  sources  d'eau  douce  au  milieu  de  la 
mer.  On  les  croit  dues  à  une  pression  hydros- 
tatique exercée  à  travers  des  canaux  souterrains 
qui  communiquent  avec  les  hautes  montagnes 
de  la  Trinidad.  De  petites  embarcations  font 
quelquefois  de  l'eau  dans  ees  parages;  et,  ce  qui 
est  bien  digne  de  remarque,  de  grands  La- 
nienliiis  s'y  tiennent  habituellement  J'ai  déjà 
fixé  l'attention  dos  physiciens  sur  les  Crocodiles 

1  Turo.  VI,  p.  :r,. 


CHAPITRE   XXIV.  *85 

qui  s'avancent  de  l'embouchure  des  fleuves  bien 
avant  dans  la  mer l.  Des  circonstances  analogues 
peuvent  avoir  causé,  dans  les  anciennes  catas- 
trophes de  notre  planète  %  ce  mélange  singulier 
d'ossemens  et  de  pétrifications  pélagiques  et  flu- 
viatiles  que  l'on  observe  dans  quelques  roches 
de  nouvelle  formation. 

Le  séjour  que  nous  fîmes  à  Carichana  nous  fut 
très -utile  pour  nous  délasser 'de  nos  fatigues. 
M.  Bonpland  portoit  en  lui  le  germe  d'une 
cruelle  maladie  :  il  auroit  eu  besoin  de  quelque 
repos  $  mais  comme  le  delta  d'affluent*  compris 
entre  l'Horeda  et  le  Paruasi  est  couvert  de  la 
végétation  la  plus  riche,  il  ne  put  résister  au 
désir  de  faire  de  longues  herborisations ,  et  il 
se  mouilla  plusieurs  fois  par  jour.  Nous  trou- 
vâmes dans  la  maison  du  missionnaire  les  soins 
les  plus  prévenans  ;  on  nous  procura  de  la  farine 
de  maïs,  et  même  du  lait.  Les  vaches  en  donnent 
en  abondance  dans  les  basses  régions  de  la  zone 
torride.  On  n'en  manque  nulle  part  où  Ton 
trouve  de  bons  pâturages.  J'insiste  sur  ce  fait, 
parce  que  des  circonstances  locales  ont  ré  - 
pandu,  dans  l'archipel  indien,  le  préjugé  de  re- 
garder les  climats  chauds  comme  contraires  à  la 

»  Tom.  VI,  p.  66. 

•  Voyez  plus  haut ,  p.  ix3. 


284  LIVIiE    TIII. 

sécrétion  du  lait.  On  conçoit  l'indifférence  des 
naturels  du  Nouveau-Continent  pour  le  laitage, 
le  pays  étant  originairement  dépourvu  d'ani- 
maux qui  peuvent  en  fournir';  mais  comment  ne 
pas  s'étonner  de  cette  même  indifférence  chez 
l'immense  population  danoise,  vivant  en  grande 
partie  hors  des  tropiques,  sousle  même  parallèle 
que  les  tribus  nomades  de  F  Asie  centrale?  Si  les 
Chinois  ont  été  un  peuple  pasteur,  comment 
ont-ils  perdu  des  habitudes  et  des  goûts  si  inti- 
mement hés  à  leur  premier  étal?  Ces  questions 
me  paroissenl  d'un  grand  intérêt,  et  pour  l'his- 
toire des  peuples  de  l'Asie  orientale,  et  pour 
celle  des  communications  anciennes  que  l'on 
suppose  avoir  existé  entre  cette  partie  du  monde 
et  le  nord  du  Mexique. 

Nous  descendîmes  l'Orénoque  en  deux  jours 

1  Voyez  Tora.  VI,  p.  6q  ;  Tom.  VII,  p.  335.  Les  rennes 
ne  sont  pas  domestique»  en  Gronlsnd  comme  ils  le  sont  en  Lt- 
ponie.  el  les  Esquimaux  île  se  soucient  cuire  du  lait  de  renne. 
Les  bisons  .  pris  très- jeunes  ,  s'accoutument,  à  louesl  des 
Aleyliauis ,  à  paitre  avec  les  troupeaux  de  Taches  européennes. 
Les  femelles  du  bison  ,  djns  quelques  districts  ,  donnent  un  lait 
peu  abondant .  ruai:,  les  sauvées  cunl  jamais  pente  à  les  traire, 
'.tuelle  est  l'origine  de  ce  récit  fabuleui  rapporté  par  Gomara 
(  Cap.  \ljii,  p.  j^j  d'après  lequel  les  premiers  navigateurs 
espagnols  rirent,  sur  les  ciîles  de  la  Caroline  du  Sud,  i  des 
■  eilni'.tiilii.t.jl:,  savane  par  de;  pasicurs.-iLcs  buffles  donnent, 
selon  M.  IJucliaiiiiu  .  et  selon  l'historien  de  l'archipel  indien, 
M    Ciawiiird,  plus  de  lait  que  les  vat 


CHAPITRE   XXXV.  â85 

Je  Carichana  à  la  mission  d'Uruana,  après  avoir 
traversé  de  nouveau  le  célèbre  détroit  du  Bara- 
guan1.  Nous  nous  arrêtâmes  plusieurs  fois  pour 
déterminer  la  vitesse  du  fleuve  et  sa  température 
k  la  surface.  Celle-ci  étoit  de  270,4  '  la  vitesse  fut 
trouvée  de  2  pieds  par  seconde  (  de  62  toises  en 
3/  6") ,  dans  des  endroits  où  le  lit  de  FOrénoque 
avoit  plus  de  12000  pieds  de  largeur  et  10  à 
12  brasses  de  profondeur.  La  pente  de  la  rivière 
est  en  effet  extrêmement  douce  depuis  les 
Grandes-Cataractes  jusqu'à  l'Angostura 2  5  et,  à 
défaut  d'un  nivellement  barométrique,  on  ju- 
gerait par  approximation  de  la  différence  de  hau- 
teur ,  en  mesurant  de  temps  en  temps  la  vitesse 
et  l'étendue  de  la  section  en  largeur  et  en  pro- 
fondeur3. Nous  eûmes,  à  Uruana,  quelques  ob- 
servations d'étoiles.  Je  trouvai  la  latitude  de  la 
mission  70  8'  ;  mais  les  résultats  des  différentes 
étoiles  laissoient  un  doute  de  plus  de  1'.  La 
couche  des  mosquitos  qui  couvroient  le  sol  étoit 

1  Voyez  Tom.  VI ,  p.  3o6. 

*  Le  Nil  n  a ,  du  Caire  à  Rosette ,  sur  une  distance  de 
5g  lieues  (àaa73t.),  que  4  pouces  de  pente  par  lieue.  Descr. 
de  F  Egypte  moderne ,  Tom.  I,  p.  58. 

*  Edimb.  Review ,  Vol.  XXIV,  p.  4X4-  ^e  Missouri,  près 
de  son  embouchure  dans  le  Mississipi ,  a ,  d'après  Clarck  et 
Lewis ,  7  pieds  de  vitesse  par  seconde  :  dans  quelques  endroits , 
plus  de  i  a  pieds ,  ce  qui  égale  la  vitesse  du  Cassiquiare.  Voyez 
plus  haut,  p.  5i. 


286  LIVRE   VIII. 

si  épaisse  que  je  ne  pus  parvenir  à  bien  caler 
l'horizon  artificiel.  Je  me  tourmentai  inutile- 
ment ,  et  je  regrettai  de  ne  pas  être  muni  d'un 
horizon  à  mercure.  Le  7  juin,  de  bonnes  hau- 
teurs absolues  du  soleil1  me  donnoient  6q,04o' 
pour  la  longitude.  Depuis  l'Esmeralda,  nous 
étions  avancés  de  i°  17'  vers  l'ouest,  et  cettedé- 
tercnination  chronom étriqué  mérite  toute  con- 
fiance à  cause  des  doubles  observations  faîtes, 
en  allant  et  en  revenant ,  dans  les  Grandes 
Cataractes  et  aux.  confluens  de  l'Atabapo  et  de 
l'Apure. 

Le  site  de  la  mission  d'Uruana  est  très-pitto- 
resque. Le  petit  village  indien  est  adossé  à  une 
haute  montagne  granitique.  Partout  des  rochers 
en  forme  de  piliers  paraissent  au-dessus  de  la 
forêt  et  dominent  le  sommet  des  arbres  les  plus 
élevés.  L'Orénoque  n'offre  nulle  part  un  aspect 
plus  majestueux  que  lorsqu'on  le  contemple  de 
la  cabane  du  missionnaire  Fray  Ramon  Bueno. 


1  Les  hauteurs  partielles  ne  difTcroicnt  pas  de  a".  Dans  ces 
lieux  remplis  d'insectes  venimeux,  on  g.igncroil  beaucoup  i 
observer  te  joui'  des  hauteurs  mûri  il  tenues  du  soleil  qui  pour- 
roieiil  être  prises  ,  au  mojeu  d'un  instrument  de  réflexion ,  dam 
lequel  le  parallélisme  du  ^riiml  miroir  avec  le  petit  correspoii- 
ilroil  à  un  point  du  limbe  sitiit!  u  ■■5"  eu  3o°  au-delà  du  commen- 
cement de  la  division.  (  Ùbs.  astr. ,  Tom.  I,  p.  i5,  t»,  16» 

et  ÏM, 


CHAPITRE  XXI  T.  287 

Sa  largeur l  est  de  plus  de  2600  toises,  et  il  se 
dirige  droit  vers  l'est,  sans  sinuosités,  comme 
un  vaste  canal.  Deux  îles ,  longues  et  étroites 
{Isla  de  Vruana  et  Isla  vie/a  de  la  Manteca) 
contribuent  à  donner  de  l'étendue  au  lit  du 
fleuve  :  cependant  les  rives  sont  .parallèles ,  et 
l'on  ne  peut  dire  que  l'Orénoque  soit  divisé  en 
plusieurs  bras.  La  mission  est  habitée  par  les 
Otomaques  * ,  peuplade  abrutie ,  et  qui  présente 
ûh  des  phénomènes  de  physiologie  les  plus 
extraordinaires.  Les  Otomaques  mangent  de  là 
terre,  c'est-à-dire  ils  en  avalent  pendant  plu- 
sieurs mois ,  tous  les  jours ,  des  quantités  très- 
considérables  pour  appaiser  la  faim ,  et  sans  que 
leur  santé  en  soit  altérée.  Ce  fait  incontestable 
est'  devenu ,  depuis   mon  retour  en  Europe , 
Tobjet  de  vives  contestations,  parce  que  l'on  a 
confondu  deux  assertions  très -différentes,  celle 
de  manger  de  la  terre  et  celle  de  s'en  nourrir. 
Quoique  nous  n'ayons  pu  nous  arrêter  qu'une 
seule  journée  à  Uruana ,  ce  court  espace  de 
temps  a  suffi  pour  nous  instruire  de  la  prépa- 
ration de  lapoya  (ou  boulettes  de  terre) ,  pour 
examiner  les  provisions  que  les  naturels  s'é- 
toient  formées,  et  pour  déterminer  la  quantité 

1  Base ,  140  mètres;  angles  ,  900  et  88°  27 '  40".  Largeur  , 
5a  11  mètres.  Voyez  Tom.  VI ,  p.  3 24. 
a  Otomacos  en  espagnol ,  Oltomacu  en  indien. 


a88  livré  vnr. 

de  terre  qu'ils  avaloient  en  24  heures.  D'ailleurs, 
les  Otomaques  ne  sont  pas  le  seul  peuple  de  l'O- 
rénoque  qui  regarde  l'argile  comme  un  aliment. 
On  trouve  aussi  quelques  traces  de  cet  appétit 
déréglé  chez  les  Guamos;  et,  entre  les  coniluens 
du  Meta  et  de  l'Apure,  tout  le  monde  parle  de  la 
géographie  comme  d'une  chose  anciennement 
connue.  Je  me  hornerai  à  consigner  ici  ce  que 
nous  avons  vu  de  nos  yeux  ou  appris  de  la 
bouche  du  missionnaire,  qu'une  malheureuse 
fatalité  a  condamné  à  vivre  pendant  douze  ansau 
milieu  de  la  tribu  sauvage  et  turbulente  des 
Otomaques. 

Les  habitons  d'Uruana  appartiennent  à  ces 
peuples  fies  savanes  (Indios  amiantes')  qui, 
plus  difliciles  à  civiliser  que  les  peuples  de  h 
forêt  '  (Iiielios  del  monte),  ont  un  éloignement 
très-prononcé  pour  la  culture  des  terres,  et 
vivent  presque  exclusivement  de  la  chasse  et  de 
la  pêche.  Ce  sont  des  hommes  d'une  complexion 
physique  très-forte,  mais  laids,  farouches ,  vin- 
dicatifs, passionnés  pour  l'usage  des  liqueurs 
fc  ru  tentées.  Ce  sontau  plus  haut  degré  des  ani- 
maux omnivores  :  aussi  les  autres  Indiens,  qui  les 
regardent  comme  des  barbares,  ont  l'habitude 
de   dire   «  que   rien   n'est   si    dégoûtant   qu'un 

'  forta,  wrcwdiitëruices,  Toni.  VI,  i>.  j-jj,  et  Toi».  VU 


CHAPITRE   XXIV.  289 

Otomaque  ne  le  mange.  »  Tant  que  les  eaux  de 
L*Orénoque  et  de  ses  affluens  sont  basses,  les 
Otomaques  se  nourrissent  de  poissons  et  de 
tortues.  Ils  tuent  les  premiers  avec  une  surpre- 
nante dextérité,  en  les  perçant  d'une  flèche, 
lorsqu'ils  paraissent  à  la  surface  de  l'eau.  Dès 
que  les  fleuves  éprouvent  ces  crues  que ,  dans 
l'Amérique  du  Sud  comme  en  Egypte  et  en 
Nubie ,  on  attribue  par  erreur  à  la  fonte  des 
neiges,  et  qui  sont  périodiques  dans  toute  la 
sonetorride,  la  pêche  cesse  presque  entièrement. 
U  est  alors  tout  aussi  difficile  de  se  procurer  du 
poisson  dans  les  fleuves  devenus  plus  profonds,: 
que  lorsqu'on  navigue  en  pleine  mer.  Les  pauvres 
missionnaires  en  manquent  souvent,  sur  les 
bords  de  l'Orénoque,  les  jours  maigres  comme 
les  jours  gras,  quoique  tous  les  jeunes  Indiens 
du  village  aient  l' obligation  de  ce  pécher  pour  le 
couvent  »  C'est  à  l'époque  de  ces  inondations, 
qui  durent  deux  à  trois  mois,  que  les  Otomaques 
avalent  des  quantités  prodigieuses  de  terre.  Nous 
en  avons  trouvé  dans  leurs  cabanes  des  mon- 
ceaux de  boulettes  entassées  en  pyramides  à  la 
.  hauteur  de  3  à  4  pieds.  Ces  boulettes  avaient  5  à 
6  pouces  de  diamètre.  La  terre  que  mangent  les 
Otomaques  est  une  glaise  très-fine  et  très-onc- 
tueuse :  elle  a  une  couleur  gris  -  jaunâtre  ;  et , 
comme  elle  est  légèrement  brûlée  au  feu,  la 
Relat.  histor.  Tom.  8*.  19 


2Q0  LIVRE    VIII. 

croûte  endurcie  offre  une  teinte  tirant  sur  le 
rouge ,  due  à  l'oxide  de  fer  qui  y  est  mêlé.  jNous 
avons  rapporté  de  cette  terre  que  nous  avions 
prise  parmi  les  provisions  d'hiver  des  Indiens. 
Il  est  absolument  faux  qu'elle  soit  stéatiteuse  et 
qu'elle  renferme  de  la  magnésie.  M.  Yauquelîn 
n'en  a  pas  trouvé  de  trace ,  mais  il  y  a  reconnu 
de  la  silice  plus  abondante  que  l'alumine,  et 
3  à  4  centièmes  de  chaux. 

Les  Otomaqucs  ne  mangent  pas  indistincte- 
ment toute  espèce  d'argile;  ils  choisissent  les 
bancs  ou  couches  d'alluvions  qui  renferment  la 
terre  la  plus  onctueuse  et  la  plus  iine  au  toucher. 
J'ai  demandé  au  missionnaire  si  l'on  faisoit  subir, 
comme  le  prétend  le  père  Gumilla,  à  la  glaise 
humectée  cette  décomposition  particulière  qui 
s'annonce,  par  un  dégagement  d'acide  carbo- 
nique et  d'hydrogène  sulfuré,  et  que  toutes  les 
langues  désignent  par  le  nom  de  putréfaction*  ; 
mais  il  nous  a  assuré  que  les  indigènes  ne  font  ja- 
inaispourrirV argile  cl  qu'ih  ne  la  mêlent  ni  avec 
de  la  farine  de  maïs,  ni  avec  de  l'huile  d'œufe 
de  tortue  ou  de  la  graisse  de  crocodile.  Nous 
avons  examiné  nous-mêmes,  à  l'Orénoque,  et, 
après  notre  retour  à  Paris,  les  boules  de  terre 

1  Tieticn  iioyos  en  la  quai  haï  greda  fina  ,  bien  amasada , 
flpUriiltt  a  fuerïa  de  continua  agna ,  coino  la  pieparan  \os  alià- 
rerospara  Lacer  loza  fma.  Gumilla,  Ttmi.  I,p.  aoo. 


CHAPITRE  XXIV.  Sg* 

que  nous  avons  rapportées ,  sans  y  trouver  au- 
cune trace  de  mélange  d'une  substance  orga- 
nique, soit  huileuse,  soit  farineuse.  Le  sauvage 
regarde  comme  nourrissant  tout  ce  qui  appaise 
la  faipa  :  aussi ,  lorsqu'on  demande  a  l'Otomaque 
de  quoi  il  se  nourrit  pendant  les  deux  mois  que 
la  rivière  est  la  plus  haute ,  il  montre  ses  bou- 
lettes de  terre  argileuse.  C'est  là  ce  qu'il  appelle 
Sa  nourriture  principale  j  car,  à  cette  époque, 
.il  ne  se  procure  que  rarement  un  lézard ,'  une 
racine  de  fougère,  un  poisson  mort  nageant  à  la 
Surface  de  l'eau.  Si  l'Indien  mange  de  la  terre 
plu*  besoin  pendant  deux  mois  (  et  de  j  à  -y  de 
.livres  en  24  heures  ) ,  il  ne  s'en  régale  pas  moins 
pendant  le  reste  de  l'année.  Tous  les  jours,  dans 
la  saison  de  la  sécheresse ,  lorsque  la  pèche  est 
1$  plus  abondante ,  il  râpe  ses  boulettes  de  poja 
et  mêle  un  peu  d'argile  à  ses  alimens.  Ce  qu'il 
y  a  de  plus  surprenant ,  c'est  que  les  Otomaques 
pe  maigrissent  pas  pendant  qu'ils  avalent  de  si 
.grandes  quantités  de  terre.  Ils  sont  au  contraire 
$rès-robustes  et  n'ont  aucunement  le  ventre 
tendu  et  ballonné.  Le  missionnaire  Fray  Ramon 
Bueno  assure  qu'il  n'a  jamais  remarqué  aucune 
altération  dans  la  santé  des  naturels  à  l'époque 
des  grandes  crues  de  l'Orépoque. 

Voilà  les  faits  que  nous  avons  pu  vérifier  dans 
toute  leur  simplicité.  Les  Otomaques  mangent 


19* 


aga  litre  vuf. 

journellement,  pendant  plusieurs  mois,  |  de 
livres  d'iirgile  légèrement  endurcie  au  feu ,  sans 
que  leur  santé  en  souffre  sensiblement.  Ils  hu- 
mectent la  terre  de  nouveau  au  moment  où  ils 
l'avalent.  On  n'a  pu  vérifier  jusqu'à  présent  avec 
exactitude  combien,  à  la  même  époque,  ils 
prennent  chaque  semaine  de  substance  nour- 
rissante végétale  ou  animale  :  mais  il  est  certain 
qu'ils  attribuent  la  sensation  de  satiété  qu'ils 
éprouvent  à  la  glaise  et  non  aux  ebétifs  alimens 
qu'ils  y  joignent  de  temps  en  temps.  Comme 
aucun  phénomène  physiologique  n'est  entière- 
ment isolé,  il  sera  inléressant  d'examiner  plu- 
sieurs phénomènes  analogues  que  j'ai  pu  re- 
cueillir. 

Partout,  sous  la  zone  torride,  j'ai  observé, 
dans  un  grand  nombre  d'individus,  parmi  les 
enfans,  les  femmes ,  et  quelquefois  même  parmi 
les  hommes  adultes,  un  désir  déréglé  et  presque 
irrésistible  d'avaler  de  la  terre,  non  une  terre 
alcaline  ou  calcaire  pour  neutraliser  (  comme  on 
dit  vulgairement)  des  sucs  acides,  mais  une  ar- 
gile grasse,  onctueuse  et  exhalant  une  forte 
odeur.  On  est  souvent  obligé  de  lier  les  mains 
des  enfans  on  de  les  enfermer  pour  les  empêcher 
de  manger  de  la  terre,  lorsque  la  pluie  cesse  de 
tomber.  Au  village  de  Banco,  sur  les  bords  <k 
la  rivière  île  la  Madeleine  ,  j'ai  vu  les  femmes 


CHAPITRE  XXIV.  295 

indiennes  qui  font  de  la  poterie  avaler  conti- 
nuellement de  gros  morceaux  de  glaise.   Ces 
femmes  n'étaient  pas  dans  l'état  de  grossesse ,  et 
elles  affirmoient  «que  la  terre  est  un  aliment 
qui  ne  leur  est  point  nuisible.»  Chez  d'autres 
peuplades  de  l'Amérique,  les  hommes  ne  tardent 
pas  à  tomber  malade  et  à  dépérir,  lorsqu'ils 
cèdent  trop  à  cette  manie  d'avaler  de  l'argile. 
Nous  avons  trouvé,  à  la  mission  de  San  Borja, 
un  enfant  indien  de  la  nation  Guahiba  >  qui  étoit 
maigre  comme  un  squelette.  Sa  mère  nous,  fit 
dire ,  par  l'interprète ,  que  cet  état  affreux  de 
dépérissement  étoit  la  suite  d'un  appétit  déréglé. 
La  petite  fille,  depuis  quatre  mois,  ne  vouloit 
presque  prendre  d'autre  nourriture  que  de  la 
terre  glaise.  Il  n'y  a  cependant  que  25  lieues  de 
San  Borja  à  la  mission  d'Uruana,  habitée  par 
cette  tribu  des  Otomaques,  qui,  par  l'effet  d'une 
habitude  acquise  sans  doute  progressivement, 
avalent  la  poya  sans  en  éprouver  des  suites  fu- 
nestes. Le  père  Gumilla  prétend  que  les  Oto- 
maques se  purgent  avec  de  J'huile,  ou  plutôt  de  la 
graisse  fondue  de  crocodile,  lorsqu'ils  sentent 
des  obstructions  gastriques  ;  mais  le  missionnaire 
que  nous  trouvâmes  parmi  eux  n'étoit  guère  dis- 
posé à  confirmer  cette  assertion.  On  se  demande 
pourquoi,  dans  les  zones  froides  et  tempérées, 
la  manie  de  manger  de  la  terre  est  beaucoup  plus 


9()4  LIVRE   VIII. 

rare  qne  sous  k  zone  torride,  pourquoi  on  ne  h 
trouve  enEurope  que  chez  les  femmes  dans  l'état 
Je  grossesse  etchez  lesenfans  d'une  foible  com- 
plexion?  Cette  différence  entre  les  climats  chauds 
et  tempérés  ne  tient  peut-être  qu'à  l'inertie  des 
fonctions  de  l'estomac,  causée  par  de  fortes 
transpirations  cutanées.  On  a  cm  observer  que 
le  goût  déréglé  de  manger  de  la  terre  augmen- 
tait chez  les  esclaves  africains,  etdevenoit  plus 
pernicieux  lorsqu'ils  sont  soumis  à  un  régime 
purement  végétal,  et  qu'on  les  prive  de  liqueurs 
spùïtueuses  *.  Si  ces  dernières  rendent  l'usage 
de  l'argile  moins  nuisible,  on  pourroit  presque 
féliciter  les  Otomaqucs  de  leur  goût  décidé  pour 
Fivrogncrie. 

Sur  les  côtes  de  Guinée  ,  tes  nègres  mangent 
avec  délices  une  terre  jaunâtre  qu'ils  appellent 
caouac.  Les  esclaves  qu'on  mène  en  Amérique 
tàciient  de  se  procurer  la  même  jouissance, 
mais  c'est  toujours  au  détriment  de  leur  santé. 
Ils  disent  «que  la  terre  des  Antilles  n'est  passi 
bonne  à  digérer  que  celle  de  leur  pays.  «  Thibaut 
de  Cliiin vulon,  dnns  son  Voyage  à  la  Martinique, 
s'exprime  très-judicieusement  sur  ce  phénomène 
pathologique.  «  Lue  autre  cause  du  mal  d'es- 
tomac, dit-il,  c'est  que  plusieurs  de  ces  nègres, 

1  Morcan  de  Jonucs  ,  Obs.  sur  Us  %à>$mphcs  des  Anii^1 
fliitlkt.  de  la  Soc.  mcd. ,  mai  1816.) 


CHAPITRE   XXI Y.  2g5 

Tenus  de  la  côte  de  Guinée,  mangent  de  la 
terfe.  Ce  n'est  point  par  un  goût  dépravé  ou  à  la 
suite  d'une  maladie ,  c'est  par  une  habitude  con- 
tractée chez  eux,  en  Afrique,  où  ils  disent  qu'ils 
mangent  une  certaine  terre  dont  le  goût  leur  plaît 
et  sans  en  être  incommodés.  Ils  recherchent,  dans 
nos  îles,  la  terre  la  plus  rapprochée  de  celle-là;  ils 
préfèrent  un  tuf  (volcanique)  rouge-jaunâtre. 
On  en  vend  secrètement  dans  nos  marchés  pu- 
blics, mais  c'est  un  abus  sur  lequel  la  police  de- 
vrait veiller.  Les  nègres  qui  sont  dans  cet  usage, 
sont  si  friands  du  caouac ,  qu'il  n'y  a  pas  de  châ- 
timent qui  puisse  les  empêcher  d'en  manger l .  » 
Dans  l'Archipel  indien ,  à  l'île  de  Java,  M.  La- 
billardière  a  vu  exposés  en  vente ,  entre  Soura- 
baya  et  Samarang,  de  petits  gâteaux  carrés  et 
rougeâtres.  Ces  gâteaux,   appelés  tanaampo, 
étoient  des  gaufres  d'argile  légèrement  brûlée 
que  les  indigènes  mangent  avec  appétit a.  Comme 
depuis  mon  retour  de  l'Orénoque ,  l'attention 
des  physiologistes  a  été  singulièrement  fixée 
sur  ces  phénomènes  de  géophagie ,  M.  Lesche- 
nault  (un  des  naturalistes  de  l'expédition  aux 
Terres- Australes,  sous  le  commandement  du 
capitaine  Baudin),  a  publié  des  détails intéressans 
$ur,le  tanaampo  ou  ampo  des  Javanois.  «On 

1  Voyage  à  la  Martinique ,  i?63  ,  p.  84. 

*  Voyage  à  la  recherche  de  La  Peyrome,  Tom.  II ,  p.  3aa. 


açj/5  LIVRE    VIII. 

étend ,  dit-il  * ,  l'argile  rougeâtre  et  un  peu  fer- 
rugineuse que  mangent  quelquefois  par  friandise 
les  habitans  de  Java,  sur  une  plaque  de  tôle; 
on  la  fait  torréfier,  après  l'avoir  roulée  en  petits 
cornets,  dans  la  forme  de  l'écorce  de  cannelle; 
en  cet  état,  elle  prend  le  nom  d'ampo,  et  se 
■vend  dans  les  marchés  publics.  Cette  matière  a 
un  goût  particulier  qui  est  dû  à  la  torréfaction; 
elle  est  très-absorbante ,  happe  à  la  langue  et  la 
dessèche.  11  n'y  a  presque  que  les  femmes  ja- 
vanoises  qui  mangent  l'ampoy  soit  dans  le  temps 
de  leur  grossesse,  soit  pour  se  faire  maigrir, 
car  le  défaut  d'embonpoint  est  une  sorte  de 
beauté  dans  ce  pays.  L'usage  de  la  terre  est  fu- 
neste à  la  santé  ;  les  femmes  perdent  insensible- 
ment l'appétit,  et  ne  prennent  plus  qu'avec  dé- 
goût de  très  petites-quantités  de  nourriture. 
Le  désir  de  maigrir  et  de  conserver  une  taille 
svelte  fait  braver  tous  ces  dangers ,  et  maintient 
le  crédit  de  Yttntpo.  Les  habitans  barbares  de  la 
Nouvelle-Calédonie  mangent  aussi,  dans  les 
temps  de  disette,  pour  nppaiser  leur  faim,  de 
grands  morceaux  d'une  pierre  ollairc  friable3. 
M.  Vauquelin,  en  l'analysant,  y  a  trouvé,  outre 

'  LutUv.  de  M,  Lcse/ienautt  à  M.  de  llitmhaldt ,  sur  lespècc 
île  terre  qu'on  mange  à  Java.  (  Voyei  Tableaux  rie  la  nature, 

'  Labillardiùrv ,  Tout,  II ,  p.  *uS. 


CHAPITRE   XXIT.  2Çfl 

dé  la  magnésie  et  de  la  silice ,  en  parties  égales, 
une  petite  quantité  d'oxide  de  cuivre.  Une  terre, 
que  M.  Golbercy  a  tu  manger  aux  nègres,  en 
Afrique,  dans  les  îles  de  Bunck  et  de  los  Idolos, 
et  dont  il  a  mangé  lui-même  sans  en  être  incom- 
modé, est  également  une  stéatite  blanche  et 
friable  x.  Tous  ces  exemples  sont  tirés  de  la  zone 
torride;  en  les  parcourant,  on  est  frappé  de  l'idée 
de  trouver  un  goût  que  lanature  sembleroitavoir 
dû  réserver  aux  habitans  des  régions  les  plus 
stériles,  parmi  des  races  d'hommes  abrutis  etin- 
dolens  qui  vivent  dans  les  régions  les  plus  belles 
et  les  plus  fécondes  de  la  terre.  A  Popayau  et 
dans  plusieurs  parties  montueuses  du  Pérou, 
nous  avons  vu,  dans  les  marchés  publics,  vendre 
aux  indigènes,  parmi  d'autres  denrées,  de  la 
chaux  réduite  en  poudre  très-fine.  Pour  en  faire 
usage,  on  mêle  cette  poudre  à  la  coca,  c'est-à-dire 
aux  feuilles  de  PErythroxylon  peruvianum.  Il 
est  connu  que  des  messagers  indiens  ne  prennent, 
pendant  des  journées  entières ,  d'autres  alimens 
que  la  chaux  et  la  coca  ;  l'une  et  l'autre  excitent 
la  sécrétion  de  la  salive  et  du  suc  gastrique; 
elles  font  cesser  l'appétit  sans  donner  de  la 
Nourriture  au  corps.  Dans  d'autres  parties  de 

a  Golberry ,  Voyage  en  Afrique,  Tom.  II,  p.  455.  «On  se 
sert  de  la  môme  lerre  pour  graisser  le  riz  et  pour  blanchir  1  es 

faisons.  » 


è 


agS  LIVRE  VIII. 

l'Amérique  du  Sud,  sur  les  côtes  du  Rio  de  la 
Hacha,  les  Guajiros  avalent  la  chaux  seule,  sans 
y  ajouter  des  parties  végétales.  Ils  ont  toujours 
avec  eux  une  petite  boîte  remplie  de  chaux, 
comme  nous  portons  des  tabatières,  et  comme 
en  Asie  on  porte  une  boîte  au  bétel.  Cet  usage 
américain  avoit  déjà  excité  la  curiosité  des  pre- 
miers navigateurs  espagnols  '.  La  chaux  noircit 
les  dents;  et,  dans  l'archipel  de  l'Inde  comme 
chez  plusieurs  hordes  américaines ,  noircir  les 
dents  c'est  les  embellir.  Dans  la  région  froide 
du  royaume  de  Quito,  les  indigènes  de  Tigua 
mangent  habituellement  par  friandise,  et  sans 
en  être  incommodés,  une  argile  très-fine ,  mê- 
lée desable  quarzeux.  Cette  argile,  suspendue 
dans  l'eau,  la  rend  laiteuse.  On  trouve  dans  leurs 
cabanes  de  grands  vases  remplis  de  cette  eau, 
qui  sert  de  boisson,  et  que  les  Indiens  appellent 
agita  ou  lèche  de  Llanka"1. 

Lorsqu'on  réfléchit  sur  l'ensemble  de  ces 
faits ,  on  reconnoît  que  cet  appétit  déréglépoiir 
les  terres  argileuses",  magnésiennes  et  calcnires. 
est  le  plus  commun  chez  les  peuples  de  la  zone 
torride,  qu'il  n'est  pas  toujours  une  cause  de 
maladie,  et  que  certaines  tribus  mangent  del" 

'    CMiynaii  Qtlt.  Nov.f  p.  223. 

'  Lait  d'argile.  Llanfta  esL  tin  mut  île  la  langue  géuiiride  de 
1  lucas  qui  signifie  ite  l;i  glaise  fine. 


CHAPITRE   XXIV.  AQ9 

terre  par  friandise ,  tandis  que  d'autres  (les  Oto- 
xnaques  en  Amérique,  et  les  habitans  de  la  Nou- 
velle-Calédonie, dans  la  mer  du  Sud)  la  mangent 
par  besoin  pour  appaiser  la  faiik.  Un  grand 
nombre  de  phénomènes  physiologiques  nous 
fvouvent  que  la  faim  peut  cesser  momenta- 
nément, sans  que  les  substances  soumises  à 
l'action  des  organes  de  la  digestion  soient,  à 
^proprement  parler,  nutritives.  La  terre  des  Oto- 
maques,  composée  d'alumine  et  de  silice  >  ne 
fournit  probablement  rien  ou  presque  rien  à  la 
composition  des  organes  de  l'homme.  Ces  or- 
ganes renferment  de  la  chaux  et  de  la  magnésie 
dahs  les  os,  dans  la  lymphe  du  canal  thoracique, 
dans  la  matière  colorante  du  sang  et  dans  les 
-cheveux  blancs  ;  ils  offrent  de  très-petites  quan- 
tités de  silice  dans  les  cheveux  noirs,  et,  d'après 
M.  Vauquelin ,  seulement  quelques  atomes  d'a- 
lumine dans  les  os,  quoique  beaucoup  de  ma- 
tières végétales ,  qui  font  partie  de  notre  nour- 
riture, en  contiennent  abondamment.  Il  n'en  est 
pas  de  l'homme  comme  des  êtres  animés,  placés 
j£1os  bas  sur  l'échelle  de  l'organisation.  Dans  le 
premier,  l'assimilation  ne  s'exerce  que  sur  les 
substances  qui  entrent  essentiellement  dans  la 
composition  des  os,  des  muscles  et  de  la  matière 
médullaire  des  nerfs  et  du  cerveau;  lès  plantes, 
au  contraire ,  tirent  du  sol  les  sels  qui  sJy 


5ûo  LIVRE    VIII. 

trouvent  mêlés  accidentellement,  et  leur  tissu 
fibreux  varie  selon  la  nature  des  terres  qui  pré- 
dominent dans  les  lieues  qu'ils  habitent.  C'est  un 
objet  bien  digne  de  recherches ,  et  qui  a  depuis 
long-temps  fixé  mon  attention  * ,  que  ce  petit 
nombre  de  matières  simples  (terreuses  et  mé- 
talliques) qui  entrent  dans  la  composition  des 
êtres  animés,  et  qui  seuls  paroissent  propres  à 
entretenir  ce  que  l'on  peut  appeler  le  mouve- 
ment clûmique  de  la  vitalité. 

11  ne  faut  poiut  confondre  la  sensation  de  la  faim 
avec  ce  sentiment  vague  de  débilité  qui  est  pro- 
duit et  par  le  défaut  de  nutrition  et  par  d'autres 
causes  pathologiques.  La  sensation  de  la  faim 
cesse  long-temps  avant  que  la  digestion  soit  faite, 
ou  que  le  chyme  soit  converti  en  chyle.  Elle 
cesse  ou  par  une  impression  nerveuse  et  tonique, 
exercée  par  les  alimens  sur  les  parois  de  l'es- 
tomac, ou  parce  que  l'appareil  digestif  est  rempli 
de  substances  qui  excitent  les  membranes  mu- 
queuses à  une  sécrétion  abondante  de  suc  gas- 
trique. C'est  à  cette  impression  tonique  sur  les 
nerfs  de  l'estomac  que  l'on  peut  attribuer  les 
effets  prompts  et  salutaires  des  inédicamens  ap- 
pelés nutritifs,  du  chocolat2,  et  de  toutes  les  ma- 

'  Âphor.  ex.  P/ijsiutogia  chimica  /iltt/Uarum ,  dans  m» 
Flora  t'icib.  subterranea ,  [i.  4»- 

'  Essai  poiit.  sur  la  Nouv.-Esp,,  Tom.  II,  p.  36S.  I>» 


CHAPITRE  XXIV.  3ol 

tières  qui  excitent  doucement  et  nourrissent  à  la 
ibis.  C'est  l'absence  d'un  stimulant  nerveux  qui 
rend  l'usage  isolé  d'une  substance  nutritive  (  de 
l'amidon,  de  la  gomme  ou  du  sucre)  moins  fa- 
vorable à  l'assimilation  et  à  la  réparation  des 
pertes  qu'a  éprouvées  le  corps  humain.  L'opium, 
qui  n'est  pas  nutritif,  est  employé  avec  succès 
en  Asie ,  dans  le  temps  des  grandes  disettes  :  il 
agit  comme  un  tonique.  Mais  lorsque  la  matière 
qui  remplit  l'estomac ,  ne  peut  être  regardée  ni 
comme  un  aliment ,  c'est-à-dire  comme  propre 
à  être  assimilée ,  ni  comme  un  excitant  tonique 
des  nerfs ,  la  cessation  de  la  faim  n'est  proba- 
blement due  qu'à  la  sécrétion  abondante  du  suc 
gastrique.  Nous  abordons  ici  un  problême  de 
physiologie  qui  n'est  pas  suffisamment  éclairci. 
La  faim  est  appaisée ,  le  sentiment  pénible  d'ina- 
nition discontinue  dès  que  l'estomac  est  rempli. 
On  dit  que  ce  viscère  a  besoin  d'être  lesté;  toutes 
les  langues  offrent  des  expressions  figurées  qui 
rappellent  l'idée  qu'une  distension  mécanique  de 
l'estomac  cause  une  sensation  agréable.  Des  ou- 
vrages de  physiologie  très-récens  parlent  encorQ 
de  la  contraction  douloureuse  qu'éprouve  l'es- 
tomac pendant  la  faim,  du  frottement  de  ses 

viande  rôtie ,  fortement  grillée ,  est  plus  excitante  que  la  viande 
cuite.  La  préparation  des  mets  change  lej  proportions  chi- 
miques. 


3oa  livre  vin', 

parois  les  unes  contre  les  autres ,  de  l'action  du 
suc  gastrique  acide  sur  le  tissu  de  l'appareil  di- 
gestif. Les  observations  de  Bichat ,  et  surtout 
les  intéressantes  expériences  de  M.  Magendie, 
sont  contraires  à  ces  hypothèses  surannées. 
Après  a4,  48,  et  même  60  heures  d'abstinence 
complète,  on  n'observe  point  encore  de  res- 
serrement de  l'estomac  ;  ce  n'est  que  le  4-°  et 
le  5."  jour  que  cet  organe  paroît  changer  en 
peu  de  dimensions.  La  quantité  de  suc  gastrique 
diminue  avec  la  durée  de  l'abstinence.  Il  est 
probable  que  ce  suc  ,  loin  de  s'accumuler, 
est  digéré  comme  une  suhstance  alimentaire. 
Si  Ton  fait  avaler  à  des  chats  ou  à  des  cliiens 
un  corps  qui  ne  soit  pas  susceptible  d'être  di- 
géré ,  par  exemple  un  caillou ,  il  se  forme  abon- 
damment dans  la  cavité  de  l'estomac  un  liquide 
muqueux  et  acide  qui,  par  sa  composition^ 
rapproche  du  suc  gastrique  de  l'homme  '.D'après 
l'analogie  de  ces  faits ,  il  me  paroît  très-probable 
que ,  lorsque  le  manque  d'ahmens  nutritifs  forer 
les  Otomaques  et  les  habitans  de  la  Nouvelle- 
Gtlédonie  à  avaler  de  l'argile  et  de  la  stéatite 
pendant  une  partie  de  l'année ,  ces  terres  occa- 
sionnent, dans  l'appareil  digestif  de  ces  peuples, 
une  forte  sécrétion  de  sucs  gastriques  et  pan* 
*    Vggemlie,    Précis  élément.   .!■-■  Physiologie,  Toœ.  !■ 


CHAPITRE   XXIV.  3oS 

créatïques.  Les  observations  que  j'ai  faites  sur 
les  bords  de  l'Orénôque  ont  été  confirmées  ré- 
cemment par  les  expériences  directes  de  deux 
jeunes  physiologistes  très-distingués ^  MM.  Hip- 
polyte  Cloquet  et  Breschet.  Us  ont  mangé,  après 
syêtrfe  laissé  gagner  par  la  faim,  jusqu'à  cinq 
onces  d'un  talc  laminaire  vert-argenté  et  très- 
flexible.  Leur  appétit  en  a  été  pleinement  satisfait, 
et  ils  n'ont  éprouvé  aucun  inconvénient  d'un 
genre  de  nourriture  auquel  leurs  organes  n'é- 
toifcnt  pas  accoutumes.  On  sait  que  dans  l'Orient 
on  fait  encore  aujourd'hui  grand  usage  de  s  terres 
bolaires  et  sigillées  de  Lemnos,  qui  sont  une 
argile  mêlée  d'oxide  de  fer.  En  Allemagne ,  les 
ouvriers  des  carrières  de  grès  exploitées  à  la 
montagne  de  Kiffhâuser  mettent  sur  leur  pain , 
au  lieu  de  beurre,  une  argile  très -fine  qu'ils 
appellent  Steinbutter v,  beurre  de  pierre.  Us  la 
trcAivent  singulièrement  rassasiante  et  facile  à 
digérer*. 

Lorsque,  à  la  suite  des  change  mens  qui  se 
préparent  aujourd'hui  dans  le  régime  des  co- 
lonies espagnoles,  les  missions  de  TOrénoque 

1  H  ne  faut  pas  confondre  ce  Steinbutter  avec  le  beurre  de 
mofttagne,  Bergbutter ,  qui  est  une  substance  saline  due  à  la 
décomposition  des  schistes  alùmineux. 

*  Freiesleben,  Kupferschiefer y  Tom.  IV  >  p.  n 8.  Kesler, 
dans  Giïberts  Anrwkn,  B.  *8,  p,  492. 


%uk  LIVRE    vin 

seront  plus  fréquentées  par  des  voyageurs  ins- 
truits, on  déterminera  avec  précision  le  nombre 
de  jours  que  les  Otomaques  peuvent  subsister 
sans  ajouter  aux  terres  qu'ils  avalent  d'autres 
alimens  tirés  du  règne  végétal  et  animal.  Un 
volume  considérable  de  suc  gastrique  et  pan- 
créatique doit  être  emplové  pour  digérer  ou 
plutôt  pour  envelopper  et  expulser  parmi  les  ma- 
tières fécales  une  si  grande  quantité  d'argile.  On 
conçoit  que  la  sécrétion  de  ces  sucs  propres  à 
entrer  dans  la  masse  du  chyle  est  augmentée  par 
la  présence  des  terres  dans  l'estomac  et  dans  les 
intestins  :  mais  comment  des  sécrétions  si  abon- 
dantes qui,  loin  de  fournir  de  nouvelles  subs- 
tances au  corps ,  ne  déterminent  qu'un  transport 
de  substances  déjà  acquises  par  d'autres  voies, ne 
causent-elles  pas  à  la  longue  un  sentiment  d'épui- 
sement? L'état  de  santé  parfaite  dont  jouissent 
les  Otomaques  pendant  le  temps  où  ils  font  peu 
de  mouvemens  musculaires  et  se  soumettent  à 
un  régime  si  extraordinaire,  est  un  phénomène 
difficile  à  expliquer.  On  ne  sauroit  l'attribuer  qu'à 
une  habitude  prolongée  de  générations  en  gé- 
nérations. La  structure  de  l'appareil  digestif 
diffère  beaucoup  dans  les  animaux  qui  se  nour- 
rissent exclusivement  de  chair  ou  de  grains; il 
■  ■s!  uiêirie  probable  que  le  suc  gastrique  est  de 
nature  différente  selon  qu'il  est  destiné  à  opérer 


CHAPITEK  XXIV.  565 

\a  digestion  de  substances  animales  011  végétales  : 
cependant  on  parvient  à  changer  peu  à  peu  le 
régime  des  animaux  herbivores  et  carnivores,  à 
nourrir  les  premiers  de  chair,  les  seconds  de 
grains.  L'homme  peut  s'accoutumer  à  une  abs- 
tinence extraordinaire  et  peu  douloureuse, 
s'il  emploie  des  substances  toniques  ou  exci- 
tantes (  divers  médicamens ,  de  petites  quantités 
d'opium,  du  bétel,  du  tabac,  les  feuilles  de 
Coca),  ou  s'il  charge  périodiquement  l'estomac 
de  matières  terreuses ,  insipides ,  et  qui  par  elles- 
mêmes  ne  sont  pas  propres  à  la  nutrition.  Sem- 
blables à  l'homme  sauvage,  quelques  animaux 
avalent  aussi ,  lorsqu'ils  sont  pressés  par  la  faim 
en  hiver,  des  argiles  ou  des  stéatites  friables; 
tels  sont  les  loups  dans  le  nord-est  de  l'Europe , 
les  rennes,  et,  d'après  le  témoignage  de  M.  Patrin, 
les  chevreuils,  en  Sibérie.  Sur  les  bords  du 
Jenisey  et  de  l'Amour,  les  chasseurs  russes  se 
servent,  comme  appât,  d'une  matière  argileuse 
qu'ils  appellent  beurre  de  roche.  Les  animaux 
flairent  cette  argile  de  loin  :  elle  plaît  à  leur 
■odorat ,  comme  les  argiles  de  bucaros ,  connues 
en  Portugal  et  en  Espagne  sous  le  nom  de 
terres  odoriférantes  [tierras  olorosax),  plaisent  à 
l'odorat  des  femmes".  Brown  rapporte,  dans 


;   Bucaro,  vas  jtclilc  odorifeii 

Relut,  histor.   Tarn,  t 


3oG  livre  vin, 

son  Histoire  de  la  Jamaïque ,  que  les  Crocodile» 
de  l'Amérique  méridionale  avalent  de  petites 
pierres  et  des  morceaux  d'un  bois  très-dur, 
lorsque  les  lacs  qu'ils  habitent  sont  desséchés  ou 
qu'ils  manquent  de  nourriture.  Dans  un  Croco- 
dile de  1 1  pieds  de  long,  que  nous  avons  disséqué, 
M-  Bonpland  et  moi,  à  lîatallez,  sur  les  bords 
du  Rio  Magdalena,  nous  avons  observé  que 
l'estomac  de  ce  reptile  renfermoit  des  poissoos 
à  demi-digérés  et  des  fragmens  arrondis  de  gra- 
nité de  5  à  4  pouces  de  diamètre.  11  est  difficile 
d'admettre  que  les  Crocodiles  avalent  acciden- 
tellement ces  masses  pierreuses ,  car  ils  ne 
prennent  pas  le  poisson,  lorsqu'ils  ont  la  mâ- 
choire inférieure  appuyée  sur  le  sol ,  au  fond  de 
la  rivière.  Les  Indiens  ont  forgé  l'hypothèse 
absurde  que  ces  animaux  paresseux  aiment  à 
augmenter  leur  poids  pour  avoir  moins  de  peine 
à  plonger.  Je  pense  plutôt  qu'ils  chargent  leur 
estomac  de  gros  cailloux  pour  l'exciter  à  une 
sécrétion  abondante  de  sue  gastrique.  Les  expé- 
riences de  M.  Magcndie  rendent  cette  expli- 
cation très-probable.  Quant  à  l'Iiabilude  qu'oui 
les  oiseaux  granivores,  surtout  les  Gallinacées 

de.  l'argile  qu'on  iiiine  à  buirc  (Lins  ces  vases.  Les  femme!  ilf 
la  province  de  l'ÀIeslejo  contractent  l'habitude  de  mâch« 
la  [erre  de  llucsiro ,  et  elles  éprouvent  une  grande  privation 
quand  elles  ne  peuvent  faiisfaire  re  goût  déréglé. 


CHAPTIRE   XXIV.  507 

et  les  Autruches ,  d'avaler  du  sable  et  de  petits 
cailloux,  on  Fa  attribuée  jusqu'ici  à  un  désir 
instinctif  d'accélérer  la  trituration  des  alimens 
dans  un  estomac  musculeux  et  épais. 

Nous  avons  vu  plus  haut  que  des  tribus  de 
nègres  du  Gambia  mêlent  de  l'argile  à  leur  riz  : 
peut-être  quelques  familles  d'Otomaques  ont- 
elles  eu  jadis  la  coutume  de  faire  pourrir  du 
maïs  et  d'autres  grains  farineux  dans  leur.£cwa, 
pour  manger  à  la  fois  la  terre  et  la  substance 
amylacée  ;  peut-être  est-ce  une  préparation  de 
ce  genre  que  le  père  Gumilla  a  confusément 
décrite  dans  le  premier  volume  de  son  ouvrage, 
lorsqu'il  affirme  ce  que  les  Guamos  et  les  Otoma- 
cos  ne  se  nourrissent  de  terre  que  parce,  qu'elle 
est  imprégnée  de  la  sustancia  del  maiz  et  de  la 
graisse  de  Cayman.  »  J'ai  déjà  rappelé  plus  ha,ut 
que  ni  le  missionnaire  actuel  d'Uruana,  ni  Fray 
Juan  Gonzales,  qui  a  vécu  long-temps  dans  ces 
contrées,  ne  connoissoient  ce  mélange  de  subs- 
tances animales  et  végétales  avec  la  paya.  Peut- 
être  le  père  Gumilla  a-t-il  confondu  la  prépara- 
tion de  la  terre  qu'avalent  les  indigènes  avec 
l'habitude  qu'ils  ont  encore  (  et  dont  M.  Bon- 
pland  a  acquis  la  certitude  sur  les  lieux)  4'çp- 
fouir  les  fèves  d'une  espèce  de  Mimosacécs l 


*  Du  groupe  des  Ingas 


20* 


3b8  LIVRE   T1II. 

pour  les  faire  entrer  en  décomposition  et  pour 
les  réduire  en  un  pain  blanc,  savoureux,  mnis 
difficile  à  digérer.  Les  boules  de  poja  que  nous 
avons  tirées  des  magasins  d'hiver  des  Indiens 
ne  renfermoient,  je  le  répète,  aucune  trace  de 
graisse  animale  ni  de  matière  amylacée.  Comme 
Gumilla  est  un  des  voyageurs  les  plus  crédules 
que  nous  connoissions ,  on  se  trouve  presque 
embarrassé  d'ajouter  foi  à  des  faits  qu'il  a  cru 
devoir  rejeter.  Heureusement  le  père  jésuite, 
dans  le  second  volume  de  son  ouvrage,  reprend 
une  grande  partie  de  ce  qu'il  a  avancé  dans  le 
premier  :  il  ne  doute  plus  «que  le  pain  des  Oto- 
maques  et  des  Guamos  contient  au  moins  (a  lo 
menos  )  la  moitié  de  terre  glaise  :  il  assure  que 
les  enfans  et  les  adultes ,  sans  que  leur  santé  en 
souffre,  mangent  non  seulement  ce  pain,  mais 
aussi  de  grandes  masses  d'argile  pure  (machos 
terrones  de  pura  gi-eda).  »  Il  ajoute  que  ceux 
qui  se  sentent  un  poids  sur  l'estomac,  se  purgent 
pendant  quelques  jours  avec  de  la  graisse  de 
Crocodile,  et  que  cette  graisse  rétablit  leur 
appétit  et  les  met  en  état  de  continuer  à  manger 
de  la  terre  pure  *.  Je  doute  que  la  manteca  de 
Caïman  soit  un  purgatif;  mais,  comme  elle  est 
très-fluide,  elle  peut  contribuer  à  envelopper 

1  Gumilla,  Tom.  II,  p.  a€o. 


/ 


chapitre  xxi r.  ^09 

les  terres  qui  n'ont  point  été  expulsées  parmi 
les  matièresfécales.  Il  est  certain  que  les  Guamos 
sont  très-friancU,  sinon  de  la  graisse ,  du  moins 
de  la  chair  des  Crocodiles  qui  nous  a  paru 
blanche  et  sans  odeur  de  musc,  Dans  le  Sennaar, 
selon  M.  Burckhardt,  on  la  recherche  également 
et  on  la  vend  au  marché. 

Je  ne  puis  passer  sousi  silence  des  questions 
gui  ont  été  agitées  dans  différent  mémoires 
publiés  à  l'occasion  de  mon  voyage  à  l'Oré- 
noque.  M.  Leschenaut  demande  si  l'usage  de 
Xampo  (de  l'argile  de  Java)  ne  peut  être  utile 
.pour  appaiser  momentanément  la  feim,  dans 
une  circonstance  où  l'on  seroit  privé  de  nour- 
riture ou  forcé  d'avoir  recours  à  des  Substances 
malsaines  ou  nuisibles,  quoique  tirées  ,du£Çgnp 
organique?  Je  pense  que,  dans  des  expériences 
tentées  sur  les  suites  d'une  longue  abstinence , 
,un  animal  que  l'on  forceroit  d'avaler  de  la  glaise 
.(à  la  manière  des  Otomaques)  souffriroit  moins 
qu'un  autre  animal  dont  l'estomac  ne  recevroit 
aucun  aliment.  Un  physiologiste  italien,  frappé 
des  petites  quantités  de  phosphate  de  chaux  et 
de  magnésie ,  de  silice ,  de  soufre,  de  soude ,  de 
fluoré ,  de  fer  et  de  manganèse ,  et  des  grandes 
quantités  de  carbone,  d'oxigène,  d'azote  et  d'hy- 
drogène qui'rsont  contenues  dans  les  parties 
solides  et  liquidés  du  corps  humain,  demandé 


3lO  LIVRE    VIII. 

si  la  respiration  ne  peut  être  regardée  comme 
un  acte  continu  de  nutrition ,  tandis  que  l'appa- 
reil digestif  est  rempli  d'argile  *  ?  L'analyse  chi- 
mique de  l'air  inspiré  et  de  l'air  expiré  n'est  point 
favorable  à  cette  hypothèse.  Il  est  difficile  de 
s'assurer  de  la  perte  d'une  très- petite  quantité 
d'azote  ,  et  l'on  peut  admettre  qu'en  général  les 
fonctions  de  la  respiration  ne  se  bornent  qu'à 
enlever  du  carbone  et  de  l'hydrogène  au  corps. 
Un  mélange  humecté  de  phosphate  et  de  car- 
bonate de  chaux  ne  peut  être  nourrissant  comme 
des  substances  également  dépourvues  d'azote 
(le  sucre,  la  gomme ,  l'amidon),  mais  tirées  d« 
règne  organique.  Nos  appareils  digestifs  sont 
comme  des  piles  volcaniques  qui  ne  décom- 
posent pas  toutes  les  substances.  L'assimilation 
cesse ,  non  pas  uniquement  parce  que  les  ma- 
tières que  reçoit  l'estomac  ne  contiennent  pas 
des  alimens  semblables  à  ceux  qui  composent 
le  corps  humain,  mais  aussi  parce  que  le  pou- 

*  Recherches physico-cJiimiqtteSv  Tom.  II,  p.  agi-sg^  : 

Oxigène /tg,G9  4i,;8 

Carbone....       ^3,55  Sa,  3 

Hydrogène.        (ï,77  5,6g 

■  Le  pain  malsain  îles  Lapons ,  uripclti  pain  de  bouleau  el  de 
sapiu  ,  csLdû  h  l'inihicr  des  arbres  :  récemment,  M.  Bvaconuol 
a  réussi  à   convertir  en  sucre   la  fibre  végétale. 


I 

CHAPITRE   XXIV*  3ll 

voir  digestif  (celui  de  décomposition  chimique) 
ne  s'étend  pas  indistinctement  sur  toutes  les 
combinaisons.  On  ne  peut  d'ailleurs  se  livret  à 
ces  spéculations  de  physiologie  générale  sans  se 
demander  quel  auroit  été  l'état  de  la  société, 
ou,  pour  mieux  dire,  de  la  race  humaine,  si 
l'homme  n'avoit  pas  besoin ,  comme  aliment , 
des  produits  de  l'organisation  et  de  la  vitalité? 
Aucune  habitude  ne  peut  changer  essentiel- 
lement le  mode  de  nutrition.  Nous  n'appren- 
drons jamais  à  digérer  des  terres  et  à  les  assi- 
miler; mais,  depuis  que  les  grands  travaux  de 
MM.  Gay-Lussac  et  Thénard  nous  ont  fait  con- 
noître  que  de  légères  différences  de  proportions 
d'oxigène ,  d'hydrogène  et  de  carbone  caracté- 
risent seules  le  bois  le  plus  dur  et  la  matière 
amylacée,  comment  nier  que  la    chimie  ne 
puisse  réussir  un  jour  à  convertir  en  substance 
alimentaire  ces  énormes  masses  végétales ,  ces 
tissus  à  fibres  endurcies  qui  composent  le  tronc 
des  arbres  de  nos  forêts?  Pour  qu'une  telle 
découverte  fût  importante ,  elle   devroit  êtrç 
fondée  sur  des  procédés  simples  et  peu  coûteux^ 
mais ,   dans    cette  supposition  qui   ne  paroît 
guère  probable  ,  elle  changerait  l'organisation 
des  corps  politiques,  le  prix  du  travail,  la  dis^ 
tribution  de  la  population  sur  le  globe.  En  ren- 
dant l'homme  plus  indépendant ,  elle  tendroit  à, 


les      I 


3jS  HV.ll.E    TIII. 

dissoudre  les  liens  de  la  société ,  à  sapper 
bases  de  l'industrie  et  de  la  civilisation. 

Le  petit  \illage  d'Uruana  est  plus  difficile  à 
gouverner  que  la  plupart  des  autres  missions. 
Les  Otomaques  sont  un  peuple  inquiet,  bruyant, 
effréné  dans  ses  passions.  Ils  n'aiment  pas  seu- 
lement avec  excès  les  liqueurs  fermentées  de 
manioc  et  de  maïs  et  le  vin  de  palmier;  ils  se 
mettent  aussi  dans  un  état  particulier  «l'ivresse, 
on  pourroit  presque  dire  de  démenée,  par  l'usage 
de  la  poudre  deniopo'.  Ils  cueillent  les  longues 
gousses  d'une  Mimosacée  que  nous  avons  fait 
connoitte  sous  le  nom  d'Acacia  JSiopo  a;  ils 
les  mettent  en  morceaux,  les  liumectent  et  les 
l'ont  fermenter.  Lorsque  les  graines  amollies 
commencent  à  noircir,  ils  les  pétrissent  comme 
une  pâte;  et,  après  y  avoir  mêlé  de  la  farine 
de  manioc  et  de  la  chaux  tirée  de  la  coquille 

'    Eu  nuiypiirc-  ,  nttjia  ;  los  mi --..si  ont  un  es,  disent  nopo. 

'  C'est  nu  \iac.i;i  à  ('ciiillrs  Irès-délicatus,  cl  nou  un  Iuga, 
comme  a  ilii  par  nu'ipirile  M.  If-'illtlenow  (S/rec.  Plant., 
T»m.  IV,  l'I.  ii,  p.  111*7).  tJno  aitli-o  espèce  de  Mimosacée 
mis  nous  avoua  rapportée  (  la  Cki'ga  de»  Otomaquel  et  le 
S,ya  des  May  pares)  donne  des  graines  dont  ta  liirinc  est 
mau^éi?  à  Uriiana  commi'  du  manioc.  C'est  de  cet  Lu  farine 
que  Fon  préparc  le  pain  <!<■  ciliga  qui  csl  commun  à  Cuua- 
\ichc  et  sur  les  bowfa  du  Gas-Orcnoqiic.  Le  Chiga  est  une 
espèce  d'inga,  et  je  ne  cannois  point  d'autre  Mimosacée  qui 
supplée  aux  Céréale», 


CHAPITRE   XXIV.  3l5 

d'une  Ampullaire  ,  ils  exposent  toute  la  masse  à 
un  feu  très-vif  sur  un  gril  de  bois  dur.  La  pâte 
durcie  prend  la  forme  de  petits  gâteaux.  Lors- 
qu'on veut  s'en  servir ,  on  la  réduit  en  une 
poudre  fine  qu'on  place  sur  un  plat  de  5  ou  6 
pouces  de  largeur,  L'Otomaquè^tient  ce  platr 
qui  a  un  manche ,  dans  sa  main  droite ,  tandis 
qu'il  aspire  le  niopo  par  le  nez  à  travers  un  os 
fourchu  d'oiseau  dont  les  deux  extrémités  abou- 
tissent aux  narines*  L'os,  sans  lequel  POtomaque 
ne  croiroit  pas  pouvoir  prendre  cette  espèce  de 
tabac  en  poudre ,  a  7  pouces  de  longueur  :  il 
m'a  paru  être  le  tarse  d'un  grand  Echassier.  J'ai 
envoyé  le  niopo  et  tout  ce  singulier  appareil  à 
M.  de  Fourcroy  à  Paris.  Le  niopo  est  si  excitant 
que  les  plus  petites  portions  font  éternuer  vio- 
lemment ceux  qui  n'y  sont  pas  accoutumés.  Le 
père  Gumilla l  dit  «  que  cette  poudre  diabolique 
des  Otomaques ,  fournie  par  un  tabac  en  arbre , 
les.  enivre  par  les  narines  (emboracha  por  las 
narices\  les  prive  de  la  raison  pendant  quelques 
heures  et  les  rend  furieux  dans  le  combat.  »  La 
famille  des  Légumineuses  Varie  singulièrement 
dans  les  propriétés  chimiques  et  médicales  de 
ses  graines ,  de  ses  sucs  et  de  ses  racines  ;  et , 
quoique  le  sue  du  fruit  du  Miûiosa  mk)ti<Ja  soit 

*.  * 

1  OrinojQo  illustr.,  Tom.  I ,  p.  202. 


5i>\  1.IV111:  vin. 

très-astringent,  on  ne  peut  croire  que  ce  soit 
principalement  la  silique  de  V Acacia  Ntopo  qui 
donne  la  force  excitante  au  tabac  des  Otomaques. 
Cette  force  est  due  à  la  chaux  fraîchement  cal- 
cinée. Noua  avons  fait  voir  plus  haut  que  les 
montagnards  des  Andes  de  Popayan,  et  lesGua- 
jiros  qui  errent  entre  le  lac  de  Maracayboetle 
Rio  la  Hacha,  se  plaisent  aussi  à  avaler  de  la 
chaux  comme  un  stimulant  pour  augmenter  la 
sécrétion  de  In  salive  et  du  suc  gastrique. 

En  envoyant  en  Europe  l'appareil  compliqué 
dont  se  servent  les  Indiens  Otomaques  pour 
aspirer  la  poudre  de  niopo ,  j'ai  fixé  l'attention 
des  savans  sur  un  usage  analogue  que  M.  de  la 
Condamine  a  observé  parmi  les  indigènes  du 
Ilaiit-Maragnon.  Les  omaguas,  dont  le  nom  est 
célèbre  par  les  expéditions  tentées  pour  la  re- 
cherche dti  Dorado,  ont  le  même  plat,  les  mêmes 
os  creux  d'oiseaux  par  lesquels  ils  aspirent  dans 
les  narines  leur  poudre  de  Curupa.  La  graine 
qui  donne  cette  poudre  est  sans  doute  aussi  une 
Mimosacée;  car  les  Otomaques,  selon  le  père 
Gili,  désignent,  même  encore  aujourd'hui,  à 
2G0  lieues  de  distance  de  l'Amazone,  1' 'Acacia 
JSiopo  par  le  nom  de  Curupa  *.  Depuis  les  re- 
eherebes  géographiques  que  j'ai  faites  récemment 

'  Glli,  Terni.  T,  p.  301.  La  Condamine,  Voyage  à  tAma- 


CHAPITRE    XXIV.  3l5 

sur  le  théâtre  des  exploits  de  Philippe  de  Huten, 
et  sur  la  véritable  position  de  la  province  de 
Papamene  *  ou  des  Omaguas,  la  probabilité  d'une 
ancienne  communication  entre  les  Otomaques 
de  FOrénoque  et  les  Omaguas  du  Maragnon  a 
augmenté  d'intérêt  et  de  vraisemblance.  Les 
premiers  sont  venus  du  Meta,  peut-être  du  pays 
entre  le  Meta  et  le  Guaviare  :  les  seconds  assurent 
eux-mêmes  être  descendus  en  grand  nombre  2 
au  Maragnon  par  le  Rio  Japura,  en  venant  de 
la  pente  orientale  des  Andes  de  la  Nouvelle- 
Grenade.  Or,  c'est  justement  entre  le  Guayavçro, 
qui  s'unit  au  Guaviare  et  le  Caqueta  qui  prend 
plus  bas  le  nom  de  Japura,  que  paroît "placé  ce 
pays 'des  Omaguas,  dont  les  aventuriers  deGoro 
et  de  Tocuyo  ont  vainement  tenté  la  conquête. 
Il  y  a  sans  doute  un  contraste  frappant  entre 
l'abrutissement  actuel  des  Otomaques  et  l'an- 
cienne civilisation  des  Omaguas;  mais  toutes  les 
parties  de  cette  dernière  nation  n'étaient  peut- 

*  Payez  Tom.  VII,  p.  5go,  394  ,421- 

a  Je  n  admets  pas ,  avec  M.  de  La  Condamine ,  que  toute  la 
nation  des  Omaguas  soit  .venue  du  nord.  QFoyez  les  savantes 
recherches  de  M.  Vater,  sur  les  anciens  sites  de  ce  peuple 
puissant  et  assez  avancé  dans  la  civilisation ,  dans  le  IÇithri- 
date .  Tom.  m,  PL  1,  p.  5g8.)  Les  Om-aguas  ou  En-aguas  s'ap- 
peloient  eux-mêmes  aussi  Aguas  {Acuna^  p.  2/j).  C'est  pour  cela 
sans  doute  que  la  province  de  Papamene  ou  des  Omaguas  porta 
le  nom  de  Dit-agua.  (  Fray  Pedro  Simon ,  p.  340.  ) 


3lD  tlVUE    VIII. 

être  pas  égaleinemt  avancées  dans  la  culture,  et 
les  exemples  de  tribus  tombées  dans  un  abru- 
tissement complet  ne  sontmalheureusementque 
trop  communs  dans  l'histoire  de  notre  espèce. 
On  peut  citer  un  autre  point  de  ressemblance 
entre  les  Otomaques  et  les  Omaguas.  L'une  et 
l'autre  de  ces  nations  sont  célèbres  parmi  les 
peuplades  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone,  pour 
l'usage  fréquent  qu'elles  font  du  caoutchouc  ou 
du  lait  épaissi  des  Eupborbiacées  et  des  Urticeés. 
Le  véritable  tabac  herbacé  *  (car  les  mission- 
naires ont  l'habitude  d'appeler  le  niopo  oucurupa 
tabac  en  arbre)  est  cultivé  de  temps  immémo- 

'  Le  mot  tabac  (tabacco)  est,  comme  les  mots  de  savane, 
mais  ,  cacique  ,  maguey  (Agave)  e!  manati  (lamcnlm) ,  de  ta 
langue  ancienne  d'Haïti  ou  de  Saint-Domingue.  Il  n'indiquoit 
proprement  pas  l'herbe ,  mais  ic  tuyau ,  l'instrument  à  traven 
lequel  on  aspiroit  la  fumée.  On  doit  être  surpris  de  voir 
qu'un  produit  végétal  .si  universellement  répandu  avilit  desnoras 
diffîrens  chez  des  peuples  voisins.  Le  pete~ma  des  Omaguas 
est  sans  doute  le  pety  des  Guaranys  ;  mais  l'analogie  entre 
les  mots  Cabre  et  Algonkin  ou  Leniii-Leuape  qui  désignent  le 
tabac  pourroit  bien  être  purement  accidentelle.  Voici  la  sy- 
nonymie de  i3  langues  : 
j\MRiuru;E  du  Nonn.  Aztèque  ou  mexicain  :  yell;  AJgoukiiK 

Sema  ;  Huron  :  orngoua. 
AMFiiu.icE  fit SuD.  Péruvien  un  qquichua  :  sayri ;  Chiquilo  : 
pais  ;  Guarany  :  pety  ;  \:ilcla  :  lusup  ;  inbaja  ,  à  l'ouest  du 
Paraguay  :  nalodaçadi .  Moxo ,  entre  le  Rio  Ucayale  et  le 
Rio  Madeira  :  sabare ;  Omagua  :  pelé  ma  ;  Tauianaque  :  ta- 
rai; Maypurc  :  jcma  ;  Cabre  ;  scema. 


CHAPITRE  XXIV.  3lJ 

ml  par  tous  les  peuples  indigènes  de  FOrénoque  : 
aussi  a-t-on  trouvé,  à  l'époque  de  la  conquête, 
l'usage  de  fumer  également  répandu  dans  les 
deux  Amériques.  Les  Tamanaques  et  les  May- 
pures  de  la  Guyane  enveloppent  les  cigarres  de 
maïs,  comme  faisoient  déjà  les  Mexicains  à  l'ar- 
riyée  de  Cortès.  C'est  par  imitation  que  les  Es- 
pagnols ont  substitué  le  papier  aux  feuilles  de 
maïs.  Les  pauvres  Indiens  des  forêts  de  l'Oré-* 
noque  savent  tout  aussi  bien  que  les  grands 
seigneurs  de  la  cour  de  Montezuma  que  la  fumée 
de  tabac  est  un  excellent  narcotique  ;  ils  l'em- 
ploient non  seulement  pour  dormir  la  sieste, 
mais  aussi  pour  se  mettre  dans  cet  état  de 
(juiétisme  qu'ils  appellent  assez  naïvement  rêve 
a  yeux  ouverts  ou  rêve  de  four.  Dans  toutes  les 
missions  de  l'Amérique,  l'usage  du  tabac  m'a 
paru  aujourd'hui  extrêmement  rare;  et,  dans  la 
Nouvelle-Espagne ,  au  plus  grand  regret  du  fisc, 
les  indigènes ,  qui  descendent  presque  tous  de 
la  dernière  classe  du  peuple  aztèque  * ,  ne 
fument  pas  du  tout.  Le  père  Gili a  affirme  que  les 
Indiens  du  Bas-Orénoque  ne  connoissent  pas 
l'usage  de  mâcher  du  tabac.  Je  doute  un  peu 
de  la  vérité  de  cette  assertion;  car  on  m'a  dit 
que  les  Sercucumas  de  l'Ere vato  et  du  Caura , 

'  Voyez  mon  Essai  polit.,  Tom.  H ,  p.  4 5  S. 

«» 

•  Tom.  m,  p.  407. 


5l8  I.IV!tE    VIII. 

voisins  des  Taparitos  blanchâtres,  avalent  du 
tabac  haché  et  imprégné  de  quelques  autres  sucs 
très-stimulans  pour  se  préparer  au  combat.  Des 
quatre  espèces  Je  Nicotiana  cultivées  en  Eu- 
rope (N.  Tabacum,  N.  rustîca,  N.  paniculataet 
N.  glutinosa),  nous  n'avons  vu  à  l'état  sauvage 
que  les  deux  dernières;  mais  le  Nicotiana  lo- 
laxensis  et  le  N.  Andicola  que  j'ai  trouvé  sur  le 
dos  des  Andes,  à  1 85o  toises  d'élévation,  presque 
à  la  liau leur  du  Pic  de  Ténérille,  sont  très- 
rapprochés  du  ]V  Tabacum.  et  N.  rustica  ',  Le 
genre  entier  est  d'ailleurs  presque  exclusivement 
américain,  et  le  plus  grand  nombre  des  espèces 
m'ont  paru  appartenir  à  la  région  montueuse  et 
tempérée  des  tropiques. 

Ce  n'est  ni  de  la  Virginie  ni  de  l'Amérique 
méridionale,  comme  on  le  trouve  rapporté  par 
erreur  dans  plusieurs  ouvrages  d'agriculture  et 
de  botanique,  mais  c'est  de  la  province  mexi- 
caine de  Yucatan  que  l'Europe  a  reçu,  vers  l'an 
l55g ,  les  premières  graines  de  tabac  3.  L'homme 

'  r»>t- nos  AVn'.  Gen.etSpeC.  Tora.m,p.  4 ,  Schlœzer , 
Brit-fw,  Tom.  III  ,  p.  ilï. 

*   Los  Espiigmjis  aviiionl  appris  â  riinnuilie  II-  (abac  aux  île* 

Antilles  dès  la  fin  du  i5.«  siècle.  J'ai  Taii  remarquer  (Tom-tll. 

p.  ;H)  que  In  culture  de  relie  [liante  narcotique  a  précédé 
de  plus  de  un  à  iijn  ans,  c»  Europe,  la  culture  hïenfai- 
santé  de  la  pomme  de  lerrr.  Lorsque  Halc^n  porta,  en  i586.  le 
tabac  du  Virginie  en  Angleterre,  il  y  en  a*oit  déjà  en  Pqr- 
M«1  des  rl.amps  entiers. 


CHAPITRE   XXIV.  OIQ 

qui  a  le  plus  vanté  la  fécondité  des  rives  de  l'O- 
rénoque,  le  célèbre  Ralegh,  est  aussi  celui  qui 
a  le  plus  contribué  à  introduire  parmi  les  peuples 
du  nord  l'usage  de  fumer.  Déjà,  à  la  fin  du 
16.0  siècle,  on  se  plaignoit  amèrement,  en  An- 
gleterre, ce  de  cette  imitation  des  moeurs  d'un 
peuple  sauvage;  on  craiguoit  qu'à  force  de  fumer 
du  tabac,  Ânglorum  corpora  in  barbarorun^na- 
turarn  dégénèrent x. 

Lorsque  les  Otomaques  d*Uruana>par  l'usage 
du  Niopo  (  de  leur  tabac  en  arbre  )  et  des  li- 
queurs fermentées,  se  sont  mis  dans  im  état 
d'ivresse  qui  dure  plusieurs  jours,  ils  se  tuent 
les  uns  les  autres  sans  se  battre  avec  des  armes. 
Les  plus  haineux  d'entre  eux  empoisonnent 
l'ongle  de  leur  pouce  avec  du  Curare,  et,  d'après 
le  témoignage  du  missionnaire ,  la  simple  im- 
pression de  cet  ongle  empoisonné  peut  devenir 
mortelle,  si  le  Curare  est  bien  actif  et  s'il  se 

4  Voici  ce  passage  remarquable  de  Caniden ,  Annal.  Eli* 
zabet,  p.  i43  (i585)  :  «Ex  illo  sanc  temporc  (tabacum)  usu 
cepit  esse  creberrimo  in  Anglia  et  magno  pretio  dum  quamplu- 
rirai  graveolentem  iilius  fumum  per  tubulum  testaceum  hau- 
riunt  et  mox  e  naribus  afflant,  adeo  ut j  Anglorum  corpora  in 
barbarorum  naturam  dégénérasse  videantur  ,  quum  iidem  ac 
barbari  delectentur.  »  On  voit  par  ce  passage  qu'on  fumoit 
par  le  ne? ,  tandis  qu  à  la  cour  de  Montezuma  on  tenoit  d'une 
main  la  pipe  et  de  l'autre  on  se  bouchoit  les  narines  pour  avaler 
plus  facilement  la  fumée.  Life  of  Ralegh,  Tom.  I,  p.  82. 


320  livre  vnr. 

môle  immédiatement  à  la  musse  du  sang.  Lorsque 
de  nuit  les  Indiens,  à  la  suite  d'une  rixe,  com- 
mettent un  assassinat,  ils  jettent  le  corps  du 
mort  à  la  rivière  ,  craignant  qu'il  ne  puisse  offrir 
des  indices  manifestes  de  la  violence  qui  a  été 
exercée  sur  lui.  «Chaque  fois,  nous  disoit  le 
père  Bueno,  que  je  vois  les  femmes  puiser  l'eau 
sur  un  autre  point  du  rivage  que  celui  où  elles 
ont  coutume  de  la  prendre,  je  soupçonne  qu'il 
y  a  eu  quelque  meurtre  de  commis  dans  ma 
mission.  » 

INous  trouvâmes  à  Uruana,  dans  les  cabanes 
indiennes,  la  racine  substance  végétale  (amadou 
de  fourmis  *)  que  nous  avions  appris  à  connoître 
dans  les  Grandes-Cataractes,  et  qui  est  employée 
à  étanelier  le  sang.  Cet  amadou ,  que  l'on  appel- 
lerait moins  improprement  ?i  t'd  de  fourmis ,  est 
très-reclierelié  dans  une  région  dontles  habitans 
ont  le  caractère  si  peu  pacifique.  Une  nouvelle 
espèce  de  fourmis,  d'un  beau  vert  d'éinerande 
(Formica  spinicollisa),  ramasse,  pour  lui  servir 
d'habitation,  un  duvet  cotonneux,  brun-jau- 
nàtre  et  très-doux  au  toucher,   sur  les  feuilles 

'    fesca  dû  fwrmigas. 

'  Fuji  en  guaralie:!  ;  ma/tt  co  rqii:nal>i.  l'oyez  la  note  que 
y.\\  ajoutée  à  la  desn  i|i|ic.n  (lu  Formica  i|>  uiiollis  domiûu  [i;n 

M.  Latreille dans  mes  Obs    •!<■  toologie,  Ton».  H,  p.  iot, 

PI,  iiwiii,  lig.  (i,    , 


CHAPITRE   XXIV.  5*1 

d'une  Melastomacée1.  Je  ne  doute  pas  que  le 
y escaoxx  amadou  defow*mis  du  Haut-Orénoque 
(l'animal  ne  se  trouve,  à  ce  que  Ton  assure, 
qu'au  sud  d'Aturès  )  ne  puisse  devenir  un  jour 
un  objet  de  commerce.  Cette  matière  est  très- 
supérieure  au  nid  de  fourmis  de  Cayenne  que 
l'on  emploie  dans  les  hôpitaux  d'Europe,  mafia 
que  Fon  peut  rarement  se  procurer. 

Nous  quittâmes  à  regret  {le  7  juin)  le  père 
Ramon  Bueno.  Des  dix  missionnaires  que  noua 
avions  trouvés  répartis  dans  cette  vaste  étendue 
de  la  Guyane ,  c'étoit  le  seul  qui  me  paroissott 
attentif  à  tout  ce  qui  regarde  les  peuples  indi- 
gènes. Il  avoit  l'espoir  de  retourner  sous  peu  à 
Madrid,  où  il  comptoit  publier  le  résultat  de  ses 
recherches  sur  les  figures  et  les  caractères  qui 
couvrent  les  rochers  d'Uruana.  C'est  dans  les 
contrées  que  nous  venons  de  parcourir,  entre 
le  Meta,  l'Arauca  et  l'Apure,  que,  lors  des  pre- 
mières expéditions  à  l'Orénoque,  par  exemple 
dans  celle  d'Alonso  de  Herera  (en  i535),  on 
trouva  des  chiens  muets  que  les  naturels  appe~ 
loient  Maios  et  furies  *.Ge  fait  est  curieux  sous 
plusieurs  rapports.  On  ne  peut  douter  que  le 
cl  lien ,  quoi  qu'en  dise  le  père  Gili,  ne  soit  indi- 

J  Les  feuilles  de  l'arbre  €uari  sont  couvertes  idféneuremeat 
«ïita  poil  roussâtre. 

*  Herera,  Decad.  >V,<Tom.  m,  p.  21*. 

Mtlat.  histor.Tom.  8.  *i 


*. 


5aa  livre  vu/. 

gène  dans  l'Amérique  du  Sud.  Les  différentes 
langues  indiennes  dirent  des  mots  qui  désignent 
cet  animal  et  qui  ne  dérivent  guère  de  langues 
européennes.  Encore  aujourd'hui  le  mot  aïtri 
indiqué,  il  y  a  trois  cents  ans,  par  Alonzo  de 
Herera,  se  trouve  dans  le  maypure  '.  Il  se  peut 
que  les  cliiens  que  nous  avons  vus  à  l'Orénoque 
descendent  deceux  que  les  Espagnols  ont  amenés 
sur  les  côtes  de  Caracas;  mais  il  n'en  est  pas 
moins  certain  qu'au  Pérou,  dans  la  Nouvelle- 
Grenade  et  dans  la  Guyane,  il  existoit,  avant 
la  conquête,  une  race  de  cliiens  semblables  à 
nos  cliiens  de  berger.  Uallco  des  naturels  du 
Pérou ,  et  en  général  tous  les  cliiens  que  nous 
avons  trouvés  dans  les  contrées  les  plus  sauvages 
de  l'Amérique  du  Sud,  aboient  fréquemment. 
Cependant  les  premiers  historiens  parlent  tous 
de  chiens  muets  {perros  mudos):  il  en  existe 
encore  dans  le  Canada;  et  ce  qui  me  pavoît  très- 
digne  d'attention,  c'est  que  la  variété  muette 
étoit  celle  que  l'on  mangeoit  de  préférence  au 
Mexique3  et  à  l'Orénoque.  Un  voyageur  très- 
instruit,  M.  Giesecke,  qui  a  résidé  six  ans  au 
Grônland,m'a  assuré  que  les  chiens  desEsqui- 

■  Gili.lom.  II,  p,  3?8- 

'  Voyez ,  sur  le  lechichi  mexicain  et  sur  les  difficulté»  nom- 
breuses qu'offre  l' histoire  des  chiens  muets  et  des  chien*  dé- 
pourvus de  poils  ,  mes  Tabkaux  de  la  Nal-,  Tom.  1 ,  1 17-114. 


CHAPITRE  XXIV.  5*3 

«naux. ,  qui  passent  leur  vie  en  plein  air ,  et  qui 
s'ensevelissent  en  hiver  sous  la  neige,  n'aboient 
pas  non  plus,  mais  qu'ils  hurlent  comme  des 
loups l. 

Aujourd'hui ,  l'usage  de  mangerde  la  chair  de 
chien  est  entièrement  inconnu  sur  les  rives  de 
l'Orénoque  :  mais ,  comme  c'est  une  coutume 
tartare  répandue  dans  toute  la  partie  orientale 
de  l'Asie ,  il  me  paroît  d'un  grand  intérêt  pour 
l'histoire  des  peuples  d'avoir  constaté  qu'elle  se 
trou  voit  jadis  dans  les  régions  chaudes  de  Ja 
Guyane  et  sur  le  plateau  du  Mexique.  Je  ferai 
remarquer  aussi  que ,  sur  les  confins  de  la  pro- 
vince de  Durango,  à  l'extrémité  septentrionale 
de  la  Nouvelle-Espagne ,  les  Indiens  dimanches 
ont  conservé  l'habitude  de  charger  leurs  tentes 
de  cuirs  de  buffles  sur  le  dos  des  grands  chiens 
qui  les  accompagnent  dans  leurs  migrations3. 

8  Ils  s'asseyent  en  cercle  :  un  d'eux  hurle  d abord  seul,  puis 
les  autres  suivent  sur  le  même  ton.  C'est  de  cette  manière 
aussi  que  hurlent  les  groupes  de  singes  Alouates,  parmi  lesquels 
les  Indiens  distinguent  «  le  chef  de  chœur.  »  Voyez  Tom.  YI , 
p.  5.  Au  Mexique,  on  ayoit  l'habitude  de  châtrer  le  chien 
muet  (techichi)  pour  l'engraisser.  Cette  opération  devoit  con- 
tribuer à  altérer  l'organe  de  la  voix  du  chien»  Voyez  Hist.  de 
Nue  va  Espana  por  el  Cardinal  Lorenzana,  p.  io3. 

a  y  oyez  te  Journal  de  route  de  lèvéque  Tamaron,  foh  y 
(manuscrit) ,  et  mon  Essai  polit. ,  Tom.  I,  p.  »oo  ;  Tom.  H, 

r  44*. 

ai* 


3a4  LiYBi  vin. 

On  sait  que  l'emploi  ilu  chien  comme  bête  de 
somme  et  de  trait  est  également  commun  près 
du  Lac  (les  Esclaves  et  en  Sibérie.  J'insiste  sili- 
ces traits  de  conformité  dans  les  mœurs  des 
peuples  :  ils  deviennent  de  quelque  poids,  lors- 
qu'ils ne  sont  point  isolés  et  qu'ils  se  lient  à  des 
analogies  qu'offrent  la  structure  des  langues,  la 
division  du  temps,  les  croyances  et  les  insti- 
tutions religieuses. 

Wons  bivouaquâmes  à  l'île  de  Cucuruparu1, 
appelée  aussi  pluja  de  la  Tortuga,  parce  que 
les  Indiens  dTruuna  y  vont  recueillir  les  œufs 
de  tortue.  C'est  un  des  points  les  mieux  fixés 
en  latitude  le  long  des  rives  de  l'Orénoque.  Je 
fus  assez  heureux  pour  observer  le  passage  de 
trois  étoiles  par  le  méridien  a,  A  l'est  de  l'île  est 
l'embouchure  du  Cane  de  la  Tortuga  qui  des- 

1   Gili  (  Tom.  I  ,  p.  90,  )  écrit  Curucurupar'u. 

3  Voyez  Tom.  VI ,  p.  vj!\.  Je  trouvai,  par  «  de  la  Croix 
du  Sud,  7°  i5'  3u";  par  *  du  Centaure,  7»  r5'  43**l  par  %  du 
Centaure,  ;°  i5'  !\;".  Je  regarde  comme  douteuse,  sur  ma 
rarle  itinéraire  ,  PI.  xvi ,  la  position  de  l'embouchure  du  Cano 
lie  Ut  Turluga.  Comme  ]'Oréuoc|ue  a  l'immense  largeur  do 
aooo  loi&es  cl  qu'on  ne  descend  pas  le  long  de  la  même  me 
où  l'on  remonte  ,  on  a  de  la  peine  à  faire  cadrer  les  relèvement. 
Entre  Cavcara  et  les  Gr;mdcs-(.>l;ir;n-[es  ,  j  ai  déterminé  aslro- 
nomiijueiJieiit  :  Sau  Ralacl  del  Carnuluno,  l'embouchure  de 
l'Apure,  Vile  Cucuruparu,  la  mission  d'L'ruana  et  Aturès. 
Je  n'ai  pu  déterminer  que  la  longitude  de  l'embouchure  du 
Meta  ;  et ,  pour  perfectionner  la  géographie  de  l'Orénoque ,  je 


CHAPITRE   XXIV.  3*5 

cend  des  montagnes  de  la  Cerbatank,  conti- 
nuellement enveloppées  de  nuages  électriques. 
Sur  la  rive  australe  de  ce  Caho^  entre  les  af- 
fluens  du  Parapara  et  de  l'Oche,  se  trouve  là 
mission  presque  détruite  de  San  Miguel  de  la 
Tortuga.  Les  Indiens  nous  ont  assuré  que  les 
environs  de  cette  petite  mission  abondent  en 
loutres  à  poils  très-fins ,  appelées  par  les  Espa- 
gnols chiens  cTeau  * ,  et,  ce  qui  est  plus  rieittar- 
quable,  en  lézards  (lagartos)  à  deux  pieds. 
Toute  cette  contrée,  très-accessible  entre  le 
Rio  Cuchivero  et  le  détroit  du  Baraguan ,  seroit 
bien  digne  d'être  visitée  par  un  zoologiste  ins- 
truit. Le  lagarto9  dépourvu  d'extrémités  pos- 
térieures, est  peut-être  une  espèce  de  Sirène 
différente  du  Siren  lacertina  de  la  Caroline.  Si 
c'étoit  un  S&urien,  un  vrai  Bimane  (Chitotés, 
Cuv.) ,  les  naturels  ne  l'auroient  pas  comparé  à 
un  lézard.  Outre  les  tortues   Jtrau  dont  j'ai 
donné  plus  haut a  une  notice  détaillée ,  les  rives 
de  POrénôque ,  entre  Uruana  et  PEncaramada , 
nourrissent  aussi  une  innombrable  quantité  de 
tortues  de  terre  appelées  Morocoi.  Pendant  lés 

recommande  aux  voyageurs,  muais  d'instrumens  précis,  tte 
fixer  la  latitude  de  la  Roca  de  Meta ,  de  Carichana  et  de 
l'Encaramada. 

1  PerHtos  de  agtta  ;  en  maypure ,  nevi. 

3  ïom.  \'I ,  p.  269-294. 


3a6  livre  viir. 

grandes  chaleurs  d'été,  dans  les  temps  de  séche- 
resse, ces  animaux  restent  cachés,  sans  prendre 
de  la  nourriture,  sous  des  pierres  ou  dans  des 
trous  qu'ils  ont  creusés.  Ils  ne  sortent  de  leur 
réduit  et  ne  commencent  à  manger  que  lors- 
qu'ils s'aperçoivent  que  l'humidité  des  premières 
pluies  pénètre  dans  la  terre.  Les  tortues  Te- 
rekays  ou  Tajelus,  qui  habitent  l'eau  douée,  ont 
ces  mêmes  habitudes1.  J'ai  déjà  parlé  ailleurs  du 
sommeil  d'été ,  de  quelques  animaux  des  tro- 
piques3. Comme  les  naturels  connoissent  les 
trous  dans  lesquels  dorment  les  tortues  au  milieu 
des  terrains  desséchés,  ils  en  retirent  un  grand 
nombre  à  la  fois,  en  creusant  à  i5  ou  18  pouces 
de  profondeur.  Le  père  Gili ,  qui  a  vu  cette  opé- 
ration, dit  qu'elle  n'est  pas  sans  danger,  parce 
que,  souvent  en  été,  les  serpens  s'enterrent  avec 
les  Terekajs. 

Depuis  l'île  de  Cucuruparu  jusqu'à  la  capitale 
de  la  Guyane,  vulgairement  appelée  XAngos- 
tura,  nous  n'eûmes  que  neuf  jours  de  naviga- 
tion. La  distance  est  d'un  peu  moins  de  0/5  lieues. 
Nous  couchâmes  rarement  à  terre  :  mais  le  tour- 
ment des  mosquilos  dimimioit  sensiblement  à 
mesure  que  nous  avancions.  Le  8  juin,  nous 

'."G//;,  Tom.I  ,  p.  ïj7. 

3  Voyez  Toin.  V.  p.  ijï  ,  cl  nies  Tableaux  de  la  Mat.,. 
Tout.  I  s  p.  ûo  cl  i8!î. 


CHAPITRE  ÎXIT.  527 

abordâmes  à  une  ferme  (  Hato  de  San  Rafaël 
del  Capuchino)  f  vis-à-vis  de  l'embouchure  du 
Rio  Apure.  J'obtins  de  bonnes  observations  de 
latitude  et  de  longitude f.  Gomme  j'avois  pris, 
deux  mois  avant ,  sur  la  rive  opposée  au  Capu- 
chino y  des  angles  horaires ,  ces  déterminations 
étoient  importantes  pour  contrôler  la  marche  de 
mon  chronomètre  et  pour  lier  les  positions  de 
l?Orenoque  à  celles  du  littoral  de  Venezuela. 
La  position  de  cette  ferme ,  placée  au  point  où 
TOrénoque  change  son  cours  du  sud  au  nord 
pour  se  diriger  de  l'ouest  à  Test,  est  très -pit- 
toresque. Des  rochers  granitiques*  s'élèvent 
comme  des  îlots  au  milieu  de  vastes  prairies.  De 

leurs  sommets  nous,  découvrîmes ,  vers  le  nord 

7  t 

bordant  l'horizon ,  les  Llanos  ou  steppes  de  Ga- 
labozo.  Gomme  nous  étions  accoutumés  depui  s 
long-temps  à  l'aspect  des  forêts,  cette  vue  frappa 
beaucoup  notre  imagination.  Après  le  coucher 

•  •Parois  trouvé ,  le  4  avril,  Boca  del  Rio  Apure  (rive  occi- 
dentale de  l'Orénoque)  f  lat.  70  36'  3o"  ;  long.  690  7'  3o"  :  le 
S  juin ,  je  trouvai ,  Hato  del  Capuchino  (  rive  orientale  de  l'O- 
rénoque), ht.  7*  37'  45";  long.  6o/>5j  5o".  Voyez  mei  Obs. 
<utr.,  Tom.  I,  p.  244. 

a  Ce  sont  :  Punta  Curiquiroa,  Cerro  del  Capuchino  ou 
Pocopocori ,  Cerro  Sacuima  et  Pan  de  azucar  de  Caycart , 
sur  la  rive  droite  de  TOrénoque;  Loma  de  Cabruta,  Cerro 
Aguaro  et  Coruato  (  refuge  des  malfaiteurs  indiens  qui  ont  dé- 
serté des  missions  voisines),  sur  la  rive  gauche  de  rOrénoque. 


5aS  livre  vin. 

du  soleil,  lu  steppe  prit  une  teinte  gris-verdâtre, 
Le  rayon  visuel  n'étant  intercepté  que  par  la 
courbure  de  la  terre,  les  astres  sembloient  se 
lever  comDie  du  sein  de  l'Océan,  et  le  marin 
le  plus  expérimenté  se  seroit  cru  placé  sur  une 
côte  rocheuse,  sur  uu  cap  avancé.  Notre  hôte 
étoit  un  François1  qui  vivoit  au  milieu  de  ses 
nombreux  troupeaux.  Quoiqu'il  eût  oublié  sa 
langue,  il  sembloit  bien  aise  d'apprendre  que 
nous  venions  de  son  pays.  11  l'avoit  quitté  depuis 
quarante  ans,  et  il  auroit  voulu  nous  garder 
quelques  jours  dans  sa  ferme.  Les  révolutions 
politiques  de  l'Europe  lui  étoient  restées  à  peu 
près  inconnues.  Il  n'y  voyoit  qu'un  mouvement 
dirigé  contre  le  clergé  et  les  moines;  «  ce  mou- 
vement, disoil-il,  durera  aussi  long-temps  que 
les  moines  feront  résistance.  »  Cette  manière  de 
voir  étoit  assez  naturelle  chez  un  homme  qui 
avoit  passé  sa  vie  sur  la  lisière  des  missions  où 
l'on  parle  sans  cesse  du  conflit  entre  les  pouvoirs 
séculiers  et  ecclésiastiques.  Les  petites  villes  de 
Caycara  et  de  Cabruta  ne  sont  qu'à  quelques 
milles  de  distance  de  la  ferme;  mais,  pendant 
une  partie  de  l'année,  notre  hôte  se  trouvoit 
dans  un  isolement  complet.  Le  Capuchitto  de- 
vient une  île  par  les  inondations  de  l'Apure  et 


CHAPtTRB  XXIV.  5?g 

de  l'Orénoque,  et  l'on  ne  peut  communiquer 
qu'en  bateau  avec  les  fermes  voisines1.  Les 
bêtes  à  cordes  se  rétif  eut  alors  dans  les  terrains 
plus  élevés  qui  s'étendent  au  sud  Vers  la  chaîne 
de  montagnes  de  l'Eiicàfamada.  Cette  chaîne, 
composée  de  granité,  est  coupée  par  des  val- 
lons qui  renferment  des  sables  magnétiques  (fer 
oxydulé  granulaire  )  dus  à  la  décomposition  de 
quelques  couches  amphiboliques  ou  chlori- 
tiqtieS. 

lie  9  juin  au  matin,  nous  rencontrâmes  un 
grattd  nombre  de  bateaux  chargés  de  marchan- 
dises qui  remontaient  POrénoquè  à  la  voile  pour 
entrer  dans  l'Apure.  C'est  une  route  de  com- 
merce très-fréquentée  entre  l'Àngostura  et  le 
jHIrt  de  Torunos  dans  la  province  de  Varinas. 
Noire  cotapâghonde  voyage,  Don  Nicolas  Soto, 
te  béafci-frère  dû  gouverneur  de  Varinas,  prit 

*  vfcft  îé  sud-ouest  sont  places  Hato  àel  Re  et  Hato  de  San 
Atttànio.  Depuis  TJruana  jusqu'à  l'embouchure  du  Cuchivero , 
la  tâgétetion  ëc  ces  contrées  nous  a  paru  caractérisée  dans  les 
savanes  par  Isotepis  squarrosa,  I.  Vanhi,  I.  gracia*,  Oplis- 
memis  Burmanni;  dans  les  endroits  boisés ,  par  le  beau  Apciba 
<to  Âubletià  Tibûrbu-,  PÏumeria  mollis,  Aflamanda,  cathàrtica, 
EdbitGB  tîiààràphyiïa,  feignomà  saUcifolia,  B.  carickanenSis , 
B*  werrucostx,  Sabicea  hirsuta  y  Piper  anisatutii  et  Rubia  ori~ 
noceneis.  On  est  surpris  dé  trouver  cette  dernière  plante ,  qu* 
appartient  au  groupe  presque  boréal  des  Stella tœ ,  parmi  les 
Rubiacées  des  basses  régions  des  tropiques  (Brown ,  on  tke 
plants  ofthe  Cbngo ,  p.  s8  ). 


3Î0  LIVRE    VIII. 

cette  même  direction  pour  retourner  au  sein  de 
sa  famille.  A  l'époque  des  grandes  crues,  on 
perd  plusieurs  mois  à  lutter  contre  les  courans 
de  l'Orénoque ,  de  l'Apure  et  du  Rio  de  Santo 
Domingo.  Les  bateliers  sont  forcés  d'amarrer 
leurs  embarcations  à  des  troncs  d'arbres ,  et  de 
se  remorquer  en  touant.  Dans  les  grandes  sinuo- 
sités du  fleuve,  ils  passent  quelquefois  des  jour- 
nées entières  sans  avancer  de  deux  ou  trois 
cents  toises.  Depuis  mon  retour  en  Europe,  les 
communications  entre  l'embouchure  de  l'Oré- 
noque  et  les  provinces  situées  sur  le  revers 
oriental  des  montagnes  de  Merida,  de  Pamphona 
et  de  Santa-Ee  de  Bogota  sont  devenues  beau- 
coup plus  actives,  et  il  faut  espérer  que  des 
bateaux  à  vapeurs  faciliteront  ces  longues  navi- 
gations sur  le  Bas-Oréiioqtie ,  l'Apure ,  la  Portu- 
guesa,  le  Rio  Santo  Domingo,  l'Orivaute,  le  Meta 
et  le  Guaviare.  On  pourra  former,  comme  sur  les 
bords  des  grandes  rivières  des  Etats-Unis,  des 
dépôts  de  bois  coupés,  en  les  abritant  sous  des 
hangards.  Ces  précautions  seront  d'autant  plus 
indispensables  que ,  dans  les  pays  que  nous 
avons  parcourus,  il  n'est  pas  facile  de  se  pro- 
curer un  combustible  sec  et  propre  à  entretenir 
un  feu  actif  sous  la  chaudière  d'une  machine 
à  vapeurs. 

Au-dessous  de  San  Rafae    de!  Capuchino, 


CHAPITRE  XXIV.  33r 

nous  abordâmes,  à  droite,  à  la  Yïlla  de  Caycara, 
près  d'une  anse  qu'on  appelle  Puerto  Sedeho. 
Cest  une  réunion  d'un  petitnombre  de  maisons 
qui  porte  le  nom  pompeux  de  villa.  Àlta  Gracia, 
la  Gudad  de  la  Piedra,  Real  Corona,  Borbon, 
toutes  les  villes  que  l'on  rencontre  entre  l'em- 
bouchure de  l'Apure  etl'Angostura,  sont  égale- 
ment misérables.  J'ai  rappelé  plus  haut  que  les 
présidens  des  missions  et  les  gouverneurs  des 
provinces  avoient  l'habitude  de  demander,  à 
Madrid ,  des  privilèges  de  villas  et  de  ciudadesy 
au  moment  où  les  premiers  fondemens  d'une 
église  étoient  jetés.  Cet  oit  un  moyen  de  faire 
croire  au  ministère  que  les  colonies  augmen- 
taient rapidement  en  population  et  en  prospé- 
rité. Près  de  Caycara ,  au  Cerro  del  Tirano  r, 
il  y  a  de  ces  figures  sculptées  du  soleil  et  de  la 
lune  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  «C'est  Y  ouvrage 
des  vieux  (c'est-à-dire  de  nos  pères),  »  disent  les 

*  Le  'tyran  qui  a  donné  le  nom  à  ces  montagnes  n'est  pas 
Lope  de  Àguirre,  mais  probablement,  comme  le  nom  de 
l'anse  voisine  paroît  le  prouver,  le  célèbre  conquistador  An- 
tonio Sedeno,  qui,  après  l'expédition  d'Herera,  voulut  pé- 
nétrer, par  lX)rénoque  ,  au  Rio  Meta.  Il  étoit  en  état  de 
rébellion  contre  ÏAudiencia  de  Saint-Domingue.  J'ignore  ce- 
pendant comment  Sedeno  est  venu  à  Caycara  ;  car  les  historiens 
rapportent  qu'il  fut  empoisonné  sur  les  bords  du  Rio  Tis- 
nado  ,  un  des  affluens  de  la  Portuguesa.  (Fray  Pedro  Simon 
tfoi.  IV,  Cap.  xxi,  n.°  5,  p.  3o3.  Caulin,  ».  1S8.) 


553  LIVKE    Vlll. 

naturels.  Ou  assure  que  ,  dans  un  rocher  plus 
éloigne  du  rivage ,  et  appelé  Tecoma,  les  figures 
symboliques  se  trouvent  jusqu'à  cent  pieds  de 
hauteur,  Les  Indiens  connoissoient  jadis  une 
route  qui  conduisoit  par  terre  de  Caycara  à 
Demerary  et  à  Essequebo.  Etoit~ce  par  cette 
même  route  qu'étoient  venus  au  lac  Amucu  ces 
peuples  qui  ont  sculpté  les  figures  '  décrites  par 
le  voyageur  Horlsman? 

Yis-àvis  de  Caycara,  sur  la  rive  septentrio- 
nale de  rOrénoque,  est  placée  la  mission  de 
Cabruta,  fondée  comme  un  poste  avancé  contre 
les  Curibcs,  en  ij^o  ,  par  le  jésuite  Rotella. 
Depuis  plusieurs  siècles,  les  Indiens  avoienl, 
dans  ee  même  lieu,  un  village  connu  sous  le 
nom  de  Cabritu  a.  Lorsque  ce  petit  endroit 
devint  un  établissement  chrétien,  on  le  croyoit 
situé  sous  les  5"  de  lalitude  3,  c'est-à-dire  de 
a"  l\0f  plus  au  sud  que  je  ne  l'ai  trouvé  par  des 

'   t'oyez  plu*  haut,  p.  337. 

3  Un  Cacique  de  C-alii-ilu  reçut  chez  lui  Alonso  de  Hcrrcri, 
lors  Je  l' expédition  qu'il  tenta  pour  remonter  l'Orénoque,  en 
iS35. 

«  Inj-ei  les  cartes  de  G.imrSIa  et  de  Cau  in.  D'An.iUe 
a  voit  fini  par  mieux  deviner  la  latitude  de  Cabruta.  H  k 
plaça  d'abord  1  dans  h  première  Édition  de  l' Amérique  miri- 
tliannle,  par  ii"  Ai'  ;  inaî» ,  d.iu*  la  seconde ,  d  lui  assigne  •}"•>'- 
La  nouvelle  r:irle  d'Aï  1  mvMiiilIi  indique  ce  pont  important 


CHÀPITftE    XXIV.  555 

observations  directes  faites  à  San  Rafaël  et  à  la 
Boca  del  Rio  Apure.  On  n'avoit  alors  aucune 
idée  de  la  direction  d'un  chemin  qui  pourrait 
conduire  par  terre  à  Nueva  Valencia  et  à  Cara- 
cas, dont  on  se  crojoit  à  une  immense  distance. 
C'est  une  femme  qui ,  la  première,  a  traversé  les 
Llanos  pour  venir  de  la  Villa  de  San  Jjuan 
Baptista  del  Pao  à  Cabru(a.  Le  père  GiK1  raconte 
que  Doua  Maria  Bargas  étoit  si  passionnée  pour 
les  jésuites,  qu'elle  tenta  elle-même  de  décou- 
vrir le  chemin  des  missions.  On  fut  très-étonné 
de  la  voir  arriver  à  Cabruta  du  côté  du  nord. 
jËile  se  fixa  près  des  pères  de  Saint-Ignace ,  et 
mourut  dans  leurs  étabEssemens  sur  les  bords 
de  l'Orénoque.  Depuis  cette  époque ,  la  partie 
méridionale  des  Llanos  a  été  considérablement 
peuplée,  et  l'on  fréquente  aujourd'hui  beaucoup 
la  route  qui  conduit  des  vallées  d'Âragua,  par 
Calabozo,  à  San  Fernando  de  Apure  et  à  Ca- 
bruta. C'est  aussi  ce  dernier  endroit  qu'avoit 
choisi,  en  1 754,  le  chef  de  la  fameuse  expédition 
des  limites  pour  établir  des  chantiers  et  pour 
construire  les  embarcations  nécessaires  au  trans- 
port de  la  troupe  qui  étoit  destinée  pour  le 
Haut-Orénoque.  La  petite  montagne  qui  s'élève 
au  nord- est  de  Cabruta,  peut  être  vue  de 

1  T091. 1,  p.  54. 


534  LIVRE    VIII. 

très-loin  dans  les  steppes,  et  sert  de  signal  aux 
voyageurs. 

Nous  nous  embarquâmes  dans  la  matinée  ■■ 
Caycara;  abandonnés  au  courant  de  l'Orénoque, 
nous  dépassâmes  d'abord  l'embouchure  du  Rio 
Cucbivero,  où  une  tradition  ancienne  place  les 
Aikcam-benanos  ou  femmes  sans  mari1 ,  ensuite 
le  petit  village  iïAlla  Gracia,  qui  porte  le  nom 
d'une  ville  espagnole.  C'est  près  de  là  que  Don 
José  de  Yturriaga  avoit  fondé  le  pueblo  de  du- 
dad  Real,  qui  figure  encore  sur  les  cartes  les 
plus  modernes ,  quoique ,  à  cause  de  l'insalu- 
brité de  son  site,  il  n'existe  plus  depuis  cin- 
quante ans.  Après  avoir  dépassé  le  point  où 
l'Orénoque  tourne  à  l'est,  on  voit  constamment 
des  forêts  sur  la  rive  droite  et  les  Llanos  ou 
steppes  de  Venezuela  sur  la  rive  gauche.  Les 
forêts  qui  bordent  le  fleuve  ne  sont  cependant 
pas  si  épaisses  que  celles  du  Haut-Orénoque. 
La  population  augmente  sensiblement  à  mesure 
que  l'on  avance  vers  la  capitale  :  on  trouve  peu 
d'Indiens  ,  mais  blancs  ,  des  nègres  et  des 
hommes  de  castes  mêlées.  Le  nombre  des  nègres 
est  peu  considérable;  et  malheureusement  ici, 
comme  parlout  ailleurs,  la  pauvreté  des  maîtres 
ne  leur  procure  pas  un  traitement  [plus  humain 

'    Foyei  plus  liant  ,  p.  *'>. 


CHAPITRE   XXIV.  335 

et  plus  favorable  à  leur  conservation.  Un  habi- 
tant de  Caycara,  M.  \ — a,  venoit  d'être  con- 
damne à  quatre  ans  de  prison  et  à  100  piastres 
d'amende  pour  avoir,  dans  un  accès  de  colère, 
attache  par  les  jambes  une  négresse  à  la  queue 
de  son  cheval ,  et  l'avoir  traînée  au  grand  galop 
dans  la  savane  jusqu'à  ce  qu'elle  expirât  de 
douleur.  Je  me  plais  à  rappeler  que  X Audiencia 
fut  généralement  blâmée  de  n'avoir  pas  puni 
plus  sévèrement  une  action  si  atroce.  Cepnedant 
un  très-petit  nombre  de  personnes  (et  c'étoient 
celles  qui  se  disoient  les  plus  éclairées  et  les 
plus  sages)  trouvoit  la  punition  d'un  blanc  con- 
traire à  la  saine  politique  ,  dans  un  moment  où 
les  noirs  de  Saint-Domingne  étoient  en  pleine 
insurrection.  Lorsque  des  institutions  devenues 
odieuses  sont  menacées,  on  ne  manque  jamais 
d'hommes  qui ,  pour  les  mainteuir,  conseillent 
de  ne  pas  se  relâcher  dans  ce  qu'elles  ont  de 
plus  contraire  à  la  justice  et  à  la  raison.  Depuis 
que  j'ai  quitté  ces  contrées,  les  dissentions  ci- 
viles ont  placé  les  armes  entre  les  mains  des 
esclaves,  et  une  funeste  expérience  a  fait  re- 
gretter aux  hahilans  de  Venezuela  de  n'avoir 
pas  écouté  Don  Domingo  Tovar  et  d'autres 
citoyens  vertueux  qui.  dès  l'année  1795,  ont 
élevé  leur  vois  dans  le  cabildo  de  Caracas ,  pour 
empêcher   l'introduction    des  noirs,   et  pour 


"7>t>  I.  IVBË     VI  11. 

proposer  des  moyens  qui  auroient  pu  améliorer 
leur  condition. 

Apres  avoir  couché,  le  10  juin,  dans  une  île 
au  milieu  du  fleuve  (je  crois  que  c'est  celle  que 
le  pèieCaulin  appelle  Aca  ru),  nous  dépassâmes 
l'embouchure  du  Hio  Caura;  c'est,  avec  l'Ai'uy 
et  le  Caruny ,  le  plus  grand  des  ailluens  que  le 
lïas-Orénoque  reçoit  à  sa  rive  droite.  Ayant  pu, 
pendant  mon  séjour  dans  les  missions  de  Saint- 
François,  réunir  beaucoup  de  matériaux  géo- 
graphiques sur  le  Caura ,  j'en  ai  tracé  une  carte 
spéciale  '.  Tous  les  établissemens  chrétiens  se 
trouvent  aujourd'hui  très-près  de  l'embouchure 
du  fleuve;  et  les  villages  de  San  Pedro,  d'Aripao, 
d'Lrbani  et  de  Gnaraguaraico  se  suivent  à  une 
distance  de  peu  de  lieues.  Le  premier,  qui  est 
le  plus  populeux,  n'a  cependant  que  a5o  âmes  : 
relui  de  San  Luis  de  (J uaraguaraico  est  une  co- 
lonie do  nègres  affranchis  ou  fugitifs  d'Lssequebo 
qui  mérite  reiieoiuagenient  du  gouvernement 
(  )u  ne  saurait  assez  recommander  les  essais  qui 
tendent  à  fixer  les  esclaves  au  sol  et  à  les  laisser 
jouir,  comme  fermiers,  des  fruits  de  leurs  tra- 
vaux agricoles-  Le  terrain  du  Rio  Caura,  en 
glande  partie  vierge,  est  d'une  extrême  fertilité 
11  v  a  des  pâturages  pour  plus  de  ij,ooo  bœufs: 

'  ItUugéogr.,  Tl.  iv.  f.'vez  plu»  haut ,  sur  te  RioCiun, 
P    :>,  ■tTwn.Tn.p.  p" 


CHAPITRE    X*IV.  357 

mais  les  pauvres  habitais  manquent  entièrement 
et  de  chevaux  et  de  bêtes  à  cornes.  Plus  de  4  des 
rives  du  Gaura  sont  désertes  ou  occupées  par 
des  tribus  indépendantes  et  sauvages.  Le  lit  du 
fleuve  est  deux  fois  étranglé  par  des  rocfrers  : 
c'est  là  que  se  trouvent  les  R^udales  de  Mura  et 
de  Para  ou  Parji ,  dont  le  dermier  a  ub  portage, 
parce  qu'il  ne  peut  être  traversé  par  les  pirogues. 
Pu  temps  de  l'expédition  des  limites,  on  avoit , 
élevé  un  petit  fortin  sur  la  cataracte  septen- 
trionale, celle  de  Mura.  ]Le  gouverneur,  Don. 
Manuel  Centurion,  s'étoit  h£t£  de  donner,  le: 
non*  de  Çiudad  de  San  Carlos  à  quelques  mai- 
sons que  des  familles  espagnoles  (  c'est-à-dire, 
non  indiennes),  composées  de  flancs  et  de 
mulâtres ,  àvoient  construites  près  du  fort.  Au 
Siïd  de  la  cataracte  de  Para,  au  confluent  même 
du  Caura  ejt  de  l'Erevato ,  se  trouypit  alors  la 
mission  de  Saji  Luis,  et  un  chemin  de  ferre 
eonduisoit  de  cette  mission  à  l'Angostura ,  ca- 
pitale de  la  province,  Tous  ces  essais  de  civili- 
sation ont  été  infructueux.  Il  n'existe  plus  aucun 
village  su-dessus  du  Raucjal  de  Mura;  et  ici,, 
comme  dans  d'autres  parties  des  colonies ,  les 
indigènes  ont  pour  ainsi  dire  reconquis  le  pays 
sur  les  Espagnols.  Cependant  la  vallée  du  Caura 
peut  devenir  un  jour  d'un  grand  intérêt  par  U 
richesse  de  ses  productions  et  par  les  commuai?, 
Bflat.  histor.  tant.  8.  a* 


538  iivrs  vin. 

cations  qu'elle  offre  avec  le  Rio  Ventuari,  le 
Carony  et  le  Cuyuni.  J'ai  exposé  plus  haut  l'im- 
portance des  quatre  aOIuens  que  l'Orénoqtie 
reçoit  des  montagnes  de  la  Parime.  C'est  près 
de  l'eraboucliure  du  Caura,  entre  les  villages  de 
San  Pedro  de  Alcantara  et  de  San  Francisco  de 
Aripao,  que  s'est  formé,  en  1790,  par  éboule- 
ment,  et  à  la  suite  d'un  tremblement  de  terre", 
un  petit  lac  de  4oo  toises  de  diamètre.  C'était 
une  portion  de  la  forêt  d'Aripao  qui  s'abaissa  de 
80  à  100  pieds  de  profondeur  au-dessous  du 
niveau  des  terres  voisines.  Les  arbres  restèrent 
verts  pendant  plusieurs  mois  :  on  croyoit  même 
que  quelques-uns  continuoient  à  pousser  des 
feuilles  sousl'eau.  Ce  phénomène  mérite  d'autant 
plus  d'attention,  que  le  sol  de  ces  contrées  est 
probablement  granitique.  Je  doute  que  les  for- 
mations secondaires  des  Llanas  se  prolongent 
vers  le  sud  jusqu'à  la  vallée  du  Caura. 

Le  1 1  juin  nous  abordâmes,  sur  la  rive  droite 
de  l'Orénoque,  au  Puerto  de  los  Frailes*,* 
3  lieues  de  distance  au-dessus  de  WCiudad  delà 
Piedra,  pour  prendre  des  hauteurs  du  soleil.  La 

■   Le  jour  de  Saint-Matthieu  ,   eu  179",   à  trois  heures  du 

*  Vis-à-vis  du  rocher  granitique  appelé  Piedra  de  Don 
Ignacio ,  d'après  le  nom  U' un  i;uin.in  cuulrulirimjier  qui  psi" 
«aurai  le  pays  entre  Essequebo  et  les  Uanvs  de  Caraca». 


CHAPITRE   XXÏT.  359 

longitude  dexce  point  est  6y°  %6f  20"  ou  i°  4i/ 
à  l'est  de  l'embouchure  de  l'Apure.  Plus  loib, 
antre  les  villes  de  la  Fiedra  et  Muitaco  ou  Real 
Corona,  se  trouvent  le  Tornoet  la  Bouche  de 
l'Enfer,  deux'obstacles  qui  etoient  jadis  redou* 
tés  par  les  navigateurs.  L'Orénoque  change  Su- 
bitement de  direction;  il  coule  d'abord  à  l'est, 
puis  au  nord-nord-ouest,  et  pitis  de  nouveau  à 
i'est.-Un  peu  au-dessus  du  Cafvo  Marapiche,  qui 
débouche  à  la  rive  septentrionale ,  une  Se  très- 
longue  divise  le  fleuve  en  deux  bras.  Nous  pas- 
sâmes sans  difficulté  au  sud  de  cette  île;  vers  le 
nord,  une  chaîne  de  petits  rochers,  à  demi-cou- 
verts par  les  hautes  eaux,  forme  de*  tournoie*- 
mens  et  des  rapides.  C?est  là  ce  que  l'on  appelle 
la  JBoca  del  Infierno  et  le  Raudalde  Camiseta. 
Les  premières  expéditions  de  Diego  de  Ordasç 
(i53i)  et  d'Alonzo  de  Herera  (i535)  ont  donné 
beaucoup  de  célébrité  à  ce  barrage.  On  ne 
-connoissoit  point  alors  les  Grandes  Cataractes 
d'Atures  et  de  May  pures;  et  les  lourdes  embar-r 
cations  {yergarvtine$\  avec  lesquelles  on  s'obstfr 
ïioit  à  remonter  le  fleuve,  rendoient  très-difficile 
le  passage  à  travers  les  rapides.  Aujourd'hui  on 
ne  craint,  dans  aucune  saison,  de  remonter  et 
de  descendre  TOrénoque  depuis  ses  bouches 
jusqu'au  confluent  de  l'Apure  et  du  Meta.,  Les 
seules  chutes  que  l'on  trouve  dans  cet  iqtervtifa 


M* 


j4o  i.i  vue   *  i  ii. 

sont  celles  du  Torno  ou  Camiseta,  de  Marimarii 
et  de  Carivcn  ou  Carichana  vieja  '.  Aucun  de 
ces  trois  obstacles  n'est  à  craindre  lorsqu'on  se 
sert  de  pilotes  indiens  expérimentés.  J'insiste  sur 
ces  détails  hydrographiques,  parce  qu'un  grand 
intérêt  politique  et  commercial  s'attache  au- 
jourd'hui aux  communications  entre l'Angostura 
et  les  rives  du  Meta  et  de  l'Apure ,  deux  lleuves 
qui  conduisent  au  revers  oriental  des  Cordil- 
lères de  la  ]Nouvelle-Grenade.  La  navigation  du 
Bas-Orénoque,  entre  les  bouches  et  la  province 
de  Varinas ,  n'est  pénible  qu'à  cause  de  la  force 
du  courant.  Le  lit  même  du  fleuve  n'offre  nulle 
part  d'obstacles  plus  difficiles  à  vaincre  que  ceux 
qu'offre  le  Danube,  entre  A  ienne  et  Lintz.  On 
ne  rencontre  de  grands  barrages,  de  véritables 
cataractes  qu'au-dessus  du  Meta.  Aussi  le  Haut- 
Orénorjue  forme-t-il,  avec  le  Cassiquiare  et  le 
Rio  JNegro,  un  système  de  rivières  particulier 
qui  restera  long-temps  étranger  au  mouvement 
industriel  de  l'Angostura  et  du  littoral  de  Caracas. 
J'obtins  des  angles  horaires  du  soleil  dans 
une  île  au  milieu  de  la  Boca  del  Injieino, 
*i{\    nous   avions   établi  nos  instrumens  a.    La 

'  Voyez  Tom.  VI ,  p.  33g  et  38i. 

"  A  gi'  io'  du  malin,  lliermouittre  à  la  surface  de  l'Oré- 
uoque,  a8°,a  cent.;  ;'i  l'air,  a6",6  :  Hygr.  ,  88°  Sans». ,  ciel 
Kuagcax. 


CHAPITRE  XXIV.  54l 

longitude  de  ce  point  est,  d'après  le  chrono- 
mètre, 670  io'  5i".  Je  voulois  essayer  de  dé- 
terminer l'inclinaison  et  l'intensité  magnétique, 
mais  une  pluie  d'orage  m'en  empêcha.  Comme 
le  ciel  devint  de  nouveau  serein  dans  l'après 
dîner,  nous  allâmes  bivouaquer  sur  une  vaste 
plage ,  à  la  rive  australe  de  l'Orénoque ,  presque 
dans  le  méridien  de  la  petite  ville  de  Muitaco 
au  Real  Corona.  Je  trouvai ,  par  trois  étoiles , 
la  latitude  l  de  8°  o'  26",  et  la  longitude 
de  670  5'  19".  Lorsque,  en  1762,  les  moines 
de  l'Observance  firent  leur  premières  entradas 
sur  le  territoire  des  Caribes,  ils  construisirent 
dans  ce  site  un  fortin  ou  casa  fuerle.  La  proxi- 
mité des  hautes  montagnes  d'Araguacais  rend 
Muitaco  un  des  endroits  les  plus  sains  du  Bas- 
Or  en  o  que.  Yturriaga  y  fixa  sa  demeure  en  1756 
pour  se  reposer  des  fatigues  de  l'expédition  des 
limites;  et,  comme  il  attribuoit  sa  convalescence 
à  ce  climat  plus  chaud  qu'humide ,  la  ville ,  ou 
plutôt  le  village  de  Real  Corona ,  prit  le  nom  de 
pueblo  del  Puerto  sano.  En  descendant  l'Oré- 
noque plus  à  l'est ,  nous  laissâmes  au  nord  l'em~ 

3  Voyez  mes  Obs.  astr.,  Tom.  I,  p.  247.  La  latitude  de 
Real  Corona  est  par  conséquent  près  de  70  5o/  20".  Ce  résultat 
s'accorde  accidentellement ,  à  peu  de  secondes  près ,  avec  celui 
que  les  astronomes  de  l'expédition  des  limites  trouvèrent  c* 
a 7 56.  (Caulin,  p.  56.) 


34»  tiv»E  vnr. 

bouchure  du  Rio  Pao,  au  sud  celle  de  l'Ami. 
Celte  dernière  rivière  est  assez  considérable: 
elle  est  souvent  citée  dans  les  relations  de  Ra- 
legfi.  Les  géographes  ont  fait  naître  long-temps 
XÂroy  ou  Arvi  (Arui),  le  CaroU (Carony)  et  le 
Coari  '  (Caura)  de  ce  laineux  lac  Cassipa  auquel 
ils  ont  substitué  plus  tard  la  Laguna  del Dorado. 
A  mesure  que  nous  avancions,  le  courant  de 
l'Orénoque  diminuuit  de  vitesse.  Je  mesurai 
plusieurs  lois  une  base  le  long  de  la  plage  pour 
déterminer  le  temps  que  des  corps  flottans 
metloient  à  parcourir  une  distance  connue.  Au- 
dessus  d'Alta  Gracia ,  prés  de  l'embouchure  du 
Jlio  Ujape  ,  j'avois  trouvé  la  vitesse  de  l'Oré- 
noi|ue  de  a  7;  pieds  par  seconde  ;  entre  Muitaco 
et  Boi'bon ,  elle  ne  fut  plus  que  de  1  £  pied.  Les 
mesures  barométriques  faites  dans  les  steppes 
voisines  prouvent  combien  est  petite  la  pente 
du  terrain  depuis  les  69"  de  longitude  jusqu'à 
la  côte  orientale  de  lu  Guyane.  Dans  ces  mêmes 
contrées,  sur  la  rive  droite  de  l'Orénoque,  on 
trouve  superposées  au  granité  (peut-être  même 
enclavées  dans  cette  roche)  de  petites  forma- 
tions de  griinstein  primitif  Nous  avons  vu, 
entre  Muïtacn  et  l'île  de  Ceiba  ,  une  colline  qui 

'   Les  noms  ijiijiriiiiiîs  ci!  italique  sont  les  uums  d'Artti  ,  de 
Caroiiy  et  ife  Caura  ,  diiligui'é:  par  Ralegti  et  pur  les  géographe» 


\ 


CHAPITRE   XXI T.  54S 

ëtoit  toute  composée  Je  boules  à  couches  con- 
centriques. On  y  reconnoissoit  un  mélange  in- 
time d'amphibole  et  de  feldspath  avec  quelques 
traces  de  pyrites.  Le  gr uns te in  ressembloit  à 
celui,  des  environs  de  Caracas ,  mais  il  étoit  im-? 
possible  de  reconnoître  le  gisement  d'une  for? 
mation  qui  me  parut  du  même  âge  que  le  grar 
nite  de  la  Parime.  Muitaco  étoit  le  dernier  eitr 
droit  où  nous  couchâmes  à  la  belle  étoile  sur  lç 
rivage  de  l'Orénoque  :  nous  naviguâmes  encore 
deux  nuits  avant  d'atteindre  l'Angostura  qui 
étoit  le  terme  de  notre  voyage.  Cette  navigation  9 
au  milieu  du  thalweg  d'un  grand  fleuve,  est 
extrêmement  douce  :  on  n'a  rien  à  craindre ,  si 
ce  n'est  ces  radeaux  naturels  formés  des  arbres 
que  le  fleuve  déracine  en  se  débordant.  Dans 
des  nuits  obscures ,  les  pirogues  échouent  contre 
ces  îles  flottantes  comme  sur  des  bas 'fonds. 

Il  me  seroit  difficile  d'exprimer  la  satisfaction 
que  nous  éprouvâmes  en  débarquant  à  l'Angos- 
tura,  capitale  de  la  Guyane  espagnole.  Les  in- 
commodités auxquelles  on  est  exposé  sur  mer 
dans  de  petits  bâtimens  ne  peuvent  se  compa- 
rer à  celles  que  l'on  éprouve ,  lorsque ,  soys  un 
ciel  brûlant,  entouré  d'un  essaim  de  mosquitos, 
on  est  couché,  pendant  des  mois  entiers ,  dans 
une  pirogue  qui  ne  permet  pas ,  à  cause  de  sa 
mobilité,  le  moindre  exercice  du  corps.  Nous 


344  MVRE   VIII. 

avions  fait,  en  ^5  jours,  sur  les  cinq  grande* 
rivières  de  l'Apure,  de  t'Orénoque,  de  l'Ataba- 
po,  du  Rio  iNegro  ctduCassiquiare,  un  voyage 
de  5oo  lieues  '  (de  20  au  degré  ),  et,  dans  ce  vaste 
espace,  nous  n'avions  trouvé  qu'un  très-petit 
nombre  de  lieux  habités.  Quoique,  d'après  la 
vie  que  nous  avions  menée  dans  les  bois,  notre 
mise  ne  fût  pas  trop  soignée",  nous  nous  em- 
pressâmes, M.  Bonpland  et  moi,  de  nous  présen- 
ter à  Don  Felipe  de  Ynciarte  ,  gouverneur  de 
la  province  de  la  Guyane.  Il  nous  rectitdela 
manière  la  plus  prévenante ,  et  nous  fit  loger 
chez  le  secrétaire  de  l'intendance.  Comme  nous 
sortions  d'un  pays  presque  désert,  nous  fûmes 
frappés  du  mouvement  d'une  ville  qui  n'a  que 
6000  habitans.  JNous  admirions  ce  que  l'indus- 
trie et  le  commerce  offrent  de  commodités  à 

'  J'indiquerai  ici,  poui'  l'inléièl  îles  personnes  qui  Ji.il'ltcnl 
ces  contrées,  les  distances  itinéraires  mirantes  :  De  San  Fer- 
nando de  Apure  à  Cabruta ,  'i\  lieues  nnutriques  ;  de  Cabrutà 
ou  du  confluent  du  l'Orcncquc  ci  de  l'Apure  à  Jatita,  un  lieues; 
de  Javila  à  San  Carlos  de!  Rio  Kcgro  ,  3o  lieues;  de  San 
Carlos  à  l'Esmeralda,  70  lieues;  de  l'Esmeialda  à  l'Angos- 
tura,  a5u  lieues.  En  supposant  les  sources  de  l'Oiénoqua 
5o  lieues  à  l'est  de  l'Esmeialda  ,  ou  trouve  que  le  cours  dil 
HauL-Orénoquu  ,  au-di.'ssn.s  du  Kiiudiil  de  Mavpures ,  comprend 
i-S  lieues;  le  Bas-Oréuoqur:  (de  .M.ivpurcs  aux,  bouebes) . 
3(jo  lieues.  Dans  ces  évaluations  1  les  sinuosités  des  ri»ière» 
sont  supposées,  avec?!,  de  La  Condnmine  ,  ~  de  la  dislance 
directe. 


CHAPITRE   XXI V.  545 

Ffaomme  civilisé.  De  modestes  habitations  nous 
sembloient  magnifiques  :  toutes  les  personnes 
qui  nous  partaient  nous  paroissoient  spirituelles. 
De  longues  privations  donnent  du  prix  aux  plus 
petites  jouissances,  et  je  ne  saurois  exprimer 
le  plaisir  avec  lequel  nous  vîmes  placer  pour  la 
première  fois  du  pain  de  froment  sur  la  table 
du  gouverneur.  J'ai  tort  peut-être  de  rappeler 
des  sensations  qui  sont  familières  à  tous  ceux 
qui  ont  entrepris  des  voyages  lointains.  On  jouit 
du  bonheur  de  se  revoir  au  milieu  de  la  civilisa- 
tion, mais  ce  bonheur  est  de  courte  durée  si 
l'on  sent  vivement  les  merveilles  dont  la  nature 
a  embelli  la  zone  torride.  Le  souvenir  des  fa- 
tigues qu'on  a  endurées  se  perd  bientôt  ;  et,  à 
peine  arrivé  sur  les  côtes,  dans  la  région  habi- 
tée par  les  colons  européens,  on  forme  le  projet 
de  retourner  dans  l'intérieur  des  terres. 

Une  circonstance  funeste  nous  força  de  se- 
journer  un  mois1  entier  dans  la  ville  de  l'An- 
gostura.  Les  premiers  jours  de  notre  arrivée , 
nous  nous  sentiotis  las  et  aflfoiblis ,  mais  dans 
un  parfait  état  de  santé.  M.  Bonpland  commença 
À  examiner  le  petit  nombre  de  plantes  qu'il 
a  voit  pu  soustraire  à  l'influence  d'un  climat  si 
humide;  je  m'occupai  à  fixer,  par  des  observa- 
tions astronomiques,  la  longitude  et  la  latiude 


5^6  II  VUE   YIII. 

de  la  capitale  ' ,  de  même  que  l'inclinaison  de 
l'aiguille  aimantée.  Tous  ces  travaux  furent 
bientôt  interrompus.  Nous  fûmes  attaqués  tous 
deux,  presque  le  même  jour,  d'une  maladie 
qui,  citez  mon  compagnon  de  voyage,  prit  le 
caractère  d'une  lièvre  ataxique.  La  plus  grande 
salubrité  de  l'air  réguoit,  à  cette  époque,  à 
l'Angostura  ;  et,  comme  le  seul  domestique 
mulâtre  que  nous  avions  amené  de  Cumaua 
ressentit  les  symptômes  du  même  mal,  les  per- 
sonnes qui  nous  prodiguoient  les  soins  les  plus 
empressés  ne  doutaient  guère  que  nous  avions 
recueilli  le  germe  du  typhus  dans  les  forêts  hu- 
mides du  Cassiquiaire.  il  est  assez  communde 
voir  les  voyageurs  ne  sentir  les  effets  des  mias- 
mes qu'au  moment  où,  parvenus  dans  uneat- 

'  J'iii  trouvé  Santo  Tonias  de  la  Nueva  Guayaua ,  vulgaire- 
ment appelé  Vjtngastara  OU  le  Détroit,  près  de  l'église  cathé- 
drale, par  H"  8'  n"de  latitude  et  Gfi"  i5'  ai"  de  longitude. 
(  Obs.  asti:,  Tom.  I ,  p.  3^9.  )  l.a  ville  n'est  par  conséquent 
que  de  a"  if>'  à  l'est  du  méridien  du  château  de  Saint- Antoine 
de  Cutnana  ;  La  Crus  et  Faden  l'ainient  placé  de  ao'  à  3o'  trop 
ù  l'est,  et  de  j'  trop  au  sud.  L'imliii.ii^iu  de  l'aiguille  aimantée 
étoil,  à  l'Angusdiri.  d'iipiés  rue-  observations,  3n",o  nou».  dÎT. 
L  intensité  dos  lin  ces  éloit  ex  pi  imée  par  11:1  oscillations  eu  w' 
do  temps.  Il  est  l'cmiU'rpi.il.k'  i[in:  la  li^ue  isodynanikjue  de  l'An- 
goshira  passe  pur  Calabozo  (  Lit.  géogr.  8°  5{j'  8")  où  l'ineli- 
îiiiisau  est  seulement  de  oD,3  plus  petite,   forez  Tom.  VI 

p-  ■  «. 


ttÀÊITRE  xxtr.  34? 

mosphère  plus  pure ,  ils  commencent  à  jouir  de 
quelque  repos.  Une  certaine  tension  d'esprit 
peut  suspendre  pendant  quelque  temps  Faction 
des  causes  pathogéniques.  Comme  notre  do- 
mestique mulâtre  avoit  été  exposé  aux  averses 
beaucoup  plus  que  nous ,  la  maladie  se  déve- 
lopa  chez  lui  avec  une  rapidité  effrayante.  La 
prostration  de  ses  forces  devint  telle ,  que  le  neu- 
vième jour  on  nous  annonça  sa  mort.  Ce  n'étoit 
qu'un  état  de  défaillance  qui  se  prolongeoit  pen- 
dant plusieurs  ,  et  qui  fut  suivi  d'une  crise  salu- 
taire. Je  fus  attaqué ,  à  la  même  époque ,  d'une 
fièvre  très-violente  :  on  me  fit  prendre,  au  mi- 
lieu de  l'accès,  un  mélange  de  miel  et  d'extrait 
de  quinquina  de  Carony  *.  C'est  un  remède 
très-vanté  dans  le  pays  par  les  missionnaires 
Capucins.  La  fièvre  augmenta  d'intensité  ,  mais 
elle  me  quitta  dès  le  lendemain.  L'état  de  M.  Bon- 
pland  étoit  très-alarmant  :  il  nous  causa  les 
plus  vives  inquiétudes  pendant  plusieurs  semai- 
nes. Heureusement  le  malade  conserva  assez  de 
force  pour  se  traiter  lui-même.  Il  préféra  des 
moyens  plus  doux  et  plus  adaptés  à  sa  constitu- 
tion que  l'extrait  de  quinquina  de  Carony.  La 
fièvre  étoit  continue;  et,  comme  cela  arrive 
presque  toujours  sous  les  tropiques,  une  com- 

*  Extrait  du  Cortex  Angosturct. 


548  ï-ithe  vin, 

plication  de  dyssentene  en  aggrava  les  symp- 
tômes. Dans  le  cours  de  cette  maladie  doulou- 
reuse ,  M.  Bonpland  déploya  ce  courage  et  cette 
douceur  de  caractère  qui  ne  l'ont  jamais  aban- 
donné dans  les  situations  les  plus  pénibles. 
J'étois  agité  par  de  tristes  pressenti  mens.  Le  bo- 
taniste Lœfling,  élève  de  Linné,  etoit  mort  non 
loin  de  FAngoslura,  près  des  rives  du  Carony, 
victime  de  son  zèle  pour  le  progrès  des  sciences 
naturelles.  jNous  n'avions  point  encore  passé 
une  année  dans  la  zone  torride,  et  ma  mémoire 
trop  fidèle  me  retraçoit  tout  ce  que  j'avois  lu  en 
Europe  sur  les  dangers  de  l'air  qu'on  respire 
dans  les  forets.  Au  lieu  de  remonter  l'Orénoque, 
nous  aurions  pu  séjourner  quelques  mois  dans 
les  climats  tempérés  et  salutaires  de  la  Sierra 
Nevada  de  Merida.  C'étoitmoi  qui  avois  choisi 
le  chemin  des  rivières,  et  le  danger  clans  lequel 
se  trouvoit  mon  compagnon  de  voyage  se  pré- 
sentait à  mon  esprit  comme  une  suite  funeste 
de  ce  clioix  imprudent. 

Après  avoir  atteint  en  peu  de  jours  un  degré 
tVacerbalion  extraordinaire ,  la  fièvre  prit  un  ca- 
ractère moins  alarmant.  L'inflammation  des  in- 
testins céda  à  l'usage  des  émolliens  tirés  de 
plantes.  Mal vacées.  Les  Sidas  et  les  Melochias 
ont  des  propriétés  .singulièrement  actives  sous 
la  zone  torride  :  cependant  la  convalescence  du 


CHAPITRE   XXIV.  549 

malade  fut  très-lente,  comme  elle  l'est  toujours 
chez  des  Européens  non  entièrementacclimatés. 
3ja  saison  des  pluies  avançoitj  et,  pour  retourner 
sur  les  côtes  de  Cumana ,  il  falloit  traverser  de 
nouveau  les  Llanos  où,  au  milieu  de  terrains 
à  moitié  inondés ,  on  trouve  rarement  de  l'abri 
et  d'autre  nourriture  que  de  la  viande  séchée 
au  soleil.  Pour  ne  pas  exposer  M.  Bonpland 
à  une  rechute  dangereuse,  nous  résolûmes  de 
séjourner  à  l'Angostura  jusqu'au  10  juillet.  Nous 
passâmes  une  partie  de  ce  temps  dans  une  plan- 
tation voisine 1  où  l'on  cultive  des  Manguiers  et 
des  arbres  à  pain*.  Ces  derniers  avoient  atteint, 
dèsla  dixième  année,  plus  de  4o  pieds  de  hauteur. 
Nous  mesurâmes  plusieurs  feuilles  d'Artocarpus 
de  3  pieds  de  long  sur  1 8  pouces  de  large ,  di- 
mension remarquable  dans  des   végétaux  de 
la  famille  des  Dicotylédonées. 

Je  terminerai  ce  chapitre  par  une  description 
succincte  de  la  Guyane  espagnole  (Provinciade 
la  Guajana  )  qui  fait  partie  de  l'ancienne  Capi- 

1  Trapiche  de  Don  Félix  Fereras. 

3  Artocarpus  incisa.  Le  père  Andujar ,  missionnaire  capucin 
de  la  province  de  Caracas ,  très-zélé  pour  les  recherches  d'his?- 
toire  naturelle,  a  transplanté  l'Arbre  à  pain  de  la  Guyane 
espagnole  à  Yarinas ,  et  de  là  au  royaume  de  la  Nouvelle-Gre- 
jiade.  C'est  ainsi  que  les  côtes  occidentales  de  l'Amérique, 
baignées  par  la  mer  du  Sud ,  reçoivent  des  Antilles  angloiset 
une  production  des  îles  de  la  société. 


35t)  LIVRE    VIII. 

tania  général  de  Caracas.  Ayant  fait  coimoître 
dans  un  grand  détail  ce  que  les  rives  de  l'Apure, 
de  l'Orénoque,  de  l'Atabapo,  du  Rio  Negroet 
du  Cassiquiarc  offrent  du  remarquable  sous  le 
rapport  de  1  histoire  de  notre  espèce  et  des  pro- 
ductions de  la  nature,  il  est  intéressant  de  réunir 
ces  traits  épais  et  de  tracer  le  tableau  général 
d'un  pays  qui,  appelé  un  jour  à  de  grandes  des- 
tinées, commence  déjà  à  fixer  l'attention  de  l'Eu- 
rope. Je  décrirai  d'abord  la  position  de  l'Angos- 
tura,  chef-lieu  actuel  de  la  province  :  puis  je 
suivrai  l'Orénoque  jusqu'au  delta  qu'il  forme  à 
son  embouchure.  En  faisant  connoître  le  véri- 
table cours  du  ltio  Carony  dont  les  rives  fertiles 
contiennent  la  majeure  partie  de  la  population 
indienne  de  la  Guyane,  je  démontrerai,  par 
l'histoire  de  la  géographie,  l'origine  de  ces  lacs 
fabuleux  qui  pendant  long-temps  ont  défiguré 
nos  cartes. 

Trois  villes  ont  porté  successivement,  depuis 
la  lin  du  iG.°  siècle,  le  nom  de  Saint-Thomas 
de  la  Guyane.  La  première  étoit  placée  vis-à- 
vis  de  l'île  de  Faxardo ,  au  confluent  du  Carony 
et  de  l'Orénoque  :  t'est  celle  '  que  détruisirent 

'  Ijiet,  Kov.  Orbis,  lit».  ïïii,  p.  GGo.  Gumilta,  Ton).  I. 
p.  3i  ,  35,  plire  fiiusscmcul  les  esfirdilioin  do  Rulegli  du» 
ics  aimées  iSdfâ  et  1 547-  Le  premier  des  voyages  enlreprii 
»iii  fiais  de  Ralegh  est  de  1 S  9  5  :  le  second ,  celui  de  LauKU« 


CHAPITRB    XXIV.  35 1 

les  Hollandois  sous  le  commandement  du  ca~ 
pitaine  Adrien  Janson,  en  1679.  La  seconde, 
fondée1  par  Antonio  de  Berrio,  en  1691 ,  près 
de  1 2  lieues  à  l'est  de  la  bouche  du  Carony,  fit 
une  courageuse  résistance  a  à  sir  WalterRalegh, 
que  les  écrivains  espagnols  de  la  conquête  ne 
connoissent  que  sous  le  nom  du  corsaire  Reali. 
La  troisième  ville,  celle  qui  est  aujourd'hui  la 
capitale  de  la  province,  se  trouve  52  lieues  à 
l'ouest  du  confluent  du  Carony.  Elle  a  été  com- 
mencée en  1764  sous  le  gouverneur  Don  Juac- 
quin  Moreno  de  Mendoza,  et  on  la  distingue, 
dans  les  actes  publics  de  la  seconde  Tille, 
appelée  vulgairement  la  forteresse  (el  castillo, 
ias  fortalezas)  ou  la  Vieille-Guayane  (Fieja 
Guayana)  par  le  nom  de  Santo  Thomè  de  la 
Nueva  Guayana.  Comme  ce  nom  est  très-long, 
pn  lui  a  substitué ,  dans  la  vie  commune ,  celui 

Keymis,  de  1696  ;  le  troisième  ,  décrit  par  Thomas  Masham , 
de  i5g7,  et  le  quatrième,  de  1617.  Le  premier  et  le  dernier 
*ont  les  seuls  que  Ralegh  fit  en  personne.  Cet  homme  célèbre 
fut  décapité  le  29  octobre  1618.  (Harris ,  Coll.,  Tom.  II, 
p.  2S2.)  C'est  donc  la  seconde  ville  de  Santo  Tome,  celle 
que  nous  appelons  aujourd'hui  Vieja  Guayana,  qui  existait 
du  temps  de  Ralegh. 

9  Caulin,  p.  175,  et  non  en  i586.  (Déports,   Voyage  à 
la  Terre-Ferm  ,  Toiri.  HE,  p.  254.) 

*  Frajr  Pedro  Simon,  Not.  7,  p.  63 5-66 1. 


35îl  LIVRE    VIII. 

de  VÀngostura  '  (le  Détroit).  Les  liabîtans  il» 
ces  contrées  ont  de  la  peine  à  reconnoître  sur 
nos  cartes,  dans  Santiago  de  Léon  et  Santo 
Thoraè  les  deux  capitales  de  Venezuela  et  de  fa 
Guyane. 

L'Angostura,  dont  j'ai  déjà  indiqué  plus  liant, 
d'après  des  observations  astronomiques,  la  posi- 
tion en  longitude  et  en  latitude,  est  adossée  à 
une  colline  de  schiste  &mpbibolîquea  dépourvue 
de  végétation.  Les  rues  sont  bien  alignées,  et 
la  plupart  parallèles  au  cours  de  la  rivière.  Beau- 
coup de  maisons  sont  fondées  sur  le  roc  nu, 
et  ici,  comme  à  Carichana  et  dans  plusieurs 
parties  des  missions,  on  regarde  comme  nui- 
sible à  la  santé  l'action  qu'exercent  sur  l'atmos- 

'  On  »  appris  à  connoître  en  Europe  l'existence  d'une  ville 
de  YAngnstura  par  le  commerce  <jue  font  les  Catalans  »HC 
le  quinquina  du  Carony,  qui  est  l'écoree  bienfaisante  du  Bon- 
plandiu  tritbliala.  Celle  écorcc  ,  venant  de  la  Nueva  Guajaoa, 
l'ut  appelée  cortexa  ou  cnscaritta  del  Angnslura,  Cortex  An- 
goslur/p.  Les  botaniste*  devinoienl  si  peu  l'origine  de  celle 
dénommai inn  géographique  ,  qu'ils  commencèrent  d'aboid  I 
l'écrire  Aagitstitra  ,  puis  Angusla.  Des  éiéncmens  politique' 
très-récens  ont  rendu  très-familiers  à  ceui  qui  s'intéressent 
■  .  1»  lutte  entre  les  colonies  et  la  métropole,  les  noms  d<» 
petites  villes  de  l'Angoslura  ,  de  Calaiiozo,  et  même  de  Sa» 
Fernando  de  Apure.  Dans  les  cartes  de  Gumilla  et  de  D'-in- 
TÎlle,  le  itaiulal  de  Camiseta  est  appelé  Angnslura. 

•  Hornblendschieferg, 


chapitre  XXIV.  555 

phère  des  couches  noires  et  pierreuses  fortement 
échauffées  par  les  rayons  du  soleil.  Je  pense 
qu'on  doit  plutôt  craindre  les  petites  mares 
d'eaux  stagnantes  (lagunas  y  anegadizos)  qui 
s'étendent  derrière  la  ville,  vers  le  sud-est.  Les 
maisons  de  l' Angostura  sont  élevées ,  agréables , 
et  la  plupart  construites  en  pierre.  Cette  cons- 
truction prouve  que  les  habitans  craignent  peu 
l'effetdes  tremblemens  de  terre*  Mais  cette  sécu-^ 
rite  n'est  malheureusement  pas  fondée  sur  une 
induction  de  faits  très-exacts.  Il  est  vrai  que  le 
littoral  de  la  Nueva  Andalusia  éprouve  parfois 
des  secousses  très-fortes  sans  que  le  mouve- 
ment se  propage  à  travers  les  Llanos.On  ne  sentit 
pointai' Angostura  la  funeste  catastrophe  de  Cu- 
mana  du  4  février  1 797;  mais,  dans  le  grand  trem- 
blement de  terre  de  1766  qui  détruisit  la  même 
\ille,  le  sol  granitique  des  deux  rives  de  l'Oré- 
noque  fut  agité  jusqu'aux  Raudales  d'Aturès  et  de 
Maypures.  Au  sud  de  ces  Raudales,  on  éprouve 
quelquefois  des  secousses  qui  sont  restreintes  au 
•seul  bassin  du  Haut-Orénoque  et  du  Rio  Negro. 
Elles  paraissent  dépendre  d'un  foyer  volcanique 
éloigné  de  celui  des  Petites* Antilles  Les  mission- 
naires nous  ont  rapporté,  à  Javita  et  à  San  Fer- 
nando de  Atabapo,  qu'en  1 798  il  y  eut  des  trem- 
blemens de  terre  très-violens  entre  le  Guaviare 
et  le  Rio  Negroquine  se  propagèrent  pas  aunord, 
JRelat.  histor.  Tom.  8.  2 3 


354  LIVRE    VIII. 

vers  Maypures.  On  ne  sauroit  être  assez  attentifs 
tout  ce  qui  a  rapport  à  la  simultanéité  des  oscifti 
lations  et  à  l'indépendance  des  mouvemens  dan* 
des  terrains  contigus.  Tout  paroît  prouver  qn« 
la  propagation  du  mouvement  n'est  pas  super-* 
iicielle,  mais  qu'elle  dépend  de  crevasses  très* 
profondes  qui  aboutissent  à  différens  centresl 
d'action. 

Les  environs  de  la  ville  de  PAngostura  offrent 
des  sites  peu  variés;  cependant  la  vue  delà 
rivière  qui  forme  un  vaste  canal  dirigé  du  sud- 
ouest  au  nord- est,  est  singulièrement  imposante. 
Le  gouvernement,  à  la  suite  d'une  longue  con- 
troverse sur  la  défense  de  la  place  et  la  portée 
du  canon,  a  voulu  connaître  exactement  la  lar- 
geur del'Orénoqne  au  point  que  l'on  appelle  te 
détroit  et  où  se  trouve  un  rocher  (cl  Pehon) 
qui  disparoît  entièrement  dans  les  grandes  crues. 
Quoiqu'il  y  ait  un  ingénieur  attaché  au  gouver- 
nement provincial,  on  avoit,  peu  de  mois  avant 
mon  arrivée  à  l'Angostura ,  envoyé,  de  Caracas, 
Don  Mathias  Yturbur  pour  faire  la  mesure  de 
l'Orénoqne  entre  le  fortin  démoli  de  San  Gabriel 
et  la  redoute  de  San  Rafaël.  On  m'a  rapporte 
vaguement,  que  cette  mesure  avoit  donné  un  peu 
plus  de  Son  varas  castellanas,  Le  plan  de  la  ville, 
ajouté  à  la  grande  carte  de  l'Amérique  méridio- 
nale de  la  Cruz  Olmedilla,  en  indique  p/|0.  ■J'a' 


CHA.FITRB    XX.IV.  $$5 

ayqc  he^ucpup  de  soin  deux  mesures  trigçn 
étriqués,  l'une  4*as  te  4étroft  même,  eqtre 
,<ku*  fortins  de  Sas*  Gab&eiçt  de  Saji  RafyeJ; 
itre,  à  l'est  de  l'Angostura,  dans  la  grande 
;nade  (j4lameda)y$ves  4§  V-Em.kçtcadçro 
GanaçLo.  Le  résultat  de  la  prewÇVÇ  mesure1 
mnimum  de  largeur  )  h  été  ç]e  3So  toi§ç§  * 
r  de  1^|  seconde*,  4e  4#Q  toisas.  Ces  l^r-. 
surpassent  çnçojçe  4^5  foi%  celle  4a 
J$iqe  pr^s  du  Jardin  des  plantes ,  et  c^U 
idarçt   cette  partie  4$  l'Ore^oque  qu'aie 
un  étranglement  ou  un  détroit.  Rigo 
plus  propre  i\  donner  une  idée  de  la  fP3&§# 
des  grands  fleuves  4e  l'Amérique,  que  4s 
1er-  les  dimensions  de  ces  prétendus  de<? 
jfô.  J/Àmazone  a,  selon  rç\a mesure?,  au  P<wga, 
|  JfëQtema  ,217  toises  ;  selon  ML  de  I^a  Gondo- 
le, **u  Pongo  de  Mauserip.he*  ?5  tpjses,  et  au 

.  >  Basp  mesurée  le  long  du  quai ,  a45mt  »Q,  Angles  :  74°  33' 
ïof  ct9o°.  Distance  conclue,  889  mètres  ou  4^6  toises;  mais 
flfeut  décompter  76  toises  ou  la  distance  de  la  Punta  San 
fitffriel  à  la  Carcel,  sur  le  quai.  Or,  4^6  toises  -  ?6-  38o  toiset 
%8$6  varas  cas  t. 

*  Base  mesurée  dims  ÏAlamedp,  i93.ml  ,6.  Anglei  ;  780  3|' 
tf^etQo0.  Distance  conclue,  958 ,nl-  ^91  toises  ou  w^Sy^tras, 
w  largeur  varie  naturellement  selon  le  projet  des  crues.' 

*  Dans  les  basses  eaux ,  )'ai  mesuré  Y  Amazone  4<>°  teises 
^««sus  de  rembouchure  du  Rio  C  h  inchipe. 

25* 


356  LIVRE    VIII. 

détroit  des  Pauxis,  900  toises  de  large.  Ce  der- 
nier détroit  diffère  par  conse'quent  très-peu  de 
la  largeur  de  l'Orénoque  dans  le  détroit  de  Bara- 
guan  l. 

Lors  des  grandes  crues ,  le  fleuve  inonde  les 
quais,  et  il  arrive  que ,  dans  la  ville  même,  des 
hommes  imprudens  deviennent  la  proie  des  cro- 
codiles. Je  vais  transcrire  de  mon  journal  un 
fait  qui  a  eu  lieu  pendant  la  maladie  de  M.  Bon- 
pland.  Un  Indien  Guaykeri ,  de  l'île  de  la  Mar- 
guerite, voulut  amarrer  sa  pirogue  dans  une  anse 
où  il  n'y  avoit  pas  5  pieds  d'eau.  Un  crocodile 
très-féroce,  qui  rôdoit  habituellement  dans  ces 
lieux ,  le  prit  par  la  jambe,  et  s'éloigna  du  rivage 
en  restant  à  la  surface  du  fleuve.  Les  cris  de 
l'Indien  attirèrent  une  foule  de  spectateurs.  On 
vit  d'abord  ce  malheureux ,  avec  un  courage 
inoui,  chercher  un  couteau  dans  la  poche  de 
son  pantalon.  Ne  l'ayant  pas  trouvé,  il  saisit  la 
tête  du  crocodile  et  lui  enfonça  les  doigts  dans 
les  yeux.  11  n'y  a  pas  un  homme,  dans  les  régions 
chaudes  de  l'Amérique  qui  ne  sache  que  ce  rep- 
tile carnassier,  couvert  d'un  bouclier  d'écaillés 
dures  et  sèches,  est  extrêmement  sensible  aux 
seules  parties  de  son  corps  qui  sont  molles  et 
non  abritées ,  telles  que  les  yeux,  les  aisselles,  les 

*  Je  l'y  ai  trouvée  de  889  toises.  Voyez  Tom.  VI,  p.  3oG. 


CHAPITRE   XXIV.  3$7 

narines  et  le  dessous  de  la  mâchoire  inférieure 
où  se  trouvent  deux  glandes  de  musc.  L'Indien 
Guay  keri  eut  recours  au  même  moyen  qui  avoit 
sauvé  le  nègre  de  Mungo-Park  et  la  fille  d'Uri- 
tucu  dont  j'ai  parlé  plus  haut l  ;  mais  il  fut  moins 
heureux  qu'eux,  et  le  crocodile  n'ouvrit  point 
la  gueule  pour  lâcher  sa  proie.  Cédant  à  la  dou- 
leur ,  l'animal  plongea  au  fond  de  la  rivière;  et , 
après  avoir  noyé  l'Indien ,  il  revint  à  la  surface 
de  l'eau  et  traîna  le  cadavre  sur  une  île  vis-à-vis 
du  port.  J'arrivai  au   moment    où  un  grand 
nombre  des  habitans  de  l'Angostura  avoient  été 
témoins  de  ce  spectacle  affligeant. 
*     Gomme  le  crocodile,  à  cause  de  la  structure 
de  son  larynx  ,  de  son  os  hyoïde  et  des  replis 
de  sa  langue,  peut  saisir  sa  proie  sous  l'eau, 
mais  non  l'avaler,  il  est  rare  qu'un  homme  dis- 
paroisse  sans  que,  tout  près  de  l'endroit  où  le 
,  malheur  est  arrivé ,  on  ne  voie  l'animal  se  mon- 
trer, après  quelques  heures,  et  dévorer  sa  proie 
sur  une  plage  voisine.  Le  nombre  d'individus 
qui  périssent  annuellement  victimes  de   leur 
imprudence  et  de  la  férocité  des  reptiles,  est 
beaucoup  plus  grand  qu'on  ne  le  pense  en  Eu- 
rope,   Il  l'est  surtout  dans  les  villages  où  les 
terrains  d'alentour  sont  souvent  inondés.  Les 
mêmes  crocodiles  se  tiennent  long-temps  dans 

«  Tom.  Vi ,  p.  2q5. 


358  mvue  viti, 

les  mêmes  endroits.  Ils  deviennent  d'année  en 
année  plus  audacieux  surtout,  comme  le  pré- 
tendent les  Indiens,  si  une  fois  ils  ont  goûté  de 
la  chair  humaine.  Telle  est  la  ruse  de  Ces  ani- 
maux, qu'on  parvient  difficile  ment  à  les  tuer. 
La  balle  ne  perce  point  leur  peau,  et  le  coup 
n'est  mortel  qu'autant  qu'il  est  dirigé  dans  la 
gueule  ou  au-dessous  de  l'aisselle.  Les  Indiens 
qui  ne  connoissent  guère  l'usage  des  armes  à 
feu,  attaquent  le  crocodile  avec  des  lances,  dès 
qu'il  s'est  pris  à  de  grosses  pointes  de  fer  re- 
courbées, garnies  de  chair  et  attachées  par  une 
chaîne  à  un  tronc  d'arbre.  On  n'approche  de 
l'animal  que  lorsqu'il  s'est  débattu  tong-temps 
pour  se  débarrasser  du  fer  cloué  dans  la  mâ- 
choire supérieure.  11  est  peu  probable  qu'on 
parvienne  jamais  à  délivrer  de  crocodiles  un 
pays  dans  letpicl  un  dédale  de  rivières  sans 
nombres  en  amène  tous  les  joins  de  nouvelles 
bandes  du  revers  oriental  des  Andes  par  le 
Meta  et  l'Apure,  vers  les  entes  delà  Guyane 
espagnole.  Tout  ce  que  l'on  gagnera  par  les  pro- 
grès de  la  civilisation  sera  de  rendre  ces  ani- 
maux plus  timides  et  plus  faciles  à  mettre  en 
fuite. 

On  rapporte  des  exemples  touchans  d'escla- 
ves africains  qui  ont  exposé  leur  vie  pour  sau- 
ver celle  de  leurs  maîtres  tombés  dans  la  gueule 
d'un    crocodile     11  y  a   peu   d'années  qu'entre 


CHAPITRE   XX1Y.  35j 

Vritucu  et  la  Mission  de  abaoco  x,  un  nègre 
attiré  par  les  cris  de  son  maître ,  s'arma  d' un 
long  couteau  {machette)  et  se  précipita  à  la 
rivière.  Il  força  l'animal,  en  lui  crevant  les  yeux, 
de  lâcher  sa  proie  et  de  se  cacher  sous  l'eau. 
L'esclave  déposa  sur  le  livage  son  maître  expi- 
rant :  mais  tous  les  secours  pour  le  faire  revenir 
à  la  vie  furent  inutiles  ;  il  mourut  suffoqué ,  car 
ses  blessures  étoient  peu  profondes.  Le  croco- 
dile, comme  le  chien,  ne  paroît  guère  serrer 
fortement  les  mâchoires  lorsqu'il  nage.  Il  est 
presque  inutile  d'ajouter  que  les  enfans  du  dé- 
funt quoique  très-pauvres,  donnèrent  la  liberté 
à  l'esclave. 

Les  riverains  de  l'Orénoque  et  de  ses  allluens 
s'entretiennent  journellement  des  dangers  aux- 
quels ils  sont  exposés.  Ils  ont  observé  les  mœurs 
du  crocodile,  comme  le  torero  a  étudié  les 
moeurs  du  taureau.  Ils  savent  calculer  pour 
ainsi  dire  d'avance  les  mouvemens  de  l'animal , 
Ses  moyens  d'attaque,  le  degré  de  son  audace. 
Lorsqu'ils  se  voient  assaillis,  ils  mettent  en  pra- 
tique, avec  cette  présence  d'esprit  et  cette  ré- 
signation qui  caratérisent  les  Indiens ,  les  Zam- 
bos  et  en  général  les  hommes  de  couleur ,  tout 
ce  qu'on  leur  a  conseillé  dès  leur  enfance.  Dan& 

*  Dhjh  les  Llanos  de  Calaùoze. 


O'iO  LIVRE    VI 11. 

des  pays  où  la  nature  est  si  puissante  et  si  ter- 
rible ,  l'homme  est  continuellement  préparé  au 
danger.  Nous  avons  rappelé  plus  haut  la  réponse 
de  cette  jeune  fille  indienne  qui  s'étoit  délivrée 
elle-même  de  la  gueule  du  crocodile  :  «Je 
savois  qu'il  me  làcheroit  si  je  lui  enfonçois  les 
doigts  dans  l'œil.  »  Cette  fille  appartenoit  à  la 
classe  indigente  i\ti  peuple,  chez  laquelle  l'ha- 
bitude des  privations  physiques  augmente  l'éner- 
gie du  caractère:  mais  comment  ne  pas  être 
surpris  de  voir,  dans  les  contrées  bouleversées 
par  d'allieux  tremblcniens  de  terre,  sur  le  pla- 
teau de  la  province  de  Quito,  des  femmes,  ap- 
partenant aux  classes  les  plus  élevées  delà  so- 
ciété ,  déployer,  au  moment  du  péril,  ce  même 
sang  froid,  cette  même  intrépidité  raisonnée. 
Je  ne  citerai  qu'un  seid  exemple  à  l'appui  de 
cette  assertion.  Le  4  février  '  797  j  lorsque  35,ooo 
Indiens  périrent  dans  l'espace  de  peu  de  minu- 
tes ,  une  jeune  mère  se  sauva,  elle  et  ses  enfans, 
en  leur  criant  d'étendre  les  bras  au  moment  où 
le  sol  crevassé  alloit  les  engloutir.  Lorsqu'on 
exprima  à  cette  femme  courageuse  l'étonue- 
meut.  qu'inspiroit  une  présence  d'esprit  si  ex- 
traordinaire, elle  répondit  avec  beaucoup  de 
.simplicité  :  «  j'ai  ouï  dire  dès  mon  enfance:  Si 
Je  tremblement  déterre  vous  surprend  dans  l'in- 
térieur d'une  maison,  placez- vous  sous  une  porte 


CHAPITRE  xxïv.  36i 

qui  communique  d'un  appartement  à  l'autre; 
si  vous  êtes*  en  plein  air ,  et  que  vous  sentiez  le 
sol  s'entr'ouvrir  au-dessous  de  vous,  étendez 
vos  deux  bras  et  tâchez  de  vous  appuyer  sur  les 
bords  de  la  crevasse.  y>  C'est  ainsi  que ,  dans 
des  contrées  sauvages,  ou  exposées  à  de  fréqueris 
bouleversemens ,  l'homme  se  prépare  à  lutter 
avec  les  animaux  de  la  forêt ,  à  se  délivrer  de  la 
gueule  des  crocodiles,  à] se  sauver  du  conflit 
des  élémens. 

Chaque  fois  que,  dans  des  années  très-chaudes 
et  très-humides,  les  fièvres  pernicieuses  de- 
viennent communes  à  l'Angostura ,  on  discute 
le  problême  de  savoir  si  le  gouvernement  a  eu 
raison  de  transférer  la  ville  du  site  de  la  Vieja 
Guayana  au  Détroit  entre  l'île  Maruanta  et  le 
confluent  du  Rio  Orocopiche.  On  assure  que 
l'ancienne  ville,  plus  rapprochée  de  la  mer,  jouis- 
soit  davantage  de  la  fraîcheur  des  brises ,  et  que 
la  grande  mortalité  qui  y  régnoit  étoit  moins 
due  à  des  causes  locales  qu'au  régime  deshabi- 
tans.  Les  rives  fertiles  et  humides  de  l'Orénoque, 
au-dessous  de  l'embouchure  du  Carony,  pro- 
duisent une  quantité  prodigieuse  de  pastèques  % 
de  bananes  et  de  papayas  a.  Ces  fruits  étoieht 

1  Patillas. 

9  fruit  du  Carica  Papaya, 


Ô6l  LIVRE    V  I  11. 

manges  crus,  même  avant  d'avoir  acquis  leur 
maturité;  et,  comme  le  peuple  s'adonnoit  en 
même  temps  avec  excès  à  l'usage  des  liqueurs 
spiritueuses  ,  cette  manière  désordonnée  de 
vivre  diminuoit  d'année  en  année  la  population. 
Les  archives  de  Caracas  sont  remplies  de  mé- 
moires sur  la  nécessité  de  changer  le  site  de  la 
capitale  actuelle  de  la  Guyane.  D'après  les  pièces 
oniciellesqui  m'ont  été  communiquées,  on  pro- 
posa tantôt  de  revenir  à  la  Fortuleza  ou  Fieille- 
Guarane,  tantôt  de  placer  la  capitale  tout  près 
de  la  grande  bouelie  de  l'Oréuoque  (dix  lieues 
à  l'ouest  du  cap  Barima,  au  confluent  du  Rio 
Acquire  '  ) ,  tantôt  de  la  transférer  25  lieues  au- 
dessous  de  L'Angostura,  dans  la  belle  savane 
qui  environne  le  village  indien  de  San  Miguel. 
C'est  sans  doute  une  politique  étroite  qui  a  guidé 
le  gouvernement,  lorsqu'il  a  cru  «  qu'il  conve- 
noit  à  la  meilleure  défense  de  la  province  de 
placer  le  clief-lieu  à  l'énorme  distance  de  85  lieues 
de  la  mer,  et  de  ne  construire  dans  cet  espace 
aucune  ville  qui  put  être  exposée  aux  incursions 
de  l'ennemi.»  A  la  difficulté  que  trouvent  les 
hàtimcns  d'Europe  de  remonter  l'Orénoquc  jus- 
qu'à l'A  ngosturafdifliculté  beaucoup  supérieure 

1  M.  de  Pom  Ityiomme  il  m  Agulm  (Tom.  III,  p.  S53). 


cm  titre  xrtrv.  563 

à  fcélle  de  reiflônlsr  le  Pôtottiac  jusqu'à  Was- 
hington) se  joint  1 1  circonstahcè  si  défavorable 
pour  l'industrie  agricole ,  de  voir  le  centre  du 
Commerce  place  au-  dessus  du  point  où  lès  rives 
dd  fleuve  offrent  le  plus  d'appât  à  l'activité  des 
colons.  H  n'est  pas  même  vrai  que  la  ville  de 
l'Aftgostura  Ou  Santo  Thomè  de  la  NuevâGuaya- 
iià  ait  été  fondée  là  où  commençoit  la  culture , 
fcn  1764  :  à  cette  époque,  comme  aujourd'hui, 
ta  grande  masse  de  la  population  de  la  Guyane 
Aôit  renfermée  dans  les  missions  des  Capucins 
Catalans,  entre  le  Rio  Carony  et  Je  Guy  uni.  Or 
Ce  district,  le  plus  important  de  toute  la  pro- 
tirace,  et  dans  lequel  l'ennemi  peut  se  procurer 
toute  espèce  de  secours,  est  défendu  ou  du 
totôifts  censé  l'être  par  la  Vieja  Guayana,  m 
aucunement  par  les  fortifications  de  la  nouvelle 
*i4Hte  de  l'Angostura. 

L'emplacement  que  l'on  a  proposé  près  de 
"San  Miguel  se  trouve  im  peu  à  l'est  du  confluent 
Al  Carony ,  par  conséquent  entre  la  mer  et  la 
partie  ta  plus  habitée.  Eli  descendant  davantage, 
fcb  transférant  le  chef-lieu  de  la  province  tout 
prête  de  l'embouchure  de  l'Orénoque,  comme 
le  dé$ft*e  M.  de  Pons ,  on  a  moins  à  redouter  la 
proximité  des  Caribes  faciles  à  éloigner,  que  la 
possibilité  qu'atrroit  l'ennemi  de  tourner  la  place 
et  ilè  pénétrer  dans  l'intérieur  de  la  province 


364  LITRE  VIII. 

par  les  petites  bouches  occidentales  de  l'Ore'- 
noque,  les  Cahos  de  Macareo  et  de  Manamo. 
Dans  un  fleuve  dont  le  delta  commence  à  se 
former  à  la  distance  de  4^'  lieues  de  l'Océan, 
la  position  la  plus  avantageuse  d'une  grande  ville 
dépend  de  deux  intérêts ,  de  celui  de  la  défense 
militaire,  et  de  l'intérêt  du  commerce  et  de 
l'industrie  agricole.  Le  commerce  exige  que  la 
ville  soit  aussi  près  que  possible  de  la  grande 
embouchure,  liocade  Navios ;  la  sécurité  mi- 
litaire fait  préférer  un  emplacement  au-dessus 
de  la  formation  du  delta,  à  l'ouest  du  point  où 
le  Caho  Manamo  se  sépare  du  tronc  principal, 
et  communique,  par  des  bifurcations  multipliées, 
avec  les  huit  bouches  secondaires  [bocas  chicos), 
entre  l'île  Gangrejos  et  l'embouchure  du  Bio 
Guarapichc.  Les  sites  dela/^/ieyaet  de  \aJVueva 
Guayana  remplissent  cette  dernière  condition; 
celui  de  l'ancienne  ville  a  de  plus  l'avantage  de 
couvrir,  jusqu'à  un  certain  point,  les  beaux 
étabhs semé ns  des  Capucins  Catalans  du  Ca- 
rony.  On  pourroit  attaquer  ces  établissemens 
en  débarquant  sur  la  rive  droite  du  Brazo  Ima- 
trtca  :  mais  l'embouchure  du  Carony,  où  les 
pirogues  se  ressentent  du  mouvement  des  eaux 
dans  les  cataractes  voisines  (Salto  de  Cavonj), 
est  défendue  par  les  fortins  de  la  "Vieille-Guyane, 
■le    suis    entré  dans    ces   détails  niinuùeux, 


CHAPITRE  xxiv.  365 

parce  que  les  événemens  politiques  ont  donné 
récemment  une  grande  importance  à  ces  Con- 
trées peu  habitées.  J'ai  discuté  les  différens  pro- 
jets d'après  la  connoissance  que  ma  position  et 
mes  rapports  avec  le  gouvernement  espagnol 
m'ont  fait  acquérir  des  localités  du  Bas-Oré- 
noque.  Il  est  temps  de  s'opposer  à  cette  manie 
si  commune  dans  les  colonies  espagnoles  et 
portugaises,  de  transplanter  des  villes  comme 
un  camp  dépeuples  nomades.  Ce  n'est  pas  l'im- 
portance ou  la  solidité  des  édifices  publics  qui 
s'oppose  à  la  destruction  de  la  ville  de  l'Angos- 
tura.  Sa  position  au  pied  d'un  rocher  semble 
limiter  les  moyens  de  l'agrandir.  Cependant, 
malgré  ces  inconvéniens,  il  vaut  mieux  ne  pas  dé- 
truire ce  qui  prospère  depuis  cinquante  ans.  Des 
idées  de  stabilité  générale  se  rattachent  insensi- 
blement à  l'existence  d'une  capitale ,  quelque 
petite  qu'elle  soit  ;  et  si  l'intérêt  du  commerce 
exigeoit  un  changement  partiel,  on  pourroit, 
dans  la  suite ,  tout  en  conservant  l'Angostura 
comme  siège  de  l'administration  et  comme  centre 
des  affaires ,  construire  un  autre  port  plus  près 
de  la  grande  embouchure  de  l'Orénoque.  C'est 
ainsi  que  la  Guayra  est  l'embarcadère  de  Ca- 
racas, et  que  la  Vera-Cruz  peut  être  unjour  le 
port  de  Xalapa.  Les  bâtimens  d'Europe  et  des 
Etats-Unis  d'Amérique  qui  viendroient  séjour- 


366  LIVRE    VIN. 

ner  plusieurs  mois  dans  ces  parages  remoute- 
roient  à  volonté  jusqu'à  l'Angostura;  les  autres 
bâtimens  prendi  oient  leur  cargaison  clans  l'em- 
barcadère le  plus  rapproché  de  la  Punta  Barima 
où  se  trouveroien  t  en  temps  de  paix  les  magasins] 
les  corderies  et  les  ateliers  de  construction. 
Pour  préserver  le  pays  entre  la  capitale  et  l'en»' 
barcadère  ou  Puerto  de  la  Boca  grande  d'une 
invasion  ennemie,  on  fortifièrent  les  rives  de 
l'Orénoque  d'après  unsystèmededéfeiise  adapté 
à  la  nature  du  terrain,  par  exemple  à  Imataca 
ou  à  Zaeupana,  à  Barancas  ou  à  San  Rafaël  (là 
où  le  Ca&o  Manamo  se  sépare  du  tronc  priuci* 
pal),  à  la  Vieja  Guayana,  à  lile  Faxardo  (vis- 
à-vis  de  l'embouchure  du  Rio  Carony)  et  au 
confluent  du  Mamo,  Ces  fortins,  d'une  cons- 
truction peu  coûteuse,  serviraient  en  inêine 
temps  de  refuge  aux  chaloupes  canonnières 
stationnées  sur  des  points  que  les  bâtimens 
ennemis,  en  remontant  à  la  voile  contre  le  cou- 
rant, doivent  reeoimoître  pour  courir  de  nou- 
velles bordées.  J'insiste  d'autant  plus  sur  ces 
moyens  de  défense  qu'ils  n'ont  élé  que  trop 
long-temps  négligés  '. 

•  On  a  presque  de  la  peine  à  croire  que  toute  la  défense  de  Is 
province  reposait,  pendant  mon  séjour  à  l'Angostura,  sur  ;  lan-r 
chaseaniiiicms  et  Guo  hommes  de  troupes  de  loutes  couleurs  et 
dcloulej  arme?,  en  y  comprenait  ce  qu'on  appelle  les  garpiioni 


CHAPITRE   XXIV.  567 

Les  côtes  septentrionales  de  l'Amérique  du 
Sud  sont  défendues ,  pour  la  plus  grande  partie 
par  une  chaîne  de  montagnes  qui  s'étend  de 
l'ouest  à  l'est ,  et  qui  sépare  le  littoral  des  Lia- 
nos  de  la  Nouvelle-Andalousie,  de  Barcelone 
de  Venezuela  et  de  Varinas.  On  peut  dire  que 
ces  côtes  ont  fixé  trop  exclusivement  Fattentioii 
de  la  métropole  :  c'est  là  que  se  trouvent  six 
places  fortes l ,  pourvues  d'une  belle  et  nom- 
breuse artillerie;  savoir,  Carthagène  des  Indes 
San  Carlos  de  Maracaybo ,  Porto-Cabello ,  La 
Guayra,  le  Moro  de  Nueva  Barcelona  et  Cuma- 
na.  Les  côtes  orientales  de  l'Amérique  espa* 
gnole ,  celles  de  la  Guyane  et  de  Buenos-Ayres 
sont  basses  et  sans  défense;  elles  offrent  à  un 
ennemi  audacieux  la  facilité  de  pénétrer  dans 
l'intérieur  du  pays  jusqu'au  revers  oriental  des 
Cordillères  de  la  Nouvelle-Grenade  et  du  Chili, 
La  direction  2  du  Rio  de  la  Plata,  formé  par 

des  quatre  forts  des  frontières ,  des  destacamentos  de  Nueva 
Guayan* ,  de  San  Carlos  del  Rio  Negro ,  du  Guirior  et  de 
Cuyuni. 

*  Celles  de  Carthagène  et  de  Porto-Cabcllo  sont  du  premier 
rang.  En  nommant  les  points  de  défense  de  l'ouest  à  l'es}, 
;' aurais  pu  faire  mention  aussi  des  batteries  de  Santa  Marta, 
de  Ciudad  de  la  Hacha  et  de  Coro  ;  mais  ces  ouvrages  sont  peu 
importans. 

a  Du  sud  au  nord  ,  sur  une  étendue  de  Ijerrain  de  220  de 
latitude. 


368  LIVRE    VIII. 

l'Uruguay,  le  Parami  el  le  Paraguay ,  force  l'ar- 
mée envahissante,  lorsqu'elle  veut  se  diriger 
vers  Test,  de  traverser  les  steppes  (bambas)  jus- 
qu'à Cordova  ou  à  Mendoza  :  mais  au  nord  de 
l'équateur,  dans  la  Guyane  espagnole,  la  direc- 
tion *  du  Bas-Oi  î'uoque  et  de  ses  deux  grands 
aflluens ,  l'Apure  et  le  Meta,    présente,  dans 
le  sens  d'un  parallèle,  un  chemin  de  rivières  qui 
facilite  le  transport  des  approvisionnemens  et 
des  vivres.  Celui  qui  se  trouve  maître  de  l'An- 
gostura  s'avance  à  son  gré  vers  le  nord  dans  les 
steppes  (Llanos)  de  Cumana,  de  Barcelone  et 
de  Caracas;  vers  le  nord-ouest,  dans  la  province 
de  Varinas;  vers  l'ouest,  dans  celles  de  Casa- 
narc,  jusqu'au  pied  des  montagnes  de  Pamplona, 
de  Tunju  et  de  Santa-Fe  de  Bogota.  Les  plaines 
de  l'Orénoque,  de  l'Apure  et  du  Meta  séparent 
seules  la  province  de  la  Guyane  espagnole  de  la 
région  riche ,  populeuse   et  bien   cultivée,  qui 
avoisine  le  littoral.  Les  places  fortes  (  Cumana, 
La  Guayra  et  Porto-Cahello)  protègent  à  peine 
cette  région  contre  les  déharrjuemens  qui  ont 
lieu  sur  la  côte  septentrionale,  Je  m'arrête  à  ces 
données  sur  la  configuration  du   terrain  et  la 
distribution  actuelle  des  points  de  défense.  Elles 
suffiront,  à  ce  que  je  crois,  pour  montrer  com- 

'   Jk.  l'ouest  à  l'est,  sur  i3°  do  longitude. 


CHAPITRE   XXIT.  569 

meut  la  sûreté  pqli^ique  des  provinces  réunies 
de.  Caracas  et  de  la  Nouvelle-Grenade  est  inti- 
mement liée  à  la  défense  des  bouches  de  l'Oré- 
-»oque,  et  comment  la  Guyane  espagnole,  quoi- 
que à  peine  défrichée  et  dépourvue  de  popula- 
tion, acquiert  une  haute  importance  dans  la 
lutte  entre  les  colonies  et  la  métropole.  Cette 
importance  militaire  avoit  été  prévue,  il  y  a 
plus  de  deux  siècles,  par  le  célèbre  Ralegh.  Dans 
la  relation  de  sa  première  expédition ,  il  revient 
souvent  sur  la  facilité  qu'auroit  la  reine  Elisa- 
beth de  conquérir,  «  par  les  cours  de  l'Oréno- 
que  et  des  innombrables  rivières  qui  s'y  jettent  » 
une  grande  partie  des  colonies  espagnoles  x. 
Nous  avons  rappelé  plus  haut  que  Girolamo 
Benzoni  prédisoit,  en  i545,  les  révolutions  de 

1  The  discoverie  qfthe  Empire  qf  Guaina*  Lond. ,  i5g6  t 
pi  ?8,  96,  et  100.  En  parlant  de  la  défense  des  bouches  de 
f  Orénoque  ,*  Ralegh  dit  judicieusement  et  avec  une  grande 
connoissance  des  localités  :  ce  This  country  is  besides  so  defen- 
sible,  that  if  two  fortes  be  builded  in  one  of  the  provinces 

* 

which  I  hâve  seen ,  the  flood  setteth  in  so  neere  the  bank .  whero 
the  channel  also  lyeth ,  that  no  shippe  can  passe  up ,  but 
within  a  pickes  length  of  the  artillerie  ;  first  of  the  oqe  i  and 
afterwardes  of  the  other.  »  Puis  il  ajoute ,  dans  ce  style-  jd'exa* 
gération  qui  lui  paroît  nécessaire  pour  faire  gôûler  ces  projets 
de  conquête  :  «The  two  fortes  will  be  a  sufficieçt  guarde  both 
*>f  the  Empire  of  Inga  and  to  an  hundred  other  sêVeral  king- 
domes,  lying  within  the  said  river,  even  to  tjbe  citie  ofQifcito 
inPeni.» 

Rein  t.  histor.  Tom.  S.  2  4 


* 


,";ï  LIVRE    VIII. 

la  cargaison  étoit  évaluée  à  huit  ou  dix  mille 
piastres.  Ces  bateaux  remontent  d'abord  l'Oré- 
noque  jusqu'à  Cabruta,  puis  l'Apure  jusqu'à  San 
Yicente,  et  enfin  le  Rio  Santo  Domingo  jusqu'à 
Toriuios'jqui  est  l'embarcadère  deYarinaslNue- 
vas.  La  petite  ville  de  San  Fernando  de  Apure, 
dont  j'ai  donné  la  description  plus  haut3,  est 
l'entrepôt  de  ce  commerce  de  rivières  qui 
pourra  devenir  beaucoup  plus  considérable  par 
l'introduction  des  bateaux  à  vapeurs. 

La  rive  gauche  de  l'Orénoque  et  toutes  les 
bouches  de  ce  fleuve,  à  l'exception  de  la  grande 
Boca  de  JVavios,  appartiennent  à  la  proviûce 
de  Cumana.  Cette  circonstance  a  fait  naître  de- 
puis long-temps  le  projet  de  fonder  une  autre 
ville  vis-à-vis  de  l'Angostura  (là  où  se  trouve 
aujourd'hui  la  batterie  de  San  Rafaël),  pour  ex- 
porter, sur  le  territoire  même  de  la  province 
de  Cumana,  et  sans  traverser  l'Orénoque,  les 
mulets  et  les  viandes  sèches  des  Llanos.  De  pe- 
tites jalousies,  qui  subsistent  toujours  entre 
doux  gouvernemens limitrophes,  servirontàfa- 
voriserce  projet;  mais,  dans  l'état  actuel  de  la 
culture  du  pays,  il  est  à  désirer  qu'on  l'ajourne 
encore  pendant  long-temps.  Pourquoi  élever 

'   Un  peu  à  l'ouest  de  Villa  de  Obispos. 
■   foyti'Iom.  VI,  p.  65. 


ÊBAMTM  XXIV.  57S 

sur  les  rives  de  l'Orénoque  deux  villes  rivales 
qui  seroient  à  peine  éloignées  de  400  toises 
l'une  de  l'autre  ? 

J'ai  décrit  jusqu'ici  le  pays  que  nous  avons 
parcouru  pendant  une  navigation  de  rivières  de 
5oo  lieues  j  il  me  reste  à  faire  connoître  le  petit 
espace  de  3°  £2'  en  longitude,  qui  sépare  la 
capitale  actuelle  de  l'embouchure  de  l'Oréno- 
que. La  connoissance  exacte  du  delta  et  celle 
du  cours  du  Rio  Carony  intéressent  à  la  fois 
l'hydrographie  et  le  commerce  des  Européens. 
Pour  pouvoir  juger  de  l'étendue  et  de  la  con- 
figuration d'un  pays  entrecoupé  par  les  bras  de 
l'Orénoque  et  sujet  à  des  inondations  périodi- 
ques ,  j'ai  dû  examiner  les  positions  astronomi- 
ques des  points  auxquels  aboutissent  le  sommet 
et  les  branches  extrêmes  du  delta.  M.  de  Chur- 
ruca,  chargé,  avec  Don  Juacquin  Fidalgo,  de 

*  *  * 

relever  les  côtes  septentrionales  de  la  Terre- 
Ferme  et  les  îles  Antilles,  a  détermine  la  latitude 
et  la  longitude  de  la  Boca  de  Manamo,  de  Punta 
Baxa  et  de  la  Vieja  Guayana.  Les  mémoires  de 
M.  Espinosa  nous  ont  fait  connoître  la  véritable 
position  de  Punta  Barima  ;  de  sorte  qu'en  mo- 
difiant les  longitudes  absolues,  d'après  des  ré- 
ductions sur  Puerto  Espana  de  l'île  de  la  Trini- 
dad  et  sur  le  château  Saint- Antoine  de  Cumana 
(deux  points  résultans  de  mes  propres  observa- 


3 7 ^  iivre  vin. 

lions  et  des  judicieuses  recherches  de  M.  Olt- 
uianns),  je  crois  pouvoir  présenter  des  données 
su  (lisant  ment  exactes.  11  est  à  désirer  que,  dans 
une  navigation  non  interrompue,  on  fixe  un 
jour,  par  des  moyens  chronométriques,  les  dif- 
férences de  méridiens  entre  Puerto  Espaàa 
et  les  petites  bouches  de  l'Orénoque,  entre  San 
Rafaël  (le  sommet  du  delta)  et  Santo  Thomè 
del  Aogostura,  J'ai  appuyé  cette  dernière  posi- 
tion sur  Cumana  et  (par  le  confluent  de  l'Apure) 
sur  Caracas  et  Porto-Cabello  '. 

■  Payes  mes  Obs.  estr.,  Tom.  I,  p.  xxivm.  Espinma. 

Memorias  de  los  Xaw%unU-s  ê'.spanolcs ,  Vol.  I  ,  p.  Bi,  et  la 
Car/a  rsjerica  de  coslas  de  Tierra  firma  de  Don  Joaquii\ 
Francisco  Fitf-rl  lyi/ittblicudii  en  i  h  i  '■■ .  comparé  aux  croquis  0M 
bocas  del  Qrinoco,  que  je  me  guis  procurés  à  l'Angostura. 
Voici  les  résultais  de  mes  recherches  :  Punta  Barima,  rive 
orientale  de  la  grande  bouche  (  lioca  de  Navîos  de  l'Oi'èuoqiie), 
réduite  sur  Fucrto  Espaua  et  l'orlorico,  d'après  M.  Qllmanns, 
63°  56'  46",  réduite  sur  Cumana,  d'après,  mes  observations 
absolues  620  iù'  10".  J'ai  cru  devoir  m'arrèter  à  6:"  aï', 
parce  que  les  navigateurs  espagnols  sont  partis  de  l'île  de  la 
ïrinidad,  el  que  j'ai  fine  la  longilude  de  l'Angnstura  d'après 
celle  de  Cumana  ,  im  des  points  de  l'Amérique  dont  la  position 
repose  sur  le  plus  de  données  certaines. — BûCtt  de  Manama, 
presque  la  plus  occidentale  des  bocas  chiens  del  Orinoco, 
o4°  44''  —San  Rafaël,  près  du  point  où  le  Cano  Manamo , 
qui  forme  Jçs  bocas  c/iieas ,  se  sépare  du  Ironc  principal, 
64°  ib'.  —  Fieja  Guayana,  (i4n  43''  (La  latitude  observée  à 
terre,  par  Churruca,  est  8"  M'  24"  1  donc  presque  la  même 
que  la  latîtnde  de  l'Angtwtgra que  j'ai  trouvée  de  8"8'  11".  La 


CHAPITRE  KXtY.  375 

Toutes  les  cotes  orientales  de  l'Amérique  du 
Sud ,  depuis  le  cap  Saint-Roque ,  et  surtout  ds- 
puis  le  port  de  Maranham  * ,  jusqu'au  groupe  de 
montagnes  de  Paria,  sont  tellement  basses,  qu'il 
me  parpît  bien  difficile  d'attribuer  le  delta  de 
l'Orénoque  et  la  formation  de  son  sol  aux  atté- 
rissemens  d'un  seul  fleuve;  Je  ne  nierai  pas, 
d'après  les  témoignages  des  anciens,  que  le  delta 
du  Nil  ait  été  jadis  un  golfe  de  la  Méditerranée , 
rempli  par  des  alluvions  successives.  On  conçoit 
facilement  qu'à  l'embouchure    de    toutes   les 
grandes   rivières,   la,  où  la  vitesse    de   l'eau 
diminue  subitement,  il  se  forme  un  banc,  une 
île*,  un  dépôt  de  matières  qui?  ne  peuvent  pas 
être  charriées  plus  loin.  On  conçoit  aussi  com- 
ment le  fleuve/  obligé  de  contourner  ce  banc 
nouveau,    se  partage  en    deux  branches,   et 
comment  les  attérissemens ,  trouvant  un  point 
d'appui  au  sommet  du  delta ,  s'étendent  de  plus 
en  plus  par  l'écartement  de  ces  branches  a.  Ce 

Cruz  et  Arrowsmith  placent  la  Vieja  Guayana  de  18"  et  de  a  6^ 
au  nord  de  l'Angostura.  )  —  Santo  Tkomèdel  Angostura  ,  66° 
th'  ai*. 

1  Selon  les  excellentes  observations  encore  inédites  de  M:  le 
baron  de  Roussin  i  capitaine  de  vaisseau  de  la  marine  Françoise , 
qui  a  récemment,  relevé  les  côtes  du  Brésil ,  la  latitude  du  fort 
Saint-Antoine  de  la  Barre  est  i°  29'  iu  sud  ;  longit.  460  34'  5$^ 
(en  supposant  le  fort  Anathomirim  à  File  Sainte -Catherine , . 
5,0*  Sif  iSP'k  l'ouest  de  Paris ) . 
L   .?•  Girard,  sur.  la  vallée  £  Egypte ,  p,  56.^ 


5j6  LIVRE    VIII. 

qui  a  lieu  à  la  première  bifurcation,  s'opère  dans 
chaque  canal  partiel;  de  sorte  que,  par  lesmêmes 
procédés,  la  nature  peut  former  un  dédale  du 
petits  canaux  bifurques  qui  se  comblent  ou 
s'approfondissent  dans  la  suite  des  siècles,  selon 
la  force  et  la  direction  des  crues.  C'est  de  cette 
manière ,  à  n'en  pas  douter,  que  le  tronc  prin- 
cipal de  l'Orénoque,  25  lieues  à  l'ouest  de  la 
JBoca  de  Navios ,  s'est  partagé  en  deux  bras: 
ceux  de  Zacupana  et  d'Imataca.  Le  réseau  de 
branches  moins  considérables  que  le  fleuve 
envoie  vers  le  nord,  et  dont  les  embouchures 
portentlenom  de  boens  chicas  (petites  bouches), 
me  paroît  un  phénomène  entièrement  semblable 
à  celui  des  deltas  d'ajfiuens  '.  Lorsque,  à  plu- 
sieurs centaines  de  lieues  des  côtes ,  une  rivière 
(par  exemple  l'Apure  ou  le  Jupuia)  s'unit  par 
im  grand  nombre  de  branches  à  un  autre  fleuve, 
ces  bifurcations  multipliées  ne  sont  que  des 
sillons  tracés  dans  un  terrain  extrêmement  uni. 
Il  en  est  de  même  des  deltas  océaniques,  partout 
OÙ  les  côtes,  par  des  inondations  générales, 
antérieures  à  l'existence  de  l'Orénoque  et  de 
l'Amazone,  ont  été  couvertes  de  dépôts  d'atté- 
rissemens.  Je  doute  que  tous  les  deltas  océaniques 
aient  été  des  golfes ,  ou ,  comme  disent  quelques 


'   royez,  sur  i.(-f  dallas  (Yitf/lurns  opposés 
iffucs,  pins  haut,  p.  lnJ. 


CHAPITRE    X.  XIV.  577 

géographes  modernes,  des  deltas  négatifs.  Quand 
on  aura  plus  soigneusement  examiné,  sous  le 
point  de  vue  géologique,  les  embouchures  du 
Gange ,  de  l'Indus ,  du  Sénégal ,  du  Danube ,  de 
l'Amazone ,  de  l'Orénoque  et  du  Mississipi ,  on 
reconnoîtra  qu'ils  n'ont  pas  tous  la  même  origine; 
on  distinguera  entre  les  côtes  qui  avancent 
brusquement  dans  la  mer,  par*  l'effet  des  allu- 
Tions  croissantes  l ,  et  les  côtes  qui  suivent  la 
configuration  générale  des  continens;  On  dis- 
tinguera entre  un  terrain  formé  par  une  rivière 
bifurquée ,  et  des  plaines  traversées  par  quelques 
branches  latérales ,  faisant  partie  d'un  sol  d'aï- 
luvion,  dont  l'étendue  excède  plusieurs  milliers 
de  lieues  carrées.      ~ 

■  On  peut  comparer  le  delta  de  l'Orénoque, 
entre  Isla  Gangrejos  et  la  Boca  de  Manamo  (le 
terrain  habité  par  les  Indiens  Guaraons  )  à  l'île 
de  Marajo  ou  de  Joanès3,  près  de  l'embouchure 

*  Comme  les  deltas  du  Nil,  du  Gange,  du  Danube  et  du 
Mississipi. 

*  Celte  prétendue  île,  que  le  jésuite  André  da  Barros  dit  plus 
grande  que  le  royaume  de  Portugal,  quoiqu'elle  n'ait  que 
r5oo  lieues  carrées ,  est  habitée  par  les  Indiens  Nhengahybas 
(du  bgfaiianas,  t?  esl-k- dire  bateliers)  ,  qui  connaissent  lem- 
botK&iire  de  l'Amazone  comme  les  Guaraons  connoissent  celle 
de  l'Orénoque.  La  topographie  de  l'île  Joanès  et  des  environs 
de  Belem  ou  du  Para  est  peu  exacte  sur  les  cartes  les  plus 
récentes.  Voici  le  véritable  état  des  choses  :  Il  sort  de  TA- 


3^8  LIVRE    VII  I. 

de  l'Amazone.  L'un  de  ces  terrains  d'alluvionS 
est  placé  au  nord,  l'autre  au  sud  du  tronc  prin- 
cipal de  la  rivière.  Mais  la  forme  de  l'île  Joanès 
se  lie  à  la  configuration  générale  du  sol  de  la  pro- 
vince de  Maranhao ,  comme  les  côtes  des  bacas 
chicas  de  l'Orénoqueselientà  celles  d'Esseque- 
bo  et  du  golfe  de  Paria.  Rien  ne  me  paroît  prou- 
ver que  ce  golfe  s'étendoit  jadis  vers  le  sud,  depuis 
]a:7Jora  de  Manamo  jusqu'à  la  f^ieja  Guayana, 
ou  que  l'Amazone  remplissoit  de  .ces  eaux 
toute  la  baie,  entre  Villa  Vistosa  et  le  Grand- 
Para.  Toutce  qui  environne  les  fleuves  n'esbpas. 
leur  ouvrage.  Le  plus  souvent  ils  se  sont  creusé 
un  lit  dans  des  terrains  d'alluvions,  dont  l'ori- 
gine remonte  à  des  causes  géologiques  plus 
anciennes,  aux  grandes  catastrophes  qu'a  subies 
notre  planète.  11  faut  examiner  si,  entre  les 
branches  bifurquées  d'une  rivière,  la  vase  ne 
repose  pas  sur  une  couche  de  galets  que  l'on 
rencontre  bien  loin  des  eaux  courantes.  Le  plus 
grand  écartement  des  branches  de  l'Orénoque 
est  de  Ifj  lieues    marines.   C'est  la  largeur  du 

mazone,  au-dessous  de  lu  Villa  de  Gurupa,  un  canal  tris- 
ëtrnk  (le  T.'iiypuru)  qui  se  reliait  au  lac  Annapu,  près  de  la 
villt  de  Melgaço.  Dans  ce  lue  tombe  le  Rio  Annapu ,  qui  est  le 
Cuanapu  de  D'Auvilie.  A  lest  de  Mclyaço  ,  le  Tagypuru, 
reçoit  le  friand  llcuve  des  Toeaûlins,  sur  lequel  est  placée  la. 
Ville  de  Pari. 


CHAPITRE    XXIV.  379 

delta  océanique  entre  Punta  Barima  et  la  plus 
occidentale  des  bocaschicas.  Comme  on  manque 
jusqu'à  ce  jour  d'un  relèvement  exact  de  ces 
contrées ,  on  ignore  aussi  le  nombre  des  bouches. 
Une  tradition  vulgaire  en  donne  sept  à  FOré- 
noque ,  et  nous  rappelle  les  septem  ostia  JVili,  si 
célèbres  dans  Faïitiquité.  Mais  le  delta  de  l'Egypte 
n'étoit  pas. toujours  restreint  à  ce  nombre;  et, 
sur  les  côtes  inondées  de  la  Guyane,  on  peut  au 
moins  compter  onze  embouchures  assez  consi-; 
dérables  '.  Après  la  Boca  de  Navios,  que  les 
marins  reconnoissent  par  la  Punta  Barima ,  les 
plus  utiles  à  la  navigation  sont  les  Bocas  de  Ma- 
riusas ,  de  Macareo ,  de  Pedernales  et  de  Mq- 

:  *  Boca  de  Navios;  S.  de  Lauran  ( Loran ,  Laurent)  ;  B.  de 
Nuina ,  a  à  3  lieues  à  l'ouest  de  l'Isla  Cangrejos  ,  ;  avec 
»  ou  3  brasses  de  fond;  B.  chica  de  Mariusas,  5  lieues  plus 
loin ,  peu  connue;  B.  de  Vinquinia;  B.  grande  de  Mariusas , 
très-navigable;  B-  de  Macareo  (le  Cano  de  ce  nom  porte  de 
grands  hâtûnens.  jusqu'à  San  Rafaël  où  il  sort  du  tronc  prin- 
cipal )\  B,.  de  Cucuina  ,  plus  étroit ,  mais  plus  profond;  B.  de 
Pedernales,  navigable;  B.  de  Manama  grande,  près  des  îles 
de  Plata  et.de  Pesquero;  B.  de  Guanipa,  De  Boca  de  Nuina 
*  Boca  de  Manamo  grande,  les  distances  partielles  m'ont  été 
indiquées  de  5,  7,8,6,4*8  et  7  lieues.  La  synonymie  de 
ces  bras  de  l'Orénoque  est  assez  embarrassante.  La  B.  de  Ca- 
pure  entre  Pedernales  et  Macareo  ne  serait-elle  pas  identique, 
avec  la  B.  de  Cucuina?  Le  Cano  de  Laurent,  qu'on  dit  être 
«xtrêraeraent  large  là  où  il  se  sépare  de  l'Orénoque,  et  très-étroit, 
à  son  embouchure,  ne  conduirait -il  pas  à  une  des  deux 
houches  de  Mariusas? 


38<i  LIVRE    VIII. 

namo  grande.  La  partie  du  delta  qui  s'étend  à 
l'ouest  de  la  Boca  de  Macareo ,  se  trouve  bai- 
gnée par  les  eaux  du  Golfe  de  Paria,  ou  Golfo 
triste.  Ce  bassin  est  formé  par  la  côte  orientale 
de  la  province  de  Cumana  et  la  côte  occidentale 
de  l'île  de  la  Trinité;  il  communique  avec  la 
mer  des  Antilles,  par  les  fameuses  Bouches  du 
Dragon  (Bocas  de  Dragos),  que  les  pilotes 
côtiers,  depuis  le  temps  de  Christophe  Colomb, 
regardent,  quoique  assez  improprement^  comme 
les  bouches  de  l'Orénoque  '. 

'  Les  caur  qui  sortent  si  impétueusement  de*  Bocas  de 
Dragos.  (Ptiyei  Tom.  Il ,  p.  3o) ,  sont  :  1'  celles  de  l'Océan 
atlantique  dont  les  conrtiiis  poileuL  sur  les  cotes  de  la  Guyane, 
par  le  Canal  dcl  Sur  (  outre  l'uola  de  Mangles  du  continent  cl 
Punla  Galiula  de  l'île  de  !a  Trinité)  ,  vers  l' ouest-nord-ouest; 
a°.  les  eaux  douces  des  Bocas  ckicas  de  l'Orénoque  (des 
Canos  Pedernulrs  et  ft!sn;jiiiu  ^ratiilc  .  réunies  à  celle  du  grand 
Rio  Guarapiclie).  Ou  ne  peut  douter  que  le  golfe  de  Paria 
ail  formé  jadis  un  bassin  intérieur  lorsque  l'île  delà  Trinité 
tenoit  encore  par  le  nord  au  cap  Paria  ,  par  le  sud-ouest 
(Punta  de  Icacos)  à  ta  Punla  Folelo  située  à  l'est  de  la  Boca 
de  Peiiernales.  Trois  petites  îles  roc  lieuses  en  partie  cultivées 
en  coton  ( 'Islus  clf  Mutins  ,  du  Iluebos  et  de  C/wtcachacares) 
partagent  le  canal  qui  a  3  à  .)  lieues  de  large  (entre  le  cap  N.  O. 
de  l'île  de  la  Trinité  ,  prés  du  port  de  Chaguaramas  et  la  Punta 
de  la  l'ena  .  extrémité  mie  ulule  .le  l.i  rôle  de  Paria  )  en  ^  petits 
canaux  :  Boca  de  MonOS  ,  B.  de  Iluebos,  B.  de  Navios  et 
B.  grande.  C'est  la  réunion  de  ces  bouches  qu'on  appelle 
Bocas  île  Dragos.  Plus  près  de  1;t  côte  orientale  de  Paria 
il  y  a  d'autres  petites  îles  (El  Fraile ,  El  Pato  ,  El  Patito)  don 


CHAPITRE   XXIV.  38l 

Lorsqu'un  vaisseau,  venant  du  large,  veut 
entrer  dans  l'embouchure  principale  de  l'Oré» 
noque ,  la  Boca  de  Navios ,  il  doit  prendre  con- 
noissance  de  terre  à  la  Punta  Barima.  C'est  la 
rive  droite  ou  méridionale  qui  est  la  plus  élevée  : 
aussi  la  roche  granitique  perce-t-elle  le  sol  fan- 
geux, à  peu  de  distance,  dans  l'intérieur  des 
terres,  entre  le  Gano  Barima,  l'Aquire  et  le 
Cuyuni.  La  rive  gauche,  ou  septentrionale  de 
l'Oréaoque ,  celle  qui  se  prolonge  par  le  delta , 
vers  la  Boca  de  Mariusas  et  la  Punta  Baxa l  * 
est  extrêmement  basse  :  elle  ne  se  distingue  de 
loin  que  par  des  groupes  de  Palmiers  Mauritia, 
qui  embellissent  le  passage.  Cet  arbre  est  le  Sa- 
goutier  a  du  pays;  on  en  tire  la  farine  du  pain  de 

l'existence  atteste  les  convulsions  auxquelles  ce  pays  a  été 
exposé. 

1  D'après  Churruca,  lat.  90  35;  lo^  (ou  o°  54'  55"  plus  au 
nord  que  Punta  Parima).  J'en  trouve  la  longitude  63°  ai', 
en  la  réduisant  à  nies  observations  de  Cumana. 

9  La  fécule  nourrissante  ou  farine  médullaire  des  sagoutiers 
se  trouve  principalement  dans  un  groupe  de  palmiers  que 
M.  Kunth  a  distingué  sous  le  nom  des  Calamées  :  cependant 
on  la  recueille  aussi  dans  l'archipel  de  1  Inde ,  comme  objet 
de  commerce  ,  des  troncs  du  Cycas  revoluta ,  du  Phœnix  fari- 
nifera,  du  Corypha  umbràculifera  et  du  Car  jota  urens. 
(Ainslie,  materia  medica  qf  Hindoostan ;  Madras,  181 3, 
p.  3p.  )  La  quantité  de  matière  nourrissante  qu'offre  le  vé- 
ritable Sagoutier  de  l'Asie  (Sagus  Rumphii ,  ou  Metroxylon 
Sagu,  Roxb.)  excède  tout  ce  que  donnent  d'autres  plantes 


/ 


38a  livre  vin. 

yuruma,  et,  loin  d'être  un  palmier  littoral, 
comme  le  Cbanuerops  Immilis,  le  Cocotier  com- 
mun et  le  Lodoïcca  de  Commerson,  le  Mauritia 
remonte,  comme  palmier  de  mai  e'eages,  jus- 
qu'aux sources  de  l'Orénoque'.  Dans  le  temps 

utiles  à  l'homme.  Un  seul  tronc  d'arbre ,  dans  sa  quinzième 
année ,  fournit  quelquefois  t,t,u  livres  de  sagou  ou  de  Tanne  (or 
le  mot  fagou  lignifie  Jaune,  dans  le  dialecte  d'Aiulioioe). 
M.  Crawfurd,  qui  h  habile  si  long-temps  l'nrclupel  de  l'Inde, 
calcule  (]ii'uti  acre  anglois  f  à  4«sy  mitres  cariés)  peut  noumr 
435  sagou  tiers  qui  donnent  120,30c.  livres  avoir  du  poids  oit  plus 
de  Booo  livres  de  fécule  par  an  (Ilistory  0/  the  Indian  Anhi- 
peUtgo,  Tum.  I,  p.  S8:et  ât)S  ).  Ce  produit  est  triple  deedai 
des  Céréale» ,  double  de  celui  des  pommes  de  terre  en  Fiance. 
Le»  bananes  olïiciil  sur  la  tix'mc  surface  de  terrain  plus  den»- 
lièie  alimentaire  encore  que  le  sagoulïer.  {  Voyez  mon  Efsat 
politique  sur  ta  Nouvelle-Espagne,  Tom.  I,  pag.  365.) 

'  Ky«s  Tom.  III,  p.  08;  et  Tom.  YIU.p.  i4o.J'iiuùte 
beaucoup  sur  tes  divisions  de  la  grande  et  belle  famille  de» 
l'almic-rs,  selon  la  distribution  des  espèces  :  i°  dans  des 
endroits  secs  ou  des  plamcs  de  I  Ultérieur  'Cou  plia  tecloroin)  ; 
■a"  sur  le»  cotes  de  la  mer  (  Chaînai!  ups  liumilis  ,  Cocos  nuci- 
fera  ,  Corypli»  mal  itima ,  Lodoïcca  Sechellamm  ,  Labill.)', 
5°  dans  dus  marécages  d'eau  douce  (Sagusllumphii,  Mauritia 
Oexuou  ) ,  cl  /,"  dans  les  régions  alpines  entre  700  et  i5oo  toiwt 
de  hauteur  (<  eioxylon  andkola  ,  Orcodoxa  friyida  ,  Kunlhi» 
inontana  ).  Ce  dernier  groupe  de  Palmée  muntanœ ,  qui ,  dani 
les  Andes  de  Guanacai,  s  élevé  jusque  près  de  la  limite  des 
neiges  perpétuelles ,  a  été  (a  ce  que  je  crois)  entièrement 
inconnu  avant  noire  voyage  en  Amérique.  (A'oeu  Cet., 
Tom.  I ,  p.  3ij  ;  ScmalUtria  du  Santa- Fe  de  Bogota,  1810, 
...'-,.,  P.  ,«.) 


CHAPITRE   XXIV.  383 

<des  inondations ,  ces  bouquets  de  Mauritia,  à 
feuilles  en  éventail,  offrent  l'aspect  d'une  forêt 
qui  sort  du  sein  des  eaux.  Le  navigateur,  en  tra- 
versant de  nuit  les  canaux  du  delta  de  l'Oré- 
noque,  voit  avec  surprise  de  grands  feux  éclairer 
la  cime  des  palmiers.  Ce  sont  les  habitations  des 
Guaraons(Tivitivas  et  Ouarauetis  de  Raiegh*), 
suspendues  aux  troncs  des  arbres.  Ces  peuples 
tendent  des  nattes  en  l'air,  les  remplisssent  de 
terre,  et  allument,  sur  une  couche  humide  dé 
glaise ,  le  feu  nécessaire  pour  les  besoins  de  leuf 
ménage.  Depuis  des  siècles,  ils  doivent  leur 
liberté  et  leur  indépendance  politique  au  sol 
mouvant  et  fangeux  qu'ils  parcourent  dans  le 
temps  des  sécheresses ,  et  sur  lequel  eux  seuls 
savent  marcher  en  sûreté ,  à  leur  isolement  dans 
le  delta  de  FGrénoque,  à  leur  séjour  sur  les 
arbres ,  où  l'enthousiasme  religieux  ne  conduira 
probablement  jamais  des  Stylites*  américains. 

*  Oh  reconnoît  le  nom  indien  de  la  peuplade  des  Uarau 
(  Guarau-nos  des  Espagnols)  dans  les  Warawety  (  Ouarau-ety) 
de  Ralegh ,  une  des  branches  des  Tivitivas.  Voyez  Discovery 
of  Guiana  y  1576,  p.  90,  et  le  dessin  des  habitations  des 
Tjuaraons  dans  Raleghi  brevis  descript.  Guianœ ,  1094, 
iabL  If.  (Laet.,  p.  648,  Ç61;  Gili,  Tom.  t,  p.  xxxv; 
Depons,  Tom.  1 ,  p.  292  ,  3o8  ;  Leblond,  p.  43o ,  444*) 

*  Siméon  le  Sisanite ,  natif  de  Syrie ,  fonda  cette  secte.  Il 
passa  3y  ans  en  contemplation  mystique  sur  cinq  colonnes, 
dont  la  dernière  avoit  36  coudées  de  haut.  Lei  Sancti  cohint- 


384  LIYBE    VIII. 

J'ai  déjà  rappelé,  dans  un  autre  endroit,  que  le 
palmier  Mauritia,  l'arbre  de  vie  des  mission- 
naires, ne  procure  pas  seulement  aux  Gua- 
raons  une  habitation  sûre  pendant  les  grandes 
crues  de  l'Orénoque.,  mais  qu'il  leur  offre  aussi, 
dans  ses  fruits  écailleux,  dans  sa  moelle  farineuse, 
dans  son  suc  abondant  en  matière  sucrée,  enfin 
dans  les  fibres  de  ses  pétioles,  des  alimens ,  du 
vin  ',  et  du  fil  propre  à  faire  des  cordes  et  à 
tisser  des  hamacs.  Ces  habitudes  des  Indiens  du 
delta  de  l'Orénoque  se  retrouvoient  jadis  dans 
le  Golfe  de  Darien  (  Uraba  )  et  dans  la  plupart 
des  terrains  inondés ,  entre  le  Guarapiche  et  les 
bouches  de  l'Amazone.  11  est  curieux  de  "voir, 
au  plus  bas  degré  de  la  civilisation  humaine, 
l'existence  de  toute  une  peuplade  dépendre 
d'une  seule  espèce  de  palmier,  semblable  à  ces 
insectes  qui  ne  se  nourrissent  que  d'une  même 
fleur,  d'une  même  partie  d'un  végétal. 

11  ne  faut  point  être  surpris  de  trouver  si 
différemment  évaluée  la  largeur  de  la  bouelie 

narcs  tcnltrcnt  d'elahlii  ru  Allemagne,  dans  le  pays  de  Trèrei, 
leurs  cloîtres  aériens;  mais  les  eii'ipies  s V>p[»>streut  il  da 
entreprises  si  extravagantes  cl  si  périlleuses.  {Moshcim, 
Jnstit.  Jlitt.  Eccles,,  p.  in/i.  ) 

1  1,' usage  de  ce  vin  du  Murichi  u  est  cependant  pis  très- 
commun.  Lee  (!u.n  ;nnn  prrirrriit  yni  (■mien)  eut  une  boitsoii  d« 
miel  fermenté. 


ckÀîHTfcïâ  tf*tv.  385 

principale  de  l'Orénoqùe  (Bâca  de  Navios).  Là 
grande  île  Cangrejos  n'est  séparée  que  par  lin 
canal  étroit  du  terrain  inondé,  qùi,s  étend  entré 
les  Bocas  de  Nuina  et  de  Mâriusas ,  dé  sorte 
que  l'on  obtient  20  ou  i4  tttillfcs  nautiques  (à 
g5o  toises  ),  selon  qu'on  me^ufre  (  dans  une  di- 
rection opposée  à  cette  dtt  cotisant)  dé  Punfa 
Barhna  à  la  rive  Opposée  là  flûs  proche ,  ou  de 
cette  même  Punta  à  la  partie  orientale  de  l'iâla 
Cangrejos.  Le  canatnavigable  est  traversé  par  uri 
banc  de  sablé,  par  une  barre  de  1 7  pieds  de  fond; 
on  lui  donne  une  largeur  de  *5ôo  à  2800  toisés. 
L?Orénoque,  coihme  f  Amazone,  le  Nil,  et  toutes 
lesrivièresqui  Se  partagent  eh  plusieurs  branchés, 
n'a  pas  une  embouchure  aiYssFgrande  qu'on  dé- 
vroitle  supposer  diaprés  la  longueur  de  son  cours 
et  la  largeur  qtfil  conserve  à  quelques  centaines 
de  lieues  dans  l'intérieur  des  terres.  On  Sait  parlés 
opérations  de  Maïaspiiia,  que  le  Rio  de  la  Plata, 
depuis  Punta  del  Este  près  de  Maldonado  jus- 
qu'au Cabo  San  Antonio ,  a  plus  de  1 24  milles 
(4i j3  lieues)  de  large;  mais,  en  remontant  vers 
Buenos  Ayres,  cette  largeur  diminue  si  rapi- 
dement que ,  vis-à-vis  de  la  Colonia  del  Sacra- 
menïo ,  elle  n'est  déjà  plus  que  de  21  milles.  Ce 
que  l'on  appelle  communément  l'embouchure 
-du  Rio  de  la  Plata  n'est  qtfun  golfe  dans  lequel 
se  jettent  l'Uruguay  et  le  Parana,  detfx  fîëùvës 
Relat.  histor.Tom.  8.  2!) 


386  LIVRE    VIII. 

({'une  largeur  moins  considérable  que  l'Oré- 
noque.  Pour  exagérer  la  grandeur  de  l'embou- 
chure de  l'Amazone ,  on  regarde  comme  situées 
duns  cette  embouchure  les  îles  Marajo  et  Ca- 
viana;  de  sorte  que  Ton  trouve ,  depuis  la  Punla 
Tigioca  jusqu'au  Cabo  del  Norte,  l'immense 
largeur  de  5°  y  ou  70  lieues  ;  mais  il  suffit  d'exa- 
miner le  système  hydraulique  du  canal  Tagy- 
puru,  du  Rio  Tocantins,  de  l'Amazone  et  de 
l'Araguari,  qui  réunissent  l'énornie  volume  de 
leurs  eau1;  pour  reconnoître  combien  cette 
évaluation  est  chimérique.  Entre  Maeapa  et  la 
rive  occidentale  de  l'île  Marajo  {llkadeJoanès), 
l'Amazone  proprement  dit  est  divisé  en  deux 
branches  qui,  ensemble,  n'ont  que  52  milles 
(  1 1  lieues)  de  large.  Plus  bas,  la  rive  septen- 
trionale de  l'île  Marajo  se  prolonge  dans  le  sens 
d'un  parallèle,  tandis  que  la  côte  de  la  Guyane 
portugaise,  entre  Maeapa  et  Cabo  del  JVorte,  se 
dirige  du  sud  au  nord.  11  en  résulte  que  l'Ama- 
zone, là  où  sont  situées  les  deux  des  deMaxiana 
et  de  Caviuna,  an  premier  contact  des  eaux  du 
fleuve  avec  celles  de  l'Atlantique,  l'orme  un 
golfe  de  près  de  4-0  milles  de  largeur.  L'Oré- 
noque  est  inférieur  à  l'Amazone  plus  encore 
pour  la  longueur  de  son  cours  que  pour  sa  lar- 
geur dans  l'intérieur  des  terres,  il  appartient  aux 
fleuves  du  second  rang;  mais  il  faut  remarquer 


CHAPITRE   XXIV.  387 

que  toutes  ces  classifications)  d'après  la  longueur 
du  cours  ou  la  largeur  des  embouchures,  sont 
extrêmement  arbitraires.  Les  rivières  des  îles 
Britanniques 1  sont  terminées  par  des  golfes  ou 
lacs  d'eau  douce,  dans  lesquels  les  marées 
causent  des  refoulemens  et  des  oscillations  pé- 
riodiques; elles  nous  rappellent  suffisamment 
qu'il  ne  faut  pas  juger  de  l'importance  d'un  sys- 
tème hydraulique  d'après  la  seule  largeur  des 

embouchures.  Toute  idée  de  grandeur  relative 
manque  de  précision  si  l'on  ne  peut  comparer 

le  volume  des  eaux  déterminé  par  la  mesure  de 
la  vitesse  et  de  Yarea  des  sections  transversales2. 
Il  est  à  regretter  que  des  déterminations  de  ce 
genre  exigent  des  facilités  que  des  voyageurs 
isolés  ne  peuvent  guère  se  procurer,  par  exemple 
celle  de. sonder  tout  le  lit  d'une  rivière,  et  de  le 
sonder  à  différentes  époques  de  l'année.  Comme 
les  fleuves  d'une  vaste  largeur  apparente  sont 
généralement  des  bassins  très-peu  profonds ,  et 
traversés  par  plusieurs  sillons  parallèles  3  ,  ils 
renferment  aussi  beaucoup  moins  d'eau  que  ne 

a  La  Tamise ,  la  Saverne  ,  et ,  dans  le  Nouveau-Monde ,  le 
Rio  de  Guyaquil  qui  naît  au  pied  du  Chimberazo  et  qui  offre 
une  frappante  disproportion  entre  la  brièveté  de  son  cours  et 
la  largeur  de  son  embouchure. 

'  Nous  devons  la  connoissance  de  ces  sections  vives  dans  le 
Gange  et  le  Nil  aux  travaux  importans  du  major  Bennell  et  de 
M.  Girard. 

3  Voyez  plus  haut,  p.  100. 


\ 


3S8  LIVRE    VIII. 

lç  fait  supposer  leur  premier  aspect,  Nous  voyons 
le  volume  de  leurs  eaux  varier  de  1 5  ù  20  fois , 
aux  deux  époques  du  maximum  et  du  minimum 
d'accroissement  l,  dans  le  temps  des  sécheresses 
et  celui  des  grandes  crues. 

Dès  que  l'on  a  doublé  la  Punta  liarima ,  et 
que  1  on  est  entré  dans  le  lit  même  de  l'Oie- 
noque,  on  ne  trouve  ce  lit  que  de  3ooo  toises 
de  largeur.  Les  évaluations  plus  grandes  naissent 
de  l'erreur  que  commettent  les  pilotes  en  me- 
surant le  lleuve  dans  une  ligne  qui  n'est  pas 
perpendiculaire  à  la  direction  du  courant.  Il  ne 
seroit  pas  utile  de  fortifier  File  Cangrejos,   près 

'  A 11  port  de  Syout,  M.  Girard  a  tronvé  le  volume  du  Nil,  dam 
les  basses  eaux  .  <  -S  n. cires  cubes  par  setnnde ,  lundis  que  lei 
jauges  lui  oui  donné,  lui  s  des  inondations  ,  i  u-.':j-  mètres  cube1 
(sur  lu  vallée  d'Egypte,  p.  i')-  On  jugera  ,  par  analogie,  de 
l'énorme  accroissement  de  lOréuoque,  tri  ae  rappelant  qu'il 
rrolt  de  ij  pieds  dans  des  endroits  où  j'ai  trouvé  sa  largeur 
moyenne  rie  plu*  de  1000  toises.  Voici  un  tableau  comparatif 
de  quelques  gi:;m!iS  rivières  du  INouveau-Monde ,  en  calculant 
la  longueur  du  cours  d'après  les  taries  les  plus  récentes ,  et  en 
ajoutant  ;  pour  les  sinuosités  : 

L' Amazant ?,  i)8o  lieues  des  20  au  degré; 

Le  Mississi/ii ,  5''i<i  lieues  1:11  remontant  par  lii  branche  prin- 
cipale au»  Chipe Wftyâj  niais  8iâ  lieues  en  remontant  atii 
sources  du  Miïsnuri  ; 

Le  Rio  de  la  Plata  ,  53a  lieues  cri  remontant  par  le  Rio  Pa- 
raguay, 

UOrc'no/jue ,  la  partie  connue,  <jio  lieues.  (L'Iodus  a  Sio, 
et  le  Gauge  -iïi'i  lieues  de  cours.) 


CHAPITRE   XXIV.  3&9 

laquelle  on  trouve  quatre  à  cinq  brasses 
Les  bâtimens  y  seroient  hors  de  la  portée 
canon.  Le  dédale  de  canaux  qui  conduisent 
petites  bouches  change  journellement  de 
e  et  de  profondeur.  Beaucoup  de  pilotes 
persuadés  que  les  Caûôs  de  Cocuina ,  Pe- 
es  et  Macareo ,  par  lesquels  se  fait  le 
tage  avec  l'île  de  la  Trinité ,  ont  gagné  de 
dans  ces  dernières  années ,  et  que  le  fleuve 
e  tendance  à  s'éloigner  de  la  Boca  de  Na- 
et  à  se  jeter  vers  le  nord-ouest.  Avant 
ée  1 760 ,  il  étoit  rare  que  des  embarcations 
itiroient  plus  d'eau  que  10  à  12  pieds,  s'en- 
eassent  entre  les  petits  canaux  du  delta. 
ujourdTiui  la  crainte  des  petites  embouchures 
%  l'Orénoque  a  presque  disparu  ;  et  des  vais- 
Maux  ennemis ,  qui  n'ont  jamais  navigué  dans 
4es  parages ,  trouvent  dans  les  Indiens  Gua- 
ttons  des  guides  officieux  et  exercés.  La  ci- 
vilisation de  cette  peuplade,  qu'on  peut  com- 
parer par  sa  position  aux  Indiens  Nhengahybas 
Ou  Igaruanas  des  bouches  de  l'Amazone,  est 
<fune  haute  importance  pour  tout  gouverne* 
tftent  qui  veut  rester  maître  de  l'Orénoque. 

Le  flux  et  le  reflux  se  font  sentir  au  mois  d'à-* 
vril ,  lorsque  la  rivière  est  la  plus  basse ,  jus- 
qu'au-delà   de  l'Angostura,  à  la  distance   de 


■ 

ôgo  LIVRE   VIII. 

plus  (le  85  lieues  ',  dans  l'intérieur  des  terres. 
Au  confluent  du  Carony,  à  60  lieues  des  côtes, 
les  eaux  s'élèvent  par  refoulement  à  1  pied 
3  pouces  de  hauteur.  11  ne  faut  pas  confondre 

'  Lb  différence  de  longitude  est  de  5°o-j'.  On  peut  être  surpris 
qu'en  admettant  ici,  avec  le  vulgaire  des  pilotes,  seulement 
H  lieues  marines  de  distance .  je  n'évalue  lus  sinuosités  du 
cours  de  l'Oréuoque ,  au-dessous  de  l'Angostura  ,  qu'à  j.  Je 
pense  cependant  que  celle  évaluation  n'est  pas  trop  pelile  ; 
Car,  en  mesurant,  sur  une  carie  manuscrite  très-exacte  que 
je  possède,  avec  une  ouverture  île  compas  de  9',  les  sinuosités 
de  l'Oréuoque  depuis  l'embouchure  du  Rio  Maino  (  lo  lieues 
au-dessus  de  celle  du  (îarniiyj  jusqu'à  i'itnlu  I la  rima ,  j'ai 
trouvé  ici;' .  tandis  qu'une  oui  crime  de  ci>inp;is  de  '  degré  m'a 
donne  1  8li  '.  Il  ne  faut  pas  coi  ni  me  de  là  que  La  Couda  mille  et 
D'Anville  sont  en  erreur,  lorsque,  pour  estimer  un  chemin 
lie  rivière  ,  ils  ajoutent  en  gérerai  -t  nu  ■;.  ( '  Jounul  des  Savons, 
janvier  ijSo,  p.  18S-)  Comme  ce  point  est  d'une  grande 
importance  pour  la  construction  des  caries,  j'ai  eu  beaucoup 
de  satisfaction  d'avoir  pu  le  vérifier  tout  récemment.  Le 
savant  commentateur  de  Stiabon  ,  M.  Gosselin ,  a  mesuré  les 
sinuosilés  du  Nil  sur  la  grande  carte  de  l'institut  d'Ëgïple. 
en  /|7  feuilles  ,  avec  une  ouverture  de  compas  de  1  000  mètres. 
à  peu  près  7  d'une  lieue  marine  :  il  a  trouvé  la  longueur  du 
cours  des  eaux  ,  de  Sjénc  à  Diimielte .  de  1,180,400  mètres, 
ou,  en  degré  moyen,  de  Ci-'  35"  (près  de  au  lieues  ma- 
rines à  S56-!  mènes).  Geagi:  de  Strabon ,  Tara.  \  ,  p.  3i>,H. 
Or ,  j'ai  trouvé ,  avec  une  ouverture  de  compas  de  ;  degré  sur 
la  belle  carte  du  Colonel  Lcakc  ,  i;3  lieues.  Les  sinuosités 
d'une  rh  1ère  qui  n'^st  pas  très-tortueuse  ont  été  par  conséquent 
un  peu  plus  de  :  D'Anville  s'est  arrêté  à  ce  même  résultat 
poui  le  Napo  et  le  Tastaça.  Dans  des  fleuves  plus  torlueui ,  il 


CHAPITRE   XXIV.  391 

ces  oscillations  de  la  furface  du  fleuve,  cette 
suspension  du  cours ,  avec  une  marée  qui  re- 
monte. A  la   grande  bouche  de  l'Orénoque 
près  du  cap  Barima ,  la  hauteur  du  flot  atteint 
2  à  3  pieds  ;  mais  plus  loin,  vers  le  nord-ouest, 
dans  le  Golfo  triste ,  entre  la  boca  de  Peder- 
nales ,  le  Rio  Guarapiche  et  la  côte  occidentale 
de  la  Trinité ,  les  marées  sont  de  7 ,  de  8 ,  et 
même  de  10  pieds.  Telles  sont,  sur  des  points 
éloignés  les  uns  des  autres  de  5o  à  4<>  lieues, 
l'influence  de  la  configuration  des  côtes,  et  les  en- 
traves qu'opposent  les  Bouches  du  Dragon  à 
l'écoulement  des  eaux.  Tout  ce  que  l'on  trouve 
rapporté  dans  des  ouvrages  très-récens  sur  les 
cour  ans  particuliers  que  cause  l'Orénoque,  à  2* 
ou  3°  de  distance  au  large,  sur  les  changemens 
observés  dans  la  couleur  de  la  mer  et  sur  les 
eaux   douces  du  Golfo  triste  (Mar  dulce  de- 
Gumilla),  est  entièrement  fabuleux.  Les  cou- 
rans  portent,  sur  toute  cette  côte,  depuis  le 
cap  Orange  vers  le  nord-ouest;  et  les  varia- 
tions que  les  eaux  douces  de  l'Orénoque  pro- 
duisent dans  la  force  de  ce  courant  général, 
dans  la  transparence  et  la  couleur  réfléchie  de 

faut  ajouter  près  de  J ,  si  Ton  a  mesuré  la  longueur  du  cours 
avec  des  ouvertures  de  compas  de  3o'  ou  de  i° ,  c'est-à-dire  eu 
supprimant  des  sinuosités  moindres  que  cet  espace.  (  La  Gmk 
domine ,  Voyage  à  V Amazone ,  p.  67. } 


3g 3  VIVRE    VIII. 

I;i  mer,  s  étendent  rarement  au-dfriù  de  5  ou 
4  lîeucs  à  l'est  nord-est  de  l'île  Cangrejos.  Les 
eaux,  du  Gotfo  triste  sont  salées,  mais  à  un 
moindre  degré  que  le  reste  de  la  Mer  des  An- 
tilles, à  cause  des  petites  embouchures  du  delta 
de  l'Orénoque ,  et  de  la  masse  d'eau  que  fournit 
le  Rio  Guarapiche.  Par  ces  mêmes  raisons,  il 
n'y  a  pas  de  salines  sur  ces  côtes,  et  j'ai  vu  ar- 
river à  l'A  ngosti  ira  des  vaisseaux,  de  Cadix,  char- 
gés de  sel,  et  (ce  qui  caractérise  l'état  de  l'in- 
dustrie coloniale  )  même  de  briques  destinées  à 
la  construction  de  la  cathédrale. 

La  distance  surprenante  à  laquelle  les  petites 
marées  des  côtes  se  font  sentir,  dans  le  lit  de 
l'Orénoque  et  de  l'Amazone  ',  u  été  regardée 
jusqu'ici  comme  une  preuve  certaine  que  la 
pente  de  ces  deux  rivières  n'est  que  de  quelques 
pieds  pendant  un  cours  de  85  et  de  aoo  lieues. 
Cette  preuve  ne  paroît  cependant  pas  irréfraga- 
ble ,  si  l'on  se  rappelle  que  la  grandeur  des  on- 
dulations transmises  dépend  de  beaucoup  de 
circonstances  locales,  de  la  forme, de  la  sinuo- 
sité et  du  nombre  des  canaux  communiquans  , 
de  la  résistance  du  fond  sur  lequel  la  marée  re- 
monte,   de   la  réllexîoii  des  eaux   par  les  rives 

l..i    uuni:    [ius    iniir/.oiirs    M  goullu    |il>i  iodiquement    *» 


CHAPITRE    XXIV.  5q5 

opposées,  etde  leur  resserrement  dans  un  détroit. 
Un  ingénieur  habile  1  a  fait  voir  récemment 
que  y  dans  le  lit  de  la  Garonne ,  les  oscillations 
des  marées  remontent  y  comme  sur  un  plan  in- 
cliné, bien  au-dessus  du  niveau  auquel  se  main- 
tiennent les  eaux  de  la  mer  à  l'embouchure  du 
fleuve.  A  l'Orénoque,  les  marées  d'inégale  hau- 
teur de  Punta  Barima  et  du  Golf o  triste  sont 
transmises ,  dans  des  intervalles  de  temps  iné- 
gaux, par  le  grand  canal  de  la  Boca  de  JVavios, 
et  par  les  canaux  étroits,  sinueux  et  multipliés 
des  bocas  chicas.  Gomme  ces  petits  canaux  se 
séparent  dans  un  seul  point  du  tronc  principal 
près  de  San  Rafaël,  il  y  auroit  des  recherches 
curieuses  à  faire  sur  le  retard  des  marées  et  la 
propagation  des  ondes  dans  le  lit  de  l'Orénoque 
au-dessus  et  au-dessous  de  San  Rafaël,  dans 
l'Océan  au  cap  Barima ,  et  dans  le  Golfo  triste 
à  la  boca  de  Manamo.  L'architecture  hydrauli- 
que et  la  théorie  du  mouvement  des  fluides  dans 
des  canaux  resserrés ,  gagneraient  à  la  fois  à  un 

s 

3  M.  Bremontier.  A  la  Réole,  la  marée  paraît  être  de 
10  toises;  à  Bordeaux ,  de  5  toises  au-dessus  des  basses  «aux 
de  la  mer  près  de  Roy  an.  Cependant  les  marées  ont  la  même 
hauteur  à  Royan  et  à  Bordeaux.  U  est  à  désirer  que  ces 
données  puissent  être  rectifiées  par  un  nivellement  plus  exact. 
(  Recherches  sur  le  mouvement  des  eaux ,  p.  809 ,  S,  72  et  83.)  ' 


/ 


3g4  livue  vin. 

travail    pour  lequel  l'Orénoque   et  l'Amazone 

offrent  tles  facilités  toutes  particulières. 

La  navigation  cfu  fleuve  ,  soit  que  les  vais- 
seaux arrivent  par  la  Boca  de  JSavios ,  soit  qu'ils 
se  hasardent  dans  le  dédale  des  bocas  chicas, 
exige  diverses  précautions,  selon  que  le  Ut  est 
plein ,  ou  que  les  eaux  sont  très- basses.  La  ré- 
gularité de  ces  crues  périodiques  de  l'Orénoque 
a  été  depuis  long-temps  l'objet  de  l'admiration 
des  voyageurs,  comme  les débordemens  du  M 
ontoflért  aux  philosophes  de  l'antiquité  un  pro- 
blème dillicile  à  résoudre.  L'Orénoque  et  le 
NO,  contraires  à  la  direction  du  Gange ,  de  l'In- 
clus ,  du  Rio  de  la  Plata  et  de  l'Euphrate  se  diri- 
gent du  sud  vers  le  nord,  mais  les  sources  de 
l'Orénoque  sont  de  5  à  6  degrés  plus  rappro- 
chées de  l'équateur  que  celles  du  Ml.  Frappés 
chaque  jour  des  variations  accidentelles  de  l'at- 
mosphère, nous  avons  delà  peine  à  nous  per- 
suader que ,  dans  un  grand  espace  de  temps,  les 
eifets  de  ces  variations  puissent  se  compenser 
mutuellement  ;  que  ,  dans  une  longue  suite 
d'années ,  les  moyennes  de  température ,  d'hu- 
midité et  de  pression  barométrique  diiïercnt  si 
peu  de  mois  en  mois,  et  que  la  nature,  maigre 
a  multitude  des  perturbations  partielles,  suive 
un  type  constant  dans  la  série  des  phénomènes 


CHAPITRE  xxiv.  5g5 

météorologiques.  Les  grands  fleuves  réunissent, 
en  un  seul  réceptacle ,  des  eaux  que  reçoit  une 
surface  de  plusieurs  milliers  de  lieues  carrées: 
Quelque  inégale  que  puisse  être  la  quantité  de 
pluie  qui  tombe  pendant  les  années  successives 
dans  telle  ou  telle  vallée ,  l'accroissement  des 
fleuves ,  dont  le  cours  est  très-long ,  se  ressent 
à  peine  de  ces  variations  locales.  Les  crues  re- 
présentent l'état  moyen  de  l'humidité  qui  règne 
dans  le  bassin  entier  ;  elles  suivent  annuellement 
la  même  progression,  parce  que  leur  commen- 
cement et  leur  durée  dépendent  aussi  de  la 
moyenne  des  époques,  en  apparence  très- varia- 
bles, de  l'entrée  ou  de  la  fin  des  pluies  sous  les 
latitudes  que  parcourent  le  tronc  principal  et 
ses  divers  affluens.  Il  en  résulte  que  les  oscilla- 
tions périodiques  des  rivières  sont,  comme  l'éga- 
lité de  la  température  des  cavernes  et  des  sour- 
ces, un  indice  sensible  de  la  distribution  régu- 
lière d'humidité  et  de  chaleur,  qui  a  lieu  d'année 
en  #nnée  sur  une  étendue  de  terrain  considé- 
rable. Elles  frappent  l'imagination  du  peuple, 
comme  l'ordre  étonne  partout  où  l'on  ne  peut 
remonter  facilement  aux  causes  premières , 
comme  les  moyennes  de  température  d'une 
longue  suite  de  mois  ou  d'années  surprennent 
ceux  qui  lisent  pour  la  première  fois  un  traité 
sur  les  climats.  Des  fleuves  appartenant  en  en- 


JQO  Ll  Vil  E     VIII. 

tier  à  la  zone  torride,  ofïrent  dans  leurs  mou- 
vemens  périodiques  cette  merveilleuse  régu- 
larité qui  est  propre  à  une  région  où  le  même 
vent  amène  presque  toujours  des  couches  d'air 
de  lu  même  température,  et  où  le  mouvement 
du  soleil  en  déclinaison  cause',  tous  les  ans , 
aux  mêmes  époques  ,  nue  rupture  d'équilibre 
dans  la  tension  électrique,  dans  la  cessation  des 
brises  et  dans  l'entrée  de  la  saison  des  pluies. 
I^Orénoque,  le  llio  Magdaleua  et  le  Congo  ou 
Zaïre  sont  les  seuls  grands  fleuves  de  la  région 
équinoxiale  du  globe,  qui,  naissant  près  de 
l'équateur,  aient  leur  embouchure  sous  une  la- 
titude beaucoup  plus  élevée ,  mais  encore  en 
deçà  du  tropique.  Le  JNil  et  le  Rio  de  la  Plata 
dirigent  leur  cours  dans  deux  hémisphères 
opposés  de  la  zone   torride  vers  la  zone   tem- 


'   Paye*  la  théorie  que  j'ai  «posée  Tom,  VI,  p.  188. 

*  En  Asie,  le  Gangu ,  le  Buraraputer  elles  fleuves  m  ajes- 
lueux  de  l'Indo-Chine  ont  leur  cours  dirigé  vers  léquateur.  La 
premiers  vont  de  la  zone  tempérée  à  1*  zone  torride.  Ces  cir- 
cotistancus  du  rouis  di  liges  dans  ht)  sens  opposé  {vers  tèquatew 
ou  vers  les  climats  triiipérës')  influent  sur  1  époque  et  la  hauteur 
des  crues,  sur  la  nature  et  lu  variété  des  productions  rite- 
ra,nes,  sur  ïa.livité  plus  ou  moins  grande  du  commerce,  et, 
je  puis  ajouter  ,  d'après  ce  que  nous  m  Tons  des  peuples  de 
rÉgypte,  été  MfToé  et  de  l'Inde,  sur  la  maiche  de  la  civil* 
siition  le  lonj;  des  vallées  dp  rivières. 


CHAPITRE    XXIV.  3î)j 

Aussi  long-temps  qu'en  confondant  le  Rio 
Paragua  de  l'Esmeralda  avec  le  Rio  Guaviare , 
on  chercha  les  sources  de  FOrénoque  vers  le 
sud-ouest,   au  revers  oriental  des  Andes,  les 
crues  de  ce  fleuvq  furent  attribuées  à  une  fonte 
périodique  des  neiges.  Ce  raisonnement  étoit 
aussi  peu  exact  que  celui  par  lequel  on  faisoit 
gonfler  jadis  le  Nil  par  des  eaux  de  neiges  de 
FAbyssinie.  Les  Cordillères  de  la  Nouvelle-Gre- 
nade ,  près  desquelles  naissent  les  affluens  oc- 
cidentaux de  FOre'noque*,   le  Guaviare,  le 
Meta  et  l'Apure ,  n'entrent ,  à  l'exception  des 
seuls  Paramos  de  Chita  et  de  Mucuchies,  pas 
plus  dans  la  limite  des  neiges  perpétuelles  que 
les  Alpes  d'Abyssinie.  Les  montagnes  neigeuses 
sont  beaucoup  plus  rares  sous  la  zonnè  torride  a 
cju'on  ne  Fàdmet  généralement;  et  la  fonte  des 
neiges  y  qui^i'y  est  abondante  dans  aucune  sai- 
son, n'augmenta  pas  du, tout  dans  le  temps  des 
inondations  de  FOrénoque1.  Les  sources  de  ce 
fleuve  se  trouvent  (à  l'est  de  FEsmeral'da)  dans 
les  montagnes  de  La  Paritne,  dont  les  plus  hau- 
tes cimes  ne  dépassent  pas  1200  à  i3oo  toises 

1   Voyez  Tom,  VII ,  p.  247 ,  366  et  391, 

*  Voyez  mes  Nouvelles  recherches  sur  les,  montagnes  de 
l  Himalaya  el  Ut  hauteur  des  neiges  perpétuelles  sous  Vé- 
quateur,  dans  les  Annales  dé  Chimie  et  de  Physique, 
Tom.  XIV,  p.  41. 


d'élévation;  et,  depuis  la  Grita  jusqu'à  ISeiva 
(des  70  4-  aux  3°  de  latitude  ) ,  la  branche  orien- 
tale de  la  Cordillère  offre  de  nombreux  Para- 
mos  de  iSoo  à  1900  toises  de  hauteur  *  j  mai. 
on  n'y  voit  qu'un  groupe  de  Ncvados  ,  c'est-à 
dire  de  montagnes  qui  dépassent  s/joo  toises 
dans  les  cinq  Picachos  de  Chita.  C'est  des  Pa- 
ratnos  de  Cundinamarca ,  dépourvus  de  neige 
(pie  naissent  les  trois  grands  affluens  occiden- 
taux de  FOrénoque.  11  n'y  a  que  des  atfluens 
secondaires,  tombant  dans  le  Meta  et  l'Apure 
qui  reçoivent  quelques  aguds  de  nieœ,  tels  que 
le  Rio  Casanare,  qui  descend  du  Nevado  de 
Chita ,  et  le  Rio  de  Santo  Domingo  3 ,  qui  des- 

■  Du  nord  au  sud  :  les  Paramos  de  Porqueras  et  de  Laur» 
(près  de  La  Grita)  ;  Je  Cacota;  del  Almorzudcro ,  de  Zoraca, 
de  Ouaclianeqne  et  de  Chiiigasa  (entre  Pamplona  et  jSanla-Fc 
de  Bogota);  de  la  Suma  Pas,  entre  Paudi  et  Nciva.  Voye: 


ols  (habitons  de  la  j 


lance ,  au  sud ,  au  ttio  de  Santo 
ama  qui  débouche  dans  !e  golfe 
de  Muiacajbo.  Un  aff-jenl  du  premier  de  ces  fleuves,  le  Pi- 

r'ii!;n»i .  i  iiri!  del  1  piirtië  orridcnt.'dr  rie  la  Sii-rro  .VpiWit ifr Mt- 


il ,:  |  >.'.'l  1 

Ifetpra 

que  les  Espaf 
ut  l'ammos ,  o 

eur  ,  je  n'ai  pas 
eus  Je    i8«3   C 

Vt\yt'-.  ic  mi-moire,  que 

*  Le  Kendo  de  M 

Itecad 

a  de  Merida ,  d 

Domii 

go;  au  nord,  a 

CHAPITRE    XXIV.  399 

cend  de  la  Sierra  Nevada  de  Me  rida ,  en  tra- 
versant la  province  de  Varinas. 

La  cause  des   crues  périodiques  de  l'Oré- 
noque  agit  également  sur  tous  les  fleuves  qui 
naissent  dans  la  zone  torride.  Après  l'équinoxe 
du  printemps  ,  la  cessation  des  brises  annonce 
la  saison  des  pluies.  L'accroissement  des  rivières, 
qu'on  peut  considérer  comme  des  ombromètres 
naturels,  est  proportionnel  à  la  quantité  d'eau 
qui  tombe  dans  les  différentes  régions.  Au  cen- 
tre des  forêts  du  Haut-Orénoque  et  du  Rio 
Negro ,  cette  quantité  m'a  paru  excéder  90  à 
100  pouces  par  an  f.  Aussi,  ceux  des  naturels 
qui  ont  vécu  sous  le  ciel  brumeux  de  l'Esme- 
ralda  et  de  l' Atabapo  savent,  sans  avoir  la  moin- 
dre notion  de  physique,  ce  que  savoient  jadis 
Eudoxe   et  Eratosthène  2,   que  les  inondations 
des  grands  fleuves  sont  dues  aux  seules  pluies 
équatoriales.  Voici  la  marche  ordinaire  des  os- 
cillations de  l'Orénoque:  On  s'aperçoit,  aussitôt 
après  l'équinoxe  du  printemps  (le  peuple  dit  le 
a5  mars),  du  commencement  des  crues.  Elles 

rida.  II  n  y  a  donc  dans  tout  le  pourtour  du  bassin  de  l'Orénoque 
d'autres  cimes  qui  entrent  dans  la  limite  des  neiges  perpétuelles 
que  cette  Sierra  Nevada  de  Me  rida  (lat.  70  5o')  et  le  Nevado 
de  Chita  (lat.  5°  45'). 

1  Voyez  Tom.  VII ,  p.  3o5  et  424. 

a  Strabo,  Lib.  XYir,  p.  789.  Diod.  Sic,  Liv.  1,  c.  y. 


400  LIVRE    VIII. 

ne  sont  d'abord  que  d'un  poney  par  vingt- 
quatre  heures  :  quelquefois  ia  rivière  baisse  âe 
nouveau  en  avril  ;  elle  atteint  son  maximum  en 
juillet,  reste  pleine  (au  même  niveau)  depuis 
la  lin  de  juillet  jusqu'au  25  août;  puis  elle  dé- 
croît progressivement,  mais  avec  plus  de  len- 
teur qu'elle  n'a  augmenté.  Elle  est  à  son  mini- 
mum en  janvier  et  février.  Dans  les  deux  mon- 
des, c'est  à  peu  près  à  la  même  époque  que  les 
rivières  de  la  zone  torride  boréale  parviennent 
à  la  plus  grande  hauteur.  Le  Gange,  le  Pugeret 
la  Gambie  atteignent  te  maximum  comme  l'Oré- 
noque  dans  le  mois  d'août  '.  Le  Nil  retarde  de 
deux  mois,  soit  à  cause  de  quelques  circons- 
tances locales  dans  le  climat  de  FAbyssinie, 
soit  à  cause  de  la  longueur  de  son  cours,  depuis 
le  pays  de   îierber  ou  les   17°  de  latitude  a  jus- 

■    A  peu  jirt's  ,jti  fi  ou  jour.-  ;i|iivs  \f.  solstice  d'été. 

'  l  'est  le  point  (17"  3.1')  où  le  Tscazze  ou  Aslaboras  entre 
dnns  !e  Nil.  {f'"j-  l'excellent  ouvrage  de  M.  Burchhanll, 
p.  il'i3.)  Au-dessous  de  ce  confluent ,  le  Kil  ne  reçoit  plus 
de  rivière  ni  ù  l'est  ni  ^.l'ouest,  exemple  unique  dans  l'his- 
luire  liydrograpliique  ilu  globe.  Il  y  a.  de  l'embouchure  du 
Tncnzxi!  jusqu'au  ilelta .  pies  de  i  ao  nulles  marins;  de  sorte 
qu'en  admet  tu»  L  une  vitesse  moyenne  du  Kil  (  Girard,  p.  i3 

tic  i  pieds  par  seconde  ou  2  milles  par  heure,  je  Iront* 
M  jouis  et  demi  pour  le  temps  de  la  descente  d'une  cocfc** 
d'eau.  C'est  *  peu  près  aussi  le  temps  que  mettrait  une  en" 
qui  tlesi '.endroit  des  sources  de  rOrénoqiie  .'1  son  embouchure. 


CHAPITRE    XXIY.  4<>l 

tiu*à  la  bifurcation  du  Delta.  Les  géographes 
arabes  assurent  que,  dans  le  Sennaar  et  en  Abys- 
sinie  ,  le  Nil  se  gonfle  dès  le  mois  d'avril  (à  peu 
près  comme  l'Orénoque  )  j  cependant  les  crues 
ae  deviennent  sensibles  au  Caire  que  vers,  le 
solstice  d'été;  elles  atteignent, la  plus  grande 
hauteur  à  la  fin  du  mois  de  septembre l.  La  ri- 
vière se  maintient  au  même  ni vçaa  jusqu'à  la 
mi-octobre;  elle  çsldAiminirnum  d'avril  en  mai, 
à  une  époque  où  les  fleuves  de  la  Guyane  com- 
mencent déjà  à  gonfler  de  nouveau.  On  voit  par 
cet  exposé  rapide  que,  malgré  le  retprd  causé 
par  la  forme  des  canaux  naturels ,  et  par  des  cir- 
constances climatériques  Iqcales ,  le  grand  phé- 
nomène des  oscillations  des  rivières  de  la  zone 
torride  est  le  même  partout.  Dans  les  deux  zo- 
diaques que  l'on  appelle  vulgairement  tartare 
et  chaldéen  ou  égyptien  (  dans  le  zodiaque  qui 
renferme  le  signe  durât,  et  dans  celui  qui  ren- 
ferme ceux  des  poissons  et  du  verseau) ,  des 
constellations  particulières  sont  consacrées  aux 
débordemens  périodiques  des  fleuves  De  vrais 


/  -■  ••  i 


du  Nil  en  Nubie  est  sans  doute  un  peu  plus  grande  que  je  ne 
l'ai  évaluée  dans  ce  calcul.  Le  retard  des  oscillations  du  Nil , 
en  les  comparant  à  celles  des  autres  fleuves  des  tropiques , 
est  bien  remarquable.  Ànnonce-t-il  une  cause  plus  éloignée  des 
crues? 

1  A  peu  près  80  ou  90  jours  après  le  solstice  d'été. 

Relat.  hist.  tom.  8.  26 


4oa  LIVRE    V  III. 

cycles ,  des  divisions  d  u  temps  ont  été  transfor- 
mées peu  à  peu  en  divisions  de  l'espace  ;  mais 
la  généralité  du  phénomène  physique  des  crues 
semble  prouver  que  le  zodiaque  qui  nous  a  été 
transmis  par  les  Grecs  ,  et  qui ,  par  la  précession 
des  équinoxes,  devient  un  monument  historique 
d'une  haute  antiquité,  a  pu  naître  loin  de  Thèbes 
et  de  la  vallée  sacrée  du  Nil.  Dans  les  zodiaques 
du  Nouveau-Monde,  dans  !e  mexicain,  par 
exemple,  dontnous  découvrons  lesdébris  dans 
les  catastérismcs  des  jours  et  les  séries  périodi- 
ques qu'ils  composent ,  il  y  a  aussi  des  signes  de 
pluie  et  d' inondation  eorrespondans  au  chou 
(rat)  du  cycle  chinois  •  et  tibétain  des  tse  ,  et 
aux  poissons  et  au  verseau  de  la  dodécatomérie. 
Ces  deux  signes  mexicains  sont  Veau  (  atl)  elci- 
paùtli,  le  monstre  marin  muni  d'une  corne.  Cet 
animal  est  à  lu  fois  le  poisson-gazelle  des  In- 
dous,  le  capricorne  de  notre  zodiaque  ,  Deuca- 
lion  des  Grecs  et  Nue  {Coxcox)  des  Aztèques  *. 


'  J,a  ligure  Je  tenu  même  est  souvent  substituée  à  celle 
du  rat  {Aivîcnla)  dans  le  zodiaque  tarlarc.  Le  rat  prend  la 
place  du  verseau.  {  Gaubil ,  Obs.  malhâm.,  Tom.  m,  p.  33.) 

a  Coxcox  porte  aussi  la  dénomination  de  Teo  -  CipactU , 
dans  lequel  la  racine  dieu  on  divin  est  ajoutée  au  iiora  du 
signe  CipactU.  C'est  l'homme  ilu  quatrième  âge,  qui,  lors  de 
la  quai  rit' me  destruction  du  monde  (au  dernier  renouvellement 
de  la  nature) ,  se  sauva  avec  sa  femme  en  atteignant  la  mon- 
Ugnc  de  Colhuaran.   D'après  le  commentateur  Germanicui, 


CHAPITRE    XXIV.  Loi 

C'est  ainsi  que  Ton  retrouve  Je§  résultats  géné- 
raux de  V  Hydrographie  comparée  dans  les  mo- 
numens  astrologiques ,  les  divisions  du  temps  et 
les  traditions  religieuses  des  peuples  qui  sont  le 
plus  éloignés  les  uns  des  autres  par  leur  position 
et  le  degré  de  leur  culture  intellectuelle. 

Gomme  les  pluies  equatorial.es  ont  lieu  dans 
les  plaines ,  lorsque  le  soleil  passe  par  le  zénith 
du  lieu ,  c'est-à-dire  lorsque  sa  déclinaison  de- 
vient homonyme  avec  la  zone  comprise  entre 
l'équateur  et  un  des  tropiques,  les  eaux  de 
l'Amazone  baissent,  tandis  que  celles  de  l'Oré- 
noque  montent  sensiblement.  Daqs  une  discus- 

Deucalion  étoit  placé  dans  le  verseau  ;  mais  les  trois  signes 
des  poissons ,  du  verseau  et  du  capricorne  (  poisson  -  gazelle  ) 
étoient  jadis  intimement  liés  ensemble.    «Un  animal  qui, 
après  avoir  long-temps  habité  les  eaux ,  prend  la  forme  d  une 
gazelle  et  gravit  les  montagnes ,  rappelle  à  des  peuples ,  dont 
l'imagination  inquiète  saisit  les  rapports  les  plus  éloignés ,  les 
traditions  antiques  de  Menou ,  de  Noé  et  de  ces  Deucalionà 
célèbres  parmi  les  Scythes  et  les  Thessaliens.  »  Comme  les 
zodiaques  tartare  et  mexicain  renferment  les  signes  du  singe 
et  du  tigre,  ils  ont  pris  sans  doute  naissance  dans  la  zone 
torride.  Chez  les  Muyscas ,  habitons  de  Nouvelle-Grenade , 
le  premier  catastérisme  étoit,  comme  dans  F  Asie  orientale, 
celui  de  leau ,  figuré  par  une  grenouille.  Il  est  remarquable 
d'ailleurs  que  le  culte  astrologique  $e$  Muyscas  étoit  venu 
sur  le  plateau  de  $ogojta,  du  côté  de  Test,  des  plaines  de 
San  Juan  qui  s'étendent  Yen  le  Guaviare  et  lOrénoque.  Voyez 
plusieurs  peintures  hiéroglyphiques  dans  mes  Monymens  amer. , 
p.  i5<),  207,  226,  a52,  260,  a63. 

2$* 


4t>/(  LITRE    Vnt. 

sion  très-judicieuse  sur  l'origine  du  Rio  Congo  ', 
on  a  déjà  fixe  l'attention  des  physiciens  sur  les 
modifications  que  doivent  éprouver  les  époques 
des  crues  dans  le  cours  d'un  fleuve  dont  les 
sources  et  l'embouclnire  ne  sont  pas  du  même 
côté  de  la  ligne  équinoxiale a.  Les  systèmes 
hydrauliques  de  l'Orénoque  et  de  l'Amazone 
offrent  une  combinaison  de  circonstances  plus 
extraordinaires  encore.  Ils  sont  réunis  par  le 
Rio  Negro  etle  Cassiquiarc,  bras  de  l'Orénoque; 
c'est  une  ligne  navigable  entre  deux  grands  bas- 
sins de  fleuves,  qui  est  traversée  par  l'Equateur. 
La  rivière  de  l'Amazone,  d'après  des  rensei- 
gnemens  que  j'ai  obtenus  sur  ses  rives,  est 
beaucoup  moins  réglée  dans  les  époques  de  ses 
oscillations  que  ne  l'est  l'Orénoque  :  cependant 
elle  commence  généralement  à  croître  en  dé- 
cembre ,  et  elle  atteint  son  maximum  de  hauteur 
en  mars3.  Elle  baisse  dès  le  mois  de  mai,  et  se 
trouve  ou  minimum  de  hauteur  dans  les  mois 
de  juillet  et  d'août,  au  moment  où  le  Bas-Oré- 
noque  inonde  tous  les  terrains  d'alentour. 
Comme,  par  la  configuration  générale  du  sol, 

'    Voynge  ta  the  '/.aire ,  p.  xvjr. 

1  Parmi  les  fleuves  de  l'Amérique,  c'est  le  cas  du  Km 
Negro,  du  Rio  Branco  cl  du  Jupura. 

1  A  peu  près  70  aflo  jours  aprci  notre  solstice  d  hiver  T11 
«t  le  sulsiicc  d'été  de  l'hémisphère  amiral. 


CHAPITRE   XXIT.  4<>5 

aucun  fleuve  de  l'Amérique  méridionale  ne  peut 
traverser  l'équateur  du  sud  au  nord ,  les  crues 
de  l'Orénoque  influent  sur  F  Amazone;  mais 
celles  de  l'Amazone  n'altèrent  point  la  marche 
des  oscillations  de  l'Orénoque.  11  résulte  de  ces 
données  que,  dans  les  deux  bassins  de  l'Ama- 
zone et  de  l'Orénoque ,  les  sommets  concaves  et 
convexes  de  la  courbe  des  accroissemens  et  des 
décroissemens  progressifs l  correspondent  très- 
régulièrement  entre  eux,  puisqu'ils  offrent  la 

1  Girard,  Jîg.  i ,  où  Ton  trouve  la  courbe  des  crues  du 
Nil.  Yoici  des  résultats  analogues  pour  deux  grands  fleuret 
de  l'Amérique  méridionale  comparés  au  Nil  : 

ORENOQUE. 

(Lat.  5°— 8*  bor.) 
Commette,  des  crues.  Avril. 
Maximum.  Août. 

Minimum.  Janv. ,  fév. 

AMAZONE. 

(Lat.  3°  bor.— 169  austr.) 

Décembre. 

Mars. 

Juillet,  août. 

NIL. 

(Lat.  il0-;— 3i°±bor.) 
Avril  (  Abyssinie  ) ,  juin  (  Caire  ) . 
Septembre.   « 
Avril. 
L'Orénoque,  comme  le  Nil ,  croît  pendant  ioo  à  n5  jours. 
Le  Rio  del  Norte  a  son  maximum  en  mai.  (  Essai poL,  Tom  1 9 
p.  3o3.) 


4o6  LIVRE    VIII. 

différence  de  six  mois  qui  résulte  de  la  position 
des  fleuves  dans  des  hémisphères  opposés.  Le 
commencement  seul  des  crues  est  moins  tardif 
dans  l'Orénoque.  Cette  rivière  augmente  d'une 
manière  sensible  dès  que  le  soleil  a  traverse 
l'équateur;  dans  l'Amazone,  au  contraire,  les 
crues  ne  commencent  que  deux  mois  après 
l'équinoxe.  On  sait  que ,  dans  les  forêts  situées 
au  nord  delà  ligne,  les  pluies  sont  plus  précoces 
que  dans  les  plaines  moins  boisées  de  la  zone 
torride  australe.  A  cette  cause  locale  s'en  joint 
une  autre  qui  agit  peut-être  également  sur  les 
crues  tardives  du  Nil.  La  rivière  des  Amazones 
reçoit  une  grande  partie  de  ses  eaux  de  la  Cor- 
dillère  des  Andes,  oùlessaisons,  comme  partout 
dans  les  montagnes,  suivent  un  type  particulier 
et  le  plus  souvent  opposé  à  celui  des  basses 
régions. 

La  loi  de  l'accroissement  et  du  décroissement 
de  l'Orénoque  est  plus  difficile  ;\  déterminer  par 
rapport  à  l'espace  ou  à  la  grandeur  des  oscilla- 
tions qu'au  temps  ou  à  l'époque  des  maxima  et 
des  minirna.  JN'ayant  pu  mesurer  que  d'une 
manière  imparfaite  les  crues  du  fleuve,  je  ne 
rapporte  qu'en  hésitant  des  évaluations  qui  sont 
i  lès-différentes  entre  elles*.  Les  pilotes  étrangers 

■   Tuc/iey,  Maritime  geogr,,  Tom.  IV,  p.  '!og.  Hippisley . 


CHAPITRE   XXIV.  4°7 

admettent  90  pieds  poyr  les  crues  ordinaires 
dans  le  Bas-Orénoque  :  M.  de  Pons ,  qui  a  re- 
cueilli généralement  des  notions  très  -  exactes 
durant  son  se  jour  à  Caracas,  s'arrête  à  1 3  brasses. 
Les  hauteurs  varient  naturellement  d'après  la 
largeur  du  lit  et  le  nombre  des  affluens  que  re- 
çoit le  tronc  principal.  Les  crues  du  Nil  sont, 
dans  la  Haute-Egypte,  de  3o  à  35  pieds;  au 
Caire,  de  2 3  pieds;  dans  la  partie  septentrionale 
du  Delta  y  de  4  pieds.  11  paroît  qu'à  l'Angostur$, 
les  crues  moyennes  n'excèdent  pas  24à  26  pieds. 
C'est  dans  cet  endroit  qu'une  île,  située  au  mi- 
lieu du  fleuve,  pourroit  présenter  les  mêmes 
facilités  pour  les  mesures  des  crues  que  celles 
qu'offre  le  Nilomètre  (Megjrâs)  placé  à  la  pointe 
de  l'île  de  Roudah.  Un  savant  distingué,  qui  a  ré- 
sidé récemment  sur  les  bords  de  l'Orénoque, 
M.  Zea,suppléeraà  ce  qui  manque  à  mes  observar 
tions  sur  un  point  si  important.  Le  peuple  croit 
que  l'Orénoque  éprouve  tous  les  a  5  ans  une  crue 
qui  excède  les  autres  de  3  pieds  j  mais  l'idée  de 
ce  cycle  ne  repose  pas  sur  des  mesures  précises. 


Expéd.  à  l'Orénoque ,  p.  38.  Gumilla,  Tora.  I;  p.  56-59. 
Tom.  III ,  p.  3oi .  La  plus  grande  hauteur  des  crues  du  Missis- 
sipi  est ,  à  Natchez ,  de  55  pieds  anglois.  Cette  rivière  (la  plus, 
grande  peut-être  de  toute  la  zone  tempérée)  a  son  maximum 
de  février  en  mai ,  son  minimum  d'août  en  septembre.  EUicot^ 
Journal  ofan  Exped.  to  the  Ohio>  p.  iao* 


4o8  LIVRE    VIII. 

Nous  savons,  par  le  témoignage  de  l'antiquité, 
que  les  oscillations  du  Nil  sont  sensiblement  les 
mêmes,  quant  à  leur  hauteur  et  à  leur  durée, 
depuis  des  milliers  d'années.  C'est  une  preuve 
bien  digne  d'attention,  que  l'état  moyen  de 
l'humidité  et  de  la  température  ne  varie  pas  dans 
le  vaste  bassin  du  Nd.  Cette  constance  des  phé- 
nomènes physiques,  cet  équilibre  des  élémens, 
se  conserveront-ils  aussi  dans  le  Nouveau-Monde 
après  quelques  siècles  de  culture?  Je  pense  qu'on 
peut  répondre  affirmativement  à  cette  question; 
car  les  efforts  réunis  de  l'homme  ne  peuvent  in- 
fluer sur  les  causes  générales  desquelles  dépend 
le  climat  de  la  Guyane. 

D'après  la  hauteur  barométrique  de  San  Fer- 
nando de  Apure,  je  trouve,  depuis  cette  ville 
jusqu'à  \aJBoca  de  JYavios,  la  pente  de  l'A  pure  et 
du  lias-  Orénoque  de  5  -j  pouces  par  mille  marin 
de  f)5o  toises '.  On  pourrait  être  surpris  de  la 
forée  du  courant  par  nne  pente  si  peu  sen- 
sible; mais  je  rappellerai  à  cette  occasion  que, 
d'après  des  mesures  faites  par  ordre  de  M.  Has- 
tings,  on  a  trouvé  que  le  Gange  pendant  60  milles 
(y  compris  les  détours)  n'a  aussi  que  4  pouces 
de  chute  par  mille,  et  que  la  vitesse  moyenne  de 
ce  fleuve  est,  dans  le  temps  des  sécheresses,  de  5; 
1   L'Apure  seul  a  une  pend'  de  i3  ponces  p:ir  mille.  Voya 


CHAPITRE   XX  IT.  4°9 

dans  le  temps  des  pluies,  de  6  à  8  milles  par 
heure.  La  force  du  courant  dépend  donc ,  dans 
le  Gange  comme  dans  l'Orénoque,  moins  de  la 
pente  du  lit  que  de  l'accumulation  des  eaux  supé- 
rieures causée  par  l'abondance  des  pluies  et  le 
nombredesaffluens^Ily  adéjà25o  ans  que  des 
colons  européens  sont  établis  près  desbouches  de 
l'Orénoque;  et,  pendant  ce  long  espace  de  temps, 
d'après  une  tradition  qui  s'est  propagée  de  géné- 
ration en  génération,  les  oscillations  périodiques 
du  fleuve  (l'époque  du  commencement  des  crues 
et  celle  où  elles  atteignent  le  maximum  )  n'ont 
jamais  retardé  de  plus  de  12  à  i5  jours. 

Lorsque,  pendant  les  mois  de  janvier  et  de 
février,  des  bâtimens  qui  tirent  beaucoup  d'eau 
remontent  vers  i'Angostura ,  à  la  faveur  de  la 
brise  el  du  flot,  ils  risquent  de  toucher  dans  la 
vase.  Le  canal  navigable  change  souvent  de 
largeur  et  de  direction  :  cependant  aucune  balise 
n'indique  jusqu'ici  les  dépôts  d'attérissement 
qui  se  forment  dans  le  lit  du  fleuve  là  où  les 
eaux  ont  perdu  leur  vitesse  primitive.  Il  existe, 
au  sud  du  cap  Barima,  tant  par  la  rivière  de 
ce  nom  que  par  le  Rio  Moroca  et  plusieurs 
esteres*,  une  communication  avec  la  colonie 
angloise  de  l'Essequebo.  On  peut  pénétrer ,  avec 

'  Barrow  dans  le  Voyage  to  the  Zaïre,  Intr. ,  p.  xvu* 
3  jEstuaria, 


4iO  LIVRE    VIII. 

de  petites  embarcations ,  dans  l'intérieur  des 
terres  jusqu'au  Rio  Poumaron  ',  sur  lequel  sont 
les  anciens  établissemens  de  Zélande  et  de  Mi- 
delbourg.  Cette  communication  n'a  intéressé 
jadis  le  gouvernement  de  Caracas  que  par  la 
facilité  qu'elle  olfroit  au  commerce  frauduleux  : 
depuis  que  Berbice,  Demerary  et  Essequebo 
sont  tombés  entre  les  mains  d'un  voisin  plus 
puissant,  elle  fixe  l'attention  des  Espagnols- 
Américains  sous  le  rapport  de  la  sûreté  des  li- 
mites. Des  rivières  qui  ont  un  cours  parallèle 
à  la  côte,  et  qui  n'en  restent  constamment  éloi- 
gnées que  de  5  à6  milles  marins  ',  caractérisent 
tout  le  littoral  entre  l'Orénoque  et  l'Amazone. 
A  dix  lieues  de  distance  du  cap  Barima,  le 
grand  lit  de  l'Orénoque  se  divise  pour  la  pre- 
mière fois  en  deux  bras  de  2000  toises  de  lar- 
geur*.  Us  sont  connus  sous  les  noms  indiens  de 
Zucupana  et  d'Imataca.  Le  premier,  qui  est  le 
plus  septentrional,  communique  à  l'ouest  des 
îles  Cangrejos  et  Burro  avec  les  bocas  chicas  de 

"  '  Près  du  cap  Nassau.  Le  colonel  Ynciartc  ,  avant  d'être  fixé 
ù  I'Angoslura ,  a  été  employé  par  le  gouvernement  espagnol  à 
relever  le  labyrinthe  Je  canaux  (esteras  y  canas)  entre  la 
grande  emhouelmie  de  l'Oi  éiioque  ri  celle  de  l'Essequebo.  Cet 
officier  n'etoil  malheureusement  jias  muni  de  chronomètres. 

"  Vnjrez ,  paï  exemple .  sur  les  belles  cartes  de  M.  Van  der 
Bosch  ,  le  cours  du  Coinoiewyrie  qui  s'unit  au  fleure  de  Suri- 
nam .  à  an^le  droit,  comme  le  Cuvuni  s'unît  à  l'Es  cquebo. 


CHAPITRE   XXir.  4l! 

Lauran l  de  Nuina  et  de  Mariusas.  Comme  l'île 
du  Burro  disparoît  dans  le  temps  des  grandes 
inondations,  elle  n'est  malheureusement  pas 
propre  à  être  fortifiée.  La  rive  méridionale  du 
brazo  Imataca  est  coupée  par  un  dédale  de  petits 
canaux  dans  lesquels  se  jettent  le  Rio  Imataca 
et  le  Rio  Aquire  a.  Une  longue  série  de  mon- 
ticules granitiques  s'élève  dans  les  savanes  fer- 
tiles entre  l'Imataca  et  le  Cuyuni  :  c'est  une 
prolongation  de  la  Cordillère  dé  la  Parime  qui, 
bordant  l'horizon  au  sud  de  l'Àngostura,  forme 
les  célèbres  cataractes  du  Rio  Caroni,  et  se 
rapproche  de  l'Orénoque  comme  un  cap  avancé 
près  du  fortin  de  la  Vie] a  Guayana.  Lès  missions 
populeuses  d'Indiens  Caribes  et  Guayanbs,  gou- 
vernées par  les  Capucins  catalans,  se  trouvent 
vers -les  sources  de  l'Imataca  et  de  l'Aquire. 
Parmi  ces  missions  les  plus  orientales  sont 
celles  de  Miamu,  Cumamu  et  Palmar  placées 
dans  un  terrain  montueux  qui  s'étend  vers 
ïupuquen  ,  Saiita-Maria  et  la  Villa  de  Upàta. 
En  remontant  le  Ilio  Aquire  et  en  se  dirigeant 
à  travers  les  pâturages  vers  le  sud,  on  parvient 
à  la  mission  de  Belem  de  Tumeremo  et  de  là  au 
confluent  du  Curumii  avec  le  Rio  Cuyuni  où  se 

1   Cano  froncés.  *> 

a  Ces  canaux  communiquent  avec  le  Cano  de  Arecifes  qui 
débouche  2  lieues  à  l'ouest  du  cap  Barima. 


trouvait  établi  jadis  le  poste  espagnol  ou  desta- 
camento  de  Cuyuni*.  J'entre  dans  ce  détail  to- 
pograpbique ,  parce  que  le  Rio  Cuyuni  ou  Cudu- 
■vini  sur  une'# étendue  de  2°  -f  à  5°  de  longitude3, 
se  dirige  parallèlement  à  l'Orénoque  de  l'ouest 
à  l'est,  et  offîre  une  excellente  limite  naturelle 
entre  le  territoire  de  Caracas  et  celui  de  la 
Guyane  angloise. 

Les  deux  grands  bras  de  l'Orénoque,  leZa- 
CUpana  et  l'Imataca,  restent  séparés  sur  une 
longueur  de  i/|  lieues  :  en  remontant  plus  loin, 
on  trouve  les  eaux  du  fleuve  réunies3  dans  un 
seul  canal  extrêmement  large.  Ce  canal  a  près 
de  8  lieues  de  long;  son  extrémité  occidentale 
présente  une  seconde  bifurcation;  et,  comme 
c'est  dans  le  bras  septentrional  de  la  rivière 
bifurquêe  qu'est  placé  le  sommet  Au  Delta,  cette 
partie  de  l'Orénoque  est  d'un  grand  intérêt  pour 
la  défense  militaire  du  pays.  Tous  les  canaux^qui 

1   A  l'est  des  montagnes  de  Kinoroto. 

'  En  y  comprenant  le  Itio  Jurunm  ,  une  des  branches  prin- 
cipales du  Cuyuiii.  Le  poste  militaire  hollauduis  se  trouToil 
5  lieues  à  l'ouest  de  la  réunion  du  Cuyuni,  avec  l'Esse- 
quebo,  là  où  le  premier  de  ces  fleuves  reçoit  le  Mazuruni. 

1  C'est  à  ce  point  de  réunion  que  sont  placé)  deux  villages  de 

Guaraons.  \h  portent  é^iil eul  les  noms  d 'ImLitaca  et  de  Za- 

Cupaon.  /'y)-csToin.  III,  p.  iijS. 

'■  Cann  de  Maman"  grande,  <".  de  Mananio  chien,  C-  Pe- 
Htrnales ,  C.  Mttvttreo  ,  C.  Ctilupiti,  C.  Macuona ,  C.  grande 


CHAPITRE    XXÎV.  4^ 

aboutissent  aux  bocas  chicas  naissent  sur  un 
même  point  du  tronc  de  l'Orénoque.  Le  bras 
(CanoManamo),  qui  se  sépare  près  du  village  de 
San  Rafaël,  ne  se  ramifiequ'après  un  cours  de  3  à 
4  lieues;  et,  en  plaçant  un  fortin  au-dessus  de 
l'île  Chaguanes,  on  défendrait  PAngostura  contre 
un  ennemi  qui  voudroit  pénétrer  par  une  des 
bocas  chicas.  De  mon  temps  la  station  des  cha- 
loupes canonnières  se  trouvoit  à  l'est  de  San 
Rafaël ,  près  de  la  rive  septentrionale  de  l'Oré- 
noque. C'est  le  site1  que  doivent  reconnoître  les 
bâtimens  qui  remontent  à  la  voile  versl'Angos-' 
tura  en  passant  par  le  canal  septentrional,  celui 
de  San  Rafaël  qui  est  le  plus  large,  mais  le  moins 
profond. 

Six  lieues  au-dessus  dix  point  où"  l'Orénoque 
envoie  une  branche  aux  bocas  chicas  est  placé 
l'ancien  fortin  (los  Castillos  de  laVieja  o\iAn~ 
tigua  Guajana  )  dont  la  première  construction 
remonte  au  16e  siècle.  Dans  cet  endroit,  le  lit 

de  Mariusas,  etc.  Les  trois  derniers  bras  forment ,  en  se  réu- 
niasaot ,  le  cqnal'Stnueux'  appelé  .la  Fuelta  del  Torno.  Quoique 
le  dédale  des  petits  bras  paroisse  sujet  à  de  fréquens  change - 
mens,  il  n'en  est  pas  moins  certain  qu'on  pourrait  exécuter 
un  relèvement  exact  des  grands  bras  dû  dèltd  de  FOrénoque. 
Ce' travail  seroit  très-long  sans  cloute  ;  mais ,  "en  rectifiant  de 
temps  en  temps  l'indication  des  sondes  marquées,  il  devièndroit 
d'un  grand  secours  pour' la  navigation. 
*  Barancos ,  près  de  File  Yaya. 


h  1  \  LIVRE    T1LI, 

du  fleuve  est  parsemé  (Viles  rocheuses  '  :  on 
assure  que  sa  largeur  atteint  près  de  65o  toises. 
La  ville  est  presque  détruite,  mais  les  fortifi- 
cations '  subsistent  et  méritent  toute  l'attention 
du  gouvernement  delà  Terre-l'erme.  On  jouit 
d'une  v  ne  magnifique  de  la  batterie  établie  sur 
un  morne,  au  nord-ouest  de  l'ancienne  ville.  A 
l'époque  des  grandes  inondations,  celle-ci  est 
totalement  environnée  d'eau.  Des  mares  qui 
communiquent  avec  VOrcnoque  forment  des  bas- 
sins naturels  propres  à  recevoir  les  vaisseaux 
qui  doivent  être  radoubés,  il  faut  espérer  que, 
lorsque  la  paix  sera  rendue  à  ces  belles  contrées 
et  qu'une  politique  étroite  n'arrêtera  plus  le  dé- 
veloppement de  l'industrie,  des  cultes  de  cons- 
truction entoureront  ces  bassins  de  la  Vieja 
ijtatjana.  Après  l'Amazone,  il  n'y  a  pas  de  ri- 
vière qui,  des  forêts  même  qu'elle  parcourt, 
puisse  fournir  des  bois  de  construction  plus  pré- 
cieux pour  l'architecture  navale.  Cesbois,  ap- 
partenant aux  grandes  familles  des  Laurinées, 
des  Ciuttifèrcs,  des  Rutacées  et  des  Légumi- 
neuses arborescentes,  offrent  toutes  les  variétés 

1  A  l'ouest  des  Iskis  1  guanos. 

*  Los  Juertes  de  San  Francisco  de  Asis  y  de!  Padrasto. 
■Fignore  si,  vis-à-vis  de  la  t'ieja  Guayani,  sur  la  rive  septentrio- 
nale niaient  encore  les  restes  du  Castillu  de  San  Fermant» 
ou  de  Umoncs. 


CHAP1TKE    XXIY.  4l5 

désirables  de  densité,  de  pesanteur  spécifique 
et  de  qualités  plus  ou  moins  résineuses.  On  ne 
manque  dans  ce  pays  que  d'un  bois  de  mature 
léger ,  élastique  et  à  fibres  parallèles,  comme  en 
fournissent  les  Conifères  des  régions  tempérées 
et  des  hautes  montagnes  des  tropiques. 

Après  avoir  passé  les  fortins  de  la  Vieja  Gua- 
yana,  le  lit  de  i'Orénoque  s'élargit  de  nouveau. 
L'état  de  la  culture  du  pays  présente  un  con- 
traste frappant  sur  les  deux  rives.  On  ne  voit 
au  nord  que  la  partie  déserte  de  la  province  de 
Cumana,  des  steppes  (llanos)  dépourvues  d'ha- 
bitations et  qui  s'étendent  au-delà  des  sources 
du  Rio  Mamo ,  vers  le  plateau  ou  mesa  de  Gua- 
nipa.  Au  sud  on  trouve  trois  villages  populeux 
appartenant  aux  missions  de  Carony,  savoir 
San  Miguel  de  Uriala 1 ,  San  Félix  et  San  Joaquin. 
Ce  dernier  village,  placé  sur  les  rives  du  Ca- 
rony, immédiatement  au-dessous  de  la  grande 
cataracte ,  est  considéré  comme  Y  embarcadère 
des  missions  catalanes.  En  continuant  la  navi* 
gation  plus  à  l'est,  entre  l'embouchure  du  Ca- 
rony  et  l'Angostura,  le  pilote  doit  éviter  les  ro- 
chers de  Guarampo ,  le  bas-fond  du  Mamo  et  la 
Piedra  del  Rosario.  J'ai  construit,  sur  les  maté- 
riaux nombreux  que  j'ai  rapportés  et  d'après 

■  Voyez  plus  haut ,  p.  364. 


4l6  L1VIIK    VIII. 

des  discussions  astronomiques  dont  j'ai  indiqué 
plus  haut  les  principaux  résultats,  une  carte  du 
pays  limité  par  le  delta  de  l'Oi'énoque,  le  Ca- 
rony  et  le  Cuyuni.  C'est  la  partie  de  la  Guyane 
qui,  par  la  proximité  des  côtes,  oili'ira  un  jour 
le  plus  d'appât  aux  colons  européens. 

Dans  son  état  actuel,  toute  la  population  de 
1  cette  vaste  province,  à  l'exception  de  quelques 
paroisses  espagnoles  ',  dispersées  sur  les  rives 
du  IJas-Orénoque,  est  soumise  à  deux  gouver- 
nemens  monastiques.  Eu  évaluant  à  55,ooo  le 
nombre  des  habitons  dclaGuyanequi  ne  vivent 
pas  dans  une  sauvage  indépendance,  on  en 
trouve  près  de  a4,ooo  établis  dans  les  missions  et 
pour  ainsi  dire  soustraits  à  l'influence  directe 
du  bras  séculier.  À  l'époque  de  mon  voyage,  le 
territoire  des  religieux  de  l'Observance  de  St.- 
François  renfuimoit  ^3oo  liabitans,  celui  des 
Capuchlnos  catalanes  17,000;  disproportion  sur- 
prenante, lorsqu'on  réfléchit  sur  la  petitesse  du 
dernier  territoire  comparé  aux  vastes  rives  du 
Haut-Orénoque,  de  l'Atapabo,  du  Cassiquiare 
et  du  Rio  JNegro.  Il  résulte  de  ces  données  que 
près  de  deux  tiers  de  la  population  d'une  pro- 
vince qui  a  16,800  lieues  carrées,  se  trouvent 
concentrés,  entre  le  Rio  Immataca  et  la  ville  de 

'   Puêhhu  y  villas  de  E.ipmtoles. 


CHAPITRE   XXIV.  4*7 

Santo  Thomè  del  Àngostura,  sur  un  terrain  qui 
n'a  que  55  lieues  delong  et  3o  lieues  de  large.  Ç$$ 
deux  go uvernemens  monastiques  sont  également 
inaccessibles  aux  blancs  et  forment,  status  in 
statu.  J'ai  décrit  le  premier,  celui  des  Obswvan* 
tins  ,d'après  mes  propres  recherches  :  il  me  reste 
à  consigner  ici  les  notions  que  je  me  suis  pro- 
curées sur  le  second  de  ces  gonvernemens ,  celui 
des  Capucins  catalans.  De  funestes  dissentions 
civiles  et  des  fièvres  épidémiques  ont  diminué, 
dans  ces  dernières  années ,  la  prospérité  long- 
temps croissante, des  missions  deCarony  :  mais, 
malgré  ces  pertes ,  la  région  que  nous  allons 
parcourir  offre  encore  beaucoup  d'intérêt,  sous 
le  rapport  de  l'économie  politique. 
*  Les  missions  des  Capucins  catalans  renfer*» 
moient,,en  i8o4,  pour  le  moins  60,000  têtes 
de  bœufs  paissait  dans  les  savanes;  elles  s'éten- 
dent du  bord  oriental  du  Carony  et  duParagua 
jusqu'aux  rives  de  l'Imataca ,  du  Curumu  et  du 
Çuy  uni  ;  elles  confinent  au  sud-est ,  avec  la 
Guyane  angloise  ou  colonie  d'Essequebo;  vers  le 
sud,  en  remontant  les  rives  désertes  du  Paragua 
^  et  du  Pâraguamusi,  et  en  traversant  la  cordil- 
lère de  Pacaraimo,  elles  touchent  aux  établis^ 
semens  portugais  du  Rio  Branco.  .Tout  ce  pays 
est  ouvert,  rempli  de  belles  savanes ,  Bt  ne  res- 
semble guère  à  celui  que  nous  venons  de  par- 
Pelât,  histor.  Tarn.  8.  %  7 


y 


£i8  livue  vnr. 

courir  dans  le  Haut-Orénoque.  Les  forêts  ne 
deviennent  impénétrables  qu'à  mesure  qu'on 
avance  vers  le  sud  :  au  nord,  il  y  a  des  prairies 
entrecoupées  de  collines  boisées.  Les  sites  les 
plus  pittoresques  se  trouvent  près  des  chutes 
du  Carony  et  dans  cette  chaîne  de  montagnes, 
de  s5o  toises  de  haut,  qui  sépare  les  affluens  de 
l'Orénoque  de  ceux  du  Cuyuni.  C'est  là  que 
sont  placées  la  Villa  de  Upata',  qui  estle  chef- 
lieu  des  missions  ,  Santa  Maria  et  Cupapui.  De 
petits  plateaux  offrent  un  climat  sain  et  tempéré; 
le  cacao,  le  riz,  le  coton,  l'indigo  et  le  sucre 
viennent  en  abondance  ,  partout  où  l'on  soumet 
à  la  culture  un  sol  vierge  et  couvert  d'une 
bourre  épaisse  de  graminées.  Les  premiers  éta- 
blissemens  cbrétiensde  ces  contrées  ne  remon- 
tent pas,  je  crois  ,  au-delà  de  l'année  1721.  Les 
élémens  dont  se  compose  la  population  actuelle 
sont  les  trois  races  d'Indiens  Guayanos,  Caribes 
et  Guaycas.  Les  derniers  sont  un  peuple  mon- 

1  Fondée  en  17  Pc.  Population  .65-  aines  en  179?;  769  aŒfJ 
en  i8o3.  Les  villages  les  pltu  populeux  de  ces  missioDS 
{  Alta  Gracia,  Cupapui, Santa  Rom  de  Cura  et  Guri  )  Broient, 
en  171J7,  entre  (ion  à  ijun  h.iliiLius;  m;ûs  les  fièvres  épidtmiques 
ont,  en  181  S,  diminué  1;<  jinpul.-itiun  de  plu.-,  d'nu  liera.  Dans  quel- 
ques missions,  les  maladies  Mil  en  loi  c  près  de  la  moitié  des  ht- 
bitans.  Vcjcï  Tripfrom  Ângottura  ta  the  Capuchin  Missîoni 
af  the  Cartmi dans  \cJourn.  nj'  the  Royal  Inst.,  1830,  n°  iC, 
p.   36(3-387,  et  n"   17,   p.    i-i3i. 


CHAPITRE    XKIY.  4*9 

tagnard  ,  et  leur  taille  n'est  pas  à  beaucoup  près 
aussi  petite  que  celle  des  Guaycas  que  nous 
avons  trouvés  à  l' Es  mer  aida  x.  Ils  sont  diffi- 
eiles  à  fixer  au  sol  ;  et  Les  trois  missions  les 
plus  modernes  dans  lesquelles  on  les  a  réunis, 
celles  de  Cura,  de  Gurucuy  et  d'Arechica, 
sont  déjà   détruites.  Les   Indiens   Gtiayanos, 
dès  le  seizième  siècle ,  ont  donné  leur  nom 
à  toute  lette  vaste  province  ;  Us  spnt  moins 
inielligens,  mais  plus  doux  et  plus  faciles,  si* 
non  à  civiliser ,  du  moins  à  subjuguer ,  que  les 
Xlaribes.  Leur  langue  paroît  appartenir  au  grand 
rameau  des  langues  caribe  et  tamanaque.  Elle 
offre  ces  mêmes  analogies  de  racines  et  de  formes 
grammaticales ,  qu'on  ribserve  entre  le  .sanskrit, 
le  persan,  le  grec  et  l'allemand.  11  n estopas  aisé 
de  fixer  les  formes  dç  ce  qui  est  indéfini  par  sa 
nature .,  et  de  .s'entendre  sur  les  différences  que 
l'on  doit  adihettre  entre  des  dialectes  r  des  lan- 
gues dérivées  et  des  langues  mères.  Les  jésuites 
du  Paraguay  nous  ont  fait  connoître,  dans  L'hér 
misphère  austral,  une  autre  borde  de  Gqayanos  \ 
vivant  dans  les  forêts  épaisses  du  'Parana.XJuoi- 
.  qu'on  ne  puisse  nier  en  général  que ,  par  l'effet 

w  .  '  Voyez  plus  haut,  p.  191»    * 

*  On  les  appélleaussi  Guananas  du  Ouataehas  (Voyez  Aiaïvu 
Voyage  au  Paraguay,  Tora.  II,  p.  aai. 

*7* 


430  I.IVBF    VIII- 

des  émigrations  lointaines1,  les  peuples  qui 
sont  établis  au  nord  et  au  sud  de  l'Amazone 
n'aient  eu  des  communications,  je  ne  déciderai 
point  si  ces  Guayanos  du  l'arana  et  de  l'Uragay 
offrent  d'autres  rapports  avec  ceux  du  Carony, 
qu'une  homonymie  qui  n'est  peut-être  qu'acci- 
dentelle 9. 

Les  établissemens  chrétiens  les  plus  consi- 
dérables sont  concentrés  aujourd'hui  entre  tes 
montagnes  de  Santa  Maria,  la  mission  de  San 
Mîguel  et  la  rive  orientale  du  Carony,  depuis 
San  Buenaventura  jusqu'à  Guri  3 ,  et  Y  embar- 
cadère de  San  Joaquin;  c'est  un  terrain  qui  n'a 
pas  plus  de  f\do  lieues  carrées  de  surface.  Les 
savanes  ,  à  l'est  et  au  sud ,  sont  à  peu  près  inha- 
bitées; on- n'y  trouve  que  les  missions  isolées 
de  Bclem,  de  Tumuremo,  de  Tupuquen,  de 
Puedpa  et  de  Santa  Clara.  11  seroit  à  désirer  que 

'  Comme  I-.-s  migrations  célèbres  tics  Om-aguas  ou  Onte- 
guas. 

'  Outre  Ira  Caribes,  les  Guayanos  et  las  Gusycas,  il  y  » 
aussi,  dans  les  missions  de  Carony,  des  Ind  en»  Pariagotos, 
Gunrautins  cl  Aruncas.  Voyez,  sur  ces  races  diverses,  Tora.  HT, 
p.  3^i  et   356. 

'  Etiri  de  la  carte  îiisûrée  dan*  le  Journ.  of  the  Royal 
Inst..  a."  17.  Le  villa  c  du  Ilosarîo  de  Guacipaù  est  appelé 
dans  celte  carte  /t'asipatî. 


s 

CHAPITRE   XXIV.  J^2l 

la  culture  se  fixât  de  préférence  dans  les  lieux 
•éloignés  des  fleuves,  où  le  terrain  est  plus  élevé 
-et  l'air  plus  favorable  à  la  santé.  Le  Rio  Carony, 
dont  les  eaux  d'une  clarté  admirable  sont  peu 
poissonneuses ,  est  libre  d'écueils  depuis  la  Villa 
de  Barceloneta,  placée  un  peu  au-dessus  du  con- 
fluent du  Paragua  jusqu'au  village  de  Guri.  Plus 
au  nord ,  il  serpente  entre  des  îles  et  des  ro- 
chers sans  nombre;  il  n'y  a  que  les  petits  canots 
des  Garibes  qui  se  hasardent  de  naviguer  au 
milieu  de  ces  Raudales,  ou  rapides  du  Carony. 
Heureusement  le  fleuve  est  souvent  divisé  en 
plusieurs  bras,  de  sorte  que  l'on  peut  choisir 
.  celui  qui ,  selon  la  hauteur  des  eaux ,  offre  te 
moins  de  tournoiemens  et  d'écueils  à  découvert. 
Le  grand  S  alto ,  célèbre  par  les  beautés  pitto- 
.  resques  de  son  site ,  est  un  peu  au-dessus  du 
village  d'Àguacàgua , .  ou  Carony ,  qui  avoit  de 
mon  temps  une  population  de  700  Indiens.  On 
assigne  à  cette  cascade  i5  à  20  pieds  de  hauteur; 
mais  le  barrage  ne  traverse  pas  tout  le  ht  du 
fleuve,  qui  a  plus  de  5oo  pieds  de  large.  Quand 
la  population  se  sera  plus  étendue  vers  l'est, 
elle  profitera  du  cours  des  petites  rivières  d'Ima- 
taca  et  d'Aquire,  dont  la  navigation  est  assez 
libre  de  dangers.  Les  moines  qui  aiment  à  se 
tenir  isolés  pour  se  soustraire  à  là  surveillance 
du  pouvoir  séculier,  n'ont  pas  voulu  s'établir ? 


4as  i-ivue  vin. 

jusqu'ici,  sur  les  rives  de  l'Orénoqae.  Ce  m'est  ', 
cependant  que  par  ce  fleuve ,  ou  par  le  Cuyuni 
et  l'Essequebo,  que  les  missions  de  Carony  peu- 
vent exporter  leurs  productions.  La  dernière 
voie  n'a  point  encore  été  tentée,  quoique  plu- 
sieurs établi ssemens  chrétiens  *  soient  déjà 
placés  sur  un  des  afïluens  principaux  du  Cuyiint, 
le  Rio  Juruario  a.  Cet  affluent  offre ,  à  l'époque 
des  grandes  crues,  le  phénomène  remarquable 
d'une  bifurcation.  11  communique  par  le  Jura- 
ricuiraa  et  l'Aurapa  avec  le  Rio  Carony  3,  de 
sorte  que  le  terrain  compris  entre  l'Orénoque, 
la  mer,  le  Cuyuni  et  te  Carony,  devient  une 
véritable  île.  De  formidables  rapides  entravent 
la  navigation  du  Haut-Cuyuni;  aussi  a-t-on 
cherché,  dans  ces  derniers  temps,  à  ouvrir  «ne 
route  à  la  colonie  d'Essequebo,  beaucoup  plus 
vers  le  sud-est,  pour  atteindre  le  Cuyuni  bien 
au-dessous  de  la  bouche  dit  Curumu. 

Tout  ce  terrain  méridional  est  traversé  par 
des  hordes  de  Cnribes  indépendansj'ce  sont  les 
foibles  restes  de  cette  peuplade  guerrière  qui  se 
montra  siformidable  aux  missionnaires,  jusqu'en 


Guac.ipalï,  Tupuquco,  Angol  de  la  Custorlia  et  Cura. 
i  en  t8oo,  se  trouvait  le  poste  militaire  des  frontières,  placé 
s  anciennement  au  confluent  du  Cuyuni  et  du  Cunirou. 
'  Rio  Yuaroare  de  la  carte  angloise  rjufl  je  viens  de  riter, 
'   Cautin,   p,   5j   et  i!  p . 


CHAPITRE  XXIV.  4?$ 

173S  et  1735;  époque  à  laquelle  le  respectable 
évêque  Gervais  de  Labrid1 ,  chanoine  du  cha- 
pitre métropolitain  de  Lyon,  le  père  Lopez  et 
plusieurs  autres  religieux,  périrent  des  mains 
des  Caribes.  Ces  dangers,  assez  fréquens  autre* 
fois, n'existent  plus ,  ni  dans  les  missions  de  Ga- 
rony  ni  dans  celles  de  l'Orénoque;  mais  les 
Caribes  indépendans  continuent,  par  leurs  bai- 
ssons avec  lès  colons  hollandois  d'Essequebo,  k 
exciter  la  méfiance  et  la  haine  du  gouverne- 
ment de  la  Guyane.  Ces  tribus  favorisent  le 
commerce  de  contrebande  le  long  des  côtes ,  et 
parles  canaux  ou  esteres  qui  unissent  le  Rio  Ba- 
rima  au  Rio  Moroca  j  ils  enlèvent  le  bétail  aux 
missionnaires ,  et  engagent  les  Indiens  récem- 
ment convertis  (vivant  sous  le  son  de  lu  cloche} 
à  retourner  dans  les  forêts.  Partout  les  hordes 
libres  ont  un  vif  intérêt  à  s'opppser  aux  progrès 
de  la  culture  et  aux  envahissemens  des  blancs. 
Les  Caribes  et  les  Aruacas  se  procurent  des 
armes  à  feu  à  Essequebo  et  à  Demerary  ;  et  r 
lorsque  la  traite  des  esclaves  américains  (poitos} 
.  étoit  dans  la  plus  grande  activité,  des  aventuriers 
d'origine  hollandoise  prenoiebt  part  à  ces  in- 
cursions dans  le  Paragua ,  l'Erevato  et  le  Ven- 


/  ,  *  Consacré  évêque  pour  les  quatre  parties  du  monde  (  abispo 
para  las  quatre  partes  del  mundo}  par  le  pape  Benoit  Xffl.^ 


4l4  LITHE    TI1I. 

tuario.  La  chasse  aux  hommes  se  faisoit  sur  ces 
rives,  comme  elle  se  l'ail  vraisemblablement  en- 
core sur  celles  du  Sénégal  et  de  la  Gambie.  Dans 
les  deux  mondes,  les  Européens  ont  employé  les 
mêmes  ruses ,  commis  les  mêmes  forfaits,  pour 
alimenter  un  commerce,  qui  déshonore  l'hu- 
manité. Les  missionnaires  de  Carony  et  de  i'O- 
rénoque  attribuent  tout  le  mal  qu'ils  souffrent 
des  Caribes  indépendans  à  la  haine  de  leurs 
■voisins,  les  prédicans  calvinistes  d'Essequebo. 
Aussi  leurs  ouvrages  sont  remplis  de  plaintes 
contre  la  secta  diabolica  de  Cnlvins  y  de  Lufero 
et  contre  les  hérétiques  de  la  Guyane  hollan- 
doise  qui  s'avisent  quelquefois  d'aller  en  mission 
et  de  vouloir  répandre  1j  germe  de  la  vie  sociale 
parmi  les  sauvages   *. 

De  toutes  les  productions  végétales  de  ces 
contrées,  celle  que  l'industrie  des  Capucins  ca- 
talans a  rendue  la  plus  célèbre,  est  l'arbre  qui 
fournit  le  Cortex  Angosllirœ ,  et  que  l'on  dé- 
signe faussement  sous  le  nom  de  quinquina  de 
Carony.  Nous  avons  été  les  premiers  à  le  faire 
connoître,  comme  un  nouveau  genre  très-dis- 
tinct du  Cliinchona,  et  appartenant  à  la  fi  mille 
des  Meliacées  a.  Jadis  on  avoit  attribué  ce|mé- 

'  '  C'aulin,  p.  5;3.  Humilia,  Tom.  I,  p.  ïo.  Fray  Pedro 
•Simon,    ]p.    ail,   Lettres  cilif.,    Tom.  XVI,  n.°  ao. 

fiyci  nos  Plantes  équin.,  Tom.  I,  p    Hi,  PI.  ttttn- 


CHAPITRE    XXIT.  /j25 

dicament  salutaire  de  TAmérique  méridionale 
au  Brucea  ferruginea ,  qui  croît  en  Abyssinie , 
au  Magnolia  glaucaetau  Magnoli  Plumieri.  Pen- 
dant la  maladie  très-grave  de  mon  compagnon 
de  voy.age,  M.  Ravago  envoya  un  homme  de 
confiance  dans  les  missions  de  Carony,  pour 
nous  procurer,  par  les  soins  des  capucins  d'U- 
pata,  des  branches  fleuries  de  l'arbre  que  nous 
désirions  pouvoir  décrire.  Nous  eûmes  de  très— 


Willdenow,  dans  les  Mémoires  dfil 'académie  de  Berlin,  1802. 
p.  24.  De  Candolle,  Propriétés  des  plantes,  p.  g3.  Richard, 
dans  les  Mém.  de  llnst..  181 1,  P.  I,  p.  8a,  PI.  x.  On  a  lieu  de 
croire  qu'outre  le  Ticorea  d'Aublet,  seconde  espèce  du  genre 
Bonplandia, le  véritable  Bonplandia  trifoliata  végète  aussi  dans  la 
Guyane  françoise.  M.  Kunth  Ta  reconnu  parmi  les  plantes 
de  (Cayenne ,  envoyées  par  M.  Martin.  J'avois,  à  Guayaquil, 
inscrit  le  Bonplandia  sur  mon  Tableau  de  la  géographie 
des  plantes  1  sous  le  nom  provisoire  de  Cusparia  Jebrifuga  : 
ce  nom,  qui  étoit  resté  par  mégardesur  la  planche  publiée  après 
mon  retour  en  Europe,  se  retrouve  dans  plusieurs  ouvrages  de 
matière  médicale.  Le  Bonplandia  de  Cavanilles  est  une  plante 
mexicaine  que  nous  avons  appelée  Caldasia  geminiflora ,  et 
qui  est  devenue  commune  dans  nos  jardins.  (  fViUd.,  Hortué 
BeroL,  Tom.  I.  p.  71.)  L'abbé  Cavanilles,  en  dédiant  à  M.  Bon- 
pland  ce  genre  de  la  famille  des  Polémoniacées ,  n'avoitpas 
eu  connoissance  du  mémoire  sur  le  Cortex  Angosturœ  que 
M.  Willdenow  avoit  présenté  à  l'académie  de  Berlin.  Le  nom 
iïuëngostura,  comme  genre,  est  tout-à-fait  inadmissible.  Nom- 
meroit-on  Borna  une  plante  qui,  sans  croître  dans  les  en- 
virons  de  cette  tille,  seroit  un  objet  de  commerce  pour  les 
Romains?  j—      - 


il  26  1.1VKE    TI1I. 

beaux  échantillons,  dont  les  feuilles,  longues 
de  18  pouces,  cxhaloient  une  odeur  ai-omatique 
très-agréable.  Nous  reconnûmes  bientôt  que  le 
Cuspare  (c'est  le  nom  indigène  de  la  Çasearilla 
ou  Corteza  (tel  Augostura  )  forme  un  nouveau 
genre;et,eu  envoyant  des  plantes  del'Orénoque 
à  M.  Willdcnow,  je  le  priai  de  dédier  ce  genre 
à  M.  lïonpliuul.  L'arbre  connu  aujourd'hui  sous 
le  nom  de  lionplandia  trifoliata  végète  à  5  ou 
6  lieues  de  distance  de  la  rive  orientale  du  Ca- 
rony,  au  pied  des  collines  qui  entourent  les 
missions  deCupapui,  d'Upata  et  d'Alta  Gracia, 
Les  Indiens  caribes  l'ont  usage  d'une  infusion 
de  l'écorce  du  Cuspare,  qu'ils  regardent  comme 
un  remède  fortifiant.  M.  Bonpland  a  découvert 
ce  même  arbre  à  l'ouest  de  Cumana,  dans  le 
golfe  de  Santa-Fe,  où  il  peut  devenir  un  des 
objets  d'exportation  de  la  Nouvelle-Andalousie. 
Les  moines  catalans  préparent  un  extrait  du 
Cortex  Angosturœ,  qu'ils  envoient  aux  couvens 
de  leur  province,  et  qui  mériterait  d'être  plus 
connu  dans  le  nord  de  l'Europe.  11  faut  espérer 
que  l'écorce  fébrifuge  et  anti-dyssentérique  du 
lionplandia  continuera  à  être  employée  malgré 
l'introduction  d'une  autre  écorce  décrite  sous 
le  nom  de  fausse  Angosture,  et  souvent  con- 
fondue avec  la  première.  Cette  fausse  Angos- 
ture   ou  Angosture  pseudo  -ferrugineuse   est 


CHAPITRE  XXIV.  4*7 

due ,  à  ce  qu'on  assure ,  au  Brucea  anti-dyy-' 
senterica  ;  elle  agit  fortement  sur  les  nerfs  * , 
produit  de  violentes  attaques  de  tétanos,  et 
renferme ,  d'après  les  expériences  de  MM.  Pel- 
letier et  Caventon,  une  substance  alcaline  par- 
ticulière a ,  analogue  à  la  morphine  et  à  la  stry- 
chnine. Comme  l'arbre  qui  donne  le  véritable 
Cortex  Angosturœ  ne  vient  pas  en  grande  abon- 
dance ,  il  est  à  désirer  qu'on  en  fasse  des  plan- 
tations. Les  religieux  catalans  sont  très-propres 
à  étendre  ce  genre  de  culture.  Ils  sont  plus  éco- 
nomes ,  plus  industrieux  et  plus  actifs  que  les 
autres  missionnaires.  Déjà  ils  ont  établi  des  tan- 
neries et  des  filatures  de  coton  dans  quelques  vil- 
lages *j  et  s'ils  font  jouir  dorénavant  les  Indiens 
du  fruit  de  leurs  travaux,  ils  trouveront  de 
grandes  ressources  dans  la  population  indigène. 

*  D'après  les  expériences  de  MM.  Emmert,  Marc  et  Orfila. 

3  La  brucine.  M.  Pelletier  a  sagement  évité  le  mot  Angos- 
turine,  parce  qu'il  pourroit  indiquer  une  matière  tirée  du  vrai 
Cortex  Angosturœ  ou  Bonplandia  trifoliata.  (  Annales  de 
Chimie  ,  Tom.  XII,  p.  117.)  Au  Pérou ,  nous  avons  vu  aussi 
mêler  des  écorces  de  deux  nouvelles  espèces  de  Wéinmannia 
et  de  Wintera  aux  écorces  de  Cinchona ,  mélange  moins 
dangereux ,  mais  toujours  nuisible  a  cause  de  la  surabondance 
de  tannin  et  de  matière  acre  contenus  dans  les  fausses  Cas-> 
carillas. 

{   a  AMiamo,  Tumeremo,  etc. 


4aS  LIVRE    VIII. 

Concentrés  sur  un  petit  espace  île  terrain,  ces 
moines  ont  le  sentiment  de  leur  importance 
politique;  ils  ont  résisté  de  temps  en  temps  et 
à  l'autorité  civile  et  à  celle  de  i'évêque.  Les 
gouverneurs  qui  résident  à  l'Angostura  ont  lutté 
contre  eux  avec  un  succès  très-inégal,  selon 
que  le. ministère  de  Madrid  montroit  une  com- 
plaisante déférence  pour  la  hiérarchie  ecclésias- 
tique, ou  qu'il  cherelioità  en  limiter  le  pouvoir. 
En  17(18,  Don  Manuel  Centurion  fit  enlever  aux 
missionnaires  plus  de  20,000  têtes  debétailpour 
les  distribuer  parmi  les  habitans  les  plus  indi- 
gens.  Cette  libéralité,  exercée  d'une  manière 
assez  illégale,  eut  les  suites  les  plus  graves.  Le 
goirverneiirfut  destitué  sur  la  plainte  des  moines 
catalans ,  quoiqu'il  eût  considérablement  étendu 
le  territoire  des  missions  vers  le  sud,  et  fondé, 
au-dessus  du  confluent  du  Carony  avec  le  Rio 
Paragua,  la  Villa  de  Barceloneta,  et,  près  de 
la  réunion  du  Rio  Paragua  et  du  Paraguamusi, 
la  Ciudad  de  Guirior.  Depuis  cette  époque  jus- 
qu'aux troubles  politiques  qui  agitent  aujour- 
d'hui les  colonies  espagnoles,  l'administration 
civile  a  soigneusement  évité  de  s'immiscer  dans 
les  affaires  des  Capucins.  On  s'est  plu  à  exagérer 
leur  opulence  comme  on  a  exagéré  celle  des  jé- 
suites du  Paraguay. 


CHAPITRE   XXIY.  4^9 

Les  missions  du  Carony  réunissent,  par  la 
configuration  de  leur  sol l  et  le  mélange  de  sa- 
vanes et  de  terres  labourables, les  avantages  des 
JLlanosàe  Calabozo  et  des  vallées  d'Aragua.  La 
véritable  richesse  de  ce  pays  est  fondée  sur  le 
soin  des  troupeaux  et  sur  la  culture  des  pro*- 
ductions  coloniales.  11  est  &  désirer  qu'ici,  comme 
dans  la  belle  et  fertile  province  de  Venezuela ,. 
les  habitans,  fidèles  aux  travaux  des  champs, 
ne  se  livrent  pas  de  sitôt  à  la  recherche  des 
mines.  L'exemple  de  l'Allemagne  et  du^exique 
prouve  sans  doute  que  l'exploitation  des  mé- 
taijx  n'est  aucunement  incompatible  avec  un 
état  florissant  de  l'agriculture  :  mais ,  d'après  des 
traditions  populaires ,  les  rives  du,  Carony  con- 
duisent au  lac  Dorado  et  au  palais  de  V Homme 
Doré'1  y  et,  comme  ce  \ac  et  ce  palais  sont  un 
mythe  local,  iLseroit  dangereux  de  réveiller  des 
souvenirs  qui  commencent  à  s'effacer  peu  à  peu. 
On  m'a  assuré  que,  jusqu'en  1760,  lesCaribes 
indépendans  venoient  au  Cerro  de  Pajarcimay 
montagne  placée  au  sud  de  la  Vieja  Gûayana^ 
pour  y. soumettre  au  lavage  la  roche  décom- 

s 

■r 

■  II  parpît  que  de  petits  plateaux  entre  les  montagnes 
cTUpata,  de  Gumarau  et  de  Tupuquen,  ont  plus  de  i5o  toises 
de  hauteur  au-dessus  du  niveau  de  la"  mer. 

*  El  Dorado,  c'est-à-dire  el  rey  à  homhre  dorado*  Voyez 
(lus  haut,  p.  21. 


\ 


iJ3o  LIVRE    VIII. 

posée.  La  poudre  d'or,recueillie  dans  ce  travail, 
étoit  renfermée  dans  des  calebasses  AeCrescen- 
tta  Cujete  ,  et  vendue  aux  Hollande»  à  Esse- 
quebo.  Plus  récemment  encore,  des  mineurs 
mexicains  qui  abusoient  de  la  crédulité  de  Don 
José  Avalo  ' ,  intendant  de  Caracas,  entrepri- 
rent une  exploitation  très-considérable  au  cen- 
tre des  missions  du  Rio  Carony ,  près  de  la  ville 
d'Upata ,  clans  les  Cerros  del  Potrero  et  Chirka. 
Ils  annoncoient  que  toute  la  roche  étoit  auri- 
fère :  on  construisit  des  usines,  des  brocards 
et  des  fours  de  fondage.  Après  avoir  dépense 
des  sommes  considérables,  on  découvrit  que 
les  pyrites  ne  contenoient  aucune  trace  |d*or. 
Ces  essais,  quoique  très-infructueux,  firent  re- 
naître l'ancien,  préjugé  *  «que  dans  la  Guyane, 
toute  roche  luisante  est  una  madré  del  oro.  a)i 
On  ne  s'est  pas  borné  à  fondre  le  micaschiste; 
près  de  l'Angostura,  on  m'a  montré  des  couches 
de  schistes  amphibolinues ,  sans  mélange  de  subs- 
tances hétérogènes,  qu'on  a  exploitées  sous  le 
nom  bizarre  d'un  minerai  d'or  noir,  oro  negro. 
C'est  ici  le  heu  de  faire  connoître ,  pour  com- 
pléter l;i  description  de  l'Orénoque  ,  les  ré- 
sultats principaux  de  mes  recherches  surXeDo- 

'  Voyez  Tom.   IV,  p.    179. 

'    Halrgh  ,  fliscnveiy  "fl/11:  Fi'iipin)  nf  Gtii(ina  ,   p.  3  et  î(. 


CHAPITRE   XXIV.  53l 

rado ,  sur  la  mer  Blanche  ou  Laguna  Parime, 
et  sur  les  sourdes  de  l'Orénoque ,  telles  qu'elles 
se  trouvent  figurées  dans  les  cartes  les  plus  ré- 
centes. L'idée  d'un  terrain  aurifère',  éminem- 
ment riche,  a  été  liée,  dès  la  fin  du  i6.c  siècle , 
à  celle  d'un  grand  lac  intérieur  qui  donne  à  la 
fois  des  eaux  à  l'Orénoque,  au  Rio  Branco  et 
au  Rio  Essequebo.  Je  ci^ois  être  parvenu,  par 
une  connoissance  plus  exacte  des  lieux,  par 
une  étude  longue  el  laborieuse  des  auteurs  es- 
pagnols qui  traitent  du  Dorado ,  et  surtout  par 
la  comparaison  d'un  grand  nombre  de  cartes 
anciennes  rangées  par  ordre  chronologique ,  à 
découvrir  la  source  de  ces  erreurs.  Toutes  les 
fables  ont  quelque  fondement  réel  ;  celle  du  Do* 
rado  ressemble  à  ces  mythes  de  l'antiquité  Iqui , 
voyageant  de  pays  en  pays ,  ont  été  successive- 
ment adaptés  à  des  localités  différentes.  Pour 
distinguer  la  vérité  de  l'erreur ,  il  suffit  le  plus 
souvent,  dans  les  sciences,  de  retracer  l'his- 
toire des  opinions  et  de  suivre  leurs  dévelop- 
pemens  successifs.  La  discussion  à  laquelle  je 
vais  consacrer  la  fin  de  ce  chapitre  n'est  pas 
seulement  importante,  parce  qu'elle  jette  dti 
jour  sur  les  événemens  de  la  conquête  et  sur 
cette  longue  série  d'expéditions  désastreuses 
faites  à  la  recherche  du  Dorado ,  et  dont  la  der- 
nière (on  a  honte  de  le  dire)  est  de  l'année  1775  : 
elle  offre ,  à  côté  de  cet  intérêt  purement  his- 


45a  LIVRE    VIII. 

torique  ,  un  autre  intérêt  plus  réel  et  plus  géné- 
ralement senti,  celui  de  rectifier  la  géographie 
de  l'Amérique  méridionale  et  de  débarrasser  tes 
cartes  qu'on  publie  de  nos  jours,  de  ces  grands 
lacs  et  de  ce  réseau  bizarre  de  rivières  placés 
comme  au  hasard  entre  les  6o°  et  66°  de  lon- 
gitude. Personne  ne  croit  plus  en  Europe  aux 
richesses  de  la  Guyane  et  à  l'empire  du  grand 
Patiti.  La  ville  de  Manoa  et  ses  palais  couverls 
de  lames  d'or  massif  ont  disparu  depuis  long- 
temps ;  mais  l'appareil  géographique  servant 
d'ornement  à  la  fable  du  ûorado,  ce  lac  Pa- 
rime  qui,  semblable  au  lac  de  Mexico ,  réflétoit 
limage  de  tant  d'édiliccs  somptueux,  a  été  re- 
ligieusement conservé  par  les  géographes.  Dans 
l'espace  de  trois  siècles,  les  mêmes  traditions 
ont  été  diversement  modifiées;  par  ignorance 
des  langues  américaines,  on  a  pris  des  fleuves 
pour  des  lacs,  et  des  portages  pour  des  em- 
branehemens  de  fleuves;  on  a  fait  avancer  un 
lac  (le  CassipaJ  de  5"  de  latitude  vers  le  sud, 
tandis  que  l'on  a  transporté  un  autre  lac  (le 
Pttrune  ou  Dorado)  à  cent  lieues  de  distance, 
de  la  rive  occidentale  du  Rio  Braneo  à  la 
rive  orientale.  C'est  par  ces  ehangemens  di- 
vers que  le  problème  que  nous  allons  résoudre 
esl  devenu  beaucoup  plus  compliqué  qu'on  ne 
le  pense  généralement.  Le  nombre  des  géogra- 
phes nui  discutent  les  fondemens  d'une  carte, 


CHAPITRE   XXIY.  ^SS 

sous  les  trois  rapports  des  mesures ,  de  la  cou*» 
paraison  des  ouvrages  descriptifs  et  de  l'étude 
étymologique l  des  noms,  est  extrêmement  petit. 
Presque  toutes  les  cartes  de  l'Amérique  mérir 

•  Je  me  sers  de  cette  expression,  impropre  peut-être f 
pour  désigner  une  espèce  d'examen  philologique  auquel  il  faut 
soumettre  les  noms  £es  rivières ,  des  lacs ,  des  montagnes  et  des 
peuplades ,  pour  décourvir  leur  identité  dans  un  grand  nombre 
de  cartes.  Cette  diversité  apparente  des  noms  naît  en  partie 
de  la  différence  des  dialectes  que  parle  une  même  famille  de 
peuples,  en  partie  de  l'imperfection  de  notre  orthographe  eur0? 
péenne ,  et  de  la  négligence  extrême  avec  laquelle  les  géo- 
graphes se  copient  les  uns  les  autres.  On  reconnoît  avec  peiné 
le  Rio  Uaupe  dans  le  Guapue  ou  Guape,  le  Xié  dans  le  Guaicia, 
le  Raudal  d'Atures  dans  Athule ,  les  Garibes  dans  les  Câlina? 
et  Galibis ,  le  Guaraunos  ou  Uarau  dans  les  Waraw-itcs ,  etc. 
C'est  cependant  par  des  permutations  de  lettres  toutes  semblables 
que  les  Espagnols  ont  fait  de  films,  hijo;  de  famés,  hambre; 
et  au  conquistador  Philippe  de  Hutten,  Felipe  de  Urre,  et 
même  Utre  ;  que  les  Tamanaques,  en  Amérique ,  ont  substitué 
chorapo  à  soldado ;  et  les  juifs ,  en  Chine,  Ialemeiohang à  Je? 
rémie.  (  Voyez  plus  haut ,  p.  1 1 S  ;  Tom.  III ,  p.  3 1 5 ,  3a  2 ,  343  f 
348=,  et  Tom.  "VIT,  p.  4!7*)  L'analogie  et  un  certain  tact 
étymologique  doivent  guider  les  géographes  dans  ce  genre  da 
recherches  qui  les  exposerait  à  de  graves  erreurs,  s'ils  n'étu? 
jdioient<pas  en  même  temps  la  position  respective  des  affluent 
supérieurs  et  inférieurs  d'un  même  fleuve.  Nos  cartes  d'Ame? 
riquè'  sont  surchargées  de  rfoftig  pour  lesquels  on  a  créé  def 
fleuves ,  comme  dans  le  catalogue  des  êtres  organisés  y  appelé 
Systema  Naturœ,  on  indique ,  comme  deux  ou  trois  espèces 
distinctes ,  une  plante  ou  un  animal  qui  ont  été  décrits  sous 
différons7  noms.  C'est  ee  désir  de  compiler,  de  remplir  les 
yides ,  et  d'employer  sans  critk(uê  deç  matériaux  hétérogènes  , 

R$lat.  histor.  Tom.  8.  28 


434  LIVRE    VI  11. 

dionale  qui  ont  paru  depuis  l'année  1775  sont, 
pour  ce  qui  regarde  l'intérieur  du  pays  compris 
entre  les  steppes  de  "Venezuela  et  le  fleuve  des 
Amazones,  entre  le  revers  oriental  des  Indes 
et  les  côtes  de  Cayenne,  une  simple  copie  de 
la  grande  carte  espagnole  de  la  Cruz  Oluiedilla. 
Une  ligne,  qui  indique  l'étendue  du  pays  que 
Don  José  Solano  se  vantoit  d'avoir  découvert 


qui  a  dorme  à  nos  caries,  dans  les  contrées  les  moins  visitées, 
une  apparence  d  cxaeliludc  dont  on  reconnoit  la  fausseté  lors- 
qu'on rient  sur  les  lieux.  M.,  de  La  Couda  mine  a-  fuit  celle 
même  observation  :  «Les  cartes  de  la  Guyane,  dit-il,  four- 
millent de  détails  aussi  faux  que  circonstanciés.»  (  Voyei  à 
{Amazone  ,  p.  i  «9.  )  Tout  en  indiquant,  dans  le  tente',  les  trois 
foodemens  principaux  du  travail  géographique ,  j-' ai  distingué 
.■iii^ncusenieul  la  tlisi-tissiim  des  mesures  (c'est-à-dire  des  obser- 
vations astronomique»  ,  des  opérations  géodesiques  et  des  itiné- 
raires ) ,  de  l'étude  qu'on  doil  faire  des  Voyages ,  des  descrip- 
tions de  provinces ,  des  caries  anciennes  et  raodersesi  Si  tous 
les  pays  étoient  icicvia  U  tgimomélriquemeiïl ,  la  construction 
des  cartes  se  rcduireil  presque  à  une  npcialton  manuelle.  Jj» 
sagacité  du  géographe  s'exerce  sur  ce  qui  est  douteux  ;.  et ,  de 
nos  jours,  une  saine  critique  duii  se  fonder  nécessairement  sur' 
dcili  brandies  de  couuiiissi<i;ci:s  entièrement  distinctes,  sur  la 
discussion  tic  la  valeur  relative  des  méthodes  astronomiques 
employées,  et  sur  l'élude  que  l'on  fait  des  ouvrages  descriptifs 
(Voyages,  Statistiques,  Histoires  des  Conquêtes)  dans  la 
langues  même  dont  leurs  auteurs  se  sont  servis.  Celte  lecture 
des  originaux  est  d'aulani  plus  indispensable  que,  dans  la 
plupart  des  ouvrages  descriptifs  (comme  D'Anville  l'a  déji 
judicieusement  observé),  les  cartes  annexées  sont,  sur  plusieurs 
points  1  eu  contradiction  directe  avec  le  texte. 


CHktlïKl  xxir.  4'3 

êi  padifié  pair  sêô  trouves  et  sèfs  émissaires  ^ut 
prise  pour  la  route  de  cet  officier  qui  n'a  ja- 
mais été  au-delà  de  San  Fernando  de  Àtabapo, 
village  éloigné  de  160  lieues  du  prétendu  lace 
Parime.  On-  négligea  l'étude  de  l'ouvrage  du 
père  Caulin,  qui  est  l'historiographe  de  l'expér 
dition  de  Solano,  et  qui  expose  très -claire- 
ment ,  d'après  le  témoignage  des  Indiens ,  ce  com- 
ment le  nom  du  fleuve  Parime  a  donné  heu  à 
la  fable  du  Dorado  et  d'une  mer  intérieure.  » 
On  ne  fit  en  outre  aucun  usage  d'une  carte  de 
l'Orénoque ,  postérieure  de  trois  ans  à  celle  de 
LaCruz,  et  tracée  par  Surville,  d'après  l'en- 
semble des  matériaux  vrais  et  hypothétiques  que 
renferment  les  archivée  du  Despacho  universal 
de  Indtas.  Les  progrès  de  la  géographie,  autant 
qu'ils  se  manifestent  sur  le&  cartes  y  sont  beau- 
coup plus  lents  qu'on  ne  devrait  le  supposer 
par  le  nombre  des  résultats  utiles  qui  se  trou- 
vent répandus  dans  les  ouvrages  des  différentes 
nations.  Des  observations  astronomiques,  des 
renseignemens  de  topographie  s'accumulent, 
pendant  une  longue  suite  d'années ,  sans  qu'on 
en  fasse  usage;  et,  par  un  principe  de  stabilité 
et  de  conservation,  très-louable  d'ailleurs ,iceux 
qui  construisent  descartes  aiment  souvent  mieux 
ne  i  rien  ajouter  que  de  sacrifier  un  lae,'tme 
chaîne  de  montagnes  on  un  embranChemeat  m 

a&* 


436  lithk  v  1 1  r. 

de civières  que  l'on  a  pris  l'habitude  de  figura 

depuis  des  siècles. 

Comme  les  traductions  fabuleuses  du  Dorado 
et  du  lac  Parime  ont  été  diversement  modifiées 
d'après  l'aspect  des  pays  auxquels  on  a  voulu  les 
adapter,  il  faut  distinguer  ce  qu'elles  renfer- 
ment de  réel  et  ce  qui  est  purement  imaginaire. 
Pour  éviter  ici  des  notions  détaillées  qui  seront 
mieux  placées  dans  X Analyse  de  V Allas  géo- 
graphique, je  commencerai  d'abord  à  fixer  l'at- 
tention du  lecteur  sur  les  lieux  qui  ont  été,  àdi- 
verses  époques ,  le  théâtre  des  expéditions  faites 
pour  la  découverte  du  Doraelo.  Lorsqu'on  aura 
appris  à  connoïtre  l'aspect  du  pays  ,  les  circons- 
tances locales,  telles  qde  nous  pouvons  les  dé- 
crire aujourd'hui,  il  sera  facile  de  concevoir 
comment  les  différentes  hypothèses  retracées 
sur  nos  cartes  ont  pris  naissance  peu  à  peu  et  se 
sont  modifiées  les  unes  les  autres.  Pour  com- 
battre une  erreur,  il  suffit  de  rappeler  les  formes 
variables  sous  lesquelles  on  l'a  vu  paraître  à  di- 
verses époques. 

Jusqu'à  la  moitié  du  1 8."  siècle ,  tout  le  vaste 
terrain  compris  entre  les  montagnes  de  la 
Guyane  franeoise  et  les  forêts  du  Haut-Oré- 
noque,  entre  les  sources  du  Rio  Curony  et  la 
rivière  des  Amazones  (de  o"  à  h"  de  lat.  bor. 
-et  de  .I7'  à  68"  de  long.  ) ,  étoit  si  peu  connu 


CHAPITRE   XXIV.  4^7 

que  les  géographes  pourvoient ,  à  leur  gré,  y  pla- 
cer des  lacs,  y  créer  des  communications  de 
rivières,  y  figurer  des  chaînes  de  montagnes 
plus  ou  moins  élevées.  Ils  ont  pleinement  usé 
de  cette  liberté  ;  et  la  position  des  lacs  comme 
le  cours  et  les  embranchemens  des  fleuves  ont 
été  variés  de  tant  de  manières  <  qu'il  ne  seroit 
pas  surprenant  que,  parmi  le  grand  nombre  des 
cartes,  il  s'en  trouvât  quelques-unes  qui  retra- 
çassent le  véritable  état  des  choses.  Aujour- 
d'hui le  champ  des  hypothèses  se  trouve  singu- 
lièrement rétréci.  J'ai  déterminé  la  longitude 
de  l'Esmeralda  dans  le  Haut-Orénoque  ;  plus  à 
Test,  au  milieu  des  plaines  de  la  Parime  (ter- 
rain inconnu  comme  le  Wangara  et  le  Dar-Sa- 
ley  en  Afrique),  une  bande  de1 20  lieues  de 
large  a  été  parcourue  du  nord  au  sud ,  le  long 
des  rives  du  Rio  Carony  et  du  Rio  Branco ,  par 
les  65°  de  longitude.  C'est  le  chemin  périlleux 
que  don  Antonio  Santos  a  suivi  pour  venir  de 
Santo  Thomè  del  Angostura  au  Rio  Negro  et  à 
l'Amazone  j*  c'est  celui  aussi  par  lequel ,  très-ré* 
cemment  encore,  des  colons  de  Surinam  ont 
communiqué  avec  les  habitans  du  Grand-Para  *. 
Ce  chemin  divise  la  terra  incognito  de  la  Fâ- 

'  Voyet  plus  haut,  p.  117. 


£38  LIVRE    VIII. 

rime  en  deux  portions  inégales  :  il  pose  en  même 
temps  des  limites  aux  sources  de  l'Orénoque, 
qu'il  n'est  plus  possible  de  reculer  indéfiniment 
vers  l'est  sans  faire  traverser  le  lit  du  Rio 
Braneo,  qui  coule  du  nord  au  sud,  par  le  lit 
du  Haut-Orénoque ,  dont  la  direction  est  de  l'est 
à  l'ouest.  Si  l'on  suit  le  Rio  Braneo  ou  cette 
bande  de  terrain  cultivé  qui  dépend  de  la  Ca~ 
fjîtama  gênerai  du  Grand-Para,  on  voit  des  lacs 
en  partie  imaginés,  en  partie  agrandis  par  les 
géographes,  Ibrmer  deux  groupes  distincts.  Le 
premier  de  ces  groupes  embrasse  les  lacs  que 
l'on  place  entre  rEsmeralda  et  le  Rio  Braneo: 
au  second  appartiennent  ceux  que  l'on  s'oppose 
dans  le  terrain  entre  le  Rio  Braneo  et  les  mon- 
tagnes des  Guyanes  hollandoise  et  françoise.  11 
résulte  de  cet  aperçu  que  la  question  s'il  y  a  un 
lac  Parioie  ù  l'est  du  Rio  Braneo,  est  tout-à- 
fait  étrangère  au  problème  des  sources  de  10- 
rénoque. 

Outre  le  terrain  que  nous  venons  d'indiquer 
(le  porado  de.  la  Parhne ,  traversé  par  le  Rio 
Braneo),  il  se  trouve,  à  260  lieues  vers  l'ouest, 
près  du  revers  oriental  de  la  Cordillère  des  An- 
des, une  autre  partie  de  l'Amérique  également 
célèbre  dans  les  expédiions  du  Do/ado.  C'est 
la  Mésopotamie  entre  le  Caqueta  p  )e  Rio  ?fegro, 
l'Daupès  el  le  Juiiibesli,  sur  laquelle  j'ai  donne 


CHAPITRE    XX IT.  4?0 

flus  haut  des  renseignemens  détailles  l  j  c'est  le 
Dorado  des  Omaguas  qui  renferme  le  lac  Ma- 
noadw  père  Acuiïa,  la  Luguna  de  Oro  des  In- 
itieras Guanes  et  le  terrain  aurifère  duquel  le 
père  Fritz  a  reçu  des  lames  d'or  battu  dans 
<sa  mission  sur  l'Amazone,  vers  la  fin  du  dix- 
septième  siècle. 

Les  premières,  et  surtout  les  plus  célèbres 
entreprises  tentéqs  pour  la  recherche  du  Z?o- 
rado,  ont  été  dirigées  vers  le  revers  oriental 
ides  Andes  de  la  Nouvelle-Greiiade.  Emerveillé 
des  notions  qu'un  Indien  de  Tacunga  avait  don- 
nées sur  les  richesses  du  roi  oij  Zaque  de  Cun- 
^dirumarca3,  Sébastien  de  Belalcazaf  ejivoya,  en 
j535,  ses  capitaines  Anasco  et  Ampudia  pour 
découvrir  la  vallée  du  Dorado$  à  douze  journées 

?  Tora.  VII,  p.  384 ,  393,  417,     . 

*  Herera  Dec.  V,  Lib.  vn,  Cap.  Xiy(Tom.  III,  p.  178). 
Ne  seroit-ce  pas  là  plutôt  le  vrai  nom  ancien  de  la  Nouvelle- 
Grenade,  que  d'autres  écrivains  de  la  Conquête  appellent 
Çundinamarca.  C'est  cependant  la  dernière  forme  que  l'on 
a  fait  revivre,  de  nos  jours,  dans  la  guerre  dç  l'indépendance  des 
colonies. 

3  El  valle  del  Dorado.  Pineda  rapporta  «  que  mas  ad  el  an  te 
de  la  provincia  de  la  Cànela  se  hallan  tierras  roui  ricas  adonde 
andaban  los  nombres  armados  de  piecas  y  joyas  de  oro  y 
que  no  hdvia  sierra,  ni  montana.  »  Herera  Dec.  V,  Lib.  x, 
Cap.  xiv  (  Tom,  IHj  p.  ^44  ),  et  Dec.  VI,  Lib.  vin,  Cap.  vi 
(  Tpro. IV, p.  180).  Geogr.  hlaviana,  roi.  1 1 ,  p.  i§\.Southey, 
Tom.  I,  p.  :8  et  37a.  ■    ■    •     :  - 


44<>  LIVRE  VIII. 

de  chemin  de  Guallabamba,  par  conséquent 
dans  les  montagnes  entre  Pasto  et  Popayan. 
Les  informations  que  Pedro  de  Anasco  avoit 
obtenues  des  indigènes,  jointes  à  celles  données 
plus  tard  (  l53G)  par  Diaz  de  Pineda,  qui  avoit 
découvert  les  provinces  de  Quixos  et  de  la 
Canela  entre  le  Rio  Napo  et  le  Rio  Pastaca, 
firent  naître  l'idée  qu'à  l'est  des  Nevados  de 
Tungurugua,  <hi  Cayambe  et  de  Popayan  j  «il 
y  avoit  de  vastes  plaines,  abondantes  en  métaux 
précieux  et  dont  les  habitans  étoient  couverts 
d'armures  d'or  massif.  »  C'est  à  l'occasion 
de  la  recherche  de  ces  trésors  que  Goncalo 
Pizarro  (i55g)  découvrit  accidentellement  les 
Cannetfiers  de  l'Amérique  (Laurus  cinnamo- 
moides,  Mut.),  et  que  Francisco  de  Orellana 
descendit  le  Napo  pour  parvenir  au  fleuve  des 
Amazones.  Depuis  cette  époque,  on  fit  à  la  fois 
de  Venezuela,  de  la  JVouvelle-Grenade,  de  Quito' 
et  du  Pérou,  même  du  Brésil  et  du  Rio  de  la 
Plata  *  des  expéditions  à  la  conquête  du  Dorado. 
Celles  dont  le  souvenir  s'est  le  plus  conservé  et 
qui  ont  surtout  contribué  à  répandre  la  fable  de 
la  richesse   des  Manaos,   des  Omaguas  et  des 

■  Nuflo  rie  C tiares  snnil  de  la  Ciiulad  rie  la  AsiimpciôB 
Minée  sur  le  Rio  Paraguay,  pour  die  iun'ir,  bous  le  iÇ*  de 
latitude  méridionale,  le  raste  empire  du  Dorado,  qu'on  sup- 
posoit  partout  au  revers  oriental  des  Andes. 


CHAPITRE  XXI Y.  44* 

Guaypes  >  comme  l'existence  des  Lagunas  de 
orot  et  de  la  ville  du  Roi-Doré  (  Grand  Patiti, 
Grand  Mooco ,  Grand  Paru  ou  Enim  ) ,  sont  les 
incursions  faites  au  sud  du  Guaviare,  du  Rio 
Fragua  et  du  Caqueta.  Orellana,  ayant  trouvé 
des  idoles  d'or  massif,  entre  les  confluens  du 
Jupura  et  du  Rio  Negro ,  «voit  fixé  les  idées  sur 
un  terrain  aurifère  entre  le  Papamene  et  le 
Guaviare.  Son  récit  et  ceux  des  voyages  de 
Jorge  de  Espira  (Georg  vonSpeier),  de  Hernan 
Perez  de  Quezada  et  de  Felipe  de  Urre  (  Philip 
von  Huten),  entrepris  en  i53(>,  i54*  et  îî>45, 
offrent,  au  milieu  de  beaucoup  d'exagérations  , 
des  preuves  de  connaissances  locales  très -pré- 
cises z.  En  les  examinant  sous  des  rapports  pure- . 
ment  géographiques,  on  reconnoît  le  désir  cons- 
tant des  premiers  conquistadores  de  parvenir  au 
terrain  compris  entre  les  sources  du  Rio  Negro, 
del'Uaupès  (Guape)  et  du  Jupura  ou  Caqueta. 
C'est  ce  terrain  que,  pour  le  distinguer  du 
Dorado  de  lu  Parime ,  nous  avons  appelç  plus 
haut  le  Dorado  des  Omaguas2.  Sans  doute  que 

1  On  peut  être  surpris  cté  voir  que  l'expédition  de  Huten 
Sdit  entièrement  passée  sous  silence  par  Herera.  (Dec.  VII, 
liib.  X,  Cap.  vu,  Tora  IV,  p.  a 58.  )  Fray  Pedro  Simon  eir 
donne  tous  les  détails  vrais  et  fabuleux;  mais  il  a  composé 
son  ouvrage  sûr  des  matériaux  inconnus  à  Herera.  (  Voyez 
Tom.  VII,  p.  397.- 
w  .*  Pedro  de  Urtua  prit  même  (en  i5fio)  le  titre  de  Qover* 


\\l  I.1VIIE    VIII. 

tout  le  pays  entre  l'Amazone  et  l'Orénoque  fut 
vaguement  désigné  sous  le  nom  de  Provincial 
del  Dorado*  ;  mais,  dans  cette  vaste  étendue  de 
forêts,  de  savanes  et  de  montagnes,  la  marche 
de  ceux  qui  clierchoient  le  grand  lac  aux  rivages 
aurifères  et  la  ville  du  Roi-Doré  n'étoit  dirigée 
que  sur  deux  points,  au  nord-est  et  au  sud-ouest 
du  Rio  ]\egro,  savoir  sur  la  Parime  (ou  l'isthme 
entre  le  Carony ,  l'Essequebo  et  le  Rio  Bran*- 
co) ,  et  sur  l'ancienne  demeure  des  Manaos  , 
habitans  des  rives  du  Jurubesh.  Je  viens  de 
rappeler  la  position  de  ce  dernier  terrain  qui  a 
été  célèbre  dans  l'histoire  de  la  conquête  ,  de- 
puis 1 5.Ï5  jusqu'en  1 56o  :  il  me  reste  à  parler  de 
la  configuration  du  pays  entre  les  missions  es- 
pagnoles du  Rio  Carony  et  les  missions  portu- 
gaises du  Rio  Branco  ou  Parime.  C'est  le  pays, 
voisin  du  Bas-Orénoque,  de  l'Esmeralda  et  des 
Guyanes  françoise  et  liollandoise,  sur  lequel, 
depuis  la  lin  du  îG*  siècle,  les  entreprises  et  les 
récits  exagérés  de  llalegh  ont:  jeté  un  si  vif  éclat. 
L'Orénoque,  pnr  la  disposition  générale  de 
son  cours,  dirigé  successivement  vers  l'ouest, 
vers  le  nord  et  vers  l'est,    a  son  embouchure 

tmdordel  Doradoy  de  Omngua.  (  Fraj  Pedro  Si/non.  Npt.  vj  t 
'  Btrtnt.   Dec,  v,  Lib,  K,Chap.  yi{Toio.  Hl.p.ati). 


CHAPITRE   XXI T.  l\l\S 

presque  dans  le  méridien  de  ses  sources L;  aussi 
c'est  en  avançant  de  la  Vieille-Guyane  au  sud 
qu'on  parcourt  tout  le  pays,  dans  lequel  les 
géographes  ont  successivement  placé  une  mer 
intérieure  (  Mar  Blanco  )  et  les  différens  lacs  qui 
se  lient  à  la  fable  du  Dorado  de  la  Parime.  On 
trouve  d'abord  le  Rio  (Carpny  qui  se  forme  de 
la  réunion3  de  deux  branches  presque  également 
fortes ,  le  Çapony ,  proprement  dit ,  et  le  Rio 
Paragua.  Les  missionnaires  de  Piritu  appellent 
ce  dernier  fleuve  un  Jac  (Laguna)  :  il  est  rempli 
d'écueils  et  de  petites  cascades;  mais,  «  parcou- 
rant un  pays  entièrement  plat ,  il  est  en  même 
temps  sujet  à  de  grandes  inQndations,  pi  l'on  peut 
à  peine  reconnoître  son  véritable  lit  (  su  vevda- 
dadera  caxa)  3.  Les  indigènes  lui  ont  donné  le 

'  La  différence  n'excède  vraisemblablement  pas  5°  de  longir 
iude  .Le  Kaudal  du  Guatharibos,  à  Test  de  l'Esmeralda,  est  par  les 
67  °  58'  de  longitude.  Je  crois,  par  conséquent,  que  les  sources  de 
TOrénoque  sont  un  peu  plus  orientales  que  le  méridien  de 
Santo  Thomé  del  Angostura,  qui,  selon  mon  observation, 
est  par  les  66°  iô'  31^.  U  résulte  de  l'ensemble  de  mes  dis? 
eussions  sur  la  géographie  astronomique  de  la  Guyane,  que 
la  Vieja  Guayana  (long.  64°  430  et  Ie  confluent  du  Rio  Branco 
avec  le  Rio  Negro  (  long.  64°  34/)sont  sensiblement  sur  un  même 
méridien. 

3  Près  de  la  mission  du  San  Pedro  de  L«s  Bocas  (  entre 
$an  Sébastian  de  Abaratayme  et  de  Santa  Magdalena  de, 
Curucay  ),  G  lieues  au  N.  £.   de  la  villa  de  Barceloneta. 

*  Caulin,  p.  60.  Ces  observations  de  Fauteur  delà  Corognafiq 


444  tlVKE   VIII. 

nom  de  Paragua  ou  Parava  ' ,  qui  veut  dire, 
en  caribe,  mer  ou  grand  lac.  Ces  circonstances 
locales  et  cette  dénomination  ont  donné  lieu, 
sans  aucun  doute,  à  l'idée  de  transformer  le 
Rio  Paragua,  affluent  du  Carony ,  en  un  lac  ap- 
pelé Cassipa ,  à  cause  des  Indiens  Cassipagotos* 
qui  vivoient  dans  ces  contrées.  Ralegh  donne  à 
ce  bassin  1 5  lieues  de  large  ;  et ,  comme  tous  les 
lacs  de  la  Parime  doivent  avoir  des  sables  au- 
rifères, il  ne  manque  pas  d'assurer  qu'en  été, 
lorsque  les  eaux  se  retirent,  on  y  trouve  des 
pépites  d'or  d'un  poids  considérable. 

•ont  d'nutiiiit  plus  remarquables,  qu'il  ignorait  entièrement 
l'existence  d'un  lac  Cassipa  sur  nus  carte*. 

'    Gili.  Toj.1.  I,  p.    3-;3. 

1  Ralegh,  p.  C4,  (><}.  Je  cile  toujours,  si  le  contraire  n'est 
pas  expicssrmoni  Indiqué,  l'édition  original*  de  i5g6.  Ces 
peuplades  de  Caseina^nlus,  Kpnreinci  et  Orinoqueponi,  sou- 
vent cilées  par  Ralegh,  on!-dles  disparu,  ou  quelque  maltn> 
tendu  a-t-d  donné  lieu  à  ces  dénominalions?  Je  suis  surprit 
de  trouver  les  mots  indiens  (  d'un  des  difleiens  dialectes  ea- 
ribes?)  Etrabeta  Cas&ipttna  Aquerewana,  Iroduilspar  Ralegh 
n tlie  greal  princess  orgieaics!  conuimidei .»  Comme  Acarwana 
sïgniiic  fiieii  cei'iaincniciit  (  /ialeg/i,  p.  G  et  7  )  un  chef  ou 
toute  ppr«niiiii'f]iii  ri  nu  nia  m  le,  mi  pniirrnil  nuire  que  Çassipuna 
Veut  dire  grand,  et  que  lac  Cassipa  es!  synonyme  de  grand 
tac.  De  la  même  manière,  Cass-Iquiare  pourrait  bien  être 
grand  fleure;  car  inuiare,  comme  veni,  est,  au  nord  de  l'Ama- 
zone, une  terminaison  commune  à  tous  les  (le  11  ves,' Cependant 
goto  dans  Cassipa-gnto  est  une  forme  caribe  indiqnant  une 
peuplade.   Voyez  plus  haut,  p.  'Jô. 


CHAPITRE   XXIT.  445 

Les  sources  des  afflueus  du  Carony,  de  l'Ami 
et  du  Caura  (  Carolî,  Arvi  et  Çaora, x  des  an- 
ciens géographes  )  étant  extrêmement  rappro- 
.  citées  a,  on  a  imaginé  de  faire  naître  toutes  ce$ 
rivières  du  prétendu  lac  Cassipa3.  Sanson  * 
$e}lemeat  agrandi  ce  lac,  qu'il  lui  donne  4?  lieues 
de  long  sur  1 5  de  large  4.  Les  anciens  géographes 
se  soucient  très-peu  d'opposer  toujours  de  JU 
même  manière  les  affluens  des  deux  rives ,  et 
ils  indiquent  l'embouchure  du  Carony  et  le  lac 
Cassipa',  qui  communique  par  le  Carony  avec 
TOréfloque,  quelquefois5  au-dessus  du  confluent 
du  Meta.  C'est  ainsi  que  Hondius  le  repousse 
jusqu'aux  parallèles  de  2°  et  5°  de  latitude,  en 
lui  donnant  la  formé  d'un  rectangle ,  dont  les 
côtés  les  plus  grands  sont  dirigés  du  nord  au 

« 

*  D'An  ville  nomme  le  Rio  Caura,  Coari,  et  le  Rio  Arui, 
Aroay.  Je  n'ai  pu  deviner  jusqu'ici  ce  que  c'est  que  YAtoica 
(/itocfc  Atoica  de  Ralegh),  qui  sort  du  lac  Cassipa,  entre  le 
Caura  et  l'Arui. 

*  Voyez  plus  haut  p.  a5a,  536,  343. 

3  Ralegh  n'en  fait  naître  que  le  Carony  et  F  Arui  (  Hondius, 
Nieuwe  Caerte  van  het  wonderbare  landt  Guiana  besocht 
4oor  Sir  Water  Ralegh,  1594-1596);  mais  dans  les  cartes 
postérieures  (par  exemple  celle  de  Sanson)  ,  le  $jo  Caura  sort 
également  du  lac  Cassipa. 

,  4  Carte  de  la  Terr^Ferme  ,  x656. 

5  Sanson,  Cari»  pour  I4  voyage  dAcyna*  1680.  JtfM  Amé- 
rique méridionale  >  16S9.  Çofonelli,  Indes  occidentales,  1669* 


<M6  livre  vttx. 

sud.  Cette  circonstance  est  digne  de  remarque, 
parce  que,  en  assignant  peu  à  peu  au  lac  Cassipa 
une  latitude  plus  méridionale,  on  l'a  détaché  dit 
Carony  et  de  l'Ami,  et  on  lui  a  donné  le  nom 
de  Parime.  Poursuivre  cette  métamorphose  dans 
son  développement  progressif,  il  faut  comparer 
les  cartes  qui  ont  paru  depuis  le  voyage  de 
Raleglt  jusqu'à  nos  jours.  La  Cruz,  copié  par 
tous  les  géographes  modernes,  a  conservé  à  son 
lac  Parime  la  forme  oblongue  du  lac  Cassipa, 
quoique  cette  forme  soit  entièrement  opposée  à 
celle  de  l'ancien  lac  Parime,  ou  Ropunuwini,' 
dont  le  grand  axe  étoit  dirigé  de  l'est  à  l'ouest. 
De  plus ,  cet  ancien  lac  (  celui  de  Hondius ,  de 
Sanson ,  et  de  Coronclli  )  étoit  entouré  de  mon- 
tagnes et  ne  donnoit  naissance  k  aucune  rivière, 
tandis  que  le  lac  Parime  de  La  Cruz  et  des  géo- 
graphes modernes  communique  avec  le  Haut- 
Orénoque,  comme  le  Cassipa  avec  le  Bas-Oré- 
noqne  *. 

Je  viens  d'exposer  l'origine  de  lit  fable  du  lac 

■  Ceux  des  KLOgraplifs  <jui  nul  rayé  Ae.  leurs  cartes  l'ancien 
lac  Parime,  par  es  e  m  pie  Sanson  ( 'Rivière  des  Amazones,  1G80), 
Detisle  (  Amer,  me'riti.,  1700),  D'AnvilIe  d'an»  la  première  édi- 
tion del' Amvriquc tiwritlionah;  vA  Robert  de  Vaugoodi  (Nou- 
veau-Monde, T77S),  ont  religieusement  conservé  un  lac  Cas- 
sipa, source  du  Carony  et  Je  l'Ami.  Dans  la  seconde  édition 
de  sa  carte,  D'AnvilIe  indique  à  la  fois  les  lacs  Cassipa  et 
Pnrime.    La  Cruz  étoit  Irop   bien  instruit,   par   le  récit  dm 


CHAPITRE    XXIV.  447 

Cassipa,  et  l'influence  qu'elle  a  exercée  sur  l'idée 
que  le  lac  Parime  est  la  source  de  l'Qrénoque. 
Examinons  à  présent  ce  qui  a  rapport  à  ce  dernier 
bassin,  à  la  prétendue  mer  intérieure ,  appelée 
Rupunuwini  par  les  géographes  du  i6.c  siècle. 
Sous  les  4°  ou  4°  t  de  latitude  (  on  manque  mal- 
heureusement dans  cette  direction,  ati  sud  de 
Santo  Thomè  del  Angbstura,  sur  une  étendue 
de  8°,  de  toute  observation  astronomique1),  une 

i 

K 

missionnaires,  sur  les  sources  du  Catfra  ,  pour  ne  pas*  omettre 
le  Cassipa. 

1  Lorsqu'on  prolonge  une  ligne  (  à  l'ouest  de  Cayenne  ) , 
par  les  sauts  du  Maroni  et  de  l'Essequebo,  par  la  Vieja  Guayana', 
la  rive  droite  de  l'Orénoqué  jusqu'à  F  Es  mer  aida,  et  de  là  par 
le  confluent  du  Rio  Blanco  avec  le  Rio  Negro,  le  long  de  ce 
dernier  fleuve  jusqu'à  Vis toza  (  sur  la  rive  gauche  de  l'Amazone) 
et  jusqu'aux  sources  de  FOyapok,  on  trouve  une  area  de 
48,000  lieues  carrées,  sur  laquelle  il  n'y  a  pas  une  seule  posi- 
tion astronomique.  C'est  le  pays  entre  les  missions' de  FOré- 
Btoque  et  les  Guy  ânes  hollandoise  et  françoise.  De  même,  à 
l'ouest  des  missions  de  l'Orénoque ,  entre  l'Atabapo  et  le  revers 
oriental  des  Andes,  il  y  a  25, 000  lieues  carrées  dépourvues 
de  positions  déterminées  astronomiquement.  Le  géographe, 
qui  veut  appuyer  une  carte'  de  l'Amérique  méridionale  sur 
des  observations  de  latitude  et  de  longitude,  trouve,  au  nord 
de  ï Amazone^  une  fÊrra  incognito,  trois  fois  plus  grande  que 
l'Espagne.  Les  lieux^que  j'ai  déterminés  astronomiquement 
entre  San  Fernando  de  Apure,  Javita,  San  Carlos  del  Rio 
JTegro,  et  Santo  Thomas  del  Angostura,  c'est-à-dire  entre  i° 
iy  et  8°  8'  de  latitude,  et  66°  i5ret  700  20'  de  longitude, 


\ 


4/|8  LIVRE    Vlll. 

cordillère  longue  et  étroite,  celle  Je  Pacaraimo, 
deQuimiropaca  et  d'Ucuçuamo,  dirigée  de  t'est 
ausiul-OLiest,  réunitle  groupe  des  montagnes  de 
la  Parime  aux  montagnes  des  Guyanes  liollau- 
doise  et  Françoise.  Elle  partage  les  eaux  entre  le 
Carony  ,  le  Rupunury  ou  Rupunuwini  et  le  Rio 
Branco,  et  par  conséquent  entre  les  vallées  du 
RasOrénoque,  de  PEsscquebo  et  du  Rio  Kegro*. 
Au  nord-ouestde  cette  cordillère  dePacaraimo, 
qui  n'a  été  traversée  que  par  un  petit  nombre 
d'Européens  en  (1739)  par  le  chirurgien  aller 
mand,  Nicolas Ilortsmann;  en  1775,  par  un  offi- 
cier espagnol.  DonAntonjoSantos;  en  1791,  par 
le  colonel  portugais  Barata ,  et,  en  1811,  par  plu- 
sieurs colons  anglois),descendentle!Nocapra,  le 
l'araguamusi  et  le  Paragua  qui  tombent  dans  le 
Rio  Carony;  au  nord-est  descend  le  Rupunuwini, 
affluent  du  Rio  Essequebo  :  vers  le  sud ,  le 
Tacutu  et  l'Urariquera  forment  ensemble  le 
fameux  Rio  Parime  ou  Rio  liranco1. 

sont  [rès-avantagciisemcnl  pîan's ,  pui.-'|ii'il'  partagent  en  tlcui 
parties  celte  vaste  étendue  de  terrain,  et  offrent  des  pointa 
d'appui  à  l'est  et  a  l'ouest  de  rO"cnoque. 

'    Payez  plus  haut ,  p    118,219. 

'  On  scroit  l'gak'meni  l'gnrié  à  supposer  que  le  Rio  Branco 
naît  de  la  réunion  du  Jlahu  (  Mao  ) ,  et  du  Rio  Faiime  pn> 
premenl  dit  ;  car  le  Tacutu  rcrnk  les  cauï  du  Mahu  ,  et  l'Ura- 


CHAPITRE   XXI  y.  449 

Cet  isthme ,  entre  les  branches  du  Rio  Esse- 
quebo  et  du  Rio  Branco  (c'est-à-dire  entre  le 
Rupunuwini  d'un  côté,  et  le  Pirara,  le  Mahu  et 
rtJraricuera  ou  Rio  Parime  de  l'autre),  peut 
être  considéré  comme  le  sol  classique  du  Do- 
rado  de  la  Parime.  Au  pied  des  montagnes  de 
pacaraimo,  les  rivières  sont  sujettes  à  de.  fré- 
quens  debordemens.  Au-dessus  de  Santa  Rosa , 
ïa  rive  droite  de  l'Urariapara ,  affluent  de  l'Cra- 
ricuera * ,  s'appelle  El  Vaïle  de  ht  Inundacioh. 
On  trouve  de  même  de  grandes  mares  entre  le 
Rio  Parime  et  le  Xurumu.  Elles  sont  indiquées 
sur  les  cartes  qui  ont  été  récemment  construite^ 
au  Brésil,  et  qui  offrent  les  plus  grands  détails 
"sur  ces  contrées.  Plus  a  l'ouest,  le  Caho  Pïrara, 
affluent  du  Mahu,  sort  d'un  lac  de  joncs.  C^est 
le  lac  Amucu  décrit  par  Nicolas  Hortsmann, 
c'est  celui  sur  lequel  des  Portugais  de  Barcelos 

riquera  ceUes^du'Rio  Parime.  Lorsque  plusieurs  branches  de 
largeur  à  peu  près  égales  se  réunissent ,  les  indigènes  varient , 
comme  les  géographes ,  dans  la  dénomination  du  nouveau  fleuve 
qui  naît  de  cette  réunion. 

1  Guraricara  des  journaux  de  route  de  Don  Antonio  Santos 
et  de  Don  Nicolas  Rodriguez ,  que  je  possède.  En  traversant  la 
Cordillère  de  Quimiropaca ,  et-  en  passant  par  Santa  Rosa ,  ces 
voyageurs  sont  venus  du  Nocaprai ,  affluent  du  Paraguamusi , 
à  TUrariapara  :  de  là  ils  sont  descendus  de  la  forteresse  portu- 
gaise de  San  Joaquim ,  située  au  confluent  de  TUraricuera  et 
du  Tacutu. 

Relat.  histor.  Tom.  7.  29 


/|5û  LIVRE    VIII. 

cjui  avoient  visité  le  Rio  Braneo  (  Rio  Parimc 
ou  Rio  Paravigiana  »  )  m'ont  donné  des  notions 
précises  pendant  mon  séjour  à  San  Carlos  del 
Rio  Negro.  Le  lac  Amucu  a  plusieurs  lieues  de 
large,  et  renferme  deux  petites  îles  ,  que  Santos 
a  entendu  nommer  ïslas  ïpomucena.  Le  Rupu- 
nuwini  (Rupunury)  ,  sur  les  bords  duquel 
Hortsmann  a  découvert  des  rochers  chargés  de 
figures  hiéroglyphiques  a ,  s'approche  très-près 
de  ce  lac,  mais  ne  communique  pas  avec  lui. 
Le  portage  entre  le  Rupunuwini  et  le  Mahu  est 
plus  au  nord,  là  où  s'élève  la  montagne  d'Ucu- 
cuamo  3 ,  que  les  indigènes  appellent  encore  au- 
jourd'hui montagne  d'or.  Us  conseillèrent  à 
Hortsmann  de  chercher  autour  du  Rio  Mahu 
une  mine  (Forgent  (sans  doute  du  mica  à  grandes 
lames  ) ,  des  diumans  et  des  émeraudes.  Le  voya- 
geur ne  trouva  que  des  cristaux  de  roche.  Son 

1  Ce  nom  ,  que  j'ai  cnlendu  do  la  bouche  des  colon»  por- 
tugais, esl-il  uric  corruption  de  l'aravillaiias?  La  Cruz  nomiot 
ainsi  l'embouchure  la  plus  orientale  du  Rio  Braneo.  Voje: 
plus  haut .  p.  3. 

1  Voyez  plus  haut,  p.  a3S.  Au  sud  du  Rupuniiry ,  MM  au- 
dessous  de  l'Uariauhau  (Aiiava),  d'autres  affluent  du  Rio 
Braneo  naissent  des  pelils  lacs  Curîucù,  Uraricoiy  cl  Uudauhau. 
Corogr.  bras. ,  Tom.  H,  p.  347. 

*  Je  suis  l'orthographe  du  journal  maliuscritdo  Rodriguei: 
c'est  le  Orro  Acuquanio  de  Caulin,  ou  plutôt  de  son  com- 
mentateur. [SiSt,  rorogr.,  p.  i;6.) 


CHAPITRE   XXIV.,  45 1 

récit  paroît  indiquer  que  toute  la  prolongation 
des  montagnes  du  Haut-OrénOque  {Sierra  Pd- 
rime  )  vers  l'est ,  est  composée  de  roches  gra- 
nitiques remplies,  comme  au  Pic  de  Diiida  * ,  de 
druses  et  de  filons  ouverts.  Près  de  ces  terrains 
qoi  jouissent  constamment  d'une  grande  célé- 
brité de  richesses ,  vivent ,  sur  les  limites  occi- 
dentales de  la  Guyane  hollahdoise  lés  indiens 
Macusis,  ÀturajosetÀcuvajos.  Plus  tard  Sàntos 
trouva  ces  peuplades  stationnées  entre  le  Rupu- 
nùwini,  lfc\Mahu  et  la  chaîne  dé  Pacâràimo.  Ce 
son  les  roches  micacées  de  FUcucuanio,  le  norh 
du  Rio  Parime,  les  inondations   des   rivières 
Urariapara  9  Parime  ;  çt  Xurwnu ,    et  surtout 
F  existence  du  lac  Àmucu  (voisin  du  RioRuptl- 
nuivini,  et  regardé  contrite  la  source  principale 
du  ïtio  Parime  )  qui  ont  donné  lieu  à  la  fable 
de  la  Mer  Blanche  et  du  Dorado  de  la  Parime. 
Toutes  ces  circonstances  (et  par  Ik  même  élïès 
ont  servi  à  corroborer  une  même  opinion  )  se 
troijvent  réunies  sur  un  espace  de  terrain  qui 
a  8  à  9  lieues  de  large  du  nord  au  sud ,  et  fa)  de 
long  de  l'est  à  l'ouest.  C'est  cette  direction  aussi 
qvté,  jusqu'au  commencement  du  i6.e  siècle,  on  â 
assignée  à  là  Mer  Blanche ,  en  l'alongeant  dans 

i  rojrtz  plus  taut,  p.  i45,  5g3. 


39* 


45»  LIVRE    Vllt. 

le  sens  d'un  parallèle  '.  Gr,  celte  Mer  Blanche 
n'est  autre  chose  que  le  Rio  Parime  qui  s'ap- 
pelle encore  Rivière  Blanche,  Rio  Branco  ou 
de  Agitas  blancas ,  et  qui  parcourt  tout  ce  ter- 
rain en  l'inondant.  Sur  les  plus  ancieunes  cartes, 
on  donne  à  la  Mer  Blanche  le  nom  de  Rupu- 
nuwini*  ,  ce  qui  constate  le  lieu  de  la  fable, 
puisque  Rupuiiuwini  est,  de  tous  les  aiiluens 
de  l'Essequebo ,  celui  qui  est  le  plus  voisin  du 
lac  AmucLi3.  Ralegh,  dans  son  premier  voyage 
(i5<)!i),  ne  se  forma  aucune  idée  précise  de  la 
position  du   Dorado    et  du  lac  Parime,   qu'il 

'  Les  latitudes  du  lac  Amncu  et  des  confluons'  de  l'Urari- 
cucra  avec  le  lîio  Parime  et  le  Rio  Xuruiim  diffèrent  très-peu 
entre  elles;  mais,  à  cause  de  la  direction  <!e  l'Urariciiera 
(branche  occidentale  du  Rio  Hranro)  qui  coule  de  l'ouest  à 
l'est,  les  difi'i'n  tu  es  lui  longitude  deviennent  très-grandes.  Le 
Vallr  tir  ht.  Iiiunditeioii  ,  durit  j';ii  parte  plus  liant,  se  trouve 
3°  ~  à  l'ouc»t  du  lac  Anlueu  et  du  Hupnrmwini  ,  circonstance 
qui  »  pu  donner  lieu  ;i  un  agrandissement  fabuleux  àa-Mar 
Idanco. 

'  Pôje;,  par  exemple,  Terre-Ferme  rie  Sanson ,  i656. 
(Hondius,    dans  la   carte  de    la   Guyane,    i5p,i),    écrit  par 

1  Celte  identité  de  nom  du  lac  Parime  et  d'un  affluent  de 
l'Essequebo  avoil  dèj'i  alliié  l'attention  de  D'Aiivillc  (Journal 
des  Savons ,  i;S<>,  p.  i8."i),  mais  elle  n'a  pas  empêche  ce 
savant    géographe   do    rétablir  ,  dans  la    seconde   édition   de 

son  Amèi'ijuc  méridionale ,  [i;  i^Tniul  lue  l'jirimc.  ('cite  édition 
est  de  i  j6<>.  (  Notice  îles  ouvrages  de  J)  Anville,  par  M.  Barbie 
du  Bocage,  p.  98.  ) 


CHAPITRE   XXIV.  455 

croyoit  d'eau  salée ,  et  qu'il  nomme  ce  une  autre 
Mer  Caspienne.  »  Ce  n'est  que  dans  le  second 
■voyage  (  i5g6),  fait  également  aux  frais  de  Ra- 
legh,  que  Laurence  Keymis  fixa  si  bien  les  lo- 
calités du  Dorado,  qu'il  ne  laissa  aucun  doute, 
ce  me  semble ,  sur  l'identité  de  la  Parime  de 
Manoa  avec  le  lac  Amucu  et  avec  l'isthme  en- 
tre le  Rupunuwini  (affluent  de  l'Essequebo)  et 
le  Riofarime  ou  Rio  Branco.  «Les  Indiens,  dit 
Keymis,  remontent  le  Desckebe  (Essequebo), 
en  vingt  jours ,  vers  le  sud.  Pour  désigner  la 
grandeur  de  ce  fleuve,  ils  l'appellent  frère  de* 
VOrénoque.  Après  vingt  jours  de  navigation, 
ils  conduisent  leurs  canots,  par  un  portage,  en 
un  seul  jour ,  du  fleuve  Dessekebe  à  un  lac  que 
les  Jaos  appellent  Roponowinî,  et  les  Caribes 
Parime.  Ce  lac  est  grand  comme  une  mer  :  il 
porte  une  infinité  de  canots,  et  je  suppose 
(  donc  les  indigènes  ne  lui  en  avoient  rien  dit) 
que  c'est  le  même  lac  qui  renferme  la  ville  de 
Manoa x.  y>  Hondius  a  donné  une  figure  curieuse 
de  ce  portage  ;  et,  comme  on  supposoit  alors 
l'embouchure  du  Car  on  y  par  les  4°  de  latitude 
(  au  lieu  de  8°  8  '  ) ,  on  le  plaça  tout  près  de 


3  Caylefs  Life  ofRalegk,  Tom.  I,  p.  i5g,  236,  285. 
Masham  ,  dans  le  troisième  voyage  de  Ralegb  (  1 596  ) ,  répète 
ces  notices  sur  le  lac  Rupunuwini. 


454  LIVRE    Vllt. 

l'aquateur  '.  A  la  même  époque,  on  fit  sortir  le 
Tiapoco  (Oyapoc )  et  le  Rio  Cayane  (Maroni?) 
6*e  ce  lac  Parime^.  Le  même  nom,  donné  par 
lesCaribes  à  la  branche  oceientaleilu  Rio  Branco, 
a  peut-être  tout  autant  contribué  ù  l'agrandisse- 
ment imaginaire  du  lac  Amucu  que  les  inonda- 
tions des  divers  afïïuens  de  l'Urarieuera  depuis 
le  confluent  du  Tacutu  jusqu'au  fa/le  de  la 
Jnuudiicion. 

Nous  avons  développé  plus  baut  que  les  Es- 
pagnols ont  pris  pour  uti  lac  le  Rio  Paragua 
OU  Parava,  qui  tombe  dans  le  Carony,  parce 
que  le  mot  pçrava  signifie  mer,  lac ,  Jlewe. 
De  même  Parîme  semble  désigner  vaguement 
grande  eau;  Car  la  racine  par  se  retrouve  dans 
les  mots  caribes  qui  désignent  les  rivières,  les 
mares,  les  lacs,  et  Voce'an  3,  En  arabe  et  eD 
persan,  bulir  et  dévia  sont  aussi  appliqués  à  la 
fois  à  lu  mer,  aux  lacs  et  aux  fleuves;  et  cet 
usage ,  qui  est  commun  à  beaucoup  de  peuples 
dans  les  deux  mondes,  a  converti,  sur  les  cartes  . 
anciennes,  les  lacs  en  fleuves,  et  les  fleuves 


*  Drcvii  descriptio  regni  (imanœ  ,  i5gg  ,  p.  i  )  ,  tab-  r». 

'   CnyUj,  Tom.  II  ,  p.  46.  Haklujt,  Ton).  Ht,  p.  697. 

■  Viîyt:z  Tom.  III ,  p.  5^3-  En  persan,  la  racine  eau  (ab) 
se  trouva  aussi  dans  lac  {ahdaii).  Sur  d'autres  éljmologîei  dci 
nuits  Vaiîme  d  Maiioa ,  voyez  Cili,  Tom.  \,  p.  81  et  if'  1 
et  Gnmilla  ,  Tom.  I ,  p.  \'<^. 


CHAPITRE   XXIV.  4^5 

en  lacs.  Je  citerai ,  à  l'appui  de  ce  que  je  viens 
d'avancer,  un  témoignage  très-respectable,  ce- 

»lui  du  père  Caulin.  ce  Lorsque  j'ai  demandé  aux 
Indiens,  dit  ce  missionnaire,  qui  a  séjourné 
plus  long-temps  que  moi  sur  les  rives  du  Bas- 
Orénoque,  ce  qu'étoit  la  Parimeyi\s  m'ont  ré- 
pondu que  ce  n'étoit  autre  chose  qu'une  rivière 
qui  sort  d'une  chaîne  de  montagnes  dont  le  re- 

,  Ters  opposé  donne  des  eaux  à  l'Essequebo.  » 
Caulin,  ne  connaissant  pas  le  lac  Amucu,  at- 
tribue l'opinion  de  l'existence  d'une  mer  inté- 
rieure aux  seules  inondations  des  plaines ,  a  las 
inundaciones  dilatadas  por  los  bajos  delpays  x.y> 
Selon  lui,  les  méprises  des  géographes  naissent 
de  la  circonstance  fâcheuse  que  toutes  les  ri- 
vières de  la  Guyane  ont  d'autres  noms  à  leur 
embouchure  que  près  de  leur  sources,  ce  Je  ne 
doute  pas,  ajoute- 1 -il,  qu'une  des  branches 
supérieures  du  Rio  Branco  est  ce  même  Rio  Pa- 
rime  que  les  Espagnols  ont  pris  pour  un  lac 
(a  quien  suponian  laguna).y>  Voilà  les  notions 
que  l'historiographe  de  l'expédition  des  limites 
avoit  recueillies  sur  les  lieux  a.  Il  ne  devoit  pas 

a  C'est  aussi  l'opinion  émise  par  M.  Walkenaer  (Cosmologie, 
p.  599),  et  par  M.  Malte-Brun  (Geogr*  Tom.  V  ,  p.  5a3). 

3  Le  Rio  Trumbetas  et  le  Saraca  ,  deux  afîluens  de  l'Ama- 
zone ,  cnie^Caulin  prend  aussi  pour  des  bras  du  Rio  Branco ,  en 
font  entièrement  indépendans.  (  Hist%  corogrt>  p.  86.  )  Si ,  dans 

4  **  m  ■  * 


456  livre  vnr. 

s'attendre  qu'en  mêlant  à  des  notions  précises 
de  vieilles  hypothèses,  La  Cruz  et  Surville  fe- 
roient  reparaître  sur  leurs  cartes  le  Mar  Dovado 
ou  Mar  Blanco.  C'est  ainsi  que,  maigre  les 
preuves  multipliées  que  j'ai  fournies  depuis  mon 
retour  de  l'Amérique  de  la  non-existence  d'une 
mer  intérieure,  comme  origine  de  l'Orénoque, 
on  a  publie  récemment,  sous  mon  nom  * ,  une 
carte  sur  laquelle  figure  de  nouveau  la  Laguna 
Pari/ne. 

Il  résulte  de  l'ensemble  de  ces  données, 
i .°  que  la  Laguna  Rupunuwini  ou  Parime  du 
voyage  de  Ralegli  et  des  cartes  d'Hondius  est 
un  lac  imaginaire  formé  par  le  lac  Amucu*,  et 
les  affluons  souvent  débordés  de  l'Uraricueraj 
a.°  que  la  Laguna  Parime  de  la  carte  de  Sur- 


une  des  noies  ajoutée!  en  1759 .  'e  V':tt  Gaulin  fait  n 

la  Laguna  Parime  (  Lib.  I,  C.  \  ,  p,  Go  )  ,  ce  n'est  que  pour 

désigner  le  Lie  d'où  sort  le  Pirara.  (Gili ,  Tom.  I,  p.  5a5.) 

*  Carie  de  l ' Amérique ,  dressée  sur  les  observations  de 
M.  de  HumbolAt ,  par  Fried  (Vienne,  1818.)  Malgré  mon 
observation  de  Lililude  au  rocher  de  Culimacari ,  qui  donne 
pour  San  Carlos  del  Hio  Negro  i°  55  4*  <  oa  ^3,t  passer  sur 
cette  carie  l'équaîeur ,  non  entre  San  Felipe  et  l'embouchure 
du  Guape  ,  mais  nu  confluent  de  fUteta  QU  Xié.  Cette  erreur  se 
retrouve  sur  les  cartes  de  Laurie  et  II  hillte  (  i  Soo'J  et  sur  celie 
de  Car/  (1817).  Voyez  plus  haut .  p.  4<î. 

3  C'est  le  lac  Amaca  de  Surville  et  La  drus*.  Par  une 
méprise  singulière,  le  nom  de  ce  lac  est  transforme"  en  village 
«iris  carte  d'AiTowsmitb, 


CHAPITRE    XXI  Y.  457 

grille  est  le  lac  Amucu  qui  donne  naissance 
au  Rio  Pirara  et  (conjointement  avec  le  Mahu, 
le  Tacutu ,  l'Uraricuera  ou  Rio  Parime  propre- 
ment dit)  au  Rio  Branco;  3.*  que  la  Laguna 
Parime  de  La  Cruz  est  un  renflement  imagi- 
naire du  Rio 'Parime  (confondu  ayec  FOréno- 
<jue)  au-dessous  de  la  jonction  du  Mahu  avec 
îè  Xurumu.  La  distance  de  la  bouche  du  Mahu 
à  celle  du  Tacutu  est  à  peine  de  o°  4o'  :  La 
Cruz  *  l'agrandit  jusqu'à  70  de  latitude.  Il  ap- 
pelle la  partie  supérieure  du  Rio  Branco  (  celle 
gui  reçoit  le  Mahu)  Orénoque,  ou  Puruma. 
C'est,  sans  aucun  doute,  le  Xurumu^  affluent 
4u  Tacutu  qui  est  très-connu  aux  habitans  du 
fort  voisin  de  San  Joaquim.  Tous  les  nopis  2  qui 

*[ L'embouchure  du  Tacutu,  qui  se  trouve  à  peu  près,  par 
les  3°  de  lat.  nord,  est  (selonLa  Cruz)  par  les  3°  sud.  D'An- 
Ville  avoit  mieux  deviné  que  ses  successeurs.  Il  fait  cette  po- 
sition i°  10'  nord. 

?£On  place  près  du  lac  Parime  et  des  sources  imaginaires 
de  FOrénpque  la  Sierra  Mey  (Me/ii?) ,  et  les  Indiens  Mures 
{Caulin,  p.  81.)* Le  Çaratitimani ,  un.  des  affluens  de  la  rive 
orientale  du  Rio  Branco,  reçoit  en  effet  le  Cano  Atûru,  et 
Santos  a  trouvé  des  Aturajos  sur  le.  Mahu  [Mao).  Ce  dernier 
fleuve  a  peut-être  donné  son  nom  à  la  Sierra  Mei  dont  les 
Indiens  de  l'Esmcralda  n'ont  aucune  notion.  (  Voyez  plus  haut , 
*p,  224»)  Ralegh  nomme  fFacarima  la  chaîne  de  montagnes  au 
nord  du  lac  Parime  ou  lac  Rupunwwini.  Nous  venons  de  voir 
que  la  Cordillère  de  Pacaraynvo  s'étend  en  effet  au  nord  du 
Rupunutyïni ,  du  Rio  Xuruma  et  du  Rio  Parime,  affluens  de 


/ 


458  LIVRE    VIII. 

figurent  dans  la  fable  du  Dorado  se  retrouvent 
parmi  les  afïluens  dn  Rio  Branco.  De  très- 
petites  circonstances  locales,  jointes  aux  sou- 
venirs du  lac  salé  de  Mexico,  et  surtout  aux 
souvenirs  du  lac  Manoa  dans  le  Dorado  des 
Omaguas ,  ont  servi  à  compléter  un  tableau 
créé  par  l'imagination  de  Ralegli  et  de  ses 
deux  lieutenans,  Kejmis  et  Masliam.  Je  pense 
que  les  inondations  du  Rio  Branco  peuvent 
au  plus  se  comparer  à  celles  de  la  rivière  Rouge 
de  la  Louisiane  entre  Piatcliitotcliés  et  Cados, 
mais  point  à  la  Lagnna  de  los  Xarayes  qui  est 
un  renflement  temporaire  du  Rio  Paraguay1. 

l'Ura  ri  ruera.  Les  Indiens  Majanaos  (Maanaos?)  qui  errent 
encore  au  juin  -d'imi  au  sml-eM  du  lac  Amacu,  ont  été  confondus, 
commel'a  tii'.^ljiiin  observé  M.Ru.iche,  avec  les  iWci«ûoi(Manoas) 
du  Jurubesh  ,  célébi  -<;s  dans  lïiisluirc  du  Dura  do  des  Omaguas 
et  du  lac  Manoa,  au  sud  du  Rio  Negrc.  {Carte  générale  de  la 
Guyane,  1797.)  L»  Craz  appelle  la  Mer  Blanche  (qui  est  une 
dilatation  imaginaire  de  la  Rivière  Blanche  ou  du  Rio  Branco) 
Parana-Pitinga  ;  mais ,  chez  les  Omaguas  du  Haul-Maragnon, 
chez  les  Brésiliens  1.111  Guaianvs  septentrionaux,  et  chez  les  Ca- 
nnes ,  par  conséquent  chez  des  peuples  éloignes  les  uns  des 
autres  de  plus  de  3Go  lieue.1! ,  Pavana  signifie  à  lu  fois  rivière  et 
lac.  Les  Européens  appellent  Rio  Parana  la  branche  orien- 
tale du  Rio  de  la  Plate  :  c'est  comme  si  l'on  disoit  Rio  Flumen. 
On  appelle  de  même  le  fleuve  qui  sépare  les  provinces  d'AI- 
maguer  et  de  Pasto  Rio  Maya ,  quoique  nrnyu ,  dans  la  belle 
langue  de  lTnca  ,  signifie  lleuve  en  général. 

"  Stiulhey ,  Tom.  I,p.  i3o.  Ces  déborde  mens  périodiques 
du  Rio  Paragii.ij  uni  joué  loiiy-leiiiris  ,  dans  l'hémisphère  aus- 


CHAPITRE    XXIT.  4% 

Nous  venons  d'examiner  une  Mer  Blanche  l 
que  l'on  fait  traverser  par  le  tronc  principal  du 
Rio  Branco ,  et  une  autre  a  que  l'on  place  à  l'est 
de  ce  fleuve,  et  qui  communique  avec  lui  par  le 
Caho  Pirara.  Il  y  a  un  troisième  lac  3  que  l'on 
figure  à  l'ouest  du  Rio  Branco,  et  sur  lequel  tout 
récemment  j'ai  trouvé  des  renseignemens  cu- 
rieux dans  le  journal  manuscrit  du  chirurgien 
Hortsmann.  ce  À  deux  journées  de  distance  au- 
dessous  du  confluent  du  Mahu  (Tacutu)  avec 
le  Rio  Parime  (  Uraricuera  )  se  trouve  un  lac 
sur  la  cime  d'une  montagne.  Il  y  a  dans  ce  lac 
les  mêmes  poissons  que  dans  le  Rio  Parime  ; 
mais  les  eaux  du  premier  sont  noires,  celles 
du  second  sont  blanches  4.  y>  Ne  seroit  -  ce  pas 

tral ,  le  même  rôle  que  Ton  a  fait  jouer  au  lac  Parime  dans 
l'hémisphère  boréal.  Hondius  et  Sanson  faisoient  sortir  de  la 
Laguna  de  los  Xarayes  le  Rio  de  la  Plata ,  le  Rio  Topajos  (a£* 
fluent  de  l'Amazone  ) ,  le  Rio  Tocantines  et  le  Rio  de  San 
Francisco . 

'  Celle  de  D'Aimlle  et  de  La  Ouz ,  et  de  la  plupart  des 
cartes  modernes, 

9  Le  lac  de  Surville ,  qui  remplace  le  lac  Amucu. 

3  Le  lac  que  Surville  appelle  Laguna  tenida  hqsla  ahora 
por  la  Laguna  Parime. 

5  «  Aos  24  de  junho  174°*  Ri°  Parima  ,  no  quai  logo,  3  djas 
deppis  da  minha  entrada ,  esta  hum  monte ,  o  quai  tem  hum 
grande  lago  no  cima  ;  0  quai  fiz  ver  e  achei  peixe ,  no  dito  lago  » 
da  mesma  sorte  como  se  acham  no  mesmo  Rio  ;  demais  a  agua 
he  prêta  no  lago ,  e  no  Rio.  Branco.  » 


460  LIVRE    VIII. 

ville,  dans  la  carte  dressée  pour  l'ouvrage  du 
d'après  une  notion  vague  de  ce  bassin  que  Sur- 
père  Caulin ,  a  imaginé  un  lac  alpin  de  10  lieues 
de  long,  près  duquel  (vers  Test)  naissent  à  la 
fois  l'Orénoquc  et  le  Rio  Idapa,  affluent  du 
Rio  Negro?  Quelque  vague  que  soit  le  récit  du 
chrirurgien  de  Hildesheim ,  il  est  impossible 
d'admettre  que  la  montagne  qui  a  un  lac  à  son 
sommet,  soit  au  nord  du  parallèle  de  a"  4>  et 
cette  latitude  coïncide  à  peu  près  avec  celle  du 
Cerro  Unturan.  11  en  résulte  que  le  lac  alpin  de 
Hortsmann  qui  a  échappé  à  l'attention  de  D'An- 
ville,  et  qui  est  peut-être  situé  au  milieu  d'un 
groupe  de  montagnes,  se  trouve  au  nord-est 
du  portage  de  l'idapa  au  Mavaca  et  au  sud-est 
de  l'Orénoque,  là  où  il  remonte  au-dessus  de 
l'Esmeralda1. 

La  plupart  des  historiens  qui  ont  décrit  les 
premiers  siècles  de  la  conquête  semblent  per- 

1  f<yeî  ma  Carie  itinéraire,  PI.  xvi,  et  plus  haut,  p.  5  et  19g. 
Ce  raisonnement  se  fonde  sur  la  latitude  de  l'Esmeralda  que 
j'ai  trouvée  3°  ri'.  Un  lac,  situé  au  nord  du  Cerro  Unturan 
et  au  bord  duquel  les  colons  |ioilu^:  i.-  recueillent  la^/è'ee  He 
Pichurim  ,  semble  prouver  qu'il  existe  des  lacs  alpins  dans  ce 
terrain  inconnu  entre  l'(  Ircnorpiu  et  l'idapa.  Il  y  a  vraisembla- 
blement. 4"  tle  longitude  entre  le  point  du  Rio  Braneo  où  Hoits- 
m.inn  se  trouvoit  le  24  juin  17^0  ,  et  le  Haut/ai  des  Cualta- 
ribos ,  dei'uier  point  du  Haut  -  Oi'énoquc  donl  nous  ayons 
aujourd'hui  une  connoissanec  certaine. 


CHAPITRE    XXIV.  46l 

Suadés  que  les  noms  Provincias  et. Pais  del  Do- 
rado désignoient  originairement  toute  région 
abondante  en  or.  Oubliant  l'étymologie  précise 
du  mot  Dorado  (le  Doré),  ils  n'ont  pas  senti 
que  cette  tradition  çst  un  mythe  local,  comme 
l'ont  été  presque  tous  les  mythes  des  Grecs ,  des 
Hindous  et  des  Persans.  L'histoire  de  VHonime 
Doré  appartient  primitivement  aux  Andes  de  la 
Nouvelle  -Grenade.*  surtout  aux  plaines  voisines 
de  leur  revers  oriental;  c'est  progressivement, 
comme  je  l'ai  fait  observer  plus  haut,  qu'on  la 
voit  avancer,  5oo  lieues  vers  l' est-nord-est,  des 
soqrces  du  Caqueta  à  celles  du  Rio  Branco  et 
.de  l'Essequebo.  On  a  cherché  de  l'or  dans  dif- 
férentes parties  de  l'Amérique  du  sud,  jusr- 
qu'en  16  36,  sans  que  le  mot  Dorado  y  ait  été 
prononcé  et  sans  que  l'on  ait  cru  à  l'existence 
de  quelque  autre  centre  de  civilisation  et  de 
richesses  que  l'ejnpire  de  l'Inca  du  Cuzco.  Des 
pays  qui,  aujourd'hui ,  ne  versent  plus  la  moin- 
dre quantité  de  métaux  précieux  dans  le  com- 
merce ,  la  cote  de  Paria,  la  Terre-Ferme  (  Cas* 
tilla  del  Oro  ) ,  les  montagnes  de  Sainte-Marthe 
et  l'isthme  de  Darien,  jouissoient  alors  de  cette 
même  célébrité  qu'ont  acquise  plus  récemment 
les  terrains  aurifères  de  la  Senora,  du  Choco  et 
du  Brésil x. 

.'  Jai  développé  les  causes,  de  la  richesse  apparente  des  côtes 


46a  LIVRE   VIII. 

Diego  de  Ordaz  (i63i)  et  Alonso  de  Hc- 
rera  (  i535)  dirigèrent  leurs  voyages  de  décou* 
vertes  le  long  des  rives  du  Bas-Orénoque.  Le 
premier  est  ce  fameux  Conquistador  du  Mexi- 
que, qui  se  vantoit  >  d'avoir  retiré  du  soufre  du 
cratère  du  Pic  de  Popocatepetl,  et  auquel  l'em- 
pereur Charles  V  pennit  de  placer  un  volcan 
enflammé  dans  ses  aimes. Ordaz ,  nommé /f(/e- 
lantado  de  tout  le  pays  qu'il  pourrait  conquérir 
entre  le  Brésil  et  le  Venezuela,  qu'on  appeloit 
alors  le  pays  de  la  Compagnie  allemande  des 
Welsers  (lielzares),  commença  son  expédi- 
par  l'embouchure  du  Maragnon.  11  y  vit,  entre 
les  mains  desindigènes,  des  «  émeraudes  grosses 
comme  le  poing.  »  C'étoient  sans  doute  des 
morceaux  de  jade-saussurite ,  de  ce  feldspath 
compacte  que  nous  avons  rapporté  de  l'Oré- 
noque,  et  que  M.  de  La  Condamine  a  trouvé 
abondamment  à  l'embouchure  du  Rio  Topayos5. 
Les  Indiens  annoncèrent  à  Diego  de  Ordaz 
«qu'en  remontant,  pendant  un  certain  nombre 
de  soleils,  vers  l'ouest,  il  découvrirait  un  grand 
rocher  (peria)  de  pierre  verte;  »  mais,  avant 

récemment  découvertes,  ilanj  un  ouvrage  qui  traile  particu- 
lièrement de  l' accumula  lion  des  niéluui  précieux  eu  Europe  tt 
eu  Asie.  (Essai  poli tit/ue  sur  la  Nouv.  Esp. ,Tom.  H,  p.  646.) 

'   f..r.,p.  4*4- 

'  l'oyez  plus  haut,  p.  13  ,  ai. 


CHAPITRE   XXI Y.  465 

d'atteindre  cette  prétendue  montagne  d'éme- 
raude  (des  rochers  d'Euphotide?),  un  naufrage 
mit  fin  à  toute  découverte  ultérieure.  Les  Es- 
pagnols se  sauvèrent  avec  peine  dans  deux 
petites  embarcations.  Ils  se  hâtèrent  de  sortir 
de  l'embouchure  de  F  Amazone;  et  les  cou- 
rans  qui,  dans  ces  parages,  portent  avec  force 
au  nord*  ouest,  conduisirent  Ordàz  à  la  côte 
de  Paria ,  ou  dans  le  territoire  du  cacique  Yu- 
ripâri  (  Uriapari,  Viapari).  Sedeno  avoit  cons- 
truit la  Casafuertede  Paria  * .  Comme  ce  poste 
étoit  très-rapproché  de  l'embouchure  de  l'Oré- 
noque,  le  Conquistador  mexicain  résolut  de 
tenter  une  expédition'  dans  ce  grand  fleuve.  Il 
séjourna  d'abord  à  Carao  (Caroa,  Carora),  grand 
village  indien  qui  me  paroît  avoir  été  placé  un 
peu  à  l'est  du  confluent  du  Carony  ;  puis  il  re- 
monta à  Gabruta  (Cabuta ,  Cabritu)  et  à  la  bou- 
che du  Meta(Metacuyu),  où,  avec  beaucoup 
de  dangers  >  il  fit  passer  ses  embarcations  à  tra- 

1  Cette  station,  celles  de  Cubagua,  d'Araya  et  de  Macarapana 
(  Amaracapan) ,  étoient  célèbres  au  16"  siècle ,  comme  le  sont 
aujourd'hui  Sierra  Leone  et  le  port  Jackson  Le  site  de  Iayb/*» 
teresse  de  Paria  me  paroît  avoir  été ,  non  sur  la  côte  de  Paria , 
mais  au  sud ,  entre  le  Guarapiche  et  l'embouchure  du  Cano 
Manamo.  Des  carte»  très  -  anciennes  placent  même  quelquefois 
le  Fuerte  dans  le  delta  de  l'Orénoque.  Il  faut  remarquer 
d'ailleurs  que  le  nom  de  Paria  étoit  appliqué  alors  à  une  grande 
partie  de  l'Amérique  du  sud. 


/jGi  LIVRE    VIII, 

vers  le  Raudal  de  Cariven.  JVous  avons  vu  plus 
haut  que  le  lit  île  l'Orénoque,  près  de  l'embou- 
chure du  Meta,  est  rempli  d'e'cueils.  Les  In- 
diens Aruacas  qui  servoieut  de  guides  à  Ordaz, 
lui  conseillèrent  de  remonter  le  Meta  -.'ils  affir- 
mèrent qu'en  avançant  vers  l'ouest,  il  trouverait 
des  hommes  vu  tus  etdc  l'or  enahondance.  Ordaz 
préfera  de  poursuivre  la  navigation  de  l'Oréno- 
que, mais  lès  cataractes  de  Tabajè  (peut-être 
même  celles  d'Attirés)  le  forcèrent  de  mettre  un 
terme  à  ses  découvertes  '. 

C'est  dans  ce  voyage,  beaucoup  antérieur  à 
celui  d'Orellana,  et  par  conséquent  le  plus  grand 
que  les  Espagnols  eussent  exécuté  jusque-là  sur 
une  rivière  du  Nouveau-Monde,  qu'on  a  en- 
tendu prononcer  pour  la  première  fois  le  nom 
iXOrénoque.  Ordaz,  le  chef  de  l'expédition,  af- 

'  Herera ,/Dec.  IV,  p.  S19.  Dec.  V,  p.  as.  Fray  Pedro 
.Simon,  p.  1071-aS.  Caulin,  p.  143.  Southey,  Tom.  I,  p.  78. 
Ordaz  11e  donne  pas  de  nom  aux  eataractea  qui  l'arrêtèrent, 
mais  celles  que  je  désigne  dans  le  texte  me  semblent  clairement 
indiquées  par  leur  posiLion  géographique.  Voyez  Tom,  VI, 
p.  ÏSa  et  390.  Le  père  Caulin  confond  le  Raudal  de  Carken 
avec  celui  de  Camisela  ,  et  le  Raudal  de  Tabaiè,  près  San 
Borja,  avec  celui  de  Cariehana,  quoique  les  historiens  placent 
le  premier  (1111a  cinla  de  penas)  an-dessous  de  Cnbriila,  et  la 
cataracte,  qui  empêcha  toute  navi-alion  ultérieure  ,  au-dcssUJ 
du  confluent  de  Meta,  En  admettant  que  les  dislances  ne  sont 
pis  très-exagérées  dans  Ils  l'i-cils  des  Conquistadores,  on  pour- 
roîl  croire  qii'Ordaz  est  parvenu  jusqu'au  Raudal  d'Alurès. 


CHAPITRE   XXIV.  465 

firme  que  la  rivière,  depuis  son  embouchure 
jusqu'au  confluent  du  Meta,  s'appelle  Vriaparia, 
mais  qu'au-dessus  de  ce  confluent  elle  porte  le 
nom  dïOrinucu.  Ce  mot  (formé  d'après  l'ana- 
logie des  mots  Tamanacu,  Otorfiacu,  Sinarucu) 
est  effectivement  de  la  langue  tàmanaque;  et, 
comme  les  Tamanaques  demeurent  au  sud- est 
de  l'Encaramada ,  il  est  naturel  que  les  Conquis- 
tadores n'ont  appris  à  conndître  le  nom  actuel 
Aix  fleuve  qu'en  se  rapprochant  du  Rio  Meta  *. 

3  GiU,  Tora.  ni,  p.  38 1.  Voici  les  plus  anciens  noms  du 
Bas-Orénoque  ,  ceux  qui  connoissoieet  les  peuples  indigènes 
prés  de  son  embouchure ,  et  que  les  historiens  nous  rapportent 
altérés  par  les  doubles  défauts  de  la  prononciation  et  de  l'or- 
tographe  :  Yuyapari ,  Yjupari,  Iluriaparia,  Uriapari ,  Via- 
pari,  Rio  de  Paria,  Le  mot  tàmanaque  Orinucu  a  été  défiguré 
par  les  pilotes  hollandois  en  Worinoque.  Les  Otomaques  disent 
Joga-apurura  (grand  fleuve)  ;  les  Cabres  et  Guaypunabys ,  Pa- 
ragua ,  Bazagua ,  Parava ,  trois  mots  qui  signifient  grande 
eau ,  fleuve ,  mer.  La  partie  de  FOrénoque  entre  les  confluens 
de  l'Apure  et  du  Guavrare  ,  est  souvent  désignée  sous  le  nom 
de  Baraguan.  Un  fameux  détroit,  que  nous  avons  décrit  plus 
haut ,  s'appelle  encore  ainsi  ;  c'est  sans  doute  le  mot  Paragua 
altéré.  Sous  toutes  les  zones ,  les  grands  fleuves  sont  nommés  , 
par  les  riverains,  le  fleuve ,  sans  antre  dénomination  particu- 
lière. Si  Ton  ajoute  d'autres  noms  ,  ces  noms  changent  à  chaque 
province.  C'est  ainsi  que  le  petit  Rio  Turiva ,  près  de  l'Enca- 
ramada ,  a  cinq  noms  dans  les  différentes  parties  de  son  cours. 
Le  Haut-Orénoque  ,  ou  Paragua,  est  appelé  (près  de  l'Esme- 
Talda)  ,  par  les  Maqukïtares ,  Maraguaca,  à  causes  des  hautes 
montagnes  de  ce  nom  ,  voisines  du  Duida.  (  Voyez  plus  haut , 
p.  n5;  Tom.  m,  p.  342;  Tom.  VI,  p.  3o$;  Tom,  VU, 

Relut,  histor.  Tom.  8.  3o 


^GQ  mvre  rit  i 

C'est  dam  ce  dernier  affluent  que  Diego  de  Or- 
daz  eut  par  les  indigènes  les  premières  notions 
des  peuples  civilisés  qui  habitoient  les  plateaux 
des  Andes  de  la  Nouvelle-Grenade,  «  d'un  prince 
très-puissant  qui  était  borgne  (  indîo  ttterto),  et 
d'animaux  plus  petits  que  des  cerfs,  mais  pro- 
pres h  être  montés  comme  les  chevaux  des  Es- 
pagnols. «  Ordaz  ne  doutait  point  que  ces  ani- 
maux étoient  des  Hamas  on  Ovefas  del  Peru. 
Doit-on  admettre  que  les  Marnas ,  dont  on  se 
servoil  dans  les  Andes  pour  conduire  la  charrue 
et  comme  bêtes  de  somme,  mais  point  la  mon- 
ture, étoient  jadis  répandus  au  nord  et  à  Test 
de  Quito?  Je  trouve  en  effet  qu'Orellana  en  a 
vu  dans  la  rivières  des  Amazones,  au-dessus  du 
conlluent  du  Kio  Kegro,  par  conséquent  dans 
un  climat  bien  différent  de  celui  du  plateau  des 
Andes1,  La  fable  d'une  armée  d'Omaguas,  mon- 
tée siu'  des  Manias,  a  servi  à  embellir  le  récit 
que  firent  les  compagnons  de  Felipe  de  Urre 


p.  »70.  Cili,  Tum.  I,  p.  %i  et  364.  Oiiih'n,  p.  ;S.)  Dans  la 
plupart  Jes  noms  Je  rivières  en  Amérique ,  on  reconnoît  h 
racine  rail,  t'est  ainsi  qu'en  péruvien  j-acu  ,  et  en  ma  y  pure 
1H9II,  signifient  cou  ciy/euM?.  En  Lnle  ,  je  tlouve/ô,  cau-^/èja- 
vallo,  rivière  \jhysi,  lac;  comme  en  persan,  on  dit  ci,  eau; 
abij'ivt,  rivière  de  l'Euphrate  ;  abdan  ,  lac.   La  racine  eau  W 


,  Dx.  VI,  P.  >95, 


CHAPITRE   XXIV.  Afy 

de  leur  expédition  chevaleresque  au  Haut-Ca- 
quêta.  Ou  ne  sauroit  être  assez  attentif  à. cqs 
traditions  qui  paroissent  prouver  que  les  ani- 
maux domestiques  de  Quito  et  du  Pérou  a  voient 
déjà  commence  à  descendre  des  Cordillères  et  h 
répandre  peu  à  peu  dans  les  régions  orientales 
de  l'Amérique  du  sud. 

En  i533 ,  Herera ,  le  trésorier  de  l'expédition 
d'Ordaz,  fut  envoyé  par  le  gouverneur  Geronimo 
de   Ortal   pour  continuer  la  découverte    de 
l'Orénoque  et  du  Meta.  Jl  perdit  près  de  i  3  mois 
jentre  Punta  Barima  et  le  confluent  du  Quroni , 
en  s'occupant  à  construire  des  bateaux  plats  et 
à  faire  les  préparatifs  indispensables  pour  un 
long  voyage.  On  ne  peut  lire  sans  étonnement 
le  récit  de  ces  entreprises  courageuses,  dans 
lesquelles  on  embarquoit  trois  à  quatre  cents 
,chevaux  pour  les  mettre  à  terre  chaque  fois  que 
la  cavalerie  pouvoit  agir  sur  une  des  deux  ri- 
ves. Nous  retrouvoEis  dans  l'expédition  d'He- 
rera  les  mêmes  stations  que  nous  connaissions 
déjà  :  la  forteresse  de  Paria,  le  village  indien 
d'Uria  paria  (sans  doute  au-dessous  d'Imataca  r 
sur  un  point  où  les  inondations  du  Delta  ea\r 
pêchoient  les  Espagnols  de  se  procurer  du  bois 
à  brûler),  Caroa  dans  la  province  de  Carora1; 


VrAittmblablem«nt  U  ttrritoir*  4u  miitiott*  dt<€kro»y  u 

3e>* 


4^0  &IV&E  riir.' 

ces  contrées  aurifères.  George  de  Speier  sortit 
de  Côro  (  1 535) ,  et  pénétra,  par  tes  montagnes  de 
Merida,  aux  rires  de  l'Apure  et  du  Meta.  H  passa 
ces  deux  fleuves  près  de  leurs  sources  où  ils 
n'ont  encore  que  peu  de  largeur.  Les  Indiens 
lui  contèrent  que ,  plus  en  ayant ,  des  hommes 
blancs  erroient  dans  les  plaines.  Speier,  qui  se 
croy oit  assez  près  des  rives  de  l'Amazone ,  ne 
dolrtoit  pas  que  ces  Espagnols  errans  étoient 
de  malheureux  naufragés  de  l'expédition  <FOr- 
daz.  Il  traversa  les  savanes  de  San  Juan  de  los 
Ltanos  qu'on  disqit  abondantes  en  or ,  et  il  fit 
un  long  séjour  dans  un  village  indien,  appelé 
El  Pueblo  de  Nuestra  Sehora ,  et  plus  tard  la 
Fragua*,  au  sud-est  du  Paramo  de  la  Suma 
Paz.  J'ai  été  sur  le  revers  occidental  de  ce  groupe 
de  montagnes ,  à  Fusagasuga ,  et  j'y  ai  appris  que 
les  plaines  «çui  bordent  les  montagnes  vers  l*est> 
jouissent  encore  de  quelque  célébrité  de  ri- 
chesses pâtfEaii  les  indigènes.  Dans  le  village  po- 
puleux de  la  fwgua ,  Speier  trouve  une  Casa 
del soi  (temple  du  soleil)  et  un  couvent  Ae  vier- 
ges semblable  à  ceux  du  Pérou  et  de  la  $  ou- 
velte-Gftmadë.  Seroit-ce  l'effet  d'une  migration 

1  Cç  village  indien,  dont  les  Espagnols  changèrent  de  nom , 
n  est  pas  situé  Sur  le  Rio  Fragua  même  ,  une  des  branches  du 
Caqueta  ;  car  Speier  passa  le  Rio  Ariare  après  avoir  séjourne 
dans  le  village  de  Fragua. 


C  H  API  TES  XX  ir.  47* 

des  cultes  vers  l'est ,  ou  doit-on  admettre  que 
les  plaines  de  San  Juan  en  sont  le  premier  ber- 
cçau?  La  tradition  disoit  en  effet  que  Bochica, 
législateur  de  la  Nouvelle -Grenade  et  grand- 
prêtre  d'Iraca ,  étoit  monté  des  plaines  de  Fest 
sur  \d  plateau  de  Bogota.  Mais  comme  Bochica 
est  à  la  fois  fils  et  symbole  du  soleil ,  son  histoire 
peut  renfermer  des  allégories  purement  astrolo- 
giques l.  En  suivant  sa  marche  vers  le  sud  et  en 
traversant  les  deux  branches  du  Guaviare ,  qui 
sont  PAriare  et  le  Guayavero  a  ,  (Guayare  ou 
Canicamare  ) ,  Speier  arriva  sur  les  rives  du 
grand  Rio  Papamene  3  ou  Caqueta»  La  résistance 

i 

'  Voyez  mes  Vues  des  Cordillères  et  Monumens  améric, 
p.  260. 

*  Voyez  mon  Atlas  géogr.,  P.  xxi. 

3  Poyez  plus  haut ,  Tom#II ,  p.  45 1 .  Le  géographe  La  Crue 
Olmedilla  donne  le  nom  de  Papemene  à  la  petite  rivière  do 
Timana,  qui  tombe  dans  le  Rio  Magdelena,  au-dessus  du  Rio 
Sùaza  :  mais  Fray  Pedro  Simon  ne  laisse  aucun  doute  sur  le 
véritable  court  du  Papamene  (nom  qui  signifie  rivière  et  argent)  « 
U  dit  tout  exprès  (p.  33a  et  666.)  :  «nace  este  grau  rio  a  la' 
parte  del  este  de  las  Cordilleras  de  Timana ,  como  las  aguas  del 
oeste  caen  al  rio  de  la  Magdaîena.  »  Le  provincial  de  la  Nou- 
velle -  Grenade ,  Fray  Pedro  Simon ,  a  composé  ses  mémoire* 
sur  ceux  de  l'Adelantado  Gonzalo  Ximenez  de  Quesada ,  dont 
le  gouvernement  «  ténia  por  terminos  por  la  parte  del  este  la 
provincia  de  Papamene.  »  Il  devoit  donc  être  bieu  instruit  des 
localités.  Ralegh  croit,  par  erreur,  que  le  Rio  Papamene  est 
le  fleuve  par  lequel  Orellana  descendit  à  l'Amazon*.  Il  confond 
'9  Napo  avec  le  Caqueta  (Ralegh,  p.  i3v^ 


4;S  T.IYJIE    VIII. 

qu'il  trouva  pendant  une  année  entière  dans  la 
province  de  los  Choques ,  mit  fin  (  i  Ifi-j  )  à  cette 
mémorable  expédition  '.  Nicolas  Federmann  et 
Geronimo  de  Ortal  (  i536),  qui  étoient  partis 
de  Macarapana  et  de  l'embouchure  du  Rio  Ne- 
veri,  suivirent  (i555)  les  traces  de  Jorge  de 
Espira.  Le  premier  chercha  de  l'or  dans  le  Rio 
grande  de  la  Magdalena  ;  le  second  voulut  dé- 
f "Ouvrir  un  temple  du  soleil  (  Casa  del  sol)  sur 
les  bords  du  Meta.  Comme  on  ignorait  l'idiome 
des  naturels,  on  crut  voir  partout,  au  pied  des 
Cordillères ,  le  reflet  de  la  grandeur  des  tem- 
ples d'Iraca  (  Sogamozo  ) ,  où  étoit  alors  le  cen- 
ire  de  la  civilisation  de  Cundinaniarca. 

Je  viens  d'examiner,  sous  le  rapport  géogra- 
phique ,  les  voyages  faits  par  l'Orénoque  et  daus 
les  directions  vers  l'ouest  et  le  sud  au  revers 
orienta]  des  Andes,  avant  que  la  tradition  du 
Dorcido  se  fût  répandue  parmi  les  Conquistado- 
res. Cette  tradition  ,  comme  nous  l'avons  indi- 
qué plus  haut,  eut  son  origine  dans  le  royaume  de 
Quito,  où  Luis  Daca  rencontra  (i555)  un  Indien 
delà ÎSoiivellc-Grenade, qui  a  voit  été  envoyépar 
son  prince  (sans  doute  le  Zippa  de  Bogota  ou 
!c  Zaque  de  Tuuja)  pour  demander  du  secours 

'  Praj  Pedro  Simon,  p.   iji  ,    i-g,   iSS,   joa,   2?8;  et 


CHAPITRE    XXIV.  473 

à  Atahualpa,  Inca  du  Pérou.  Cet  ambassa-* 
deur  vanta  ,  comme  de  coutume ,  les  richesses 
de  sa  patrie  ;  mais  ce  qui  fixa  surtout  l'attention 
des  Espagnols  réunis  avec  Daça  dans  la  ville 
de  Tacunga  (Llactaconga)  fut  l'histoire  d'un 
seigneur  ce  qui ,  le  corps  couvert  de  poudre  d'or, 
entroit  dans  un  lac  situé  au  milieu  des  monta- 
gnes. x  »  Ce  lac  pourroit  être  la  Laguna  de  Tottâ 
un  peu  à  l'est  de  Sogamozo  (  Iraca  )  et  Tunja 
(Hunca,  la  ville  d'Huncahua),  où  résidoient 
les  deux  chefs  ecclésiastique  et  séculier  de  l'em- 
pire de  Cundinamarca  ou  Cundirumarca  ;  mais , 
comme  aucun  souvenir  historique  n'est  attaché  . 
à  ce  lac  de  montagne,  je  suppose  plutôt  que  ce- 
lui dans  lequel  on  faisoit  entrer  le  seigneur  doré 
étoit  le  Lac  sacré  de  Guatavita  a  à  l'est  des  mi- 
nes du  sel  gemme  de  Zipaquira.  J'ai  vu  sur  les 
bords  de  ce  bassin  les  restes  d'un  escalier  taillé 
dans  le  roc  et  servant  à  des  cérémonies  d'ablu- 
tion. Les  Iadiens  racontent  qu'on  y  jetoit  de 
l'or  en  poudre  et  de  la  vaisselle  d'or  pour  sa- 
crifier aux  idoles  de  Yadoratorio  de  Guatavita, 

1  Herera  Dec.  V ,  p.  179  et  i^S.  Fray  Pedro  Simon ,  p.  337. 
Piedrahita,  p.  75.Lettera  di  Fernando  Oviedo  al  Cardinale 
Berabo  de*  10  Gennajo  i543  dans  Ramusio  Coll.,  Tom.  III, 
p.  4*6. 

a  Pues  des  Cordillères,  PL  lxvii.  Herera,  Descrn  geogr:, 
p.  3a, 


V 


474  LIVRE   Y  If  I. 

On  trouve  encore  les  vestiges  d'une  brèche  qui  a 
été  creusée  parles  Espagnols,  dans  le  desseùi  de 
dessécher  le  lac.  Le  temple  du  soleil  de  Soga- 
mozo  étant  assez  rapproché  des  côtes  septen- 
trionales de  la  Terre-Ferme,  les  notions  de 
Y  homme  doré  furent  bientôt  appliqués  à  un 
grand-prêtre  de  la  secte  de  Bôclùca  ou  Idacan- 
zas ,  qui ,  pour  faire  le  sacrifice ,  se  faisoit  aussi 
coller,  tous  les  matins,  de  la  poudre  d'or  sur 
les  mains  et  le  visage  après  s'être  enduit  d'une 
matière  grasse.  D'autres  rapports,  conservés 
dans  une  lettre  d'Ovîedo  adressée  au  célèbre 
cardinal  Bemho,  disent  que  Gonçalo  Pizarro  , 
lorsqu'il  découvrit  la  province  des  Cannelhers, 
«  chercha  en  même  temps  un  grand  prince  dont 
on  fait  beaucoup  de  bruit  dans  ces  contrées ,  et 
qui  va  toujours  couvert  de  poudre  d'or,  de 
sorte  que  du  pied  à  la  tête  il  ressemble  a  una 
figura  d'oro  lavorata  di  mano  d'un  buonîssimo 
orifice-  La  poudre  d'or  est  fixée  sur.  Le  corps  au 
moyen  d'une  résine  odoriférante;  mais  ,  comme 
ce  genre  de  vêtement  le  gêneroit  pendant  le 
sommeil,  le  prince  se  lave  tous  les  soirs  et  se 
fait  dorer  de  nouveau  le  matin,  ce  qui  prouve 
que  l'empire  du  Dorado  est  infiniment  riche  en 
mines.  «  Rien  ne  s'oppose  à  ce  qu'on  admette 
que,  dans  les  cérémonies  du  culte  introduit  par 
Bochica  ,  quelque  chose  ait  donné  lieu  à  mie 


çHÀrirni  xxiy.  475 

tradition  si  généralement  répandue.  Les  usages 
les  plus  bizarres  se  sont  trouvés  dans  le  Nou- 
veau-Monde. Au  Mexique,  les  sacrificateurs  se 
peignoient  le  corjps  :  ils  portoient  même  des  es- 
pèces de  chasubles  à  manches  pendantes  qui 
étoient  des  peaux  humaines  tannées.  J'en  ai  pu- 
blié des  dessins  faits  par  les  anciens  habitans 
d'Anahuac  et  conservés  dans  leurs  livres  ri- 
tuels. « 

Sur  les  rivetf  du  Caura  et  dans  d'autres  parties 
sauvages  de  la  Guyane  où  la  peinture  du  corps 
supplée  au  tatouage ,  les  indigènes  s'enduisent 
de  graisse  de  tortue  et  se  Collent  sur  la  peau  des 
paillettes  de  mica  à  éclat  métallique ,  blanc  d'ar- 
gent et  rouge  de  cuivre.  En  les  voyant  de  loin, 
on  croit  qu'ils  portent  des  habits  galonnés.  Le 
mythe  de  l'homme  doré  est  peut-être  fondé  sur 
un  usage  analogue;  et,  comme  dans  la  Nouvelle- 
Grenade,  il  y  avoit  deux  princes  souverains x,  le 
Lama  d'Iraca  et  le  chef  séculier  ou  Zaque  de 
Tunja;  on  ne  doit  pas  être  surpris  que  la  même 
cérémonie  fut  attribuée  tantôt  au  roi,  tantôt 
au  grand-prêtre.  Il  est  plus  extraordinaire  que 
dès  l'année  i535  on  ait  cherché  le  pays  du  Do-, 
rado  à  l'est  des  Andes.  Robèrtsôn  a  admet  dans 

1  D'après  l'analogie  de  F  ancien  gouvernement  de  Meroé  %  de 
celui  du  Thibet  et  des  Daïri  et  Kubo  au  Japon. 
,»  Hist*  ùf  America,  Tom.  H?p.  ax5. 


tyf)  L1VRK    Yli  (. 

son  histoire  du  Nouveau-Continent  qu'Orellana 
(i54o)  en  eut  les  premières  notions  sur  les  rives 
lïe  l'Amazone;  mais  l'ouvrage  de  Fray  Pedro 
Simon,  fondé  sur  les  mémoires  de  Quesada ,  le 
conquérant  de  Cundirumarca ,  prouve  direc- 
tement le  contraire;  et,  dés  Tannée  i536  , 
Gonçalo  Diaz  de  Pineda  chercha  V homme  doré 
au-delà  des  plaines  de  la  province  de  Quixos. 
L'ambassadeur  de  Bogota,  que  Daça  avoit  ren- 
contré dans  le  royaume  de  Quito ,  avoit  parlé 
d'un  pays  situé  vers  Test.  Etoit-ce  parce  que  le 
plateau  de  la  Nouvelle-Grenade  se  trouve  non 
au  nord,  mais  au  nord-est  de  Quito?  on  pourroit 
dire  que  la  tradition  d'un  homme  nu,  couvert 
de  poudre  d'or,  doit  appartenir  originairement 
à  une  région  chaude  et  non  aux  plateaux  froids 
de  Cundirumarca  où  j'ai  vu  descendre  souvent 
le  thermomètre  au-dessous  de  4°  et  5";  ce- 
pendant, à  cause  de  la  configuration  extraordi- 
naire du  pays,  le  climat  dîllere  aussi  beaucoup 
àGuatavita,  à  Tunis,  à  Iraca  et  sur  les  rives 
du  Sogamozo.  Quelquefois  on  conserve  des  cé- 
rémonies religieuses  qui  ont  pi  is  naissance  sous 
une  autre  zone,  et  les  Muyseas,  selon  d'antiques 
traditions,  faisoient  arriver  Bochica,  leur  pre- 
mier législateur  et  le  fondateur  de  leur  culte , 
des  plaines  situées  à  l'est  des  Cordillères.  Je  ne 
déciderai  pas  si  ces  traditions  cxprimoienl  nu 


CHAPITRE    XXI  Y.  4?7 

fait  historique ,  ou  si,  comme  nous  Pavons  déjà 
fait  observer  dans  un  autre  endroit,  elles  indi- 
quoient  seulement  que  le  premier  Lama ,  qui 
étoit  fils  et  symbole  du  soleil ,  devoit  nécessai- 
rement venir  des  contrées  de  l'Orient.  Quoi 
qu'il  en  soit ,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  la 
célébrité  que  les  expéditions  d'Ordaz ,  d'Herera 
et  de  Speier  avoienj;  déjà  donnée  à  l'Orénoque , 
au  Meta  et  à  la  province  de  Papamene ,  située 
entre  les  sources  du  Guaviarie  et  du  Caqueta , 
contribuèrent  à  fixer  le  mythe  du  Doradô  près 
du  revers  oriental  des  Cordillères. 

La  réunion  des  trois  corps  d'armée  sur  le 
plateau  de  la  Nouvelle-Grenade  répandoit  dans 
toute  la  partie  de  l'Amérique ,  occupée  par  les 
Espagnols,  la  nouvelle  d'un  pays  riche  et  po- 
puleux qui  restoit  à  conquérir.  Sébastien  de 
Belalcaçar  marcha  de  Quito  par  Popayan  (i  536) 
à  Bogota  :  Nicolas  Federmann ,  venant  de  Vene- 
zuala ,  arriva  du  côté  de  l'est  par  les  plaines  du 
Meta.  Ces  deux  capitaines  trouvèrent  déjà  éta- 
bli sur  le  plateau  de  Cundirumarca  le  fameux 
Adelantado  Gonzalo  Ximenez  de  Quesada ,  dont 
j'ai  vu,  près  deZipaquira,  un  des  descendans, 
pieds  nus  et  surveillant  des  troupeaux.  La  reiv- 
contre  fortuite  des  trois  Conquistadores,  un  des 
événemens  les  plus  extraordinaires  et  les  plus 
dramatiques  de  l'histoire  de  la  Conquête,  eut 


4}8  L1VRI    v'ilt. 

lieu  en  1 538.  Belalcaçar  enflamma  par  ses  réciu 
l'imagination  de  guerriers  avides  d'entreprises 
aventureuses;  on  rapprocha  les  notions  com- 
muniquées à  Luis  Dura  par  l'Indien  de  Tacunga 
des  idées  confuses  •qu'Ordaz  avoit  recueillies 
dans  le  Meta  sur  les  trésors  d'un  grand  roi  bor- 
gne {Indio  luerlo)  et  sur  un  peuple  vêtu  auquel 
'des  Hamas  servoienl  de  monture.  Pedro  de 
IJrapias,  vieux  soldat,  qui  avoit  accompagné 
Federmann  au  plateau  de  Bogota ,  porta  les  pre- 
mières nouvelles  du  Dorado  à  Coro,  où  le  sou- 
venir de  l'expédition  de  Speier  (  i555-i537  )  au 
Rio  Papamene  étoit  encore  tout  récent.  C'est 
de  cette  même  ville  de  Coro  que  Felipe  de 
Huten  (Urre ,  L'Ire)  entreprit  son  fameux  voyage 
à  la  province  des  Omaguas ,  tandis  que  Pizarro, 
Orellana  et  Hernan  Perez  de  Quesada ,  frère  de 
XjdtlclantadO)  cherchèrent  le  pays  de  l'or  au 
Rio  Napo,  le  long  du  fleuve  des  Amazones  et 
dans  la  chaîne  orientale  des  Andes  de  la  iVou- 
velle-Grcnade.  Les  peuples,  indigènes  pour  se 
défaire  de  leurs  hôtes  incommodes ,  dépei- 
gnoient  sans  cesse  le  Dorado  comme  facile  à 
atteindre,  et  situé  à  une  distance  peu  considé- 
rable. C'étoit  comme  un  fantôme  qui  sembloil 
fuir  devant  les  Lspagnols  et  qui  les  appeloit  sans 
cesse.  Il  est  de  la  nature  de  l'homme  errant  sut- 
la  terre ,  de  se  figurer  le  bonheur  au-delà  de  ce 


CHAPITRE   XXIV.  479 

qu'il  Cohnoît.  Le  Dorado  semblable  à  l'Atlas  et 
aux  îles  Hespérides ,  sorti  peu  à  peu  du  domaine 
de  la  géographie  et  entra  dans  celui  des  fictions 
mythologiques. 

Je  ne  donnerai  point  ici  la  relation  des  nom-* 
breuses  entreprises  faites  pour  la  conquête  de 
•ce  pays  imaginaire.  On  leur  doit  sans  doute  en 
•grande  partie  la  connoissance  de  l'intérieur  de 
l'Amérique;  elles  ont  été  utiles  à  la  géographie, 
comme  l'erreur  ou  des  hypothèses  téméraires 
le  sont  souvent  à  la  recherche  de  la  vérité  : 
mais ,  dans  la  discussion  qui  nous  occupe ,  je  ne 
dois  m'arrêter  qu'aux  faits  qui  ont  influé  direc- 
tement sur  la  construction  des  cartes  anciennes 
«t  modernes.  Hernan  Perez  de  Quesada,  après 
le  départ  de  son  frère  X Adelantado  pour  l'Eu- 
rope ,  chercha  de  nouveau  (  1 539  ) ,  mais  cette 
fois-ci  dans  le  terrain  montueux  au  nord-est 
de  Bogota,  le  temple  du  soleil  (Casa  de l sol) , 
dont  Geronimo  de  Ortal  (  1 536  )  avoit  entendu 
parler  sur  les  rives  du  Meta.  Le  culte  (ïu  soleil, 
introduit  par  Bochica ,  et  la  célébrité  du  sanc- 
tuaire d'iraca  ou  Sogamozo  donnoient  lieu  à 
ces  bruits  confus  de  temples  et  d'idoles  en  or 
massif;  cependant,  sur  les  montagnes  comme 
dans  les  plaines,  on  s'en  croyoit  constamment 
éloigné ,  parce  que  la  réalité  ne  répondoit  point 
aux  rêves  chimériques  de  l'imagination  Fran^ 


48o  ■     LIVRE    VIII. 

cisco  de  Orellana,  après  avoir  cherché  vaine- 
ment le  Dorado  avec  Pizarro  dans  la  Provincia 
de  los  Canelos  et  sur  les  rives  aurifères  du  IN'apo, 
descendit(  i54o)  le  grand  fleuve  des  Amazones. 
11  y  trouva,  entre  les  bouches  du  Javari  et  du 
Rio  de  la  Trinidad  (Yupura?)  une  province 
riche  en  or,  appelée  Macliiparo  (Muchifaro), 
et  voisine  de  celle  des  Aomaguas  ou  Omaguas. 
Ces  notions  contribuèrent  à  porter  le  Dorado 
vers  le  sud-est,  car  les  noms  Omaguas  (Om- 
aguas, Aguas)  Dit-aguas  et  Papamene,  dési- 
gnoient  un  même  pays,  celui  que  Jorge  de  Es- 
pira  avoit  découvert  dans  son  expédition  au 
Caqueta*.  Au  milieu  des  plaines  qui  s'étendent 
au  nord  de  l'Amazone  vi voient  les  Omaguas, 
lesManaos  ou  fflanoas  etles  Guajpes-1  (Uaupès 
ou  Guayupes) ,  trois  nations  puissantes  dont  la 
dernière  s'étendant  vers  l'ouest,  le  long  des 
rives  du  Guape  ou  Uaupè ,  so  trouve  déjà  men- 
tionnée dans  les  voyages  de  Quesada  de  1  ltilun. 
Ces  deux  Conquistadores,  également  célèbres 
dans  l'histoire  de  l'Amérique,  parvinrent,  par 
des  chemins  diiïerens ,  aux  Llanos  de  San  Juan, 
appelés  alors  Polie  de  IVuestra  Senora.  Her- 
nan  Perez  de  Quesada  passa  (  i54i),  les  Cor- 

'  Her-era,  Dec  VI,  p.  iSa,  ig5.  Dec.  VII,  p.  'i3g.  Lacl, 
p   d-id.  rayez  plus  haut,  Tom.  II,  p.  Gu. 
-'  !..  c.  p.  (6a,  Herere,  Dec.  VII ,  p.  78. 


CHAPITRE    XXIV  4&1 

dillères  de  Gujadîrumarea ,  f^obahletttent  entré 
les  Paramos  d«  «(Jbi^ga^  et  4e  Sjuaaa  P«&;  tandis 
qiie  Felipe  de  Hutft»,  ^ceooapâgBe  de  Pedro  ge 
Lûnpias  {le  mêtfu?  q*i  du  plateau  de  Bogota 
avoit  porté  à  Yçnetui&l*  la  £jre*n«re  atMtvelte 
du  Dorade  )9  &e*  dirigea  du  nord  au  sud  par  le 
chemiu  qu'avoit  suivi  Spfter  au  rerott  oriental 
jfes  montagnes.  Hutea quitta  Corp*  siège  prin- 
cipal de  la  factorerie  allemande  ou  darapagnie 
des  Welser,  lorsque  Heinrich  Remboldt  en  étoit 
le  directeur.  Après  avoif  traversé  (i54i)*  les 
plaines  de  Casaoare ,  du  Meta  et  du  Cagûàn  ,  •  il 
arriva  aux  rives  du  Haut-Guaviare,  (Gkiay  uare), 
Ûeuve  que  l'on  a,  cru  long-temps  être  l'origine 
de  l'Orénoque  v  et  <dont  j'ai  vu  l'embouchure  «n 
me  rendant  pat  San  Fernando  de  Àtabapo  au 
Rio  Negro.  JNon  loin  de  la  rive  droite  du  <5ua- 
viare,  Huten  entra  à  Macatoa,  la  ville  des 
Guaypes.  .Le  peuple  y  étoit  vêtu,  les  champs 
paroissoient  bien  cultives  ;  tout  anixmçoit  une 
culture  inconnue  dans  cette  région  chaude  de 
l'Amérique  qtgî.  s'étend  à  l'est  des-GtodiHères. 
Il  est  probable  que  Speier ,  lors  de  son  expédz- 
tition  au  Rio  Caqueta  et  à  la  province  de  Papa- 
mené,  avoit  traversé  teGwàviare  beaucoup  au-- 
dessus de  Macatoa,  avant  la  jonction  de!»  deux 
branchasse  c?  flouve^rAxiari  et  Jb  {rtra^veso. 
Huten  Apprit  qu'e**  avançant  plus  au  sud-est , 
Relat.  hist.  tom.  8.  3i 


-'rôa  i.ivue   vin. 

iJ  trouveroit  le  territoire  de  la  grande  nation 
des  Omaguas,  dont  le  prêtre-roi  s'appeloit 
Quareca,  et  qui  avoit  de  nombreux  troupeaux 
de  Llanias.  Ces  traces  de  culture,  ces  anciens 
rapports  avec  le  plateau  de  Quito,  me  paraissent 
très-remarquables.  Nous  avons  déjà  indiqué  plus 
baut  qu'Orellana  avoit  vu  des  Hamas  cbez  un 
cbef  indien  sur  les  rives  do  l'Amazone,  et  qu'Or- 
daz  en  avoit  entendu  parler  dans  les  plaines  du 
Meta. 

Je  m'arrête  à  ce  qui  est  du  domaine  de  la  géo- 
grapbie,  et  je  ne  suivrai  Huten  ni  dans  la  des- 
cription de  cette  ville  d'une  immense  étendue 
qu'/V  vit  de  loin,  ni  dans  la  bataille  des  Omaguas 
où  3(j  Espagnols  (le  nom  de  i4  en  est  consigné 
dans  les  annales  du  temps)  combattirent  contre 
i  5,ooo  Indiens.  Ces  rapports  mensongers  ont 
beaucoup  contribué  à  embelbr  la  fable  du  Do- 
rado.  Le  nom  de  la  ville  des  Omaguas  ne  se 
trouve  pas  dans  le  récit  de  Huten,  mais  les 
Manaas,  dont  le  père  Fritz  reçut  encore  ,  au 
1 7  ,*  siècle,  des  lames  d'or  battu,  dans  sa  mission 
de  \urmi-aguas,  sont  voisins  des  Om-aguas- 
Plus  tard  le  nom  de  Manon  a  passé  du  pays  des 
Amazones  à  une  ville  imaginaire  placée  dans  le 
Dorade  de.  lu  Barime.  C'est  la  célébrité  attachât: 
à  ces  pays  entre  le  Caqueta  (Papamene)  et  le 
Guaupe  (un  des  allluens  du  Rio  INegio),  qui 


N 


CHAPITRE   XXIY.  4^3 

rengagea  en  (  1 36o  )  Pedro  de  Ursfcaà  cette  fu- 
neste expédition  qui- finit  pat  la  révolte  du  tyran 
rAguirre *  *  En  descendant  le  Caqueta  pour  entrer 
dans  la  rivière  des  Amazones  ,  Ursua  -entendit 
.parler  de  la  province  de  Caricupi%.  Cette  dénô- 
<mîpation  indique  clairement  le  pays  de  Vor^  car 
je  trouve  que  ce  métal  s'appelle  caricuri  en  ta- 
manaque,  et  carucuru  en  caribe.  Le  mot  qui 
désigne  Yor  seroit-il  chez  les  peuples  de  l'Oré- 
noque  un  mot  étranger,  comme  le  sont  dans  nos 
langues  européennes  les  mots  sucre  et  coton? 
cela  prouveroit  que  ces  peuples  ont  appris  à 
eonnoitre  les  métaux  précieux  parmi  les  produits 
étrangers  qui  leur  venoient  des  Cordillères3  ou 
des  plaines  situées  au  revers  oriental  des  Andes. 
Nous  arrivons  à  l'époque  où  le   mythe  du 
Dorado  se  fixa  dans  la  partie  orientale  de  la 
Guyane ,  d'abord  au  prétendu  lac  Cassipa  (sur 
.  les  rives  du  Paragua ,  affluent  du  Garony) ,  et  puis 
entre  les  sources  du  Rio  Essequebo  et  du  Rio 
t  Branco~  C'est  cette  circonstance  qui  a  le  plus  in- 
•  flué  sur  l'état  de  la  géographie  de  ces  contrées. 

• 

1 ,  Voyez  Tam.  I ,  p.  277 ,  où*  nous,  avons  donné  la  traduction 
de  la  lettre  d'Aguirre  au  Vpi  Philippe  II. 
,A     *  Fmy  Pedro  Simon,  p.  4*2.   .... 

3  En  péruvien  ou  q^iùchua.  (Lenguacfellnga),  ïqr  s'appelle  ' 
e$ri,  d'où  dérivent  cAichfCori,  or  en  poudre,  ef  corikoym, 
rom&ai  d'or. 

•  •      •  (  *  .       t 

3i* 


484  i.rvuF  vin. 

Antonio  de  Berno ,  gendre  '  çt  unique  héritier  du 
grand  Adelanlado  Gonzalo  Ximenez  de  Quesa- 
do,  passa  les  Cordillères  à  l'est  de  Tunja  a,  s'em- 
barqua sur  le  Rio  Casanore,et  descendit  par  cette 
rivière,  par  le  Meta  et  par  l'Orénoque ,  à  l'île  de  la 
Trinité.  Nous  ne  connoissons  presque  ce  voyage 
que  par  le  récit  de  Itulegli  :  il  paroit  avoir  pré- 
cédé de  peu  d'années  la  première  fondation  de 
la  Viejn  Guayu/ia,  qui  est  de  i5gi.  Quelques 
années  plus  tard  (  1 6o,5 ) ,  lienio  lit  préparer  en 
Europe,  par  son,  Maese  de  Campa,  Domingo 
de  A'era,  une  expédition  de  2000  hommes  des- 
tinée à  remonter  l'Orénoque  et  à  conquérir  le 
Dnrado  qu'on   commencoit  dès-lors  à  appeler 

'  Proprement  a  casado  cou  ima  sobrinn.  «  (Fray  Pedro 
Simon,  p.  S97  et  0û8,  Barris,  Coll.,  Vol.  II ,  p.  si 2.  Lact, 
p.  Gfo.  Cautin,  p.  175.)  Ralegh  appelle  Quesada  Cemenes 
de  Casada.  Il  confond  aussi  los  époques  des  voyages  d'Ordai 
(  Ordace  ) ,  d'Orellana  (  Oreliana  ) ,  et  d'Ursua.  Voyez  Empire 
o/Guiana,  p.  iî-jo. 

1  Sans  doulc  entre  les  Paramos  de  t'hiln  cl  de  Zoraca  ,  en 
prenant  1«  chemin  de  Claie  et  île  Fore.  Uerrio  avoil  dit  à 
Rnlegll  qu'il  éloit  tenu  du  llio  Caisnare  dans  le  Pato,  du 
Tato  dans  le  Mêla,  cl  du  Met»  dans  le  Baroguan  (Omioque). 
Il  ne  faut  pu  COtdeiïBxt  Ce îlio  Pato  (nom  qui  tient  sans  dmile 
à  celui  de  fanneivue  mission  de  Palvlo)  avec  le  Rio  Paille. 
(Voyez  mon  Atlas,  P).  six.)  I.«  Meta  porte,  sur  les  cartes  du 
1  ;  .•  siècle ,  faussement  le  nom  de  taragtum  (  Churchill ,  0>i/.. 
Tom.  VIII,  p.  t5S.),  de  San  Pedro  et  de  ÎUo  Ba rq de c imite 
O  dernier  e-l  un  affluent  de  1t  PnrliigiieM  el  de  l'Aptfre. 


fe  J?^*  <k  Uê  Afjtvwa  9  même  la  Laguna  de  là 
Gf#n  Manda.  De  riches  propriétaires  tendirent 
\evus  fermes  pour  prendre  part  à  une  croisade 
4  laquelle  on  agrégea  12  religieux  Observan- 
tinf  et  10  ecclésiastiques  séculiers.  Les  conte» 
faits  par  un  certain  Martiriez  s  (  Juan  Martin  chi 

•  T  Je  crois  pouvoir  établir  que  la  fable  de  Juan  Martinet,    • 
répandue  par  le  récit  de  Ralegb  «  a.  été  calquée  aur  l'his  toirt- 
des  aventures  de  Juan  Martin  de  Albujar,  très -connue  aux 
historiens  espagnols  de  la  Conquête ,  et  qui ,  dans  l'expédition 
4e  Pedro  de  Silva  (1570) ,  tomba  entre  les  mains  des  Caribea 
du  Bas-Orénoque.  Cet  Albujar  s'étoit  marié  à  une  femme 
indienne ,  et  se  fit  sauvage  lui-même ,  comme  cela  arrive  quel* 
que  (bis  de  nos  jours  sur  les  limites  occidentales  du  Canada  €4 
des  États-Unis.  Après  avoir  voyagé  long-temps  avec  les  Ca- 
ribeé ,  le  désir  de  rejoindre  les  blancs  le  conduisit  par  le  Rio 
Éssequebe  à  l'île  de  la  Trinité.  U  fit  plusieurs  excursions  à 
Santa-Fe  de  Bogota,  et  s'établit  à  la  an  à  Carora.  (Simon, 
p.  591.)  J'ignore  s'il  est  mort  à  Portorico,  mais  on  ne  peut 
révoquer  en  doute  que  cvest  lui  qui  apprit  de  la  bouché  des  maiv 
chands  caribea  kê  nom  des  Mcrhoas  (du  Jurubesh).  Comme  il 
habitoit  les  rives  du  Haut-Carony,  et  qu'il  reparut  par  le  Rio 
Essequebo,  il  peut  avoir  contribué  aussi  à  placer  le  lac  tyanqai 
F  isthme  du  Rupunuwini.  Rale^h  lait  «  prendre  terre  à  soç 
Juan  Martine  %  au-dessous  de  Morequito  ,  village  placé  à  Tes} 
du  confluent  du  Carony  et  de  l'Qrénoque.  De  là  il  le  fait 
traîner  par  les  Caribes  de  ville  en  ville,  jusqu'à  ce  qu'il  trouve 
dans  celle;  de  Manoa  un  parent  de  l'Ince  Atabalipa  (Atahualpa)^ 
qu'il  a  voit  déjà  çoiom  à  Caxamarca ,  et  qui  a  voit  fui  devant  lé* 
Espagnols r*  H  paraît  que  Ralegb  avoit  oublié  que  le  voyage^Qr- 
$a$  (  1 J5 1  )  gtoil  4e  deux  ans  antérieur  k  la  mort  d'Ataltaalpfc  et 
à  la  destruction  eoiière  de  l'empire  du  Pérou  I  tt  aura  <*»• 


486  livre  vin. 

Albujar?)  ,  qui  prétendoit  avoir  été  abandonné 
dans  l'expédition  de  Diego  de  Ordaz  et  con- 
duit de  ville  en  ville  à  1»  capitale  du  Dorado  ; 
avoit  enflammé  l'imagination  de  Berrio.  11  est 
difficile  de  distinguer  ce  que  ce  Conquistador 
avoit  observé  lui-même  en  descendant  l'Oréno- 
que ,  de  ce  qu'il  disoit  avoir  puisé  dans  un  pré- 
tendu journal  de  Martinez,  déposé  à  Portorico. 
On  voit  qu'à  cette  époque,  on  avoit,  en  générai, 
sur  le  Nouveau  Continent ,  les  mêmes  idées  que 
nous  avons  eues  long-temps  sur  l'Afrique.  On 
s'imaginoit  trouver  plus  de  civilisation  vers  le 
centre  que  sur  les  côtes.  Déjà  Juan  Gonzalez, 
que  Diego  de  Ordaz  ( 1 55 1  )  avoit  envoyé  pour 
explorer  les  rives  de  l'Orénoque,  annoncoit 
«  que  plus  on  remontoit  ce  fleuve  et  plus  on 
voyoît  augmenter  la  population  '.  »  Berrio  nom- 
me ,  entre  le  confluent  du  Meta  et  du  Cuchivero , 
la  province  souvent  inondée  d'Amapaja,  où  il 

fondu  l'expédition  d'Ordai  avec  celle  de  Silva  (  iS?!)),  'dont 
lîtoit  Juan  Mai  lin  dp  Albujar.  Ce  dernier  ,  qui  faisoit  ces  contes 
à  Santa -Fc,  à  Venezuela,  et  peut -fore  à  Poilorico,  aura 
combiné  ce  qu'il  avoit  entendu  des  Caribes  avec  ce  qu'il  avoit 
appris  des  Espagnols  sur  la  ville  des  Omaguas,  vue  par  Huteti, 
sur  Vhomme  doré  qui  sacrifie  dans  im  lac,  et  sur  la  fuite  de 
la  famille  d'Atabualpa  dans  lesforélsde  Vilrabamba  c!  la  Cor- 
dillère orientale  des  Ande^.  (Grtralasso  ,  Toni.  II,  p.  ig^.) 
'  «Mientras  mos  se  subia  cl  Rio  Viapari  fOrinoco),  mayorw 
H  baliahan  las  pobUciones.  -   H?rera,  Dec,  IV,  p.   =îo. 


\ 


CHAPITRE  xx ir.  4&£ 

trouva  beaucoup  de  petite»  idoles  <en  or  fondu, 
semblables  à  celles  qu'onfebriquoità  Cauchieto , 
afest  de  Coro.  II. crut  cet  or  un  produit  du 
sol  granitique  qui  courre  le  pays,  montueux» 
entre  Caiichana  ,  Uruana  et  le  Cucbivero.  En 
effet r  récemment  encore,  dans  la  Quebrada  dei 
Tigre,  près  de  la  mission  del'Encaramada,  fea 
indigènes  ont  découvert  une  pépite  d'or  *.  A  l'esté 
de  la  province  d'Amapaja,  Berrio  cite  le  Rio 
Cjarony  (Caroly),  que  l'on  faisait  ëortir  d'un 
grand  lac ,  parce  qji'un  des  affluens  du  Carony  , 
\&  Jlio  Paragua  (Rivière  de  la  grande  eau)^ 
a#oit  été  pris,  par  ignorance  des  langues  in- 
djenn&s,  pour  une  mer  intérieure.  Plusieurs 
bjstfOrien^  espagnols  a  ont  cru  que  ce  lac  ,  source 
di*  Carony,  étoit  le  Grand  Manoa  de  Berrio; 
uxais  qn.  voit,  par  les  notions  que  celui-ci  a  com- 
muniquées àRalegh,  qu'on  supposoit la  Laguna 
tfe^Manpa  (del  Dùrpdo  ou  de  Horme}  placée 
au,  sijid  du  Rio  Paragua  travesti  en   Laguna 
Çassipa.  «  JJan  et  l'autre  de  ces  bassins  avoient 
des  sables  aurifères;  mais,  aux  bords  du  Gassipa, 
éjpit  situé  Macureguaira  (Margurçguaira) ,  ca- 

'   Voyez  plus  haut,  p.  3 12. 

*r >  «  Le  Gran.  Manoa  es  una  gran;  laguna  que  da  principe  à  un 
HQy<jue  entra^por  fo  vpnda  del  sur  en  ei  Orinoco  cerca  1a 
Ctudad  de  San  Thomé.»  Sfmon,  p.  608. 


*  • 


'j!JS  I.  IVRR    VIII, 

pitale  du  Cacique  d'Àromaja  '  et  première  ville 
«Je  l'empire  imaginaire  de  la  Guyane.  » 

Comme  ces  régions  souvent  inondées  ont  été 
èe  tout  temps  habitées  par  des  peuples  de  race 
eai'ibe  qui  faisoient,  par  l'intérieur  des  terres, 
un  commerce  extrêmement  actif  avec  les  ré- 
gions les  plus  éloignées,  il  ne  faut  pas  être  sur- 
pris (fiTon  y  ait  trouvé  entre  les  mains  des  In- 
diens plus  d'or  que  partout  ailleurs.  Les  indi- 
gents du  littoral  n  euiployoïenl  pas  .seulement 
co  métal  sous  la  forme  d'ornemens  ou  d'amu- 
fèLes,  ils  s'en  servoient  aussi  dans  de  certains 
cas  a  comme  moyen  d'échange.  11  paroît  donc 
très-naturel  que  l'or  ait  disparu  sur  les  côtes  de 
Paria  et  chez  les  peuples  de  l'Orénoque  ,  depuis 
que  les  communications  intérieures  ont  été  en- 
travées par  les  buropéens.  Les  indigènes  res- 
tés indépendaiis  sont,  de  nos  jours,  à  n'en  pas 
douter,  plus  misérables,  plus  indolens,  pins 
abrutis  qu'ils  ne  l'étaient  avant  la  conquête.  Le 
roi  de  Morequito ,  le  même  dont  Ralegli  a  voit 
conduit  le  (ils  en  Angleterre,  avoit  visité  Cu- 
mana  en  ï5j)4  pour  échanger  nue  grande  qunii- 
lilé  de  figures  cm  or  massif  contre  des  outils  de 

'  .4nt~Moy\r?  Ce  nom  tlWlt-iï  a  clddS  du  Rio  Ai-ul .  doDl 
kl  smircPs  soril  si  inisincs  du  Rio  Psra-iia.  qu'on  Inmvnit 
sorti  d'un  même  lac  avec  cfe  (fHffc! 

5    t  bez  les   Tcquw.    Voyez    Tnm.   IV.   p.  :î;S. 


CHAPITRE   XXIV.'  4*9 

fer  et  contre  des  marcliaa&ses  d;  Europe.  Cette 
apparition  inattendue  d'un  chef  indien  awgwtetiW 
la  célébrité  des  richesses  de  l'Orëtto^ue.  On 
supposoit  que  le  Dorado  dey  oit  être  voisin-  dur 
pay  s  d?cù  venoit  le  roi  de  Morequito  ;  et  ;  comme 
ce  pays*  étoit  souvent  mondé  et  que  les  rivières 
y  étaient  appelées  vaguement  de  grandes  mers  y 
de  grands  bassins  d'eau,  le  Dorado  de  voit  êti^ 
situé  aux  bords  d'ui*  lac.  On  oubliait  que  l'or 
apporté  par  les  Caribes  et  d'autres  peuples  mat*-' 
chands  étoit  aussi  peu  le  produit  de  leur  sol  que 
les  diamans  du  Brésil  e€  d&  l'Inde  ne  sont  le 
produit  des  régions  de  l'Europe  où  ils  sont  le 
plus  accumulés.  L'expédition  de  Berrio  r  dere-> 
sue  très-nombreuse  pendant  le  séjour  des  vais-1 
seaux  à  Cumana,  à  la  Marguerite  et  à  l'ile'de  la 
Trinité ,  se  dirigea  par  M&re^uito^près  la  Vie'fa 
Guyana)  vers  le  Rifr  Paragufa,  affluent  du  Ga-> 
rony  *rmais  les  makdié^  la  férocité  dés  indigè- 
nes et  le  manque  deviv**es  opposèrent  des  tobs* 
tacles  invincibles  à  la  marche  des  Espagnols. 
Tous  périrept ,  à  l'exception  d'une  trentaine  qui 
retournèrent,  dws  rmétrt  déplorée,  auposie 
de  Sanèo  Tbotnè.       i 

Ces  malheurs  né  tfalntfèrenf  jiàs  l'ardeùt  dé- 
ployée Jusqu'à  la  première  moitié  du  \J.e  siècle 
dans  la  recherche  dut  MorajLp,  \e  gouverneur 
de  la  Trinité,  Antonio  de  -Berrio,  devint  le 


\  i }  i>  L 1  V  il  t     V  1 1 1 . 

prisonnier  du  sir  Walter  Ralegh ,  dans  la  fameuse 
incursion  que  lit  ce  navigateur,  en  i5t)5,  sur  les 
côtes  de  Venezuela  et  aux  bouches  de  l'Oréno- 
que.  C'est  par  Berrio  i-\  par  d'autres  prisonniers 
tombes  entre  les  mains  du  capitaine  Preston  ' 
lors  de  la  prise  de  Caracas,  que  Ralegh  put  re- 
cueillir tous  les  renseigneniens  qu'on  avoit  à 
cette  époque  sur  les  pays  situés  au  sud  de  la 
P ieja  Guayana.  11  ajouta  foi  aux  fables  our- 
dies par  Juan  Martin  de  Albujar,  et  ne  révoqua 
en  doute  ni  l'existence  des  deux  lacs  Cassipa 
et  Ropunuwiui,  ni  celle  du  grand  empire  de 
l'Inca,  que  des  princes  fugitifs  dévoient  avoir 
fondé  (après  la  mort  d'Atuhualpu)  près  des  sour- 
ces du  Rio  Essequebo.  Nous  ne  possédons  pas 
la  carte  que  Ralcgli  avoit  construite  ,  et  qu'il  re- 
commande à  lord  Charles  Howard  de  tenir  se- 
crète. Le  géographe  Hondius  a  suppléé  à  cette 
lacune  :  il  a  même  ajouté  à  sa  carte  un  tableau 
de  lougiludes  et  de  latitudes,  parmi  lesquelles 
figurent  la  Lagiirta  del  Dorado  et  la  ville  impé- 

'  Ce»  prisonniers  étaient  de  l'expédition  de  Berrio  et  de 
TTernandoï  de  Serpa.  Les  Auglnis  diMiiinjuêrcnt  i'i  Maculo 
(alors  Guayca  Macuto),  d'où  un  homme  blanc,  ViUalp.-iudo, 
les  conduisit  par  un  sentier  de  montagnes ,  entre  la  Ctimbrt 
et  la  Sitla  (  peut-être  en  passant  la  crête  du  Galipaiio  ),  » 
la  ville  de  Caracas.  {Simon,  p.  S,,.',.  Ralegh,  p.  19.  )  Il  faut 
l'omioltre  les  localités  |>nur  sentir  combien  celle  entreprise 
»toii  difficile  et  audacieuse. 


CHAPITRE   XXIV.  /f£* 

riale  de  Manoas  \  Tandis  que  Ralegh  setrou- 
voit  près  de  Punia  del  Gallo  a  (  à  l'île  de  ta 
Trinité),  il  fit  explorer  par  ses  lieutenans  les 
bouches  de  FOrénoque,  principalement  celles 

*  Jodocus  Hondius  rbrevis  et  admirandm  Descript.  RegHÏ 
Quianœr  1699,  p.  i3.  Ralegh,  p.  31,  a  S,  46,  5*,  65,  69,  79, 
gfS,  108. 

*  Partie  septentrionale  de  la  Punta  de  Icacos ,  qui  est  U 
cap  sud-est  de  l'île  de  la  Trinité.  C'est  là  que  Christophe 
Colomb  mouilla  le  3  août  1498.  Il  existe  une  grande  con- 
fusion dans  la  dénomination  des  différeras  caps  de  l'île  de  la 
Trinité  ;  et  comme  récemment ,  depuis  l'expédition  de  Fidalgo 
et  de  Churruca  ,  les  Espagnols  comptent  les  longitudes  dans 
l'Amérique  méridionale  à  l'ouest  de  la.  Punta  de  la  Galera 
(lat.  io°  Sor,  long.  63°  20'.  Voyez  mes  Observ.  astr.,  Tom.  I  ? 
p.  39.),  il  est  important  de  fixer  l'attention  des  géographe2! 
sur  cet  objet.  Voici  le  résultat  de  mes  recherches  :  Colomb 
appela  Punta  Galera  le  cap  sud-est  de  l'île ,  à  cause  de  la 
forme  d'un  rocher  a  que  desde  lexos  parecia  galera  que  iba 
a  la  vêla.  »(  Histoire  de  l'Amiral  par  son  fils  Ferdinand  Colomb , 
dans  Churchill,  Collect.,  Tom.  H,  p.  587;  Herera,  Dec.  Ij 
p.  80.  )  On  voit  clairement ,  par  le  récit  de  Colomb ,  que  de 
Punta  de  la  Galera  il  a  cinglé  à  Y  ouest  pour  atterrer  à  un  cap 
très-bas  qu'il  nomme  Punta  del  Arenal  :  c'est  notre  Punta  de 
Icacos.  Dans  ce  trajet,  près  d'un  endroit  (  Punta  delà  Playa) 
611  il  fit  de  l'eau  (  peut-être  à  l'embouchure  du  Rio  Erin),  il  vit 
au  sud  pour  la  première  fois  le  continent  de  F  Amérique , 
qu'il  appela  Jsla  Santa.  C'est  donc  la  côte  orientale  de  la  pro- 
vince de  Cumana ,  à  Test  du  Cano  Macareo ,  près  de  Punta 
Redonda,  et  non  la  côte  montagneuse  de  Paria  (Isîa  de  Gracia 
de  Colomb),  qui  fut  découverte  la  première.  Colomb  raconte 
qu'après  avoir  été  mouillé  près  de  l'Islote  del  Gallo ,  appelé 


40*  LlTftE    Tlll. 

de  Capuri  S  GraDd  Aman*  (  Manama  grande} 
et  Maepeo  (Macareo).  Connue  ses  narâw 
broient  beaucoup  d'eau,  il  eut  beaucoup  de 
oeine  à  entrer  par  les  locas  cfucas,  et  il  fut  forcé 


affoqrdbt*  {i  $dU*4»  ,  ci  après  avoir  passés*  Boca  de  Saerpe  f 
entre.  Puma  dd  Arenal  et  le  confÎMcs*,  il  navigua  mm  mmmÉ 
par  le  Golfo  de  la  Balena  (G.  de  Paria,  GoTfo  triste,  G.  4» 
la»  Perlas),  et  ri*,  dans  cette  direction ,  la  Boca  deDragps. 
Sur  les  cartes  de  La  Ouz  (177S}  et  de  Canlin  (177*)»  on  a 
continué  de  nommer,  avec  Colomb ,  Punta  Gèlera  le  cap  sud* 
est  (laU  io°  o/)  de  la  Trinité,  qui  est  la  Punta  GalooU  des 
na?iga  leurs  modernes.  Mais  déjà  Hondius  (  dans  les  cartes 
de  1S98),  Herera  (Descripcion  de  las  Indias%  161s),  Sanson 
(carte  de  1669),  D'ÂnTiDe  et  tons  lès  géographes  modernes 
angiois  et  François ,  à  l'exception  de  Bonne  (dans  l'Atlas  de 
Raynal  ),  désignent  sous  le  nom  de  Punta  de  la  Galera  le 
cap  nord-est  de  la  Trinité  (Iat.  io°  5o'),  celui  que  Ton  croit 
faussement  avoir  été  ru  le  premier  par  Colomb. 

'  Voyez  plus  haut,  p.  $79  et  ^\i ,  où  j'ai  donné  la  topo- 
graphie du  delta  de  rOrénoque.  Capure  s'appelle  aujourd'hui 
une  de^  bocas  chicas,  entre  Pederoales  et  Macareo.  Les  géo- 
graphes du  i6.e  siècle  sont  convenus  de  désigner  par  ce  même 
nom  la  Boca  de  Navios.  Le  récit  de  Ralegh  (p.  381-42)  laisse 
beaucoup  de  doute  à  ce  sujet.  Le  mot  de  Capure  est-i| 
significatif?  Ralegh  (p.  72)  donne  ce  nom  à  une  branche 
septentrionale  du  Meta ,  qui ,  pendant  plus  d'un  demi-siècle ,  se 
trouve  désignée  ainsi  sur  toutes  les  cartes  de  Sanson  et  de 
ceux  qui  l'ont  copié.  Or,  ce  Rio  Capuri  qui  débouche  prés 
de  Cabruta  n'est,  selon  moi ,  autre  chose  que  le  Rio  Apure 
roeme,  que  les  Indiens  appellent  Apuri.  Un  affluent  du  Capuri, 
le  Voari  de  Ralegh,  est  probablement  le  Rio  Guampu  ou 
Vari  eu  des  Indiens.  (  Voyez  mon  Atlas,  PI.  xvii.) 


chapitre  xxry.  4gS 

de  se  .faire  construire  des  embarcations  plate*. 
Il  remarqua  les  feux  des  Tivitiras  (Tibitibies) , 
de  la  race  des  Indiens  Guaraons ,  au  haut  des 
Palmiers  Mauritia,  dont  le  premier  il  a  rap- 
porté le  fruit  '  en  Europe  jfructum  squamosum , 
similem  Palmœ  Pini.  Je  suis  surpris  qu'il  est  à 
peine  parlé  a  de  l'établissement  que  Berrio  avoit 
fait ,  sous  le  nom  de  Santo  Thomè  (  la  Vieja 
Guayana).  Cet  établissement  datoit  cependant 
de  l'année  1 59 1  ;  et,  quoique ,  selon  Fray  Pedro 
Simon ,  a  la  religion  et  la  politique  défendent 
toute  relation  mercantile  entre  des  chrétiens 
(  espagnols  )  et  des  hérétiques  (  hollandois  et  an- 
glois  )  » ,  on  faisoit  alors ,  à  la  fin  du  16/  siècle, 
comme  de  nos  jours,  un  commerce  actif  de 
contrebande  par  les  bouches  de  l'Orénoque, 
Ralegh  dépassa  le  fleuve  Europa  (  Guarapo  )  et 
<c  les  plaines  des  Saymas  (Cbaymas3)  qui  s'é- 
tendent, en  conservant  un  même  niveau,  jus- 
qu'à Gumana  et  Caracas;  »  il  s'arrêta  à  More- 
quito  (peut-être  un  peu  au  nord  du  site  de  la 
Villa  de  Upata ,  dans  les  missions  de  Carony  ) , 

*  Voyez  'plus  haut,  p.  177. 

»  Il  dit  simplement  (  p.  46  )  s  Those  Spaaiai'ds  trhîeh  flett 
ffora  Triniado  aad  «ko  those  that  reraained  with  Carapate 
ta  £j»ittfe  (aujourd'hui  Us  missions  dat  Capucins  de  Garbny), 
*rere  -joined  m  somê  viitage  4ipon  ths  Qrinoco.  » 

1  r*y*%  TmH.  nf'^  vjMifi. 


4y.'(  LIVRE    Vllt. 

où  un  vieux  Cacique  lui  continua  toutes  les 
rêveries  de  Berrio  sur  l'irruption  (le  peuples 
étrangers  {  Orejones  et  Epuremei)  dans  la 
Guyane.  Les  Raudales  ou  Cataractes  du  Caroli 
(  Carony  ),  fleuve  qu'on  regardoit  à  cette  épo- 
que comme  le  chemin  le  plus  court  pour  par- 
venir aux.  deux  villes  de  Macureguarai  et  de 
Manon,  situées  sur  les  bords  du  lac  Gassipa  et 
du  lac  Rupunuwhii  ou  Dorado  ,  mirent  fin  à 
cette  expédition. 

Raletdt  a  parcouru  l'Orénoque  à  peine  sur  une 
distance  de  fio  lieues  ;  mais  il  nomme,  d'après 
les  notions  values  qu  il  a  recueillies,  les  aflluens 
supérieurs,  le  Cari,  lePao,  l'Apure  (Capuri?),le 
Guarico  (Voari?),  le  Meta  ',  et  même,  «  dans 

'î  Ralenti  distingue  le  Meta  du  Beta ,  qui  entre  dam  le 
liaraguan  (  <  )i éuiique  )  ,  conjointement  avec  le  Daune,  près 
d'Atlnile,  comme  il  distingue  aussi  le  Casanare  ,  affluent  du 
Meta ,  et  le  C::sncro  ,  qui  vient  du  sud  et  qui  paroît  être  le 
Rio  Cucliivcrn.  Ou  connowsovt  alors  tri  s -confusément  tout 
ce  qui  est  au-dessus  du  confluent  de  l'Apure,  et  l'on  prcnoit 
pour  aflluens  de  l'Oi  éuoquc  les  aflluens  de  ses  aflluens.  L'Apure 
(  Capuri  )  et  le  Meta  pai  uissoient  long-temps  une  même  ritière, 
à  cause  de  leur  proximité  et  à  cause  des  embranebemeus 
multipliés  qui  réunissent  l'Arauca  à  l'Apure.  Le  nom  du  Rio 
Beta  est-il  lié  pcut-élre  à  celui  de  la  nation  des  Belojes  des 
plaines  de  CiiiauflW  et  du  ft'eta?  Hondius  et  tes  géographe» 
qui  l'ont  suivi,  à  l 'exception  de  De  L'Isle  (1700)  etdeSanwn 
(  iGSij  ),  placent  par  erreur  la  proviuce  d'Amapaja  à  l'est  de 
rOrén  que.  On  *oit  clairement,  par  le  récit  de  Halcgb  1  p.  16 


CHAPITRE    XXIV.  IfaS 

la  province  de  Baraguan,  la  grande  cataracte 
d'Athule  (  Àtures  )  qui  empêche  toute  navi- 
gation ultérieure»  Malgré  les  exagérations  de 
Ralegh ,  si  peu  dignes  d'an  homme  d'état ,  ses 
récits-  renferment  des  matériaux  importans  pour 
l'histoire  de  la  géographie.  L'Orénoque ,  au-des- 
sus du  confluent  de  l'Apure,  n'étoit,  à  cette 
époque ,  pas  plus  connu  aux  Européens  que  l'est 
de  nos  temps  le  cours  du  Niger  au-dessous  de 
Sego.  On  avoit  appris  les  noms  de  plusieurs  a£ 
fluens  très-éloignés,  mais  on  ignoroit  leur  posi- 
tion; on  en  multiplient  le  nombre,  lorsque  le 
même  nom,  diversement  prononcé  ou  mal  saisi 
par  l'oreille ,  ofiroit  des  sons  différens.  D'autres 
erreurs  ont  eu  leur  source  peut-être  dan»  le 
peu  d'intérêt  qu'avoit  le  gouverneur  espagnol , 
Antonio  de  Berrio,  de  communiquer* à  Ralegh 
des  notions  vraies  et  précises  ;  aussi  celui-ci  se 
plaint-il  de  son  prisonnier  cr  comme  d'un  homme 
sans  culture  et  incapable  de  s'orienter f.  »  Quaht 
à  la  croyance  vraie  ou  simulée  de  Ralegh,  en 
tout  ce  qu'il  rapporte  sur  des  mers  intérieures , 
semblables  à  la  Mer  Caspienne ,  sur  la  ville  im- 

et  7a),  qtr  Amapaja  est  le  pays  inondé  .entre  le.  Meta  et  le 
Guarico.  Qu'est-ce  <jue  les  fleuves  Datmey  et  Uharro£  Le 
Guaviare  me  paroft  être  le  Goavar  de  Ralegh. 

1  «  Beîng  utterly  indearned  and  not  knowing  tj*e  eait  from 


49'''  Livnt  vin. 

pénale  de  Mauoa  impérial  { and  gulden  atj  ) 
sur  des  palais  magnifiques,  construits  parl'iîJ»- 
peieur  In  _■•(  de  la  Guyane ,  à  l'imitation  de  ceux 
de  ces  ancêtres  du  Pérou,  je  n'entreprendrai  pas 
de  la  discuter  ici.  Le  savant  historien  du  Brésil, 
M.SoutlieY,etlebiographedelîalegh,M.Cayley, 
ont  jeté  récemment  beaucoup  de  lumière  sur 
cet  objet.  11  me  paroit  diilicile  de  douter  de 
l'extrême  crédulité  du  chef  de  l'expédition  el 
de  celle  de  ses  lieulcnans.  On  voit  que  Ralegh 
adaptoit  tout  à  des  hypothèses  forcées  d'avance, 
lié  toit  certainement  déçu  lui-même;  mais  quaml 
il  s'agissoit  d'enflammer  1  imagination  de  la  reine 
Elisabeth,  et  d'exécuter  les  projets  dj  sa  poli- 
litjue  ambitieuse,  il  ne  ncgligeoit  aucun  des  ar- 
tifices de  la  flatterie.  Il  dépeignoit  à  la  reine 
«  les  transports  de  ces  peuples  barbares  à  la 
vue  de  son  portrait;  il  veut  que  le  nom  de  la 
vierge  auguste  qui  sait  conquérir  des  empires 
parvienne  jusqu'au  pays  des  femmes  belliqueu- 
ses de  l'Oiéiioque  et  de  l'Amazone;  il  assure 
qu'à  l'époque  où  les  Espagnols  ont  renversé  le 
trône  du  Çuzco ,  on  a  trouvé  une  ancienne 
prophétie,  d'après  laquelle  la  dynastie  des  încas 
devra  un  jour  sa  restauration  à  la  Grande-Bre- 
tagne ;  il  conseille  de  placer ,  sous  le  prétexte  de 
défendre  le  territoire  contre  des  ennemis  exté- 
rieurs, des  garnisons  de  trois  à  quatre  mille 


CHAPITRE    XXIV.  497 

Ànglois  dans  les  villes  de  l'Inca,  en  obligeant 
ce  prince  à  payer  annuellement  à  la  reine  Eli- 
sabeth une  contribution  de  3oo,ooo  livres  ster- 
ling; enfin  il  ajoute,  comme  un  homme  qui 
prévoit  l'avenir,  que  toutes  ces  vastes  contrées 
de  l'Amérique  méridionale  appartiendront  un 
joui*  à  la  nation  angloise  f.  » 

Les  quatre  voyages  de  Ralegh  au  Bas-Oré- 
noque  se  succédèrent  depuis  i5qS  jusqu'en 
1617.  Après  toutes  ces  tentatives  inutiles,  l'ar- 
deur, dans  la  recherche  du  Dorado ,  a  diminué 
peu  à  peu.  H  n'y  a  plus  eu  d'expéditions  formées 
par  un  concours  nombreux  de  colons  ,  mais  il 
y  a  eu  des  entreprises  isolées  et  souvent  en- 
couragées par  les  gouverneurs  des  provinces. 

4  I  shewed  them  her  Majesties  picture  which  the  Casigui 
80  admid  and  honoured ,  as  it  had  been  easy  to  hâve  brought 
them  idolatrous  thereof.  — And  I  further  rcmember  thât 
Berreo  confessed  to  me  and  others  (which  I  protest  before 
the  Majesty  of  God  to  be  true  )  that  there  was  found  among 
prophecies  in  Peru  (  at  such  time  as  the  Empire  was  reduced 
to  the  Spanish  obédience)  in  thier  chiefest  temples,  amongst 
divers  others  which  foreshewed  the  losse  of  the  said  Eropyrè, 
that  from  Inglatierra  those  Ingas  should  be  again  in  time 
to  corne  restored.— The  Inga  would  yield  to  her  Majesty  by 
composition  many  hundred  thousand  pounds  yearely,  a$  to 
défend  him  against  ail  enemies  abroad  and  defray  the  expences 
of  agarrison  of  3ooo  or  4000  saldiers. — It  seemeth  to  me  that 
this  Empvre  of  Guiana  is  rçserved  for  the  English  nation. 
(Ralegh,  p.   7,   17,  Si,    100,)  ; 

Relut,  histor.  Tom.  8.  a  3  a 


4gS  livre  vin 

Les  notions  que  répandirent  les  voyages  des 
pères  Acuûa  (  1688)  et  Fritz  (  1637  )  sur  le  ter- 
rain aurifère  des  IndiensManoas  du  Jurubesh  et 
sur  la  Laguni  de  Oro  »,  ont  contribué  à  re- 
nouveler les  idées  du  Do/ado  dans  les  colonies 
portugaises  et  espagnoles  au  nord  et  au  sud  de 
réqualeur.  A  Cuenca,  dans  le  royaume  de 
Quito,  j'ai  rencontré  des  hommes  que  t'évêque 
Marfil  avoit  employés  pour  chercher,  à  Test 
des  Cordillères  ,  dans  les  plaines  de  Macas,  les 
ruines  de  la  ville  de  Logroûo  que  l'on  crovoit 
située  dans  un  pays  riche  en  or.  Parle  journal 
de  Hortsmann,  que  j  ai  cité  plusieurs  fois,  nous 
apprenons  qu'en  i~4o  on  crovoit  pénétrer  de 
la  Guyane  hollandoise  dans  le  Dorado  en  re- 
montant le  Rio  Essequebo.  A  Santo  Thomè.  del 
Angostuia,  le  gouverneur  Don  Manuel  Cen- 
tui'ioiimo  ntra  une  excessive  ardeur  pour  par- 
venir au  lac  imaginaire  de  Manoa.  Arimuicaipi, 
Indien  de  la  nation  des  Ipurucotos,  descendit 
le  Rio  Carony,  et  enflamma,  par  des  récits 
mensongers  ,  l'imagination  des  colons  espa- 
gnols.   Il   leur  montra  dans  le  ciel  austral  les 

■  foy-e:-  Tarn.  Vit,  p.  3fij.  J'ai  trouvé,  parmi  les  collections 
précieuses  ilcD'Amîl!ECDDsci'n'(.'S(liiTislcs.f/r/(i'c('ïrfeiCT^ô('nîs 
étrangères  a  Paris  (sous  le  h"  g54S  ),  une  carie  manuscrite 
curieuse,  qui  retrace  le  voyage  dii  péri:  Fritz,  Tabula  geo- 
çraficfi  d,-t  Jfifl  MaranoH,  ifi^- 


CHAPITRE    XXIV.  499 

nuées  de  Magellan  dont  la  lumière  blanchâtre 
étoit,  selon  lui,  le  reflet  des  rochers  argentifères 
situés  au  milieu  de  la  Laguna  Parime.  Çétoit 
décrire  d'une  manière  bien  poétique  l'éclat  des 
schistes  micacés  et  talqueux  de  son  pays  !  Un 
autre  chef  indien,  connu  parmi  les  Caribes 
d'Essequebo  sous  le  nom  de  Capitaine  Juvado, 
essaya  vainement  de  détromper  le  gouverneur 
Centurion,  On  fit  des  tentatives  inutiles  par  le 
Caura  et  le  Rio  Paragua,  Plusieurs  centaines  de 
personnes  périrent  misérablement  dans  ces 
folles  entreprises.  Cependant  la  géographie  en  a 
retiré  quelque  fruit.  Nicolas  Rodrigue*;  et  An- 
tonio Santos  (1775-1780  )  furent  employés  par 
le  gouverneur  espagnol.  Le  dernier  parvint ,  en 
suivant  le  Carony ,  le  Paragua,  le  Paraguamusi^ 
l'Ànocapra  et  les  montagnes  de  Pacaraymo  et 
Quimiropaca,à  rUraricuera  et  au  RioBranco.  J'ai 
trouvé  d'exceUens  renseignemens  dans  les  jour- 
naux de  route  de  ces  expéditions  hasardeuses. 
Les  fcaîrtès  marine*  ^tte  te  tbyageuî-  florentin, 
Àmérigo  Vespïicci  *.;  a  construites  (W$  lep 
premières  années  du  16e  siècte,  comme  pilote 
mayor  de  la  Casa  ctè  €&nûmt4aiùn  de  Séville  , 

*  Mort   en    i5ia,   comme  M.  M«oo«  Fa  prouvé  jter  ifs 
éèiayjmiVÈià»mâxw&t  4e  Swiattca».  {His^  deiNuevo  Muhdo. 

PL  1,  p.   179,  190, 

3a* 


5oo  LIVRE  Y  tir. 

et  dans  lesquelles  11  plaça,  peut-être  avec  ruse, 
le  mot  Tierra  de  Amerigo,  ne  sont  point  par- 
venues jusqu'à  nous.  Le  plus  ancien  monument 
que  nous  possédions  de  la  géographie  du  Nou- 
veau-Continent *  est  la  mappemonde  de  Jean 
Ruysch  annexée  à  une  édition  romaine  dePto- 
lémée  de  i5o8.  On  y  reconnoîtle  Yucatan  et 
Honduras  (  la  partie  la  plus  méridionale  du 
Mexique  2  ),  figurés  comme  une  île  sous  le  nom 
de  Culicar.  11  n'y  a  pas  d'isthme  de  Panama , 
mais  un  passage  qui  permet  une  navigation 
directe  d'Europe  aux  Indes.  La  grande  île  mé - 
ridionale  (l'Amérique  du  sud)  présente  le  nom 
de  Terra  de  Careas  ,  limitée  par  deux  rivières, 
le  Rio  Lareno  et  le  Rio  Formoso.  Ces  Careas 
sont,  à  n'en  pas  douter,  les  liabitans  de  Caria, 
nom  que  Christophe  Colomb  avoit  déjà  entendu3 
en  1498)  et  qui,  pendant  long-temps,  fut  ap- 
pliqué    à    une    grande    partie    de   l'Amérique. 

"  Voyez  les  savantes  recherches  de  Walclsenaer  dans  la 
Bibliographie  univ.,  Tom.  VI,  p.  209,  art.  Buckinck.  Sur 
les  cartes  ajoutées  au  Ptoléniéc  de  1S06,  on  ne  trouve  encore 
aucune   trace   des  découvertes  de  Colomb. 

1  Sans  doute  les  terres  entre  le  Yucatan ,  le  Cap  Gracias 
a  Dios  et  \  eivi«»;i,  clikouverlci  jiar  Colomb  (  1 5oa  et  i5o3), 
par  Solis  et  par  Pinçon  (i5o6). 

3  m  Indigeua?  sine  ullo  metu  ad  nostros  (estinant,  a  quibui 
Pariam  vocari  lerram  illam  collegerunt.  Petr.  Mari-  Océan., 


CHAPITRE   XXIII.  5*1 

X/évëque  Geraldini  dit  clairement  dans  une 
lettre  adressée  au  pape  Léon  X,  en  i5 16  :  Insula 
Ma,  quœ  Europa  et  Asia  est  major,  quam  in- 
docti  Continentem  Asiœ  appellant,  et  alii  Amé- 
ricain vel  Pariam  nuncupant  '.  Je  ne  trouve 
encore,  sur  la  mappemonde  de  i5o8,  aucune 
trace  de  l'Orénoque.  Ce  fleuye  paroît  pour  la 
première  fois,  sous  le  nom  de  Rio  dulce,  sur  la 
carte  célèbre  que  Diego  Ribero,  cosmographe 
de  l'empereur  Charles  V,  construisit  en  i529,  et 
qui  a  été  publiée ,  avec  un  savant  commentaire 
de  M.  Sprengel,  en  1795.  Ni  Colomb  (1498),  ni 
Alonso  de  Ojeda,  accompagné  d'Amerigo  Ves- 
pucci  (  x499)  9  n'avoient  vu  la  véritable  em- 
bouchure de  l'Orénoque.  Usl'avoient  confondue 
avec  l'ouverture  septentrionale  du  golfe  de  Paria 
auquel  on  attribuoit,  par  une  exagération  si 
commune  aux  navigateurs  de  ce  temps ,  un 
énorme  volume  d'eaux  douces.  C'est  Vicente 
Yanez  Pinçon  qui ,  après  avoir  découvert  l'em- 
bouchure du  Rio  Maragnon  a ,  vit  aussi  le  pre- 

1  Alexandri  Geraldini  Itinerarium ,  p.  aôo. 

9  Le  nom  de  Maragnon  étoit  connu  cinquante-neuf  ans  ayant 
l'expédition  deLope  de  Aguirre  :  c'est  donc  par  erreur,  que  l'oit 
attribue  la  dénomination  du  fleuve  au  sobriquet  de  maranQS 
(cochons)  que  cet  aventurier  donnoit  à  ses  compagnons  en 


\ 


boa  livue  viîi. 

inier  (  i5oo)  celle  de  l'Orénoque.  Il  appela  ce 
fleuve  Rio  i/i/fce,  nom  qui,  depuis  Ribero , 
s'est  conservé  long-temps  sur  les  cartes,  et  qui 
a  été  donné  quelquefois  par  erreur  au  Maroni 
et  à  l'Essequebo  '. 

Le  grand  lac  Parime  ne  paroît  3  sur  les  cartes 
qu'après  le  premier  voyage  de  Ralegh.  C'est  Jo- 
docus  Hondius  qui,  dès  Tannée  1399,  a  fixe  les 
idées  des  géographes,  et  figuré,  comme  un  pavs 
entièrement  connu,  l'intérieur  delà  Guyane  es- 
pagnole. 1/istlime  entre  le  Rio  Branco  et  le  Rio 
Rupimuwini  (un  des  allluens  de  1  Essequebo ) 
est  transformé  par  lui  en  lac  Rupumnvini ,  Cm~ 
rùne  ou  Doratlo  ,  de  200  lieues  de  Ions  et  de 
4o  de  larce ,  et  limité  par  les  parallèles  de  I"  45' 
sud  et  de  a°  nord.  Cette  mer  intérieure,  plus 
glande  que  la  Caspienne,  est  tantôt  tracée  au 
milieiurunpaysmontueuy.sans  comraunicatioD 

descendinl  1*  n>  -iit"  des  Arvia:  "^es.  Cetle  pla'sanleiic  srassitsr 
ne  fa^so  l-el!e  pas  pltllSl  aljusico  au  ddiu  indien  du  fleure_ 
'   /'nvn  plus  haut  .  Ton.  II  .   p.  Swj,  L'Or-éHoqae  nnmjw 

aussi  sur  nue  iarlc  liô^-rnrc  qui  porte  le  litre  de  Dtdma** 
cl.',  rviù  per.'.-f  .-"-.i  ■'-.'. ,;  .  an  \hi  rr  .frr.okh  Fioreiato  «  Itr 
p  m      i",illfcii.n  dtsinBiius,-ii-5  deD'AciiHe.  n[ ■  ç-.-.  . 

drdie>  i  Rirh  Haklny  L  M  rrastruite  sur  le  jneridiej)  àt  Tolède 
(JCamu  Qrt ■  y  /ir/j  i5»K  Cette  eartf.  piikke*  «Tarn  Ir 
Hunp4>QnrH    Ttiarqu;  lie  croupî  d'îles     Jmft>>-/iMMto  Jr- 


CHA^PIERg    XXIV.  5o5 

avec  aucun  autre  fleuve *,  tantôt  on  en  fait  sortir 
le  Rio  Oyappk  (Waiapago ,  Joapoc  Yiapoco)  et 
le  Rio  de  Gayana  a.  \q  prendre  de  ces  rivières, 
confondue  dans  le  8.e  article  du  traité  d'Utrecht 
avec  le  Rio  de  Vicente  Pinçom  (Rio  Calsoënp 
ou  Mayacari?),  a  été,  jusqu'au  dernier  congrès 
de  Vienne,  l'objet  d'interminables  discussions 
entre  les  diplomates  françois  et  portugais  3.  La 
seconde  est  une  prolongation  imaginaire  4 ,  soit 
du  Tonnegrande,  soit  de  l'Oy^c  (Wia?).  La 
mer  intérieure   (  Laguna  Parime  )  fut  dabord 


sulœ)  là  où  sont  placées  les  îles  de  la  Société.  Ortelius  (1670  ) 
les  connoissoit  déjà.  Sont-ce  des  îles  yues  par  Magellan? 

*  Voyez  9  par  exempte ,  Hondius ,  Nieuwe  Caerte  van  het 
goudrycke  landt  Guiana  ,  1 599 ,  et  les  cartes  de  l'Amérique  de 
Sanson ,  de  i656  et  1669. 

a  Brasilia  et  Caribana ,  auct.  Hondio  et  Hûlsen,  1599. 

3  J'ai  traité  cette  question  dans  un  Mémoire  sur  la  fixation 
des  limites  de  la  Guyane  françoise  ,  dressée,  d'après  là  de*- 
mande  du  gouvernement  portugais ,  pendant  les  négociations 
de  Paris ,  en  1817.  (Voyez  Sçhœll,  Archives  polit,  ou  Pièces 
inédites ,  Tom.  I,  p.  48-58.)  Ribero,  dans  la  célèbre  map- 
pemonde de  1S29,  place  le  Rio  de  Vicente  Pinçon  au  sud  de 
l'Amazone ,  près  du  golfe  de  Maranhao.  C'est  l'endroit  où  ce 
navigateur  débarqua  après  avoir  été  au  cap  Saint-Augustin , 
et  avant  d'avoir  atteint  l'embouchure  de  l'Amazone.  Herera, 
Dec.  I ,  p.  107.  Le  récit  de  Gomara,  Hist.  nat.,  iô53 ,  p.  48 . 
est  très-confus  sous  le  rapport  géographique. 

4  ce  Cujanae  flumen  longe  altius  pénétrât  in  Continentem.  » 
(Lœt,  p.  640.)  En  comparant  les  cartes  de  la  Guyane  fran- 
çoise ,  on  obserre ,  depuis  D'An  ville ,  une  grande  confusion 


,104  LIVRE    V11I. 

placée  de  manière  que  son  extrémité  occi- 
tlentale  coïncidât  avec  le  méridien  du  confluent 
de  l'Apure  et  de  l'Orénoque ,  Peu  à  peu  on 
l'avança  vers  Test  ',  l'extrémité  occidentale  se 
trouvant  au  sud  des  bouches  de  l'Orénoque.  Ce 
changement  en  produisit  d'autres  dans  la  po- 
sition respective  du  lac  Parime  et  du  lac  Cas- 
sipa,  de  même  que  dans  la  direction  du  cours 
de  l'Orénoque.  On  représente  ce  grand  fleuve, 
dirige  depuis  son  delta  jusqu'au-delà  du  Meta, 
comme  la  rivière  de  la  Madeleine,  du  sud  au 
nord.  Les  alïluens  que  l'on  faisoit  sortir  du  lac 
Cassipa,  le  Carony,  l'Arui  et  le  Caura  prirent 
dès-lors  la  direction  d'un  parallèle,  tandis  que 
dans  la  nature  ils  suivent  la  direction  d'un  mé- 
ridien. Outre  la  Parime  et  le  Cassipa ,  on  figu- 
rait sur  les  cartes  un  troisième  lac  d'où  l'on 
faisoit  sortir  l'Aprouague  (  Apurwaca).  C'étoit 
alors  un  usage  généralement  répandu  parmi  les 
géographes  de  rattacher  toutes  les  rivières  à  de 
grands  lacs.  Ortelius  joignit  par  ce  moyen  le  Fïil 
au  /.aire  ou  Rio  Congo,  laVistule  au  Wolgaet 
au  Dnieper.  Au  nord  du  Mexique ,  dans  les  pré- 


ilnns  la  dénomination  dus  peliles  rivières  entre  l'Ap: 
le  Maroni. 


'  Comparez  le;  carte 
■  Bla-im  (i63it), 


CHAPITRE   XXIV.  5o5 

tendus  royaumes  de  Quivira  et  de  Cibola,  rendus 
célèbres  par  les  mensonges  du  moine  Marcos-de 
Wiza ,  on  avoit  établi  une  grande  mer  intérieure 
de  laquelle  on  faisoit  sortir  le  Rio  Colorado  de 
Californie  l.  Le  Rio  Magdalena  donnoit  un  bras 
à  la  Laguna  de  Maracaybo;  et  le  lac  de  Xaray es 
près  de  laquelle  on  plaçoit  un  Dorado  méridio- 
nal*, communiquent  avec  l'Amazone,  avec  le 
Miari3  (Meary)  et  le  Rio  de  San  Francisco. 

* 

'  C'est  le  Dorado  mexicain  où,  sur  les  côtes  (de  la  Nouvelle- 
Albion?  ) ,  on  prétendoit  avoir  trouvé  des  vaisseaux  pleins  de 
marchandises  du  Catayo  et  de  la  Chine  (  Gomara  Hist.  gen.  , 
p.  1 17  ) ,  et  où  Fray  Marcos  (semblable  à  Huten  dans  le  pays 
des  Omaguas)  a  vu  de  loin  les  toits  dorés  d'une  grande  ville , 
une  des  Siete  Oudades.  Les  habitans  ont  de  grands  chiens ,  en 
los  quales  quando  se  mudan  cargan  su  ménage.  (Herera , 
Dec.  Yf,  p.  157,  ao6.  )  Des  découvertes  postérieures  ne 
laissent  cependant  aucun  doute  quily  a  eu  dans  ces  contrées 
un  centre  de  civilisation.  (  Voyez  mon  Essai  politique  sur  la 
Nouvelle-Espagne ,  Tom.  I,  p.  298,  3 10.  Tom.  II,  p.  582.  ) 

3  Herera,  Descripciôn  de  las  Indias,  p.  53. 

3  Comme  ce  fleuve  débouche  dans  le  golfe  de  Maranliao 
(  nommé  ainsi  parce  que  des  colons  François ,  Rifault ,  de  Vaux 
et  Ravardière ,  se  croyoient  vis-à-vis  de  l'embouchure  du  Ma-* 
rognon  ou  Amazone) ,  les  anciennes  cartes  appellent  le  Meary 
Maragnon  ou  Maranham.  (  Voyez  les  cartes  de  Hondius  et  de 
Paulo  de  Forlani.)  Peut-être  l'idée  que  Pinçon,  auquel  on 
doit  la  découverte  du  véritable  Maragnon ,  avoit  pris  terre 
dans  ces  parages ,  devenus  plus  tard  célèbres  par  le  naufrage 
d'Ayres  dé  Cunha,  a-t-elle  aussi  contribué  à  cette  confusion. 
Le  Meary  me  paroît  identique  avec  le  Rio  de  Vicente  Pinçon 


5()6  LIVRE    VIII. 

La  plupart  de  ces  rêveries  hydrographiques  ont 
disparu  ;  mais  les  lacs  Cassipa  et  Durado  se  sont 
conservés  long-temps  simultanément  sur  nos 
cartes. 

En  suivant  l'histoire  de  la  géographie,  on 
voit  le  Cassipa ,  figuré  comme  un  parallélo- 
gramme rectangle,  s'agrandir  peu  à  peu  aux 
dépens  du  Dorado.  En  supprimant  quelquefois 
le  second,  on  ne  se  hasarde  pas  de  toucher  au 
premier1,  qui  est  le  Rio  Paragua  (affluent  du 
Carony)  agrandi  par  des  inondations  tempo- 
raires. Lorsque  D'Anville  apprit,  par  l'expédi- 
tion de  Solano,  que  l'Oténoqïie,  loiu  d'avoir 
ses  sources  à  l'ouest,  sur  le  revers  des  Andes 
de  Pasto,  venoit  de  l'est,  des  montagnes  de  la 
Parime,  il  rétablit,  dans  la  seconde  édition  de 
sa  belle  carte  de  l'Amérique  (17G0),  la  Laguna 
Pai'imç,  et  la  fit  communiquer  très -arbitraire- 
ment avec  trois  rivières  (l'Orénoquc,  le  Rio 
Branco  et  l'Essequebo)  par  le  Mazimmi  et  le 


de  Diego  Rihmo  qui  est  éloigne  Je  plus  de  i.jo  lieues  de  celui 
de>  g(j[n;i'ii|iln;s  modernes.  (  Foye*  plus  haut,  p.  10S.)  Au- 
jourd'hui ie  nom  de  Slanigiioii  est  resté  à  l;i  fois  à  la  Rivière 
des  Amazones  el  li  une  pruvirn-e  beaucoup  plus  orientale,  donl 
la  capitale  est  Marauhaa  ou  Saint-Louis  de  Maragnao. 

1  Santon,  Cours  île  t Amazone,  1GB0.  De  Vlsle,  Amé- 
rique méridionale ,  1700.  D'Anville.  première  édition  de  t ' A- 
nièrique ,   1 7^B. 


CHAPITRE   XXIV.  5*7 

Cujuni.  Il  lui  assigna  la  latitude  de  3°  à  4*  nord 
que  jusqu'alors  on  avoit  donnée  au  lac  Cassipa. 
Le  géographe  espagnol,  La  Çruz  (Mme- 
dilla  (  1 775  ),  suivit  l'exemple  donné  par  D'An- 
Ville.  L'ancien  lac  Parime ,  situé  sous  l'équateur, 
étoit  entièrement  indépendant  de  l'Orénoque;  le 
nouveau  qui  parut  à  la  place  du  Gassipa  et  sous 
la  même  forme  d'un  quadrilatère,  dont  les  cotés 
les  plus  grands  sont  dirigés  du  sud  au  nord * ,  of- 
fre les  communications  hydrauliques  les  plus 
bizarres.  Chez  La  Cruz ,  l'Orténoque ,  sous  les 
noms  de  Parime  et  de  Puruma  (Xuruma?  ),  nak 
du  terrain  monttieux,  entre  les  sources  du  Yenr 
tuari  et  du  Caura  (par  les  £°  de  latitude  dans  le 
méridien  de  la  mission  de  l'Esmeralda),  d'un 
petit  lac  appelé  Ipava.  Ce  lac  seroit  placé ,  dans 
ina  Carte  itinéraire,  au  nord-est  des  montagnes 
granitiques  de  Cunevo,  position  qui  prouve  su£ 
fisanunent  qu'il  pourvoit  bien  être  l'origine  d'un 
affluent  du  Rio  Branca  ou  de  l'Orénoque,  mais 
non  l'origine  de  l'Orénoque  même.  Ce  Rio  Pa- 
rime ou  Puruma ,  après  un  cours  de  4o  lieues  à 
l'est-nord-est,  et  de  60  lieues  au  sud-est,  reçoit 
le  Rio  Mahu ,  que  nous  connoissons  déjà  comme 
une  des  branches  principales  du  Rio  Branco; 
puis  il  entre  dans  le  lac  Parime  que  l'on  suppose 

1  Le  grand  axe  du  vrai  lac  Parime  étoit  dirigé  de  Test  & 
l'ouest. 


3l)8  LIVRE     VIII. 

de  3o  lieues  cïe  long  et  de  30  lieues  de  large. 
De  ce  lac  sortent  immédiatement  trois  rivières, 
le  Rio  Ucamu  (Ocamo),  le  Itio  Idapa  (Siapa) 
et  le  Rio  Branco.  L'Orénoque  ou  Puruma  est 
indiquée,  comme  une  filtra  tion  souterraine,  au 
revers  occidental  de  la  Sierra  Mei,  qui  borde 
le  lac  ou  la  Mer  Blanche  à  l'ouest.  Cette  se- 
conde source  de  l'Orénoque  se  trouve  par 
les  2°  de  latitude  nord  et  3°  ■[■  à  l'est  du  mé- 
ridien de  PEsmeralda.  Le  nouveau  fleuve,  après 
5o  lieues  de  cours,  à  l'ouest  nord-ouest,  reçoit 
d'abord  l'Ucamu  qui  sort  du  lac  Parime,  puis 
le  Rio  Maquiritari  (Padamo)  qui  naît  entre  le  lac 
lpava,  et  un  autre  lac  alpin,  appelé  par  La  Cruz 
Laguna  Cavija.  Comme  le  mot  lac  est  en  may- 
pure  Cavia,  la  dénomination  de  Laguna  Cavia 
signifie,  comme  Laguna  Parime,  simplement 
bassin  d'eau,  Laguna  de  agita.  Cette  disposi- 
tion bizarre  des  rivières  est  devenue  le  type  de 
presque  toutes  les  cartes  modernes  de  la  Guyane. 
Un  malentendu ,  fondé  sur  l'ignorance  de  la  lan- 
gue espagnole,  acoutribuéidonnerune  grande 
autorité  à  la  carte  de  La  Cruz,  dans  laquelle 
des  notions  exactes  ont  été  mêlées  à  des  idées 
systématiques,  tirées  des  cartes  anciennes.  Une 
ligue  ponctuéit  entoure  le  pays  sur  lequel  Sôlano 
a  pu  se  procurai"  quelques  renseignemens  ;  on  a 
pris  cette  ligne  pour  la  J  ton  le  de  Soluno  qui, 


chapitre  xxtr.  5og 

par  conséquent ,  auroit  vu  l'extrémité  sud-ouest 
de  la  Mer  Blanche.  Sur  la  carte  de  La  Cruz,  on 
lit  :  ce  Ce  chemin  détermine  ce  qui  a  été  décou- 
vert et  pacifié  par  le  gouverneur  de  Caracas, 
Don  José  Solano.  j>  On  sait ,  dans  les  missions , 
que  Solano  n'a  jamais  quitté  San  Feryando  de 
Atahapo ,  qu'il  n'a  pas  vu  l'Orénoque  à  l'est  du 
confluent  du  Guaviari,  et  qu'il  n'a  pu  avoir  des 
renseignemens  sur  ces  contrées  que  par  de  sim- 
ples soldats  qui  ignoroient  l'idiome  des  naturels. 
L'ouvrage  du  père  Caulin,  qui  étoit  l'historio- 
graphe de  l'expédition,  le  témoignage  de  Don 
Apollinario  Diez  de  la  Fuente ,  et  le  voyage  de 
Santos  prouvent  suffisamment  que  personne  n'a 
jamais  vu  la  Mer  Blanche  de  La  Cruz ,  qui  est, 
comme  l'indiquent  les  noms  des  affluens,  un 
renflement  imaginaire  de  la  branche  occiden- 
tale du  Rio  Branco ,  au-dessus  du  confluent  du 
Tacutu  et  de  TUraricuera  ou  Rio  Parime.  Mais, 
en  admettant  même  des  faits  dont  la  fausseté 
est  aujourd'hui  suffisamment  prouvée,  on  ne 
concevrait  guère ,  d'après  des  principes  d'hy- 
drographie généralement  reçus,  de  quel  droit 
le  lac  Ipava  pourroit  être  nommé  la  source  de 
l'Orénoque.  Lorsqu'une  rivière  se  jette  dans  un 
lac,  et  que  de  ce  même  bassin  il  en  sort  trois 
autres ,  on  ne  sait  à  laquelle  de  ces  rivières  on 


[ 


J)10  LIVRE   VIII. 

donner  le  nom  de  la  première.  A  plus  forte 
raison  aucun  motif  ne  peut  justifier  le  géographe 
qui  conserve  le  même  nom  aune  rivière  dont 
la  source  est  séparée  du  lac  par  une  haute 
chaîne  de  montagnes,  et  que  l'on  suppose  être 
l'effet  d'une  infiltration  souterraine. 

Quatre  années  après  la  grande  carte  de  La 
Cruz  Olmeilitla,  a  paru  l'ouvrage  du  père  Cau- 
lin  ,  qui  avoit  suivi  l'expédition  des  limites.  Ce 
livre  a  été  écrit  sur  les  bords  même  de  l'Oré- 
noque ,  en  1 75o>;  quelques  notes  j  ont  été  ajou- 
tées plus  tard  en  Europe.  L'auteur,  moine  de 
l'Observance  de  Saint -François,  se  distingue 
par  sa  candeur  et  par  un  esprit  de  critique  su- 
périeur à  celui  de  tous  ses  prédécesseurs.  Il  n'a 
pas  dépassé  lui-même  la  Grande  Cataracte  d'A- 
turès ,  mais  il  a  eu  à  sa  disposition  tout  ce  que 
Solano  et  ïturiaga  avoient  recueilli  de  vrai  et 
d'incertain.  Deux  cartes  que  le  père  Caulin  avoit 
tracées  en  1^56  furent  réduites  (  1778)  en  une 
seule ,  et  complétées ,  d'après  de  prétendues 
découvertes,  par  les  soins  de  M.  Surville,  un 
des  archivistes  de  la  Secrétairerie  d'Etat.  J'ai 
déjà  rappelé  plus  haut,  en  parlant  de  notre  sé- 
jour à  l'Esmeralda  (point,  le  plus  rapproché  des 
sources  inconnues  de  l'Orénoque) ,  combien  ces 
c hangemens  ont  été  arbitraires.  Ils  étoient  fon- 


CHAPITRE    XXIV.  5l  1 

dés  sur  les  rapports  mensongers  par  lesquel  soù 
flattoit  journellement  la  crédulité  du  gôuver- 
peur  Centurion  et  de  Don  Apollinario  Diez  de 
laFueate,  cosinographe  dépourvu  d'instrument, 
de  connoissances  et  de  livres. 

Le  journal  du  père  Caulin  est  dans  une  con- 
tradiction perpétuelle  avec  la  carte  qui  l'accom* 
pagne.  L'auteur  développe  les  circonstances  qui 
ont  donné  lieu  à  la  fable  du  lac  Parime  ;  mais 
la  carte  rétablit  ce  lac  en  le  rejetant  toutefois 
loin  des  sources  de  l'Orénoque ,  à  l'est  du  Rio 
Branco.  D'après  le  père  Caulin,  l'Orénoque  s'ap- 
pelle Rio  Maraguaca  dans  le  méridien  de  la 
montagne  granitique  de  ce  nom  qui  ^e  trouve 
figurée  sur  ma  carte  itinéraire.  «  C'est  plutôt  un 
torrent  qu'un  fleuve  j  il  sort  conjointement  avec 
le  Rio  Omaguaca  et  le  Macoma,  sous  les  2°Tde 
latitude  du  petit  lac  Cabiya  (en  cabre,  Mano- 
maname  ;  en  guaypunabi ,  Garicha).  !»  C'est  ce 
lac  que  La  Cruz  désigne  comme  source  du  Ma* 
quiritari  (Padamo),  et  qu'il  place  par  les  5°  4  de 
latitude  au  nord  du  lac  Ipava.  L'existence  du 
Rio  Macoma  de  Caulin  paroît  se  fonder  sur  une 
idée  confuse  du  Padamo  de  XOcamo  et  du  Ma- 
tacona ,  qu'avant  ïnon  voyage  on  croyoit  com- 
muniquer entre  eux.  Peut-être  aussi  le  lac, 
duquel  sort  le  Mavaca  (  un  peu  à  l'ouest  de  i'A- 
maguaca)^  a-t-il  donné  lieu  à  ces  erreurs  sur 


5i  a  i.ivbk  viir. 

l'origine  de  l'Orenoque  et  les  sources  voisiner 

de  l'Idapa'. 

Surville  substitue,  sous  les  2»  1  o  '  de  latitude, 
au  lac  Parûne  de  La  CruZ,  un  autre  lac  sans 
nom,  qu'il  regarde  comme  la  source  de  l'U- 
camu  (Ocamo).  Près  de  ce  lac  alpin  naissent 
d'une  même  source  l'Orenoque  et  le  Rio  Idapa , 
affluent  duCassiqmare.  Le  lac  Amucu,  source 
du  Mahu,  est  agrandi  en  Mar  Dorado  ou  La- 
guna  Par/me.  Le  Rio  Branco  ne  tient  plus  que 
par  deux  de  ses  aflluens  les  plus  foibles  au  bassin 
d'où  sort  l'Ucamu.  11  résulte  de  cet  arrange- 
ment entièrement  hypothétique  qu'aucun  lac 
n'est  l'origine  de  l'Orenoque,  et  que  les  sources 
de  celui-ci  sont  entièrement  indépendantes  du 
lac  Parime  et  du  Rio  Branco.  Malgré  la  source 
bifurquée,  le  système  hydrographique  de  la 
carte  de  Surville  est  moins  absurde  que  celui 
tracé  sur  ht  carte  de  La  Cruz.  Si  les  géographes 
modernes  se  sont  obstinés  si  long-temps  à  suivre 
les  cartes  espagnoles,  sans  les  comparer  entre 
elles,  on  doit  s'étonner  du  moins  qu'ils  n' .lient 
pas  donné  la  préférence  à  la  carte  la  moins  an- 
cienne ,  à  celle  de  Surville ,  publiée  aux  frais  du 
roi  et  par  ordre  du  ministre  de  l'Inde  >  Don  José 
de  Galvez. 

■    Caulin,  p.  5l-8l,  fnye:  plus  haut,  p.  5  el  199. 


CHAPITRE  JÇ*1V.  '     5a5 

Je  viens  déposer,  comme  je  l'avois  an- 
noncé plus  haut,  les  formes  variables  qu'ont 
prises  Us  erretu^  géographiques  k  différentes 
époques  fj'ai  développé  ce  qui  v  d$ns.  la  confir 
gW&Uon  du  soi,  dans  le  cours  des  rivières,  dans 
les  nçfms  des  aflluens  et  dans  la  multiplicité  de» 
portages,  a  pu  donner  lieu  à  l'hypothè$e  d'une 
nier  intérieure ,  dans  le  centre  de  la  Guyane» 
Quelque  arides  que  soient  des  discussions  de 
ce  genre ,  on  ne  doit  point  les  regarder  ^eomme 
stères  et  infructueuses.  Elles  montrant  <ce  qui 
reste  *  découvrir  aux  voyageurs  j  elles  font 
oonnoître  le  degré  de  certitude  que  rauéritent 
des  %s$erti,ops.  long- temps  répétées.  Si  en  est 
d$s  cartes  comme  de  ces  tableaux  de  positions 
astronomiques  que  renferment  ^os  Ephéméri- 
des  d£$tinée$  à  l'usage  des  navigateurs.  Depuis 
un  long  espace  de  temps,  les  matériaux  les 
plus  hétérogènes  ont  été  employés  à  leur  vé- 
diction  ;  et .,  sans  le  aecoitrs  de  l'histoire  de  la 
géographie,  on  ne  powrroit  guère  se  flatter  de 
découvrir  un  jour  jsur  quelle  autorité  repose 
chaque  donnée  partielle.         .   ;    ;    , 

Avant  de  reprendre  le  fil  de  km  narration, 
il  me  reste  à  ajouter  quelques,  véfksmos  géné- 
rales sur  les  terrains;  aurifères ,  situés  entaé.TA- 
mazowe  et  l'Orénoque.  ^foua/veqons  aKétahtir 
que  le  rç^fettib  Donado  f  cônriae  les  mythes  lies 

Relat.  histov.  Tom.  7.  35 


r 


Sl4  LIVRE    VIII. 

plus  célèbres  des  peuples  de  l'ancien  monde ,  a 
été  appliqué  progressivement  à  différentes  loca- 
lités. Nous  l'avons  vu  avancer  du  sud-ouest  au 
nord-est,  de  la  pente  orientale  des  Andes  vers 
les  plaines  du  Rio  Branco  et  de  J'Essequebo, 
direction  identique  avec  celle  dans  laquelle  les 
Caribes,  pendant  des  siècles,  faisoient  leurs  ex- 
péditions guerrières  et  mercantiles.  On  conçoit 
que  l'or  des  Cordillères  pouvoit  parvenir,  à  tra- 
vers une  infinité  de  peuplades,  de  main  en  main, 
jusqu'au  littoral  de  la  Guyane;  car,  long-temps 
avant  que  le  commerce  des  fourrures  eût  attiré 
des  vaisseaux  an  g]  ois,  russes  et  américains  sur 
les  côtes  nord-ouest  de  l'Amérique,  des  outils 
de  fer  avoient  été  portés  du  Nouveau-Mexique 
et  du  Canada  jusqu'au-delà  des  Montagnes  Ro- 
cheuses. Par  une  erreur  de  longitude,  dont  on 
trouve  les  traces  dans  toutes  les  cartes  du 
16.°  siècle,  on  supposoit  les  montagnes  auri- 
fères du  Pérou  et  de  la  Nouvelle-Grenade  beau- 
coup plus  rapprochées  des  Louches  de  l'Oré- 
noque  et  de  l'Amazone  qu'elles  ne  le  sont 
effectivement.  C'est  l'habitude  des  géographes 
d'agrandir  et  d'étendre  outre  mesure  des  pays 
récemment  découverts.  Dans  la  carte  du  Pérou, 
publiée  à  Vérone  par  Paulo  di  Forlani,  la  ville 
de  Quito  est  placée  à  400  lieues  de  distance  des 
côtes  de  la  Mer  du  Sud ,  sur  le  méridien  de  Cu- 


CHAPITRE    XXIY.  Sl5 

mana  ;  b  Cordillère  des  Andes  y  remplit  pres- 
que toute  la  surface  des  Gujanes  espagnole, 
françoise  et  hollandoise f .  Cette  fausse  opinion*, 
sur  la  largeur  des  Andes ,  à  contribué  sans  doute 
à  donner  tant  d'importance  aux  plaines  graniti- 
ques qui  s'étendent  à  leur  revers  oriental.  Con- 
fondant sans  cesse  les  affluens  de  l'Amazone 
avec  ceux  de  l'Qrénoque2,  ou  (comme  disoient 
les  lieutenans  de  Ralegh,  par  flatterie  pour  leur 
chef)  du  Rio  Rateana ,  on  rapporta  à  celuiréi 
toutes  les  traditions  recueillies  sur  le  Dorado  de 
Quixos,  sur  les  Omaguas  et  les  Manaos3.  Le 

1  La  Descrittione  di  tutlo  il  Peru.  Dans  cette  carte  très-rare, 
Cumana  est  situé  à  5o  lieues~dans  l'intérieur  des  terres  ;  la  ville 
de  Quito  par  4°  de  latitude  sud  ;  Pasto  dans  le  méridien  de  Su- 
rinam ,  et  le  Cuzco  au  sud-ouest  de  Quito.  Un  petit  lac  alpin 
que  j'ai  tu  entre  Otavalo  et  la  Villa  de  Ibarra  est  figuré  là  où 
les  cartes  modernes  placent  la  Laguha  de  Parime.  Lorsque  les 
Espagnols  commencèrent  à  pénétrer  dans  la  Guyane ,  en  venant 
de  l'est ,  les  noms  des  lieux  voisins  de  la  Mer  du  Sud  furent 
transférés  vers  l'ouest.  De  plus  Sanson  (  1669  )  appelle  Province 
de  Paria  le  pays  entre  le  Meta  et  le  Guaviare.  • 

3  On  confondit  T  Amazone  avec  l'Orénoque  à  la  même  époque 
où  d'autres  géographes  distinguèrent  entre*  l'Amazone  l'Orel- 
lana  et  le  Maragnon.  «Fluvius  Orénoque  Andalusiam  novam 
a  Gujana  dirimens ,  alias  ab  Hispanis  OreUana  vocatus  fuit. 
(Blaeuw,  p.  17. 

3  Dans  la  carte  de  P.  du  Val  d'Abbeville  (n«  956 1  de  la 
collection  de  D'Anville  conservée  aux  archives  du  Ministère 
des  affaires  étrangères)  on  lit ,  près  du  lac  Parime-:  Ofiefùnès 
(  nobles  du  Pérou  )  et  Établissement  des  Inoas.  QFbyek  aussi 

53* 


5l€  LIVRE    VIII. 

géograpge  Hondius  supposa  que  les  Amies  de 
Loxa,  célèbres  par  leurs  forets  <fe  quinquina, 
n'étoieut  qu'à  20  lieues  de  distance  du  lac  Pa- 
rime  ou  des  rives  du  Rio  Branco.  C'est  cette 

Description  [générale  de  l  Amérique  par  Pierre  dAvity ,  sei- 
gneur de  Montmartin,  revue  par  J.B.  deRocoles,  1660,  p.  i36.) 
C'est,  sans  aucun  doute,  la  fuite  de  Manco-ïnca ,  frère  cPÀ- 
trîuialpa ,  à  Test  des  Cordillère*,  qui  a  donné  lieu  à  cette  tra- 
dition d'un  nouvel  empire  des  Incas  dans  le  Dorado.  On  oublia 
que  Caxamarca  et  le  Cuzco,  deux  villes  où  se  trpuvoient  les 
princes  de  cette  malheureuse  famille ,  lors  de  leur  émigration, 
sont  situées  au  sud  de  l'Amazone  par  les  70  8'  et  t3°  ai'  de 
latitude  méridionale ,  par  conséquent  400  lieues  au  sud-ouest 
de  la  prétendue  ville  de.Manoa  sur  le  lac  Parime  (lat.  3°  ^ 
lat,  .bor«).  Il  est  probable ,  d'après  l'extrême  difficulté  de  pé- 
nétrer dans  les  plaines  à  Test  des  Andes ,  hérissées  de  forets , 
qpe  les  princes  fugitifs  n'ont  jamais  dépassé  les  rives  du  Béni. 
Ifoftla  ce  que  j'ai  appris  de  certain  sur -cette  émigration  de  k 
famille  de  l'Inca  dont  j  ai  vu  quelques  tristes  débris  à  mom 
passage  par  Caxamarca.  Mancù-Inca,  reconnu  successeur  lé- 
gitime d'Atahualpa ,  guerroya  sans  succès  contre  les  Espagnols. 
H -se  retira  à  la  fin  dans  les  montagnes  et  dans  les  forêts  épaisses 
de  Yilcabamba  auxquelles  on  parvient ,  soit,  par  Huamanga  et 
Antahuaylla,  soit  par  la  vallée  de  Yucay,  au  nord  du  Cuzco. 
Des  deux  fils  de  MaMcorJnca,  l'aîné,  Sayri  Tupac ,  se  rendit 
aux  Espagnols ,  d'après  l'invitation  du  vice-roi  du  Pérou ,  Hur- 
tado  de  Mendoza.  Il  fut  reçu  avec  beaucoup  de  magnificence 
à  lima ,  s'y  4k  baptiser ,  et  mourut  tranquillement  dans  la 
belle  vallée  de  Yucay.  Le  fils  cadet  de  Mancodnea  »  Tupac* 
Jmaru,  fut  enlevé  par  rusé  dans  les  forêts  de  Vilcàbamba ,  et 
décapité  sous  le  prétexte  d'une  conspiration  ourdie  contre  les 
usurpateurs  espagnols*  Ala  nvpme  époque ,  on  arrêta  35  parens 
éloignés  de  l'Inca  Atahualpa  et  les  transféra  à  Li«a  pour  y 


CHAPITRE   XXIV.  £17 

proximité  qui  accrédita  la  nouvelle  de  la  fuite 
de  l'Inca  dans  les  forêts  de  la  Guyane ,  et  de 
la  translation  de*  trésors  du  Cuzco  dans  les 
parties  les  plus  orientales  de  la  Guyane.  Sans 
doute  qu'en  remontant  vers  l'est,  soit  par  le 
Meta,  soit  par  l'Amazone,  on  voyoit,  entre  le 
Puru&,  le  Jupura  et  l'Iquiari  ,  augmenter  la  ci- 
vilisation des  indigènes;  On  y  trouvoit  des  amu- 
lettes y  de  petites  idoles  d'or  fondu ,  des  chaises 
artistement  sculptées  ;  mais  il  y  a  bien  loin  des 
traces  d'une  culture  naissante  à  ces  villes  et 
k  ces  habitations  en  pierre  décrites  par  Ralegh 
et  par  ceux  qui  l'ont  suivi.  Nous  avons  dessiné 
des  ruines  de  grands*  édifices ,  à  l'est  des  Cor- 
dillères, en  descendant  de  Loxa  vers  l'Amazone 
dans  lia  province  de  Jaen  de  Bracamoros  ;  c'est 

roter  sous  la  surr eâlfance  de  YJtudiencia.(GarcilaA$or  Tom.  II, 
p.  194 ,  480  et  Soi .  )  On  se  demande  avec  intérêt  si  quelques 
autres  princes  de  la  famille  de  Manco-Capac  ne  sont  pas  resté» 
dans  les  forêts  de  Yilcabamba ,  et  s'il  existe  encore  des  des- 
éénddns  des  Incas  du  Pérou  entre  les  rires  de  rApurimac  et  du 
Béni?  Cette  supposition  a  donné  lieu ,  en  1741  ,  à  la  fameuse 
rébellion  des  Chuncos  et  à  celle  des  Amajes  et  Campos  con- 
duits par' leur  cnéf  Juan  Santos,  appelé  le  faux  Àtahualpa. 
L'es  derniers  événemens  politiques  de  l'Espagne  ont  fait  sortir 
dé  prison  lès  restes  de  la  famille  de  José  Gabriel  Condor- 
canqui ,  homme  intrépide  et  rusé ,  qui ,  sous  le  nom  de  llnca 
Tupac-Amaru,  tenta ,  en  1781  ,  cette  même  restauration  de 
la  dynastie  ancienne  que  Ralegh  a  voit  projetée  du  temps  de 
ta  reine  Elisabeth. 


.'il  B  F.IYRE    TtU. 

jusque-ls  que  les  Incas  avoient  porté  leurs 
armes,  leur  religion  et  leurs  arts.  Les  habitons  de 
l  Orénoque,  abandonnés  à  eux-mêmes ,  étoient, 
avant  la  conquête,  un  peu  plus  civilisés  que  ne 
le  sont  de  nos  jours  les  hordes  indépendantes. 
Ils  ;noicnt  des  villages  populeux  le  long  du 
fleuve,  et  faisoient  un  commerce  régulier  avec 
des  nations  plus  méridionales  :  mais  rien  n'an- 
nonce qu'ils  aient  jamais  construit  un  édifice 
en  pierre.  Nous  n'en  avons  vu  aucun  vestige 
pendant  le  cours  de  notre  navigation. 

Quoique  la  célébrité  des  richesses  de  la 
Guyane  espagnole  soit  due  en  grande  partie 
à  la  position  géographique  du  pays  et  aux  er- 
reurs des  cartes  anciennes,  on  n'est  cependant 
pas  fondé  à  nier  l'existence  de  tout  terrain  au- 
rifère dans  cette  étendue  de  pays  de  82,000  lieues 
cariées  qui  se  prolonge  entre  l'Orénoque  et  l'A- 
mazone, à  l'est  des  Andes  de  Quito  et  de  la 
Nouvelle-Grenade,  Ce  que  j'ai  vu  de  ce  pays 
outre  les  2  et  8  degrés  de  latitude  et  les  66  et 
yi  degrés  de  longitude,  est  entièrement  com- 
poséde  granité  et  d'un  gneis  qui  passe  au  mica- 
schiste et  au  schiste  talqueux.  Ces  roches  pa- 
roissent  au  jour  dans  les  hautes  montagnes  de 
la  Parime,  comme  dans  les  plaines  de  l'Atabapo 
ri  du  Gassiquiare.  Le  granité  y  domine  sur  les 
aulres  roches:  et,  quoique  dans  les  deux  con- 


CHAPITRE   XXIV.  5ig 

tinens  le  granatique  d'ancienne  formation  soit 
assez  généralement  dépourvu  de  minerais  d'or, 
on  ne  saurait  en  conclure  que  celui  de  la  Pa~ 
rime  ne  contient  aucun  filon ,  aucune  couche  de 
quarz  aurifère.  À  l'est  du  Cassiquiare,  vers  les 
sources  de  l'Orénoque,  nous  ayons  vu  aug- 
menter le  nombre  de  ces  couches  et  de  ces 
filons.  Le  granité  de  ces  contrées ,  par  sa  struc- 
ture, son  mélange  d'amphibole  et  d'autres  ca- 
ractères géologiques  également  important,  me 
paroît  appartenir  à  une  formation  plus  récente, 
peut-être  postérieure  au  gneis  et  analogue  aui 
granités  stannifères,  auxhyalomicteset  aux  peg- 
matites.   Or,  les  granités  moins  anciens  sont 
aussi  moins  dépourvus  de  métaux;  et  plusieurs 
fleuves  et  torrens  aurifères  dans  les  Andes, 
daps  le  Salzbourg,  le  Fichtelgebirge  et  le  pla- 
teau des  deux  Gastilles ,  font  croire  que  ces 
granités  renferment  quelquefois  de  L'or  natif  et 
des  parcelles  de  pjrites  et  de  galène  aurifères 
disséminés  dans  toute  la  roche,  comme  c'est 
le  ca&jle  l'étain ,  du  fer  magnétique  et  du  fer 
micacé.  Le  groupe  des  montagnes  de  la  Parime, 
dont  plusieurs  cimes  atteignent  1 3oo  toises x  de 

*  Au  Brésil ,  lés  plus  hautes  montagnes  qu'on  ait  mesurées 
jusqu'ici  n'ont  que  900  toises;  telles  sont ,  dans  la  Capitania 


5aè  livre  vin. 

hauteur,  a  été  presque  entièrement  inconnu 
avant  notre  voyage  à  l'Orénoque.  Il  a  cepen- 
dant près  de  100  lieues  de  long  sur  80  de  large; 
et,  quoique,  partout  où  nous  l'avons  traversé 
M.  Bonpknd  et  moi ,  sa  structure  nous  ait  sem- 
hlé  extrêmement  uniforme,  on  auroit  tort  d'af- 
firmer qu'au  milieu  de  ce  vaste  groupe  de  mon- 
tagnes il  ne  puisse  y  avoir  des  schistes  micacés 
et  des  roches  de  transition  très  -  métallifères 
superposées  au  granité. 

J'ai  fait  remarquer  plus  haut  que  le  lustre  ar- 
genté et  la  fréquence  du  mica  ont  contribué  à 
donner  à  la  Guyane  une  grande  célébrité  de 
richesses  métalliques.  Le  pic  Calitamini ,  brillant 
tous  les  soirs  au  coucher  du  soleil  d'un  feu 
rougeàtre,  attire  encore  aujourd'hui  l'attention 
des  habitans  de  Maypiues  ' .  Ce  sont  des  îlots 
de  micaschiste  situés  dans:  le  lac  Amucu  qui? 
d'après  les  récits  mensongers  des  indigènes, 
augmentent,  par  leur  reflet,  l'éclat  des  nébu- 
leuses du  ciel  austral 2.  a  Chaque  montagne  ,  dit 
Ralegli ,  chaque  pierre  dans  les  forêts  de  l'Oré- 
noque brille  comme  les  métaux  précieux  :  si  ce 

(L'Minas-Gwiics.ritacolmiiifpri»  Villarifa),  la  Serra  «Tltambe, 
la  Serra  rie    Ciras,    etc.    Voyez   les   cxcellurjs  mémoires   de 
Sf.  dlEÏÏft$Se.(io«/-rt.  vwiBmsilïen,  .8>8,Toin.  I ,  p.a3.t.) 
'    F.,y,-z  Tom.'  Vil,  p,  ao'fi. 


CHAPITRE    XXIV.  5*1 

n^st  de'  Ter ,  c'est  ia  madré  del  oro.  y>  Ce  tiati-1- 
gateur  assure  avoir  rapporté  des  gangues'  de 
quare  blanc  aurifière  (harde  wkhesparr) , et  il 
cite  y  pour  prouver  la  richesse  déterminerai^ 
les  essais  firits  par  les  officiers  de  la  monnoie  de 
Londres  x.  »  Je  n'ai  aucune  raison  de  ci*oire 

• 

que  les  chimistes  de  té  temps  aient  voulu  in- 
duire  en  erreur  la  reine'  Elisabeth  ;  je  ne  ferai 
point,  à  là  mémoire  de  Ralegh,  l'outrage  de  sup- 
poser ,  comme  le  firent  ses  contemporains  *  ,tjûe 
les  cpiarz  aurifères  qu'il  a  voit  apportés  n'àvoient 
point  été  recueillis  en  Amérique.  Or*  ne  pfcut 
fugér;dé  choses -dent  on  est  séparé  par  un  long 
eSpâfeé  de  temps.  Le  gneis  de  \&chaînedu  itttoraP 
contient  des  traces  de  métaux  précieux  :  bri  à' 
trouvé  quelques  grains  d'or  dans  les  môttt&gùéS' 
dé  H  Pàrrrhe,  près  de  la  mission  de  FEncara- 
màxh.  Gomment  inférer  la  stérilité  absolue  dés 
rocîhes  primitives  de  la  Guyane  d'un  témoignage 
purement  négatif,  de  cette  circonstance  que  , 
pendant  :ùh  voyage  de  trois  mois,  nous  n'ayons' 

1  MM.  Westewood ,  Dimocke  et  Bulmar. 

*  *  * 

*  Voyez  la  défense  de  Ralegh  dans  la  préface  du  Disçav* 
q/Gûiàna,   i5$,  p.   2-4. 

3  Dans  le  rameau  méridional  de  cette  chaîne  qui  passe 
par  Yusma,  Villa  de  Cura  et  Ocuraare,  surtout  près  de  Buria, 
los  Tequcs  et  los  Mariches.   Voyez  plus  haut,  p.  3o7-3i4- 


6aa  i-iv ut  v  m. 

vu  aucun  filon  qui  se  montrât  aurifère  dans  son 

itffteurement  ? 

Pour  reunir  ici  tout  ce  qui  peut  éclairer  le 
gouvernement  de  ce  pays,  sur  un  objet  si  long- 
temps contesté,  je  me  livrerai  à  quelques  con- 
sidérations géologiques  plus  générales.  Les  mon- 
tagnes du  Brésil,  malgré  les  traces  nombreuses 
de  gîtes  de  minerais  qu'elles  offrent  entre  Saint- 
Paul  et  Villarica ,  ne  fournissent  jusqu'ici  que 
de  l'or  de  lavage.  Des  78,000  marcs  ■  de  ce 
métal  qu'au  commencement  du  19.0  siècle, 
l'Amérique  a  versés  annuellement  dans  le  com- 
merce de  l'Europe,  plus  de  sis  septièmes  sont 
dus ,  non  à  la  haute  Cordillère  des  Andes ,  mais 
à  des  terrains  d'alluvion ,  situés  à  l'est  et  à  l'ouest 
des  Cordillères.  Ces  terrains  sont  peu  élevés  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer,  comme  ceux  de  la 
Sonora  (  au  Mexique  )  et  du  CUoco  et  de  Bai- 
bacoas  (dans  la  ]Nouvelle-Grenade  ),  ou  bien 
ils  s'étendent  en  plateaux  comme  dans  l'inté- 
rieur du  Brésil  2.  N'est-il  pas  probable  que  quel- 

'   Valeur  de   65,8;8,O0O  fr. 

'  La  liauLeur  de  Vill.niia  es!  île  (j!ïo  luises;  mais  le  grand 
plateau  de  la  Capilania  de  Minas  Gcracs  n'a  que  3oo  toises 
d'élévation  absolue,  f'uj.:.  le  profil  i|ue  M  le  roloneld'F.schwege 
en  a  puliliê  ù  Weimar,  avec  indication  des  roches,  à  f  imi- 
tation  île  mon  profil   du  plateau   mexicain. 


CHAPITRE   XXIT.  5^3 

• 

ques  autres  dépôts  d'attérissement  aurifères  se 
prolongent  vers  l'hémisphère  boréal  jusqu'aux 
rives  du  Haut-Orénoque  et  du  Rio  Negro ,  deux 
fleuves  qui  ne  forment  qu'un  même  bassin  avec 
celui  de  l'Amazone  ?  J'ai  rappelé ,  en  parlant  du 
Dorado  de  Çanelas ,  des  Omaguas  et  de  l'Iquiare, 
que  presque  toutes  les  rivières  qui  viennent  de 
l'ouest  charient  de  l'or  en  abondance ,  et  qu'elles 
en  charient  très  -  loin  des  Cordillères.  Depuis 
Loxa  jusqu'à  Popayan,  ces  Cordillères  sont 
alternativement  composées  de  trachytes  et  de 
roches  primitives.. Les  plaines  de  Zamora,  de 
Logrono  et  de  Macas  (Se  villa  del  Oro  ) ,  le  grand 
Rio  Napo  avec  ses  affluens l  (l'Ansupi  et  le  Coca , 
dans  la  proyince  de  Quixos  ) ,  le  Caqueta  de 
Mocoa  jusqu'à  l'embouchure  du  Fragua , "enfin 
tout  le  pays  compris  entre  Jaen  de  Bracamoros 

1  Les  petite*  rivières  de  Cosanga ,  de  Quixos  et  de  Papallacta 
ou  Maspa ,  qui  forment  le  Coca,  naissent  à  la  pente  orientale 
du  Nevado  de  Antisana.  Le  Rio  Ansupi  charie  les  pépites 
d'or  les  plus  grosses  ;  il  débouche  dans  le*  Napo ,  au  sud 
d'Archidona,  au-dessus  de  l'embouchure  du  Misagualli.  Entre 
le  Misagualli  et  le  Rio  Coca ,  dans  la  province  d'Avila , 
cinq  autres  affluens  septentrionaux  du  Napo  (  Siguna ,  Munino, 
Suno  ,  Guataracu  et  Pucuno  )  sont  aussi  connus  comme  sin- 
gulièrement aurifères.  Ces  'détails  de  localités  sont  tirés  de 
plusieurs  rapports  manuscrits  du  gouverneur  de  Quixos,  d'après 
lesquels  j'ai  tracé  la  carte  des  pays  situés  à  Test  d1  Antisana. 


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■  :.>.,  ,  H  k  Rio  Habu.  Bien  ne  s'oppose  à  a*l- 

M*f*J  H  m  S»w» bgn .  i*  jet*  «1b  Hfcrf-Wwazw»  -  pwpVwui 


CHAPITRE  XXI\V.  5a5 

mettre  qu'il  y  ait  des  terrains  d'attérissement 
aurifères  loin  de  la  Cordillère  des  Andes],  au 
nord  de  l'Amazone ,  comme  il  y  en  a  au  sud , 
dans  les  montagnes  du  Brésil.  Les  Caribes  du 
Garony ,  du  Cuyuni  et  de  l'Essequebo  ont  pra- 
tiqué en  petit  le  lavage  des  terres  d'alluvion, 
depuis  les  temps  les  plus  anciens  z.  Lorsqu'on 
examine  la  structure  des  montagnes  et  qu'on 
embrasse  sous  un  même  point  de  vue  ime  grande 
surface  du  globe,  les  distances  dis  parois  sent,  et 
les  lieux  les  plus  éloignés  se  rapprochent  insen- 
siblement. Le  bassin  du  Haut  -  Orénoque ,  du 
Rio  Negro  ,et  de  l'Amazone  est  limité  au  nord 
par  les  montagnes  de  la  Parime,  au  sud  par 
celles  de  Minas-Geraes  et  de  Matogrosso.  Sou- 
vent les  pentes  opposées  d'une  même  vallée 
offrent  de  l'analogie  dans  leurs  rapports  géolo- 
giques. 

J'ai  décrit  dans  ce  volume^les  vastes  provin- 
ces de  Venezuela  et  de  la  Guyane  espagnole. 
En  examinant  leurs  limites  naturelles ,  leur  cli- 
mat et  leurs  productions ,  j'ai  discuté  l'influence 
qu'exerce  la  configuration  du  sol  sur  l'agricul- 
ture ,  le  commerce  et  les  progrès  plus  ou  moins 
lents  de  la  société.  J'ai  parcouru  successivement 
les  trois  zones  qui  se  suivent  du  nord  au  sud  > 
depuis  la  Méditerranée  des  Antilles  jnsqu'au* 

*  Voyez  la  note  A  à  la  fin  du  huitième  Livre' 


5a6  livue  vdi. 

forêts  du  Haut-Oiénoque  et  de  l'Amazone.  A  la 
bande  fertile  du  littoral,  centre  de  la  richesse 
agricole,  succèdent  les  steppes,  habitées  par  des 
peuples  pasteurs.  Ces  steppes,  à  leur  tour,  sont 
bordées  par  la  région  des  forêts ,  dont  les  habi- 
tans  jouissent,  je  ne  dirai  pas  de  la  liberté  (qui 
est  toujours  le  produit  de  la  civilisation)  ,  mais 
d'une  sauvage  indépendance.  La  limite  des  deux 
dernières  zones  est  aujourd'hui  le  théâtre  de 
cette  guerre  qui  va  décider  de  l'indépendance 
et  de  la  prospérité  de  l'Amérique.  Les  change- 
mens  qui  se  préparent  ne  pourront  point  eflacer 
le  caractère  individuel  de  chaque  région  ;  cepen- 
dant les  mœurs  et  l'état  des  habitans  vont  pren- 
dre une  teinte  plus  uniforme.  Cette  considéra- 
tion ajoute  peut-être  à  l'intérêt  d'un  voyage  fait 
au  commencement  du  1 9."  siècle.  On  aime  à  voir 
dépeints  dans  un  même  tableau  les  peuples  civi- 
lisés du  littoral  et  ce  foible  reste  des  indigènes 
de  TOrénoque  qui  ne  conuoissent  d'autre  culte 
(pie  celui  des  forces  de  la  nature,  et  qui,  sem- 
blables aux  Germains  de  Tacite ,  deorum  nomï- 
tubas  appeUtmt  secretum  illud,  quod  sola  re- 
l'erentta  vident. 

PIS    DU    HUITIÈME    VOLUME. 


NOTES  DU  LIVBE  VIII. 

Note  A. 

u  Au  nord  du  confluent  du  Curupatuba  avec  l'Ama- 
zone ,  dit  Acuna  (Tom.  V,  p.  g4),  est  située  la  montagne  de 
Paraguaxo  qui,  éclairée  par  le  soleil ,  brille  des  plus  belles 
couleurs.  Elle  fait  entendre  de  temps  en  temps  un  bruit 
épouvantable  {repienta  con  grandes  estruenos).  »  Y  au- 
roit-il  un   phénomène   volcanique    dans    cette   partie 
orientale  du  Nouveau-Continent,  ou  est-ce  l'amour  du 
merveilleux  qui  a  fait  naître  la  tradition  des  rugissemens 
(bramidos)  du  Paraguaxo?  L'éclat  que  jettent  les  flancs 
de  la  montagne  rappelle  ce  que  nous  avons  rapporté  plus 
haut  des  roches  micacées  du  Calitamini  et  de  l'île  Ipo- 
mucena,  située  dans  le  prétendu  lac  Dorado.  Quant 
aux  lavages  des  terres  aurifères ,  il  est  rapporté  dans  une 
des  lettres  espagnoles  interceptées  sur  mer  par  le  capi- 
taine George  Popham,  en  1594  :    «  Ayant  demandé  aux 
indigènes  d'où  ils  tiroient  les  paillettes  et  la  poudre  d'or 
que  nons  vîmes  dans  leurs  cabanes ,  et  qu'ils  se  collent 
sur  la  peau  par  le  moyen  de  quelques  substances  grasses , 
ils  nous  dirent  que  dans  une  certaine  plaine  ils  arra- 
choient  l'herbe  et  recueilloient  la  terre  dans  des  paniers 
pour  la  soumettre  au  lavage.  »  [Ralegh,  p.  109.)  Peut-on 
expliquer  cette  phrase,  en  supposant  que  les  Indiens  cher- 
choient  laborieusement ,  non  de  l'or,  mais  des  paillettes 
de  mica  qui  servent  encore  aujourd'hui  d'ornement  aux 
naturels  du  Rio  Caura ,  lorsqu'ils  se  peignent  le  corps  ? 


ERRATA. 

tome  vn. 

Page  4»4  •  l'pw  '9  «  •""'  l'eu  de  "'p'/' .  KlM  fti/m- 

TOME  VIII. 
Page  383,  ligne  ia,  au  lieu  de  l'ouest ,  lisez  esl. 
Même  |>age ,  ligne  kj  ,  ou  /«■«  de  uoal-eit ,   /i.tci  r 


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